LE MOUTON DE L'ESCOUADE
Nous ne demandons ni la rapine, ni le pillage. Les hautes traditions de notre armée sont là pour définir exactement ce qu'est, ce que doit être une guerre à la française. Tout de même, il faut qu'elle soit menée à la guerrière. Trois millions de poilus ou de bonshommes né forment pas une congrégation ayant fait vœu d'abstinence et de pauvreté. « Plus on est catholique, pieux, dévot, désinté-
ressé, m'écrit-on de toutes parts, et mieux on se rend compte de la nécessité de prendre souci des intérêts du grand nombre et des besoins du peuple armé. »
Un vaillant officier, que son âge a privé de prendre part à cette guerre, mais qui en suit en frémissant chaque phase, me fait l'honneur de m'écrire une lettre pleine de substance et de sens. Elle eût fait le bonheur d'Henry de Bruchard, cruellement enlevé à l'Action Française, dans les premiers mois de cette guerre. Elle m'enchante comme au temps où mon petit cerveau brûlé ne rêvait que chameaux, caravane et razzias en terre d'Afrique :
Cher monsieur et ami, comme vous avez raison en ridiculisant « l'ascétisme terrestre », On dirait en vérité qu'il a jamais existé dans l'armée !
Sans remonter plus haut que Napoléon I"", est-ce que ce grand général n'a jamais rien distribué à ses troupes ?
Et les campagnes d'Afrique?
Point n'est besoin de remonter au déluge pour trouver des hommes ayant touché des parts de prises.
Je n'ai pas encore l'âge de Mathusalem, j'ai 59 ans. Et en janvier 1883 j'ai touché comme sous-lieutenant 29 francs pour ma part de prises dans une razzia de moutons et de chèvres en Afrique.
La moitié de la razzia fut mise de côté pour l'État. On distribua un mouton par escouade, le reste fut vendu au profit de la colonne. Les soldats eurent une part, les sous-officiers deux parts, les sous-lieutenants et lieutenants trois parts, etc.
Le commandant de la colonne (dont j'étais officier d'ordonnance) ne voulut rien pour lui...
Sentiment personnel très honorable, mais qui pourrait être odieux, imposé trop strictement à autrui. Mon correspondant ajoute :
Je n'irai pas jusqu'à prétendre que, si nous avions touché davantage, nous n'eussions pas été plus contents, mais la. grosseur de la récompense n'est que secondaire; l'essentiel, c'est que le profit, la récompense existe.
Un peu plus tard, si ma mémoire est bonne, la démo-
cratie,qui n'admet les bénéfices qu'au profit de la clique politicienne, défendit de faire profiter les troupes de ce qui était pris...
Il n'en est pas entré davantage pour cela dans les caisses de l'État; mais ce ne furent plus ceux qui avaient peiné qui eurent le profit.
Ça, c'est le verso hypocrite et menteur du recto stoïque et gourmé.
Il n'y a rien de plus vilain. Et puis c'est slupide ! Un chef peut montrer impunément pour son compte toute l'abnégation dont il tire plaisir et fierté. Mais se montrer avare de satisfactions et chiche de récompenses envers une bonne armée, ce n'est pas seulement la priver, c'est priver l'État. C'est le diminuer de toutes les forces humaines dont l'héroïsme du dévouement gratuit n'est que le multiplicateur.
Allons vite ! un effort pour sortir de cet ascétisme laïque, un coup d'épaule pour crever le cul-de-sac néokantien !