II. — Je veux dire tout de suite quel est ce rêve
Les Congrégations forment un ensemble de fils directs reliant la masse catholique française au Saint-Siège. Or, ce que rêvent ces esprits d'ailleurs sceptiques en matière de foi, c'est l'autonomie religieuse de leur pays. Il leur paraît fort souhaitable de posséder une Église catholique française, qui, d'une part, reste fidèle au dogme et à la discipline en vigueur, mais qui soit, d'autre part, absolument séparée du Siège romain.
Inscrire leurs enfants sur les registres d'une Eglise protestante est une idée qui les remplirait de tristesse; ils voudraient seulement compléter l'œuvre de notre nationalité par l'établissement d'une Église particulière.
Une Église française en France, cela est pour flatter leur amour de la symétrie.
On me dira si je défigure ce rêve. Et, si je l'ai exposé avec vérité, on me permettra d'ajouter qu'il n'en existe pas de plus étourdi. C'est un rêve qui manque absolument son but. Nationaliste, il aboutit à nous dénationaliser. Formé en vue de l'ordre, il court à la révolution.
J'en avertis les patriotes et les hommes d'ordre. L'attache romaine est précisément ce qui conserve au catholicisme, en France, son double caractère ordonné et Français.
III. — Il ne faut pas juger des Églises d'État qui existent en Europe par leur condition d'aujourd'hui; car le temps sait tout arranger (1) : c'est l'histoire de leur établissement, de leurs crises, de leurs risques, de leurs traverses qui serait instructive. Cette histoire nous apprendrait en quels rudes chemins nous peut entraîner pour des siècles, la séparation d'avec Rome.
Sans doute, nous éprouverions, tout d'abord, ce qu'ont éprouvé les Anglais et les Allemands. L'importance de la « tradition » dont Rome est la gardienne, diminuerait, l'importance des Écritures grandirait. On oublierait tout ce qu'ont dit tant d'hommes éminents, depuis vingt siècles, sur le dogme chrétien, leurs explications et leurs commentaires; on négligerait ces fortes autorités. Plus de docteur, d'explicateur, d'interprète suprême. Plus de Pape. Par la force des discussions, il faudrait bien qu'on retournât à la Bible, qui dès lors serait bientôt tenue pour la seule source orthodoxe. Nous serions inondés de
(1) A q«el prixl (19ll]i 4*
Bibles en langue vulgaire. De la tiare pontificale, nous tomberions sous le bonnet des exégètes et des rabbins : tout ce que Rome aurait perdu, Jérusalem le regagnerait en moins de cent ans.
En seriez-vous à préférer Jérusalem à Rome?
Quelque opinion que l'on en ait, le trait distinctif de notre race, dans ses heures de puissance et de perfection, est d'avoir échappé à cette influence directe de la Bible. Le biblisme de Bossuet a traversé le prisme grec et latin avant de s'épanouir en français. Les tragédies bibliques de Racine ressemblent aux scènes bibliques de Raphaël, elles se jouent devant un portique gréco-romain. Notre langue, notre poésie, notre pensée, nos arts bien qu'ils aient été cultivés et développés par des clercs, sont soustraits au génie sémite. Nous sommes bien vieux pour en revenir aujourd'hui à ces tentes de Sem qui sont contemporaines de l'enfance du monde. C'est cependant un tel recul qu'un schisme imposerait à la masse de la nation. Les espritsles plus distingués en éprouveraient l'influence.
IV. — Veut-on mesurer, comme au compas, cette dffiérence entre une nation qui s'imprègne de biblisme directement et la même nation pure de ce contact?
Lisez un demi-chant de Milton après un acte de Shakespeare.
Shakespeare était-il catholique? Si cela est douteux, l'on est au moins certain qu'il ne put être un liseur de Bible très assidu. Comme cela se voit ! Comme cela se sent ! C'est l'antique nature qui fleurit dans Shakespeare, le moyen âge et la Renaissance immortelle. Mais on voit par les vers du puritain Milton que, dans l'intervalle des deux poètes, de lugubres prêcheurs ont assombri le monde et troublé le regard de l'homme. L'amour, disait Shakespeare, est trop jeune pour savoir ce que c'est que la conscience : Milton ne connaît qu'elle. Sa triste poésie est belle, mais nous signifie d'incalculables dégâts intellectuels et moraux.
V. — Je n'oublie point le pire de tous les dégâts, le désordre politique. Un schisme nous l'amènerait à coup sûr. N'avons-nous pas besoin de Rome contre ces abbés démocrates qui recherchent dans l'Evangile des ferments de révolution?
On a beaucoup admiré que la Loïe Fuller, interrogée l'autre mois par le Figaro, ait attribué les excès du
socialisme anarchiste au délire des biblomanes. La jeune Américaine ne faisait qu'exprimer une opinion qui court en pays protestants; on y a fait l'expérience des mauvaises leçons que le caprice humain peut puiser dans le Livre.
Il ne viendrait pas à l'idée d'un bon catholique Français de tirer de saint Luc un encouragement au pillage et à l'insurrection. Et, cependant, saint Luc se réjouit parce que « le Seigneur déposa les puissants du trône », parce qu'il « exalta les plus humbles », parce qu'il « combla de biens les affamés », et qu'il « renvoya les riches les mains vides ».
De même saint Matthieu, dans le Sermon sur la Montagne, donne ces paroles du Christ : « N'appelez personne votre maître, car vous n'avez qu'un maître et il habite dans les cieux »; « n'appelez personne votre père; car vous n'avez qu'un père, et il habite dans les cieux. » Heureusement, l'Église, l'antique Église catholique et apostolique de Rome avertit son fidèle qu'il n'a rien à tirer de textes semblables contre l'autorité des pères de famille, ni contre les maîtres de la cité humaine. Croyezvous que cet enseignement de l'Église rende un service médiocre à la société civile? Le simple catalogue des sectes réformées et de leurs turbulences répondrait à cette question. Aucun homme d'État ne peut s'en désintéresser.
Tout politique sait que l'on négocie avec Rome : on ne négocie pas avec un tourbillon de furieux qui chantent des psaumes; il faut charger, et voilà la guerre civile !
VI. — Une Église nationale nous apporterait un autre malheur. C'est le mariage des prêtres qui ne saurait tarder d'y être institué.
— Comme en Allemagne? Comme en Angleterre?
— Toujours.
Il ne m'appartient pas, il appartient aux seuls croyants d'apprécier la dignité morale du prêtre marié. Le politique ne sait qu'une chose : le célibat des prêtres évite à notre race un abominable fléau; il n'y a pas chez nous de tribu de Lévi. Le fils et la fille du prêtre ne sévissent, en France, que chez les protestants, qui sont six cent mille sur trente-neuf millions de Français. Ce fanatisme héréditaire nous étant à peu près épargné, nous sommes
sauvés par là même du contre-fanatisme dont l'allemand Nietzsche fournit le bel échantillon (1).
Un fils de pasteur révolté contre les idées et les mœurs qu'il a dans le sang vaut, en effet, tout juste son pendant, ce fils de pasteur qui reste fidèle à l'autel domestique : le dévergondage du premier est égal à la sécheresse du second. Je ne demande pas, comme on l'eût fait en Grèce, que ces deux monomanes soient châtiés pour nous avoir rendu le vice et la vertu aussi déplaisants l'un que l'autre, maisl'éloignement qu'ils inspirent devrait nous faire éclater en actions de grâces à cette âme de la Patrie, à ce Génie de la nation qui perpétue chez nous le catholicisme romain.
— Sainte Église de Rome... disait le lyrique sacré. VII. — En accompagnant du regard sur la terre
étrangère les moines et les religieux de toute robe, nous pouvons dire, un peu autrement, mais^ du même cœur :
— Bonne Église de Rome, dont l'Église des Gaules ne saurait être séparée ! Église de la civilisation, de la politique, des lettres, des sciences, des mœurs, Église de l'ordre, vous qui avez été l'une des providences naturelles du genre humain, ceux qui souffrent pour vous souffrent la plus noble des peines. Ils ont choisi le vrai devoir en refusant de trahir le moindre de vos canons. Ici, comme en tant d'autres cas depuis quinze cents ans, votre cause et la cause de notre patrie se confondent. Ceux d'entre nous qui ne suivent pas vos doctrines sont obligés de vous bénir, de vous honorer et de vous défendre, ne serait-ce que par connaissance et horreur de vos ennemis. Ceux-ci représentent en France l'ennemi même de la France, et leur effort pour vous détruire n'est qu'un assaut de plus donné à la vigueur historique de la nation.
(1) Il y aurait ici une collection de portraits de fanatiques, nés de pasteurs du saint Évangile, à dessiner d'après nature : le ministre Steeg, le député Francis de Pressensé, le sénateur Flaissières, sans compter notre confrère Paul- Hyacinthe Loyson, qui est fils d'un prêtre marié (1911).
Mais il faut la violer...
8 novembre 1901.
La presse de gauche et de droite nous assure depuis quelques jours que M. Emile Loubet et ses ministres sont en train de violer la Constitution. Hardi, ferme, poussez ! dirai-je à ces Messieurs. Ils font une œuvre pie. Toutes les fois qu'il leur arrivera de violer la Constitution, je les prie d'être assurés de mes compliments. Et, s'ils ont besoin de mon aide...
I. — En fait, l'ont-ils violée? Cela ne peut faire de doute, depuis l'appareillage de l'amiral Gaillard (1). En embarquant cet officier général avec des hommes, des canons et des munitions, le ministre nous embarquait par là même dans une de ces aventures dont personne ne saurait deviner l'issue. Le Grand Turc peut bien se soumettre; c'est un cas à prévoir, mais un autre cas doit être prévu aussi. Le Grand Turc peut nous résister, et alors c'est la guerre : une guerre engagée par la seule initiative gouvernementale et sans l'aveu du Parlement.
M. de Pressensé, qui choisit ses adverbes, écrit qu'un tel état de choses « viole effrontément la loi constitutionnelle ». Effrontément ou non, on la viole, voilà le fait. On la viole et on a l'habitude de la violer. C'est une habitude assez vieille. Elle a vingt-cinq ans : l'âge même de la Constitution.
II. ~ Depuis vingt-cinq ans, la loi constitutionnelle dispose que la « législature seule peut exercer le droit de guerre ou de paix ». Et cela est conforme à cette justice théologique qui est, à vrai dire, l'âme d'une bonne République démocratique.
La Justice dit en effet que, si la guerre est faite par tout le monde, elle doit être aussi déclarée par tout le monde, ou, du moins, par les mandataires de tout le monde. Et la Justice veut que les soldats, avant de
(1) Le Gouvernement français venait d'envoyer en Orient une «scadre pour assurer le recouvrement des créances de Tubini et Lorando.
s'exposer au feu, soient aussi consultés au scrutin secret par leurs chefs. Et, peu importe, au point de vue de la Justice, qu'ils courent ainsi mille risques nouveaux de défaite et de mort. Fiat justitia, disent les Justiciers, ruât cœlum. Que la justice soit et que la mitraille nous crève !
Une République démocratique est le régime dans lequel la volonté de chaque citoyen jouit des prérogatives du souverain. Mais, de toutes prérogatives souveraines, ledroit de paix ou de guerre est bien l'essentiel. C'est proprement un cas royal que le casus belli. Si nous sommes des rois, ce droit nous appartient. Tout au plus si nos délégués immédiats et les plus fraîchement élus peuvent l'exercer en notre lieu et place. Foin du Président de la République, foin des ministres et du Sénat ! Républicainement, le seul pouvoir ici compétent, c'est la Chambre basse; et, s'il était au monde une Chambre plus basse (j'entends plus près de l'électeur), c'est elle qu'il faudrait saisir. Qui se méfie des députés se méfie de la République.
Qui se substitue à leur Assemblée substitue à la royauté populaire sa propre royauté : il renverse la République.
III. — Tel est le droit républicain promulgué depuis Yingt-cinq ans. Mais, depuis vingt-cinq ans aussi, les faits n'ont pas cessé de détruire la République, en obligeant les différents chefs de l'État à violer la Constitution.
En effet, toujours ou presque toujours, l'Exécutif a procédé, de sa propre initiative, à des expéditions qui, dit M. de Pressensé, ne se distinguaient que « nominalement )) des entreprises militaires et qui, en tout cas, « pouvaient aboutir d'une minute à l'autre à la guerre ».
L'expédition de Chine, celle de Tunisie, celle du Dahomey, celle de l'Indo-Chine en sont de bons exemples. L'histoire de Fachoda, que racontait naguère ici Saint- Simonin, en est un autre encore, tout aussi bon. Quand Saint-Simonin la conta, elle fit pousser les hauts cris à tous les amis de la Constitution.
On s'en souvient. Nous étions menacés d'une guerre en Europe, en Afrique et sur toutes les mers. Le Gouvernement avait besoin de crédits afin de procéder aux préparatifs nécessaires. Mais les crédits se demandent aux Chambres, et les Chambres ne siégeaient pas. Leur
brusque réunion aurait alarmé. Eussent-elles siégé, leurs délibérations bruyantes auraient montré à l'adversaire nos points faibles, tout en énervant le pays. Pour ne point compliquer la situation, l'on se passa des Chambres. On fit, en leur absence, un petit coup d'État présidentiel et ministériel. La Constitution fut violée au nom du salut national.
Mais les mêmes situations ne ramènent-elles pas fatalement les mêmes mesures? Un autre ami de l'ancien Président, notre confrère M. Hugues Le Roux, a raconté un jour que M. Félix Faure, en cas d'une déclaration de guerre à l'Allemagne, s'était juré de mobiliser de sa seule autorité. M. le Président avait fait, paraît-il, une provision d'énergie, qui lui paraissait impliquée dans son devoir de patriote, s'il ne l'était dans sa profession de républicain.
J'étais autrefois bien curieux de savoir quelles étaient les dispositions de M. Loubet sur ce point. L'initiative qu'il vient de prendre me rassure à quelque degré. Si je la tiens pour dangereuse (et je dirai tantôt pourquoi), elle est beaucoup moins dangereuse que ne le serait, par exemple, l'état d'esprit juridico-métaphysico-blagologique d'un Président, qui refuserait de tirer son pays d'affaire, dans la crainte de violer la Constitution.
IV. — Pourquoi les actions diplomatiques et militaires de la troisième République ont-elles été toujours, ou presque toujours, en désaccord si violent avec le droit républicain? C'est, je pense, ce qui pourra s'expliquer d'un seul mot.
La nécessité le voulait. Ou plutôt deux nécessités : l'une aussi vieille que le monde, l'autre toute moderne.
Une nécessité aussi ancienne que le monde. De tout temps, les opérations militaires et diplomatiques étaient soumises à trois ordres de conditions : la rapidité, la continuité, le secret. De tout temps, les assemblées nombreuses ne pouvaient être ni très promptes, ni très sûres, ni très discrètes. C'est pourquoi, de tout temps, ce sont les rois, les chefs, qui conduisent la diplomatie et la guerre. De tout temps, les démocraties, quand elles sont parlementaires, ne s'entendent pas plus à la guerre qu'à la diplomatie. Les républiques vigoureuses, comme celles de Rome ou de Venise, sont conduites par des patriciats puissants. Toutes choses étant égales d'ailleurs, on peut
dire que le succès final, en matière de diplomatie ou de guerre, dépend de l'unité dans la direction et le commandement.
Ceci est très ancien. Passons au moderne. Les conditions de la diplomatie et de la guerre modernes exigent plus sévèrement que jamais la promptitude et le mystère. Les chefs germains assemblaient leurs guerriers dont ils recueillaient l'opinion avant d'entreprendre une guerre. Nos anciens Rois consultaient parfois leurs États. Serait-ce possible aujourd'hui? De l'avis des spécialistes, la victoire appartient au peuple qui sera le plus vite et le plus nombreux sous les armes. On s'attendait en 1870 à un laps de trois mois, entre la déclaration de la guerre et l'appel des réservistes : ce fut une question de jours. Et ce serait une affaire d'heures aujourd'hui. Le parlementarisme sorti, dit Montesquieu, des forêts de la Germanie, est une machine barbare bien lente et bien pesante pour répondre aux conditions de l'ordre nouveau. Ce chariot mérovingien doit céder à l'automobile.
C'est ainsi que la reine du monde, la Nécessité, accumule contre la République les faits qui la renversent. C'est ainsi qu'elle impose aux magistrats républicains, au nom des devoirs de leur charge, les procédés naturels à la monarchie. Toutes les fois qu'un fait politique important, un problème international se présente, ils sont conduits à violer la Constitution.
V. — Ils le font. Ils font bien. Leur seul tort est de ne la violer qu'en détail. Le salut du pays voudrait qu'ils eussent assez de cœur et d'esprit pour la violer en gros.
Ils s'improvisent rois. Un roi qui ne serait pas improvisé, mais reconnu, mais installé dans la fonction souveraine, pourrait faire à loisir et avec réflexion ce qu'ils sont obligés de bâcler et de manquer en se dérobant.
Ils s'improvisent rois, c'est-à-dire ils usurpent l'autorité royale : mais la responsabilité royale, ils l'esquivent complètement. D'abord parce que la leur est divisée entre plusieurs personnes. Ensuite, parce qu'elle porte sur un espace de temps extrêmement court. Du fait qu'il est seul à commander, — le monarque — et qu'il dure, alors que tout passe, un roi se sent responsable devant son peuple, devant sa dynastie et devant l'histoire : j'ai trop bonne opinion du bon sens de M. Loubet pour lui
prêter seulement l'idée la plus vague de cette triple responsabilité.
Enfin, nos magistrats républicains, en s'improvisant rois, usurpent l'arbitraire royal, et, tout le long de cet article, j'ai supposé, pour leur faire la partie belle, qu'ils l'usurpaient seulement en vue du salut public. Mais si, par hasard, ils l'usurpaient en faveur des intérêts de leur parti? S'ils l'usurpaient au profit d'intérêts privés (1)? Et si ces intérêts privés étaient tournés contre l'intérêt général? Nous n'avons, à ce triple égard, aucune garantie. La royauté héréditaire identifie le Roi régnant avec l'intérêt national : un roi peut se tromper, mais il a plus d'intérêts que personne à ne point se tromper et, l'erreur commise, à la découvrir, à la réparer au plus tôt. Même malhonnête homme comme le fût Louis XI, il sert l'intérêt de son peuple lorsqu'il sert son propre intérêt. Qui ne voit au contraire que ces deux intérêts se dédoublent facilement dans le cœur d'un président élu et de ses ministres, quelle que soit, au reste, la valeur intellectuelle ou morale de chacun.
VL — Oui. Nous avons une royauté exercée sans l'expérience du « métier de roi ». Nous avons la royauté sans l'unité, sans la responsabilité, ni personnelle, ni domestique, ni dynastique. Et nous avons la royauté sans ce patriotisme qui est naturel aux rois, comme l'expression de leurs intérêts les plus chers. Nous avons une royauté sans aucune de ses garanties essentielles.
C'est la royauté, cependant. Établie par la nécessité et par la nature des choses, c'est la royauté malgré tout. Mais, puisque la nature nous en fait le présent, soyons hommes, faisons ce que les hommes de tous les âges ont fait avec les produits naturels : perfectionnons ce mécanisme brut. Tirons de cette royauté anonyme, irresponsable, fugitive, précaire, une royauté qui réponde aux quatre ou cinq grandes conditions du salut public.
Renversons la République une fois pour toutes, et venons au Roi national.
(1) Il semble que tel avait été le cas en novembre 1901. Les créances Tubini et Lorando étaient-elles seulement des créances françaises? [1902].
Le Scandale.
23 novembre 1901.
Donc, le socialisme monte partout en France. Donc, les journaux de toutes les couleurs sont remplis de l'exposé de la doctrine ou du compte rendu de ses succès électoraux? Donc, l'on prévoit cent députés collectivistes pour la Chambre prochaine et aucun nouveau signe n'infirme la pronostic de ce scandale (1)? Les meneurs négocient d'égal à égal avec les ministres et le Parlement et l'on dirait, on vérité, que les agitateurs sont, par la valeur ou le nombre, en état de faire la loi.
I. — Et pourtant l'idée socialiste est contrainte de s'incliner devant la critique des faits. Les docteurs de l'Église socialiste enseignaient, voilà cinquante ans, que leur système n'était pas un programme de réformes imaginé en vue d'atteindre certains biens désirables ou de guérir certaines plaies insupportables : non, d'après eux, le socialisme présentait simplement une image en quelque sorte photographique de la société future, telle que la science en calculait les dimensions et les contours, telle qu'une évolution déjà fort avancée allait nécessairement la réaliser. Ils ne nous disaient pas : Il serait bon que ceci fût... mais bien : Ceci sera, nous ne faisons qu'aller au devant des faits pour faciliter et simplifier leur naissance. Ces accoucheurs de l'avenir mettaient tous les temps de leurs verbes au futur; mais, comme ils le faisaient avec une grande assurance, ils étaient crus passionnément de quiconque avait intérêt ou plaisir à cela.
(1) Ce n'est pas le collectivisme, c'est le parti radical socialiste, le parti de Combes et de Pelletan qui s'est accru aux élections dernières. Cela ne change rien à nos conclusions. Comme nous l'avons dit souvent et comme on le verra plus loin, ce n'est pas le collectivisme qui est dangereux, c'est l'élément démocratique qui s'y ajoute. Le parti radical-socialiste est démocrate avant tout. Il est donc l'élément virulent du socialisme. (Note de 1902).
Les cent députés socialistes ont d'ailleurs été élus en 1910. (1911).
Ces théories de visionnaires étaient acceptées pour des K lois ». A les entendre, les classes pauvres de toutes les nations étaient destinées à s'unir contre les classes capitalistes du monde entier : <; loi » de la lutte des classes. Ainsi encore, pendant que les riches devaient s'enrichir de plus en plus, les pauvres devaient aussi s'appauvrir symétriquement : « loi » de la paupérisation du prolétaire. Et ces deux « lois » sont démenties.
II. — Un esprit des plus pénétrants, un de nos plus savants critiques, M. Jean Bourdeau, rappelait, l'autre jour, aux Débats que, loin de devenir de plus en plus pauvre, l'ouvrier européen voit sans cesse grandir le taux de son salaire. Et, à mon tour, j'ajouterai que, bien loin de former entre nations une vaste communauté économique dont tous les membres soient solidaires, l'ouvrier européen profite du progrès économique de sa patrie, comme il bénéficie des maux économiques des patries concurrentes : l'ouvrier du port de Gênes encaisse tout ce que rapportent à son travail le chômage et le jeûne de l'ouvrier du port de Marseille; le mineur belge avertit le mineur français de n'avoir point à espérer qu'il chômera si l'on fait grève de notre côté de la frontière. Bien mieux, l'ouvrier ne forme même pas un prolétariat uni, compact et solidaire, dans chacune de ses patries respectives. Ce prolétariat, dont on parle beaucoup et dont on écrit davantage, n'est qu'une fiction qui se défait de temps en temps. Même en France, nous avons vu nos métallurgistes reprocher à nos mineurs leur arrogance,, leur égoïsme, leur prétention au privilège. A son tour, le mineur français se plaint, non sans aigreur, de ce que, versant ses cotisations à la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse, « il apporte à la masse beaucoup plus que la masse ne lui rendra ».
O solidarité des masses prolétariennes, voilà de tes coups !
Et je ne parle pas de l'ouvrier des champs. D'un bout à l'autre de l'Europe, cet ouvrier agricole a souvent compris que, s'il a quelques intérêts communs avec le prolétaire des villes, il a des intérêts communs plus nombreux, plus étroits, plus profonds avec son propriétaire et son employeur. Par la façon dont les Syndicats agricoles et les Caisses de crédit agricole fonctionnent en pays français, allemand, autrichien, italien, il est aisé de voir
où est scientifiquement, expérimentalement, la communauté d'intérêts. Elle est moins forte qu'on ne dit, entre personnes de la même classe. Elle est plus forte qu'on ne dit, entre personnes appliquées au même travail, employés et employeurs, ouvriers et patrons, prolétaires et propriétaires. Qu'une industrie soit florissante, tous ceux qui vivent d'elle prospèrent avec elle; mais qu'elle languisse, tous souffrent depuis les maîtres du capital jusqu'aux plus infimes manœuvres.
L'apparence contraire existe sans doute dans la grande industrie; mais elle n'existe que là. Ou, pour mieux dire, <i'est là qu'elle apparaissait et qu'elle pouvait tromper le monde. La grande industrie a été le prétexte général du socialisme. C'est sous son influence que le socialisme naissait et se développait.
m. — Et c'est pourquoi la crue du socialisme s'expliquerait en Allemagne, en Belgique, en Angleterre, — pays houilliers, pays dont la grande industrie absorbe, en majeure partie, l'activité et les ressources.
Là-bas, comme ici, une crue du socialisme serait sans doute un mal, mais un mal naturel, un phénomène explicable par de simples causes économiques. Mais, en France ! En France, pays de petite et de moyenne propriété I En France, où, tout compté, l'on rencontre près de vingt millions de ruraux, sur trente-neuf millions d'habitants 1 En France, le berceau, la patrie d'élection de la classe moyenne ! En France, le pays du monde où, selon une juste observation de M. Frédéric Amouretti, se présente le plus grand nombre de personnes ayant de trois à quatre mille francs de revenu ! En France, où les mineurs, ces mineurs qui retiennent toute l'attention depuis trois grands mois, ne sont pas plus de 165.000 : un peu plus de la deux cent quarantième partie de la population !
Qu'on additionne ces insignifiantes minorités fournies par les ouvriers de la grande industrie ou bien les majorités formidables que donneraient, mis bout à bout, nos ruraux, nos rentiers, nos petits et moyens propriétaires des villes, nos ouvriers et patrons des petites et des moyennes industries : la différence reste énorme dans les deux cas, entre la menue troupe exposée à la contagion du socialisme et la foule immense de ceux que le socialisme ne peut qu'épouvanter. J'ai donc bien le droit d'établir qu'en France le progrès actuel du socialisme ne saurait
résulter des faits économiques, des faits naturels, des faits purs. II résulte d'une impureté et d'un artifice. Il procède de l'intrusion d'un élément étranger dans l'ordre économique. C'est un scandale, vous disais-je : c'est un scandale politique, rien de plus.
IV. — Cherchez la cause politique. Vous la trouverez aisément. Vous verrez que trop de personnes ont aujourd'hui un intérêt à dénaturer les rapports du travail et du capital. Vous verrez que cet intérêt est d'ordre électoral. Vous verrez qu'un régime fondé uniquement sur l'élection, sur l'élection étendue à tout, comme •disait Balzac, fomente, exerce et détermine nécessairement une populace de candidats. Vous verrez que nulle réforme électorale ne peut venir à bout de cette populace. — Quoi! l'État, un budget énorme, une influence immense sont mis à la disposition du premier qui saura se faire distinguer aux yeux de l'électeur, et vous ne voudriez pas que tous les aigrefins, tous les bandits, tous les pillards de France et de Navarre se jetassent ensemble sur ce magnifique morceau?
Le socialisme est rejeté par la nature du sol français, du peuple français. Un seul excitant du socialisme en France : le régime électif. Patrons acculés à la ruine, honnêtes travailleurs menacés dans vos gagne-pain, voulez-vous en finir avec le socialisme? Frappez le régime électif : votre mal vient de lui et ne finira qu'avec lui.
Balzac prévoyait que la France reviendrait de « l'élection appliquée à tout ». L'intérêt privé, l'intérêt public le commandent. Au scandale de ce socialisme électoral, il n'y a qu'un remède : la substitution de l'hérédité à l'élection, de la royauté à la république. Je l'ai écrit souvent, et je le récrirai, de la même manière que Caton répétait au Sénat de Rome qu'il fallait détruire Carthage. Il faut casser la République.
V. — Sous un roi dynastique et supérieur aux partis, le capital et le travail auront sans doute leurs conflits. Ce seront des conflits naturels, proportionnés à leur importance réelle et que la politique électorale ne viendra plus dénaturer. Le roi siégeant dans ses conseils en sera le dernier arbitre, il n'en sera point le sujet. Il garantira la fortune de la France dans tous les sens de ce grand mot. Trente-neuf millions de Français s'en trouveront bien; quant aux 165.000 mineurs qui tiennent en échec
notre malheureux Président et ses pauvres ministres, ils n'auront pas non plus à se plaindre du changement de Constitution. Puisque la houille est nécessaire, et qu'ils sont nécessaires pour extraire la houille, et que ayant déjà obtenu cent privilèges, ils en veulent d'autres, on mettra le dernier sceau à ces privilèges : on les fera tous gentilshommes, comme les verriers d'autrefois, et, parce que noblesse oblige, ils se remettront au travail (1).
Le nouveau Ralliement.
11 décembre 1901.
C'est, je crois, dans les premiers jours de novembre dernier qu'un de nos collaborateurs, M. Joseph Galtier est allé prendre une si curieuse conversation au marquis de Castellane. Le marquis est le vétéran, le patriarche du ralliement républicain. En vouant (et de quelle verve) ses trois fils et l'un de ses neveux aux autels surannés de la démocratie, il invitait le monde, tout son monde à le suivre. Cet appel a été entendu, sinon écouté, et, dans les derniers jours du même novembre, un jeune homme d'aussi bonne maison que les Castellane et d'un esprit singulièrement vif, net et ferme, publiait, lui aussi, sa profession de ralliement : mais c'était à la monarchie que se rendait le comte Léon de Montesquiou.
I. — Ces ralliements en sens inverses seront facilement expliqués par l'Histoire :
— Castellane, observera-t-elle, avait les idées de son temps. Elles dataient du milieu du siècle passé, moment où la Révolution paraissait l'avenir désigné de l'Europe entière.
« Mais Montesquiou, la première année du xx^ siècle, n'a pas trente ans. Ses yeux voient donc notre Europe
(1) Un journal ministériel du Nord se permit, en novembre dernier, de douter du sérieux de cette solution. Notre confrère sait-il que, chez M. de Bismarck, l'idée de derrière la tète était de militariser les ouvriers mineurs? (Note de 1902). Depuis Briand a militarisé les cheminots, mais les malheureux n'ont connu que l'envers de ce privilège (1911).
contemporaine, ouvrage des Bismarck et des Beaconsfield, des Gavour et des Canovas. Rien de grand, rien d'utile ne s'y est fait, depuis cinquante ans, que par les hommes et les idées d'autorité. Le progrès général a partout profité de ces puissantes constructions politiques, entreprises par des ministres fortement adossés à leurs dynasties. Grande leçon de chose faite pour tenter de jeunes Français, ceux, du moins, qui sont patriotes, intelligents, instruits, et qui sentent combien leur pays demeure en arrière ou même recule !
II. — Ces explications seront vraies quelque jour, quand on embrassera d'ensemble le mouvement intellectuel qui nous emporte à la Restauration prochaine. Mais l'Histoire voit de trop haut et de trop loin pour bien saisir le détail des événements. En fait, notre jeune parti de l'ordre est une réaction contre les désordres intérieurs : il n'est point sorti d'une comparaison de la France avec l'étranger.
Des nombreux esprits que j'ai vu arriver à la royauté, un seul aura véritablement suivi cette voie royale : M. Jacques Bainville. C'était en 1898, et Jacques Bainville avait quelque dix-neuf ans. Il rentrait d'Allemagne, où l'avait conduit la préparation de son livre sur Louis II de Bavière. La force germanique s'imposa à sa réflexion. Il lui compara nos faiblesses, dont il chercha les causes. Ces causes trouvées, il conclut : en gare d'Avricourt Jacques Bainville demandait la Gazette de France, dont il est aujourd'hui rédacteur.
Avec toute son intelligence et tout son savoir, je doute que Jacques Bainville eût raisonné aussi serré s'il eût appartenu au monde de Montesquiou. Le jeune bourgeois qui s'éveille royaliste, constate qu'il est royaliste et se met au travail. Mais le son de ce mot met Montesquiou en défiance. Contre qui donc? Contre lui-même. Il a peur d'être dupe. Il craint de céder trop aisément à des traditions respectables, mais fanées, dont les plus éveillés autour de lui se savent gré d'être et de paraître affranchis.
Il convient d'avouer que les hautes classes françaises ont bien perdu, je ne dis pas depuis un siècle, mais depuis deux ou trois. Déjà, Louis XIV s'appliquait à ne gouverner qu'avec la bourgeoisie. Rivarol écrivait en son temps : « Les émigrés sont toujours en retard d'une ar-
mée, d'une année, d'une idée. » Mot synthétique et toujours vrai. Les supériorités de l'esprit font encore exception, et presque tache, parmi nos émigrés contemporains. Et, si l'un d'entre eux se distingue, comme Léon de Montesquiou, par le mérite personnel, ils s'exercent à l'ignorer.
II. — Nous avons connu Montesquiou à l'heure de la crise. Nos querelles civiles venaient de lui apprendre sa qualité de citoyen. Il s'était inscrit, comme tout le monde, sur les registres de la Ligue de la « Patrie Française ». Il fréquentait nos réunions de V Action Française. Il y apportait une bonne volonté infinie, un esprit ouvert et puissant, mais en fait d'opinions préconçues, table rase. Républicain par point d'honneur et peut-être par habitude, il avoue aujourd'hui que les motifs invoqués en faveur de la République lui étaient aussi étrangers que les raisons d'y préférer la royauté. Je n'y avais, dit-il, « jamais sérieusement réfléchi ». Mais la patrie lui avait paru en danger; il étudiait les méthodes et les doctrines de salut.
— Prenez garde, lui dit quelqu'un. Voilà un mot bien dangereux. Qui veut rester républicain sera sage de l'éviter. La volonté de conserver notre patrie française une fois posée, tout s'enchaîne, tout se déduit d'un mouvement inéluctable. La fantaisie, le choix lui-même n'y ont aucune part. Si vous avez résolu d'être patriote, vous serez obligatoirement royaliste.
Que de sourires on recueille quand on pose ce théorème ! On se souvient encore des sourires de Montesquiou. Et telle est la préface naturelle d'une adhésion. Il est vrai que toutes les adhésions de Montesquiou ont •été successives et disputées pied à pied, ligne à ligne. La collection de notre Action Française et des Annales de la Patrie Française, où il les consignait, en fera foi; mais, comme sa lente évolution a toujours été faite dans le même sens, ses onze articles, répartis sur un espace •de deux ans, forment, réunis en volume, un mémorial de voyage politique et économique qui a le ferme aspect d'un traité. Un hasard naturel ou pour mieux dire la nature même du sujet, a composé ces impressions dans un ordre rigoureux et symétrique. Un des nôtres vient de l'écrire, « voilà le manuel du nationalisme intégral » ! C'est mieux sans doute. Avec ses chapitres si nets, si succints
et si purs, avec ses mots qui « soulignent » d'un chapitre à l'autre « le développement de la pensée », ce petit livre se trouve absolument digne de son grand titre : le Salut public.
III. — Net, conséquent et probe, il s'était aperçu tout d'abord qu'il ne savait rien. Je ne sais rien, se dit-il donc. Il sentit tout de suite qu'il voulait pourtant quelque chose. Il se définit son vouloir.
— Je suis nationaliste. Je veux donc le salut public. Je mets donc le salut public au dessus de tout. Le salut public est donc mon souverain. Je n'en ai donc point d'autre. La volonté du peuple n'est donc pas souveraine du tout.
Il faudrait citer ce chapitre capital dans lequel Montesquiou établit que la « souveraineté du peuple n'est pas moins fictive que droit divin des rois ». Cette réflexion le sépare de M. Paul Déroulède. Car, selon M. Déroulède, la volonté du peuple ne peut être forcée, non, pas même pour le salut du peuple; même pour son salut, la nation ne peut se dépouiller de ses droits, c'est-à-dire de sa liberté politique.
Une nation qui voudrait abdiquer sa liberté politique ne le peut pas : M. Déroulède le lui défend au nom de son système juridique et métaphysique. Les Polonais du xviiie siècle n'avaient pas le droit de sacrifier leur funeste liberté politique aux nécessités de l'indépendance nationale. Ils sont restés libres de toute dynastie polonaise, mais ils dépendent d'une dynastie étrangère. Ainsi, pour être libres de la Maison de France, aurionsnous le devoir de préférer le joug de la Maison de Prusse. Quel nationalisme admirable !
Montesquieu avait touché le fond de l'absurde. M. Paul Déroulède paraît avoir senti sa fausse position, car, après nous avoir excommuniés du nationalisme, il vient d'interdire l'usage de ce mot chez les siens. Je lui conseille de proscrire aussi « patriotisme ». Car sa doctrine, telle qu'il la formule, incline le salut national devant les caprices de la volonté nationale, laquelle volonté doit plier ellemême devant le droit supérieur de la Liberté. Ni M. Ranc, ni M. Francis de Pressensé ne pensent autre chose, et M. Déroulède voudra sans doute ajouter, comme ces Messieurs, que le salut public est chose d'importance secondaire ou même tertiaire : la mission de la France
étant de risquer à chaque instant son salut pour enseigner la liberté et la justice au genre humain.
Ruât Gallla, fiât justitia ! C'est la pure doctrine républicaine : celle des Pères du régime; celle du jacobin qui eût immolé aux « principes « la métropole entière après toutes ses colonies; celle de Quinet et de Michelet saluant leur patrie de l'enviable titre de « Christ des nations »; celle des anarchistes qui parlent en Sorbonne; celle des anarchistes qui siègent au Gouvernement.
IV. — Net, conséquent et probe, Léon de Montesquieu est demeuré fidèle à la grande devise que M. Déroulède conserve dans son cœur, s'il est vrai qu'il l'a éloignée de son esprit. « Qui vive? France! » Toute la doctrine royaliste tient là dedans.
Par fidélité à cette devise, il faut se défier du régime électif, que ce régime soit parlementaire ou plébiscitaire. L'élection parlementaire a récemment porté à la tête de nos affaires extérieures un Anglais véritable, Anglais de sentiment. Anglais d'éducation auquel nous devons le dur sacrifice de l'Egypte. S'il est une vie chez les mânes, M. Waddington doit entendre dans sa fosse les malédictions éloquentes dont il est accablé par des républicains tels que MM. Edouard Drumont et Eugène Ledrain. L'élection parlementaire est donc bien loin de garantir le patriotisme de ses produits.
L'élection plébiscitaire la garantirait-elle mieux? En 1849, en 1852, en 1870, le pays a plébiscité un autre Waddington. C'était l'homme de l'unité italienne, c'était l'homme de l'unité allemande, c'était l'homme de la liberté de tous les peuples de l'Europe et c'était l'homme de l'asservissement français : autant, certes, que M. Waddington put être Anglais, Louis-Napoléon fut cosmopolite. Cet étudiant romantique, qui portait dans son cœur tous les intérêts nationaux excepté le nôtre, ne nous a point perdu le Nil; mais son nom est maudit sur la berge d'un autre fleuve.
Le chef parlementaire est quelquefois n'importe qui. Le chef plébiscité est représentatif, mais de l'opinion, c'est-à-dire, en moyenne, des caprices de l'ignorance et de la folie. Le roi héréditaire est représentatif de l'intérêt français : il garantit la nationalité du pouvoir. La devise : « Qui vive? France! » appelle donc le Roi aussi bien qu'elle exclut le plébiscite et le Parlement. Je vou-
drais que tout nationaliste creusât le sens de cette devise en s'aidant du guide admirable écrit par Montesquieu pour les étudiants. J'aurais voulu l'analyser et faire voir en détail par quel chemin se développe cette pensée. Mais il me semble avoir tout dit lorsque j'ai écrit de l'auteur qu'il avait l'esprit net, probe et conséquent.
Là est le secret de son ralliment. Les nationalistes et les patriotes qui lui ressemblent ne pourront éviter de se rallier comme lui.
Les Réformes.
21 décembre 1901.
Il est des citoyens que j'adore et que je déteste. Tantôt je voudrais les nourrir au Prytanée, vêtus de robes blanches à bordures de pourpre et tantôt j'aimerais qu'on les promenât dans Paris, mal assis sur un âne, dont ils tiendraient la queue en guise de bridon.
Ce sont les rêveurs de réformes.
Ah ! les braves gens ! Ah ! les misérables ! Les esprits excellents ! Les fous ! Comme ils ont raison. Et comme ils se trompent !
Mais ils ont raison tout d'abord. Ce pays-ci n'a que le choix entre réformer ou périr.
L — Je connais ou je ne connais pas, mais enfin je relis sans cesse, dans le Figaro et ailleurs, le plus spirituel journaliste de notre temps. On le dit Athénien, on le dit Parisien ou même Provençal. Il a touché plusieurs fois à la politique, mais ce n'est ni la Chambre, ni l'administration qui lui ont ouvert le plus d'horizons La fleur de l'expérience de chaque jour lui fournit la sagesse : et je pense que le meilleur de ses vues sociales nous vient, tout droit, de son horreur pour les frais de justice
La justice française est horriblement chère. Elle est chère aux justiciables, elle est chère à l'État. L'écrivain dont je parle ne cesse de s'en plaindre. Il réclame, il adjure, il raille, il démontre, il accable. Mais, quand il a fait tous ces tours :
— Si la réforme judiciaire est pressante, il n'est pas de plus grande chimère que de l'espérer, nous dit-il.
Quand on lui demande pourquoi :
— Parce que les' hommes de loi sont maîtres de tout. Notre régime est celui du légisme pur. Voyez les présidents de République depuis trente ans. Aujourd'hui même, un avocat tient l'Elysée; un autre, le palais du Luxembourg; un troisième, le Palais-Bourbon. Le Conseil des ministres est présidé par un avocat. Comptez aux autres portefeuilles.
Et c'est fatal dans un système établi tout entier sur la parole publique. Comment ce peuple de légistes se réformerait-il? Comment réduirait-il les frais dont il subsiste? Le désintéressement est une vertu personnelle : il n'y a pas de corporation désintéressée. La réduction des frais de justice ne saurait donc se faire sous le présent régime. Elle ne fleurira que sous un bon tyran.
Il n'y a qu'un bon tyran, c'est le Roi de France; notre éminent confrère y pense sans doute. Il y pense, mais, tout en y pensant, il demeure républicain. Que dis-je? S'il convient que la République entrave des réformes impérieuses, il ne veut pas la renverser, il ne veut pas qu'on la renverse, il la défendra au besoin.
Voilà où en sont les meilleurs de cette génération.
IL — Nous devons trente milliards. Les dépenses ont augmenté depuis vingt-cinq ans en pleine paix de près d'un milliard; et, de l'avis d'excellents juges, une catastrophe est au bout. Tout le monde est d'accord sur les causes prochaines du péril. Les politiciens pillent l'État. Et l'État pille la nation. Des calculateurs de premier ordre comme M. Jules Roche, des patriotes, de bons citoyens comme M. Eugène Motte, l'énergique adversaire des socialistes du Nord, ont fondé une Ligue contre les pillards. Lesquels? Eh ! ceux du Parlement ! L'initiative parlementaire, le droit que possèdent les députés de proposer sans cesse des dépenses nouvelles, tantôt par voie d'amendement, tantôt au moyen de projets de loi variés, épuise toutes nos ressources.
La « Ligue des contribuables », à laquelle personne ne peut ménager sa sympathie ni son concours, pétitionne pour que nos députés s'interdisent de voter aucune dépense « en dehors des demandes formulées par le Gouverment. » Cette Ligue fait observer que l'Angleterres'est bien trouvée d'un tel système.
Hélas ! quand les Communes anglaises ont renoncé à
l'initiative en matière de dépenses, elles ne faisaient pas un acte de foi gratuite et mystique dans la sagesse des ministres présents et à venir. Elles savaient, elles savaient certainement que ces ministres seraient toujours plus prévoyants et plus sages qu'elles, parce que la Couronne, parce que la Pairie existaient auprès d'eux et veilleraient sur eux : double pouvoir héréditaire constitué pour inspirer et pour imposer au besoin la sagesse et la prévoyance.
Or, en France, nul ne représente le souci de notre avenir national. Nos Cabinets sont les créatures des Chambres. Ils subsistent comme les Chambres dans l'obsession de l'intérêt immédiat. Quel intérêt? Celui de se maintenir au pouvoir, avec leur parti. Par conséquent, les députés auront beau aliéner officiellement leur faculté d'initiative, ils la garderont en réalité. Leurs propositions dépensières auront seulement à faire un petit détour : elles passeront par l'antichambre des ministres, cpii viendront proposer ce que proposent les députés d'aujourd'hui.
Ces députés qui pervertissent leurs ministres sont donc de bien méchantes gens? Ne noircissons pas les élus. Ils reflètent leurs électeurs. Le vicomte Eugène-Melchior de Vogué l'a dit très durement dans son livre des Morts qui parlent : « L'électeur mendie des faveurs chez le député, qui les mendie chez le ministre, lequel mendie les votes du député, qui mendie les suffrages de l'électeur ». Dans ce circuit de mendicité mécanique, l'électeur et l'élu, l'élu et le ministre peuvent être personnellement de très bonnes âmes : leur œuvre est le miroir des nécessités de leur régime.
Dans ce pays, riche, fertile, industrieux et fier, dans lequel chacun vivait jaloux de son petit bien, avoir indépendant, épargne médiocre et suffisante qui ne devait rien à personne, dans ce pays qui n'avait presque pas de plèbe, une plèbe demi-bourgeoise, demi-peuple, est née de la démocratie : cette plèbe politicienne qui fait les élections.
Elle entraîne et encadre, elle intimide, s'il le faut, nos misérables honnêtes gens. Exemple : le lendemain même du jour où se fonda la « Ligue des contribuables », une poignée de bons radicaux prit l'alarme et, pour donner une réplique immédiate, ils fondèrent la Ligue démocratique des petits contribuables.
Comprenez-vous?
C'était comme s'ils eussent dit :
— Ah ! vous voulez restreindre nos dépenses électorales? Vous voulez délivrer la fortune publique des appels de l'État, c'est-à-dire de nos succions? Vous vous adressez aux contribuables, en pensant qu'ils auront quelque volonté d'arrêter un gaspillage aussi périlleux. Les gros contribuables sont en efîet sensibles à cet intérêt, mais eux seuls.
» Sans doute, les petits contribuables peuvent avoir un avantage très réel aux économies. Le sentent-ils? C'est un intérêt éloigné, indirect, insensible; pour l'instant, l'État leur demande peu de chose, mais il leur promet beaucoup en échange. Ne dites pas que ces promesses de l'État n'ont aucun avenir. Notre fonction, notre devoir de républicains démocrates est d'hypothéquer indéfiniment l'avenir.
» Quand un État est tombé en démocratie, ses attributions naturelles (politiques, diplomatiques, militaires), tendent à disparaître; mais il en reçoit d'autres en échange. D'abord hospitalier et maître d'école, pourvoyeur des beaux arts, marguillier, marchand d'allumettes et marchand de tabac, l'État démocratique tend à devenir i'échanson et le panetier universel. Il prend donc du pain et du vin où il y en a, dans le cellier des riches, dans la cave des riches, et quand, faute de riches, il n'est plus de richesses, il administre la disette et préside à la faim ».
Voilà où nous allons. Voilà où ne veulent pas aller les fondateurs de la Ligue des contribuables et les quatrevingt mille citoyens aisés ou riches, intelligents et patriotes, qu'ils ont groupés : quatre-vingt mille contre dix millions d'électeurs, c'est-à-dire pas un, pas un seul contre cent ! A moins d'un effort surhumain, toujours tendu, toujours renouvelé de quatre ans en quatre ans, c'est-à-dire à moins d'un miracle, ils seront écrasés tant que l'on comptera les voix.
Mais quoi! avec leur or, avec leur influence, avec l'autorité de leur situation, ils auraient le moyen d'opérer d'un seul coup, d'un brusque coup d'audace, la Restauration, et par elle de dissiper, avec le péril financier, tous les autres périls.
Proposez-le leur. Exposez-leur le seul salut, le seul
expédient raisonnable, pratique, sûr : tous ces gens-là deviendront blêmes et courront se vautrer, comme du temps d'André Chénier, devant les autels de la Peur.
III. — Sur la réforme des réformes, sur la décentralisation, tout a été dit. La décentralisation, c'est l'économie, c'est la liberté. C'est le meilleur contrepoids comme la plus solide défense de l'autorité. Qui dit cela? Monseigneur le duc d'Orléans. Mais beaucoup de républicains pensent là-dessus comme lui.
Cependant, l'impossibilité de décentraliser sous la République peut se démontrer comme un théorème.
Y eût-il un parti de la décentralisation et ce parti fût-il vainqueur, « Attendez » dirait-il « attendez que nous en ayions fini une bonne fois avec ces diables de jacobins centralisateurs. » Et, pour en mieux finir, il centraliserait de plus belle !
Un Roi n'a besoin que de V assentiment général. Mais il faut au pouvoir républicain une délégation expresse et constamment renouvelée de la volonté nationale. Il ne dure pas sans l'électeur. Ce pouvoir est donc obligé de tenir l'électeur. Pour tenir l'électeur, il faut tenir le fonctionnaire. Pas de bonnes élections sans le fonctionnaire et, quand on souhaite des élections meilleures, il faut des fonctionnaires plus nombreux et meilleurs! Vous savez ce que ça veut dire.
Qu'un Etat se démocratise, il se centralise aussitôt. L'élu et l'électeur, subsistant l'un de l'autre, se rapprochent, se soudent par la violence de leur appétit commun.
Emporté par ces évidences, je me représentais volontiers chaque partisan de la décentralisation comme un allié de la monarchie. Et je m'écriais à voix haute :
— Monsieur Charles Beauquier ! Monsieur Charles Beauquier ! Vous qui, l'autre jour, à la Chambre, parliez si bien de la décentralisation, dépêchons-nous de renverser la République !...
Je tombais parfaitement bien ! M. Beauquier est l'un des théologiens du régime. Il n'a pas fait sa barbe depuis
La Démission du Souverain.
31 décembre 1901.
On me dit quelquefois, on me dit toujours que nos vues royalistes ont raison en théorie. Mais la pratique ! Cette pratique, elle est bien loin ! Et si je demande aux prophètes le pourquoi de leur prophétie :
— Eh ! me répondent-ils, le peuple tient à sa royauté. Croyez-vous qu'on l'en dépouille facilement?
On ne dépouille pas facilement un roi qui défend sa puissance. Mais si le roi se moque de son royaume? Si le souverain abdique? S'il démissionne?
Avant d'exprimer aucune opinion, je vous soumettrai quelques petits faits. Chacun est significatif. Peut-être m'accordera-t-on qu'ils ont un sens commun, ou, du moins, assez convergent.
I . — Premier fait : M. Gémier, le directeur de la « Renaissance », a voulu couronner le succès de la « Vie publique », comédie de mœurs électorales, par une politesse au monde électoral. 11 a convié les grands électeurs parisiens à vpnir voir la forte pièce de M. Fabre. Et ces Messieurs ont répondu à son appel. Le lendemain, un journaliste aux pieds légers, rédacteur de V Aurore, M. Jean Torlet, a fait une tournée chez les invités de M. Gémier.
Il leur a dit :
— Vous venez de voir une pièce où le régime électif est traîné dans la boue par un écrivain démocrate. Cet écrivain a-t-il raison? La satire n'est-elle qu'une chose amusante, ou faut-il y voir une chose vraie? Dans le principe, élire c'est choisir le meilleur. Et, dans la pièce de la «Renaissance», c'est choisir le plus intrigant, le plus intéressé et le plus roué. Dites-nous ce que c'est qu'élire, dans la réalité de la vie ! Vous le savez, vous qui faites les élections.
Les grands électeurs enquêtes appartiennent à tous les partis. Or, le radical a répondu : « La pièce ne dit que trop vrai ! » Le progressiste a gardé un silence plus qu'éloquent. Le socialiste a déclaré que « tout aspirant aux fonctions électives est acculé à des manœuvres
•déloyales et contraires à tous les principes ». Le nationaliste a dû convenir que les élections se réduisaient, pour qui en perçoit le vrai sens, à « la chasse aux emplois ».
Restait un vieux républicain : il a presque versé des larmes sur la mort de son illusion.
— Il n'y a pas d'élections propres, conclut philosophiquement M. Jean Torlet, l'auteur de l'enquête.
Qu'il me permette d'ajouter que l'on s'en aperçoit.
II. — Deuxième fait : je le découvre dans V Almanach Marseillais, que M. Auguste Marin rédige en provençal.
M. Auguste Marin est un des Méridionaux qui connaissent le mieux l'état de leur pays. Beau et pauvre pays, autrefois presque universellement royaliste, fidèle ainsi à la tradition autoritaire, « archiste », du sang grec et romain : aujourd'hui livré à l'anarchie la plus misérable, pâturage des socialistes et des radicaux. M. Auguste Marin, que tout Paris connut au secrétariat de la rédaction du Journal, est, du reste, un républicain très conséquent. Il a dépassé depuis longtemps le socialisme. Il vogue dans les eaux de Kropotkine et de Reclus.
Ce n'en est pas moins un bon peintre. Il interprète admirablement ce qu'il voit. J'ai vu les scènes qu'il décrit; je ne les aurais pas montrées avec cette force de vie et cet éclat naïf de la vérité pure. « Messieurs les candidats arrivent au village, dit Auguste Marin, les uns coquets, peints tout de frais, avec un grand air d'importance; les autres mal peignés, mal vêtus, avec des bosses au chapeau, pour se donner l'air peuple ». Notez qu'aucune de ces toilettes n'est définitive. « Aussi bien les uns que les autres, ils changeront selon le pays qu'ils traverseront. Tel passera ici en grande redingote, qui, ailleurs, chargera sa vareuse à l'épaule. »
Le compatriote d'Auguste Marin, ce pauvre Henry Fouquier, aimait à raconter comment tel journaliste radical qui se présentait à Marseille, quittait Paris en première classe, comme son permis de circulation lui en donnait le droit ; mais, àla gare d'Arles, il changeait de voiture afin d'être vu de ses électeurs descendant d'un compartiment de troisième.
Ce que Fouquier n'a point observé et ce que Marin note avec un réalisme gai, c'est, parallèlement au jeu des candidats, la comédie des électeurs. Être grand électeur, électeur influent, c'est une certitude de vivre en joie,
toujours à table et « en ribote », comme ils disent. Les plus subtils de ces parasites professionnels se mettent bien avec les candidats de toute nuance; mangeant à tous les plats, humant à tous les piots, ils se couvrent ainsi de considération, car les bonnes gens les admirent d'avoir des amitiés si hautes et de frayer sans cesse avec « tous les Messieurs qui se présentent.» Cela ne tourne pas toujours à la comédie, car ainsi s'organisent des tyrannies locales dont le poids se fait sentir d'année en année. Alors, à l'envie se mêle la haine.
Ne croyez pas que notre peintre se borne à poser ses couleurs ou même à nous faire sourire. Il veut conclure : « Voulez-vous que je vous dise la mienne d'opinion sur les candidats qui vont venir vous faire des promesses..., bien plus que vous ne pourrez leur en demander? Ils vous diront que tous sont les amis du peuple, car c'est le peuple qui les nomme; mais il y a tant de manières d'être l'ami du peuple que vous avez besoin de vous méfier... »
La méfiance. Méfiance à l'égard du candidat. Méfiance à l'égard des grands électeurs. Peu m'importent les autres conclusions de M. Auguste Marin. La méfiance du régime tout entier, voilà le sentiment qui s'insinue et qui gagne en province comme à Paris.
III. — Troisième fait : à Paris encore, l'autre soir, dans une de ces conférences mi-partie où les démocrates chrétiens vont couronner de fleurs les meneurs du protestantisme libéral, une sorte de prédicateur développait les difficultés qu'il y a quelquefois à saisir où est le devoir. Il s'écriait :
— Par exemple. Messieurs, nous nous trouvons perplexes en politique; nous nous demandons qui nous devons envoyer à la Chambre...
Mais, du fond de la salle, une voix forte interrompit. Elle ne prononça qu'un mot :
— Personne !
Et ce seul mot jeta une longue douche glacée. L'orateur, un insigne assembleur de nuées, eut peine à continuer le vent de sa phrase. Il semblait que, au milieu des blagologies du présent, eût sonné la formule des réalités à venir.
IV. — Je pourrais la fournir plus rude. Je pourrais dire, et ce serait mon quatrième fait, par quel sonore : « Je
m'en f... » tant d'esprits de culture supérieure terminent aujourd'hui une discussion politique. On a cru un moment, voici deux ou trois ans, qu'ils allaient tous se précipiter dans l'arène ou y demeurer. Regardez bien : ils s'en retirent. Questionnez-les adroitement : ils confessent leur impuissance et, les plus réfléchis, leur incompétence.
Ils se disent :
— Nous vivons sous le régime du césarisme administratif.
» Et nous sommes en République !
» C'est-à-dire que : pour les questions où nous serions aisément compétents, pour toutes les questions locales et professionnelles, celles qui nous touchent de près et que nous pouvons discerner dans leur extrême détail, nous sommes des administrés, conduits à la baguette par des fonctionnaires.
» Et c'est-à-dire encore que : pour toutes les questions où notre incompétence éclate évidemment — questions de haute politique, de législation militaire et maritime, de diplomatie — nous avons rang de souverains.
» II est vrai que cette souveraineté est toute de mots, puisqu'on la viole à chaque instant et que, au nom du salut public, il faut la violer. Il est vrai que notre sujétion administrative n'est pas un mot, mais une chose.
» Qui nous afîranchira du servage administratif?
» Qui nous procurera des libertés réelles et pratiques?
» S'il fallait les payer de notre royauté nominale et fictive, nous avouerions que c'est pour rien. »
V. — L'illusion de la souveraineté du peuple subsistet-elle dans le peuple? Le peuple croit-il gouverner? Du moins espère-t-il qu'il gouvernera quelque jour? On le prétend moins qu'autrefois, et je crois qu'on n'a plus le droit de le prétendre. Un immense mépris du régime électif ouvre au peuple français le seuil illustre de la sagesse.
Qui connaîtrait le peuple, non dans ses velléités conscientes, mais dans le détail de ses désirs et de ses besoins, connaîtrait qu'il aspire, obscurément à l'abdication nécessaire. Un peu partout, nous avons de puissants, amis :
Le bon sens des campagnes ;
L'esprit critique des lettrés;
Le scepticisme des mondains et des gens d'affaires.
Tout cela doit détruire les principes républicains.
Restent, à la vérité, les ouvriers des villes.
Mais là aussi, de vigoureux facteurs agissent pour nous :
Le socialisme, qui associe et qui organise;
Et l'anarchisme, qui dissout des combinaisons insensées.
De Paris à Santiago.
22 Janvier 1902.
— C'est votre faute. — C'est la vôtre. — Vous n'aviez qu'à vous établir dans la République. — Mais vous la faisiez contre nous. — N'étiez-vous pas nos adversaires? — Eh bien ! nous ne le sommes plus : la paix. — La paix, la paix, c'est vite dit. — Quoi ! vous ne voulez plus, après nous avoir appelés? — Si fait, mais... — Toujours, mais I... »
Vous avez reconnu, au son de quelques mots, cette dispute moliéresque qui a eu lieu, de quatre ans en quatre ans, quand reviennent les élections, entre républicains dits modérés et conservateurs ralliés. Des mots, des mots et des mots. Quand on nous parlera des choses, nous repasserons. Venez-vous faire un tour : par exemple, jusqu'au Chili ?
I. — De l'autre côté de la terre, sous un ciel qui nous est caché, vit, à Santiago du Chili, un philosophe qu'il convient d'appeler un apôtre. Sa prédication m'intéresse depuis longtemps, parce qu'elle est d'un noble esprit et qu'elle découle d'une haute source française. Il a nom Juan-Enrique Lagarrigue. Son frère, Jorge Lagarrigue, avait déjà donné sa vie au positivisme dont il a professé à Paris les doctrines et les méthodes. M. Jean-Henri Lagarrigue travaille aussi à faire accepter de tous les humains le système d'Auguste Comte.
Son procédé est celui de saint Paul, mais c'est aux grands du siècle qu'il envoie des épîtres : le Tsar, le Pape, l'Empereur allemand, la reine Victoria, le roi Edouard VII, le président Mac-Kinley, Mgr Ireland sont ses correspondants ordinaires. C'est à peine s'il condescend de temps à autre à de moindres seigneurs tels que M. Brunetière, M. Hyacinthe Loyson, M. Agathon de Potter.
Ma confusion est donc bien grande, car je reçois aussi mon mandement des antipodes. La brochure que M. Lagarrique me fait l'honneur de me dédier m'est arrivée en étrennes l'autre matin.
C'est une épître politique, traitant des affaires de France. Si l'on prend garde que l'auteur porte la tête du côté où nous posons les pieds et que ses pieds cheminent du côté où va notre tête, sa connaissance de nos goûts et de nos idées paraîtra tenir du prodige.
II. — Sur un point, M. Lagarrigue nous connaît mieux que nous croyons nous connaître.
Interrogez soit le ministre de l'Instruction publique, soit le dernier des instituteurs : ces deux fonctionnaires s'accorderont à dire que le xix«= siècle français a été le siècle de la Révolution et qu'il s'incarne, par là même, en Victor Hugo. — Non, dira M. Lagarrigue, c'est le siècle d'Auguste Comte, et peut-être l'appellera-t-on un jour le siècle de l'Ordre à cause du grand homme dont il aura le nom.
On nous a parlé, ces jours-ci, d'une statue d'Auguste Comte à élever sur la place de la Sorbonne. Mais le centenaire d'Auguste Comte a passé inaperçu en 1898, l'année même où le Gouvernement se prêtait au centenaire de ce pauvre cerveau fumeux et trouble de Michelet. La plupart de nos compatriotes ignorent la doctrine de Comte ou s'en font une imagination pitoyable.
Il est vrai que l'on a tout fait pour défigurer cette philosophie profonde, cette religion magnanime, cette poésie.
Il existe bien à Paris des positivistes fidèles mais ils y sont presque inconnus. C'est pourtant à ceux-ci que se rattache mon correspondant chilien. Sans que je me prétende leur coreligionnaire, ces Messieurs ont voulu m'appeler leur ami d'esprit. Ils sentent vivement comme leur maître le sentait que c'est du côté des conservateurs, des catholiques, des royalistes qu'il faut chercher les éléments d'un parti de l'ordre chez nous. M. Jean- Henri Lagarrigue est de leur avis. Seulement, il me dit ce que plusieurs de ses collègues français semblent renoncer à me dire :
— Pourquoi êtes-vous royaliste? Pourquoi compliquez-vous de politique dynastique cette immense question de l'ordre? Ne travaillez donc qu'à cela.
III. — Nous ne travaillons qu'à cela ! C'est l'étude de « l'immense question de l'ordre » (Auguste Comte) qui nous a rendus royalistes.
La royauté n'est pas pour nous une préférence personnelle. Non, nous ne sommes pas théocrates, nous ne saurions pas définir le droit divin. Mais l'hérédité du pouvoir nous apparaît avec une entière évidence comme la seule institution politique qui puisse faire face aux difficultés nationales. Si nous pensions autrem.ent, si l'on pouvait faire en ce pays un ordre à la fois républicain et français, si le patriotisme l'exigeait, seulement s'il le permettait, nous ne laisserions pas à M. Lagarrigue le soin d'adjurer le duc d'Orléans de se faire républicain : c'est nous qui ferions la démarche auprès du jeune Chef de la Maison de France.
Auguste Comte, qui était sans préjugés révolutionnaires, qui avait honoré Louis XVIII, qui avait gardé le culte de la c dictature légitimiste » telle que l'organisa M. de Villèle entre 1821 et 1828, Comte n'était pas royaliste parce qu'il estimait que l'anarchie parlementaire était à jamais terrassée dès 1855. Cinq ans plus tard, trois ans après la mort de Comte, les décrets de 1860 rétablissaient cette anarchie (1). Elle a contribué aux malheurs de la guerre. Elle a collaboré à toutes nos phases de défaite, de langueur et d'agitation depuis quarante ans.
Disparu avant ce retour de l'anarchie parlementaire, Auguste Comte n'a pas assisté non plus au développement de V impérialisme européen. Les espérances républicaines étaient permises en 1855. Elles sont interdites aux Français du xx^ siècle.
— Mais, me dit M. Lagarrigue, qui vous empêche
(1) Les amis de M. Déroulède passent leur temps à répéter que le parlementarisme est l'œuvre de la Restauration. Comme s'il n'avait pas été en fleur sous le Directoire et sous la Convention ! Comme si l'acte additionnel aux constitutions de l'Empire, rédigé par le métèque huguenot Benjamin Constant et paraphé par Napoléon !«■■, n'était pas du parlementarisme! Comme si le parlementarisme actuel ne datait pas du décret de Napoléon III ! Quant à la Restauration que l'on calomnie, la vérité est que jamais l'expérience parlementaire ne fut tentée avec autant de loyauté et de talent; qu'elle ait échoué, c'est la condamnation du système. (Note de 1903).
d'avoir une République forte? de refréner le Parlement? de le réduire à ses fonctions de contrôleur des finances? d'avoir à TÉIysée un dictateur qui soit l'organe de l'intérêt général?
M. Lagarrigue est bien bon de nous proposer ces merveilles. Mais, s'il appelle difficile le rétablissement de la monarchie, je l'avertis tout net que la République nationaliste et conservatrice, ce n'est plus le difficile : c'est l'impossible.
Dans un pays constitué comme la France, dans un pays qui n'est entièrement représenté ni par son aristocratie, ni par sa bourgeoisie, la République n'a duré que parce qu'elle a été la propriété d'un parti, d'un parti fermé, organisé assez jalousement pour suffire à tous les assauts. M. Méline a voulu gouverner sans lui : il a dû se laisser tomber. Il veut revenir au pouvoir : il s'applique visiblement à rentrer en grâce avec ce parti et à se confondre de nouveau avec lui.
Ce parti, c'est le Vieux Parti Républicain, V. P. R., trois bonnes majuscules à retenir.
IV. — On finirait par accepter le règne du Vieux Parti Républicain, si ce parti était lui-même en état d'accepter les conditions normales des fonctions du Gouvernement.
Mais, en même temps qu'il est gouvernement, il est aussi la Révolution. Comme le républicain de Méry qui, ayant débarqué dans une île déserte, se jugea, se condamna, s'exécuta et montra ensuite sa tête au peuple, l'ordre du V. P. R. est en contradiction avec la vie normale, le salut de l'Ordre français.
L'Ordre français veut une armée forte ! L'Ordre du V. P. R. livre l'armée au Parlement et à la presse.
L'Ordre français veut le respect de la propriété, de la fortune acquise, le solide établissement de la paix publique, les économies ! L'Ordre du V. P. R. le condamne en temps normal à piller l'État pour subventionner la démocratie et, dans les temps troublés (1889, 1899), à s'appuyer sur les éléments subversifs qui l'ont élevé au pouvoir (JofTrin, églantinards).
L'Ordre français est l'ami du catholicisme ! L'Ordre du V. P. R. est anticatholiqup.
Enfin, l'Ordre français prescrit de combattre, au nom de l'ordre même, tel qu'il est défini par Auguste Comte,
« les dogmes révolutionnaires )s l'ordre du V. P. R. impose « matériellement » « un respect légal » pour ces. mêmes dogmes.
— Ce parti ne peut-il changer? me dira M. Lagarrigue.
— Pas plus qu'on ne peut le changer. Loin du pouvoir républicain, il formera la plus puissante minorité révolutionnaire : au pouvoir, il ne peut rien être que la Révolution masquée, comme Napoléon fut la Révolution bottée.
— Pourquoi ce parti n'évoluerait-il pas vers l'ordre?
— Parce qu'il ne peut évoluer en ordre sans perdre ainsi l'ossature qui fait sa force.
Cette ossature est faite des deux minorités confessionnelles qui existent en Fronce, l'ime forte de cent mille têtes au plus, l'autre de six cent cinquante à sept cent mille personnes, en plus d'une société secrète, assez ancienne, très vivace, qui comprend environ trente mille adhérents.
Peu de monde, si vous voulez? Un petit monde organisé par l'intérêt commun, le sentiment héréditaire, la religion et la communauté du sang : de l'argent, de la discipline, de la passion, non pour une heure, non pour une saison, non en vue de faire rejeter une loi ou de faire condamner un coupable, mais en permanence, constamment, historiquement, héréditairement, naturellement, à toute occasion.
... « Entente naturelle », a dit, peut-être sans prudence, M. Waldeck-Rousseau à Saint-Étienne. C'est par le jeu très simple de cette entente naturelle que la France subit Un régime contre nature.
Il n'y a qu'une seule organisation : l'Église, qui puisse succéder au V. P. R. et fournir une solution républicaine : la théocratie catholique. Mais nous sommes en France. Nous ne sommes pas en Belgique. Nos catholiques eux-mêmes aiment à se poser en anticléricaux. Dès lors, la République catholique est une chimère.
Le parti de l'ordre n'a pas le choix.
S'il rejette l'anarchie, qu'il adopte la Monarchie.
S'il rejette la Monarchie, qu'il se résigne à l'anarchie.
Je ne sais ce qu'on dira à Santiago. Mais c'est aux Français de répondre.
TABLE DES MATIÈRES
Août 1901-Janvier 1902.
Avant-Propos 3
Introduction : La déesse France 7
L'accueil 13
L'éducation de Monk 19
La politique de Barrés 24
La Maison de France 29
Mademoiselle Jean Jaurès 34
Contre le Schisme 39
Mais il faut la violer 45
Le Scandale , 50
Le Nouveau Ralliement 54
Les Réformes 59
La démission du Souverain G4
De Paris à Santiago 08
Imprimerie de Montligeon (Orne). — 1988-6-11.