LES INTÉRÊTS ET LE PAYS
« Seuls, dit M. Bracke, les intérêts solidaires n'ont jamais pu rassembler et mobiliser des foules. » Et il ajoute : « Les intérêts militaires (seuls, toujours) sont justement ceux qui brisent la solidarité la plus forte. » Ils la brisent, en effet, lorsqu'ils sont divergents. Ils la resserrent s'ils concordent. C'est une vieille remarque de Mirabeau justement retenue par Comte : il y a des cas où les intérêts sociaux et les intérêts individuels se rencontrent, il y a des cas où ils s'écartent, et le grand art est de faire régulièrement bénéficier la collectivité de la concordance féconde.
Il n'en reste pas moins exact que de notre temps et toujours les grands élans spontanés des nations et des sociétés ont été mus par des passions généreuses et désintéressées; les croisades religieuses, guerrières, sociales présentent et présenteront toujours ce caractère, mais M. Bracke n'a pas vu que ces mouvements, si vastes soient-ils, et quelque multitude qu'ils aient émue, ont pour moteurs et même pour matière de véritables élites morales. Or ce n'est pas la seule élite morale qui prend part à cette guerre, c'est toute une société, c'est toute une nation. Seuls les infirmes et les inaptes physiques (ajoutons-y les députés, si Bracke le veut) en sont exemptés.
Qu'ils aient suivi Pierre l'Ermite ou Gauthier sans Avoir, gens à cheval ou gens de pied, les croisés laissaient au pays une masse de population adonnée au labour, au négoce, aux métiers et aux autres arts. On ne faisait pas faire la guerre au pays entier. Nous en sommes venus
à cette extrémité. Pour la faire bien, il importe donc d'y associer tous les éléments du pays, c'est-à-dire, comme nous écrivions, de « vastes multitudes », des multitudes infiniment plus vastes que celles qui se lèvent spontanément, ou par imitation et entraînement, aux heures de crise, et ces foules immenses doivent être associées à cette œuvre nouvelle par des idées et des sentiments dont elles aient la notion, le sens, l'habitude. Nous nous sommes plus d'une fois apitoyés sur les hommes que l'Etat est bien obligé d'envoyer à la guerre comme des enfants en classe, mais avec le seul appât d'un .devoir stoïque à remphr. Nous demandions qu'il y fût ajouté au moins ce qu'on donne aux enfants : des prix. Gela est d'autant plus juste et plus sage que la sanction qui punit existe. Pourquoi n'y aurait-il pas des sanctions qui récompensent.? — Il en existe! — Elles sont militaires. Il en faut de civiles, parce que la vie civile est intéressée par la guerre à un degré où elle n'a jamais été.