VI. — K Nous n'avons pas
Il serait plus juste de dire que nous ne voulons pas avoir. Telle est notre ignorance. Telle est notre folie. Car la force du sang royal, la bonté de la race éclatent néanmoins, dans la foule des princes qui viennent se ranger autour de ce cercueil.
Le cercueil lui-même publie assez haut les vertus royales : ne parlons pas de mauvais princes, devant la tombe d'un fils de France qui, loin du trône et en l'absence même d'un trône, a voulu servir notre cause et n'a réussi qu'à mourir.
VII. — Il était plein de vivacité et de charme réfléchi et brillant, et du meilleur type français. Explorateur, soldat, écrivain, géographe, l'Asie mystérieuse l'avait tenté. Il avait rêvé d'être qualifié d'Asiatique! Henri V Asiatique, disait-il en riant, comme Scipion l'Africain. Toutefois, revenu en France, en une heure où l'armée, la patrie et l'Etat étaient menacés, il oublia ses beaux rêves coloniaux pour veiller au salut public. Lorsque le gros danger parut conjuré, et sentant qu'il ne pouvait rien pour le reste, il repartit.
Vous voyez comme il nous revient. A trente-quatre ans !
Les raffinés s'enivreront de souvenir, de mélancolie et de gloire. Qu'on leur laisse mêler la gerbe d'asphodèles au lys fauché de Marceîlus. Le prince Henri, s'il nous entendait discourir et le plaindre, nous engagerait à songer plutôt à la France.
— Voyez, nous dirait-il en union avec tous ses Morts, de quel cœur je l'eusse servie ! Voyez surtout, le service de tous les miens. Quelles armes et quels instruments pour votre grandeur ! Vous les avez laissés tomber : depuis, votre déclin commence. Reprenez-les : vous remonterez avec eux.
Mademoiselle Jean Jaurès.
19 octobre 1901.
C'était dans les premiers mois de 1898. Tout le monde n'était pas brouillé avec tout le monde. Si quelques-uns se disputaient, beaucoup en restaient à la discussion courtoise. L'un des plus sages, l'un de ceux que le torrent devait emporter le plus loin des bords de la sagesse, me confiait les alarmes de sa raison.
— Ah ! disait-il, tout cela est abominable ! Je n'en augure rien de bon, pour personne.
Le sage s'arrêtait. Il soupirait. Il ajoutait :
— Tous ces malheurs publics ne m'auront apporté qu'une compensation. J'ai fait la connaissance d'une jeune fille charmante.
Et, comme j'attendais avec curiosité :
— Charmante, répétait le sage : Mademoiselle Jean Jaurès.
I. — En ce temps-là, ce joli mot pouvait se passer d'une glose. Personne ne songeait à la fameuse communiante (1).
Par Mademoiselle Jean Jaurès, vous eussiez compris comme moi l'orateur Jaurès en personne, « mademoiselle » étant mis là pour le sexe de cet esprit.
Le mot, expliqué et compris, garde une justesse admirable. Mieux on connaît la pensée de M. Jaurès et mieux on se convainc qu'il n'y a point d'autre formule pour le définir. Ceux qui suivent le jeune professeur de philosophie depuis ses thèses de Sorbonne jusqu'au fameux livre des Preuves, jusqu'aux derniers articles de la Petite République socialiste savent que son esprit réunit les faiblesses et les séductions de l'esprit féminin. Il a le brillant, la souplesse, l'enthousiasme aisé et continu. Il a l'abondance des images, l'inextinguible flux des mots. Il a de plus (ne craignons pas de lui rendre un hommage complet) ce souverain esprit d'intrigue et cette adresse sans égale qui désignent les femmes (2) pour un rôle essentiel dans la diplomatie, la police et la politique électorale, à la condition qu'elles soient orientées par des hommes. De tous les caractères du génie féminin, je n'en vois pas un seul qui fasse défaut à M. Jean Jaurès. On l'a vu assez versatile, on l'a vu assez entêté pour rappeler l'aspect successif de l'Eve éternelle.
II. — Je ne dirai pas qu'il s'est contenté de suivre l'impulsion de son cœur. Mademoiselle Jean Jaurès était une fille très mûre quand elle changea de parti. A défaut de raison, elle avait de l'expérience et, si elle ignorait le monde, elle se connaissait. Elle savait à quoi pouvait être appliqué son magnifique capital. Sentir et propager des sensations, être ému et vulgariser des émotions, éprouver et faire éprouver certaines secousses nerveuses, voilà l'office auquel elle avait aspiré dès ses plus jeunes rêves. Mais il lui fut aisé de voir qu'un député du centre a rarement l'occasion de se livrer à de beaux transports.
(1) La première communion de M"e Jaurès venait de faire scandale dans le monde socialiste. (Note de 1902).
(2) Cet aspect du caractère de M. Jean Jaurès s'est remarquablement accentué depuis un an. (Note de 1902).
En pleine paix, que dire et que faire de dramatique? Quel couplet lyrique filer? Et quel geste de théâtre développer? Le boulangisme était antiparlementaire, et cet orateur-né ne se sentait aucune disposition sérieuse à faire sauter la tribune. La droite, qui avait alors, comme à présent, le difficile honneur des protestations éloquentes, aurait tenté son genre d'imagination si la qualité de député de la droite n'impliquait des principes politiques solides et conformes à la raison.
Cette raison mit en fuite la jeune dame. Le socialisme lui restait ouvert. Elle s'y jeta.
IIL — En ce temps-là, le socialisme se composait d'une doctrine et d'une organisation. La doctrine n'était pas plus vraie qu'aujourd'hui, mais toutes les parties en paraissaient liées avec beaucoup de force. L'organisation formait une espèce de bloc. Mademoiselle Jean Jaurès, en arrivant, se rendit compte de l'état des hommes et de l'état des idées.
L'inspection faite, elle se dit : — Je passionnerai tout cela.
Son instinct, son humeur, l'avaient bien inspirée. Il est certain que Mademoiselle Jean Jaurès passionna le socialisme. En l'échauffant, en le portant à la température d'ébullition et de division, elle a contribué plus que tout autre à en accuser les lacunes.
Je ne suis pas de ceux qui nient le grave problème auquel le collectivisme essaie de correspondre. Le comte de Chambord, le comte de Paris ont toujours suivi ces problèmes et les solutions qu'ils ont proposées, celles que Mgr le duc d'Orléans vient de rappeler, témoignent du souci constant des chefs de la Maison de France pour la prospérité publique et pour le bien-être privé. Le législateur républicain voudrait bien emprunter, en les démarquant, ces solutions traditionnelles. Mais il le voudra vainement. Il lui manque d'être un État indépendant, prévoyant et fort. Notre France, pays de moyenne et de petite propriété, serait un des endroits du monde où il serait le plus facile de lutter contre le collectivisme, si, par malheur, l'État n'y était électif. Un État électif contraint à mendier le vote des masses, doit négliger la réalité pour les apparences. Plus il fait de promesses, moins il en peut tenir; plus il entasse les projets de lois ouvrières, moins il améliore la condition des ouvriers.
On
Cette condition mérite une étude profonde et un règlement équitable. Règlement et étude vaudront ce que vaudra l'État appelé à les faire.
La solution sera d'autant meilleure que le pouvoir calculateur sera plus libre de songer au bien commun. Le problème économique contemporain dépend donc du problème politique. Si vous résolvez celui-ci, vous avez chance de résoudre celui-là.
Sinon, non.
IV. — Mademoiselle Jean Jaurès ne se souciait pas de résoudre, mais d'agiter.
Elle s'agita de son mieux po.ir agiter les autres, et la foule lui répondit. Car la foule, elle aussi, est femme. Son imagination accueille avec transport l'élément qui peut la troubler.
Un observateur habile et précis, M. Adolphe Brisson, a noté les effets de la parole jaurésierne sur un jeune ouvrier des faubourgs. C'est un effet physique. De la même voix et des mêmes mots, l'orateur pourrait tendre à tout autre but : on le croirait et on le suivrait sur la foi des sonorités.
Mademoiselle Jean Jaurès ne cherche que des émotions. Elle s'occupe de fournir aux travailleurs une image émouvante des paradis sociologiques de l'avenir. Cette image est médiocre comme œuvre d'art, nulle comme œuvre de science : elle ne manque pas d'action révolutionnaire.
V. — Mais ce que la propagande collectiviste gagne ainsi d'une part est reperdu de l'autre. Mademoiselle Jean Jaurès est une bourgeoise : romantique, sentimentale, exaspérée, démente, mais une bourgeoise. Elle a donc des délicatesses. Elle ne sait pas dire avec la crudité particulière aux premiers théoriciens de l'école :
— Nous sommes le parti du ventre !
Elle traduit cela par des euphémismes assez distants ou des variations dépourvues de fidélité.
— Nous sommes pour la fleur de justice éternelle. Même dit en latin [aeternse fustitise florem], le texte
manque peut-être de précision.
Ces textes vagues ont rendu le collectivisme accessible et même sympathique à beaucoup de républicains auquel il répugnait. Car, grattez le républicain : vous trouverez un étudiant romantique, justifiant ses vues politiques par des échappées sur la théologie. La justice métaphysique, la justice éternelle, la justice absolue prise pour
les règles des fortunes et des conditions, toutes ces songeries chères au cœur de Mademoiselle Jean Jaurès, ressemblent singulièrement à ce que les hommes de 1848 appelaient l'idéal républicain et qu'il serait plus juste d'appeler, en un français qui sent son Allemagne, l'idéal de la démocratie. A ce bel idéal, Mademoiselle Jean Jaurès suspendait toutes ses guirlandes, vouait ses soupirs éloquents. Et, comme radicaux et radicaux-socialistes accouraient à ce bruit et la serraient de tous côtés, son parti, le parti collectiviste proprement dit, s'éloignait insensiblement du trépied.
Mademoiselle Jean Jaurès n'y prit d'abord point garde. Mais, emportée par le flot de son éloquence, subissant la loi de son auditoire, elle abondait de plus en plus dans les thèmes favoris du radicalisme. Délaissant tous les intérêts immédiats du prolétariat, négligeant l'essentiel de la question ouvrière, c'est-à-dire l'organisation du travail, elle mettait au premier plan la défense républicaine et la guerre au catholicisme, c'est-à-dire « les droits du peuple » et « les principes de la Révolution ». Or, les collectivistes lui signifiaient durement que la Révolution bourgeoise fut un leurre et que la République bourgeoise n'est qu'un mot.
Un mot ! La malheureuse s'étonne d'entendre mépriser les mots : avait-elle d'autres parures quand les réunions populaires la couvraient d'applaudissements?
VI. — Je n'ai pas l'intention d'accabler cette pauvre fille du souvenir de ses tribulations domestiques. Pourtant, je veux la détromper. L'autre jour, en cinq colonnes de son journal, elle accusait le parti prêtre d'avoir ourdi contre elle cette agréable histoire de première communiante. Eh bien ! non, il est impossible de penser que le « coup » vienne de l'Église, ni du nationalisme, ni de l'antisémitisme, non plus que de nos royalistes. Ce ne sont pas les royalistes, ni les antisémites, ni les nationalistes, ni les hommes d'Église qui sont las d'écouter Mademoiselle Jean Jaurès; ce sont les gens de son parti. En passionnant le socialisme, Mademoiselle Jean Jaurès l'a désorganisé. Les socialistes ne veulent plus entendre cette turbulente personne. Ils la tiennent pour un élément diviseur.
Elle parlera tout de même.
... Si vous en doutez, regardez-la bien. On vend au
coin des rues Montmartre et Réaumur des médaillons d'une porcelaine verdâtre qui représentent le profil de cette héroïne. Inutile de tenir compte de la barbe qui n'est ici qu'une abondante vanité. Mais considérez l'œil : il est mystique. Suivez les lignes de ce visage lourd et massif; elles contrastent avec lui, toutes tirées en haut et comme rassemblées à l'appel des choses célestes. Le menton remonte; les ailes du nez qui se gonflent, la ligne jinueuse de la bouche crispée expriment tout ensemble la satisfaction, le respect, l'étonnement, l'enthousiasme des précieuses paroles qui vont rebondir. Mademoiselle Jean Jaurès écoute ses voix. Elle attend son esprit, cet esprit pour ainsi dire matériel, simple souffle — sorte d'aura bien connu des pathologistes — qui chante par sa gorge ce qu'il chantait jadis dans la gorge des sibylles, des pythonisses et des autres vierges sacrées.
Entre elles et Mademoiselle Jean Jaurès, la seule différence est que les saintes femmes antiques se reconnaissaient les organes et les jouets d'un dieu. Le dieu vient ! disaient-elles. Elles se déclaraient innocentes de leurs discours. Mademoiselle Jean Jaurès ignore ce démon ou ce dieu qui la mène. Et il la mène où il lui plaît.
Contre le Schisme.
27 octobre 1901.
Ce matin, en ouvrant le fascicule des anciennes et fameuses Études de la Compagnie de Jésus, j'ai vu que mon compatriote et ami, le P. Henri Bremond, disait adieu à la tranquille maison de la rue de Monsieur, qui cesse désormais d'abriter les travaux de l'ordre : maison de savants et de sages, spacieuse, claire et simple, entourée de beaux jardins et pleine de livres, on y procédait en commun aux ouvrages les plus divers. Le mathématicien questionnait le littérateur, le philosophe interrogeait l'historien; le juriste et l'économiste, le physicien et le voyageur se prêtaient mutuellement leurs lumières.
Chacun valait ainsi quelque chose de plus que ce qu'il
eût valu tout seul, car il participait de la valeur de tous. Les voilà dispersés. Voilà ce bien commun, menacé de la destruction. La loi, disons plutôt la force, vient de substituer à ce régime de coopération le régime individuel. De ce trésor constitué par la rencontre de quelques esprits supérieurs il ne reste que ces esprits isolés et errants. Est-il au monde deux manières de juger l'événement? Il s'appellera une perte et un gaspillage dans toutes les langues connues.
Autant de groupes religieux soumis à la nécessité de l'exil, autant de pertes, autant de gaspillages semblables.
Notre France était trop petite : on vient de l'amoindrir encore et dans ce qu'elle a de meilleur. Les catholiques sont tout entiers à la révolte de leur douleur; les ennemis du catholicisme, à leur joie obscène : c'est donc au tiers parti, c'est à la foule immense des indifférents en matière de religion que je m'adresse; car c'est à eux de ressentir comme il convient l'énormité de la sottise qui vient d'être faite. Si M. le Ministre des Finances escaladait la Tour Eiffel et jetait de là, dans la Seine, les réserves d'or accumulées à la Banque, les pauvres et les riches s'accorderaient à l'envoyer à l'hôpital des fous. M. le Ministre de l'Intérieur traite à peu près de même notre patrimoine spirituel : vertus, talents, science. Doute-t-il, cependant, que ce soient aussi des valeurs?
I. — Un patriote peut fort bien ne pas croire au catholicisme. 11 lui faut cependant s'occuper dd catholicisme, comme d'un élément politique de la patrie. Dans l'ancienne France, qui valait la nouvelle, les gens du Roi savaient ramener toutes les plus délicates questions au souverain intérêt de l'État. C'est à ce point de vue que les plus libertins d'entre nous doivent envisager la crise religieuse qui a commencé ces temps-ci. De ce point de vue, tout est clair. On distingue à l'œil nu que l'exode des Congréganistes appauvrit la force française à l'intérieur du pays; on voit que, en réduisant le prestige des catholiques, cet exode nous affaiblit encore à l'extérieur.
Il n'y a pas de vrai Français qui ne le sente au moins confusément; mais une opinion très particulière combat souvent cette manière de sentir.
J'entends de bons esprits mal informés dire tout bas :
— Oui, sans doute, l'exode est désavantageux. Mais le désavantage est-il sans compensation?
Là dessus, ils bâtissent un rêve étrange.
— kl —