‹ Une campagne royaliste au "Figaro"Chapitre 93 sur 127 · LA RÉPARTITION · texte numérisé non relu

LA RÉPARTITION

Un ancien magistrat a bien voulu nous adresser une longue et utile lettre sur notre projet d'associer les combattants au bénéfice de leur victoire. Les précisions auxquelles il ne s'attache que pour mieux fixer les idées, peuvent être modifiées, mais donnent une idée concrète de la manière dont les choses peuvent se passer. Le sens juridique de notre correspondant est éclairé et affiné par une haute expérience des choses réelles :

Votre campagne pour intéresser le soldat aux bénéfices de guerre a reçu de suite mon adhe'sion la plus entière. L'idée

est essentiellement juste, humaine et partant salutaire. J'en ai cherché l'application pratique.

II y a deux inconnues au problème :

1** L'étendue des bénéfices à retirer de la guerre.

2** La répartition à en faire.

1** Je n'hésite pas à dire que l'étendue des bénéfices de guerre doit être énorme : elle doit tendre d'une part à réparer tous les dégâts, frais et dommages occasionné s aux Alliés par une guerre qu'ils n'ont point provoquée, et d'autre part à amoindrir pour longtemps les forces vives des assaillants. C'est l'application de la théorie juridique de la réparation des dommages et du châtiment exemplaire à infliger au coupable qui a causé criminellement ces dommages.

L'indemnité pourra consister en espèces, en expropriation de terres, mines, forêts, bétail de toute sorte, machines et instruments aratoires et industriels, produits manufacturés, etc., en remise de bâtiments de guerre et de commerce, de canons, fusils, matériel de guerre, etc., partie à livrer de suite, partie à fournir en annuités sous la garantie d'occupations stratégiques.

Les territoires conquis, en dehors de V Alsace-Lorraine, entreront en ligne de compte pour une valeur représentant la capitalisation à 5 p. 100 des impôts payés par ces territoires avant la guerre.

2^ La répartition doit correspondre aux sacrifices consentis et aux pertes éprouvées. Les parties lésées par la guerre sont l'État, les pays envahis, les soldats. II est difficile de fixer une répartition adéquate à des dommages dont l'importance n'est ui déterminée ni définitive. Toutefois, je proposerais les bases suivantes :

Moitié à l'État, un quart aux pays envahis, un quart aux soldats.

A. La part de l'État se justifie d'elle-même par les énormes charges que lui a fait assumer la guerre, et que nous devons à l'avenir du pays d'atténuer le plus possible.

B. La part des pays envahis se justifie également par les souffrances, pertes et dommages occasionnés par la guerre; elle doit s'appliquer non seulement aux individus mais aussi aux collectivités qui ont souffert dans leurs intérêts matériel, moraux, artistiques, et aussi aux victimes de l'invasion aérienne.

C. La part du soldat, enfin, est tellement légitime que votre proposition a reçu radhésion de tous les esprits que n'ont pas obscurcis les nuées humanitaristes.

Il est inadmissible que le soldat qui a souffert dans son sang et dans ses biens, ne reçoive d'autre réparation qu'an peu de gloire, et que les veuves et les orphelins ne trouvent d'autre compensation à leur ruine morale et matérielle qu'un souvenir glorieux, souvent éphémère. Le soldat qui a donné son sang, sa vie, ses biens pour la défense du pays, s'il participe a l'honneur, doit aussi en toute justice participer aux réparations qu'il a fait obtenir.

Comment répartir la part attribuée aux soldats?

Évidemment, il doit y avoir une gradation suivant le degré de concours ou de sacrifices fournis par chaque soldat à la défense du pays. A titre de spécimen de ce qui pourrait être fait, je proposerais :

Une part à tout officier ou soldat ayant fait au moins une année de campagne effective sur la ligne de feu, ou, dans une durée moindre, ayant été blessé et réformé pour maladie contiactée sur le front. N'auraient droit à aucune part les militaires de tous grades restés à l'arrière, ou employés dans des services non exposés.

Une part supplémentaire au militaire amputé, et pour chaque membre perdu.

Une autre part supplémentaire pour chaque décoration.

Deux parts supplémentaires au militaire décédé sur le champ de bataille ou des suites de ses blessures.

Toutes ces parts peuvent être cumulées. Elles seront doubles pour les officiers jusques et inclus le grade de capitaine, triples pour les officiers de grades supérieurs. Des affectations spéciales pourront être faites aux généraux ayant commandé des corps d'armée et obtenu des succès sur les champs de bataille.

Les parts auxquelles auraient eu droit les militaires décédés, reviendront à leurs veuves et héritiers en ligne directe, sans préjudice des pensions ordinaires.

En l'absence des veuves ou d'héritiers en ligne directe, moitié des parts seulement pourra être attribuée à ceux pour lesquels le militaire défunt remplissait un rôle de soutien, tels que frères ou sœurs, orphelins, pup'Ues, vieux serviteurs, etc. Les parts des militaires décédés qui ne recevraient

pas d'affectation, seraient attribuées aux œuvres de guerre, orphelins et mutilés.

Répartition analogue pourrait être faite pour la marine.

Insignifiantes si l'on se contente d'une victoire incomplète, ces attributions pourraient devenir intéressantes au cas d'un écrasement définitif de l'adversaire.

La réflexion pourrait-elle ajouter quelques traits à ce premier linéament? Cela est fort possible.

J'aperçois un amendement, qui tendrait à n'attribuer à l'État qu'une part, ou une part et demie. Une demi-part ou une part deviendrait libre, elle serait attribuée aux moyennes et petites communes françaises, au prorata de leur population. J'estime en effet qu'il importe de reconstituer le domaine communal saccagé par nos révolutions et de soustraire nos communes à l'expédient, démoralisateur humiliant et centralisateur, des subventions de l'État.

Une part sérieuse au bénéfice de la victoire nous ferait faire un pas dans le sens d'un nouvel affranchissement communal : la besogne des Capétiens futurs en serait facilitée.

Un officier ajoute aux perspectives que nous avons ouvertes, des renseignements qui sont du plus vif intérêt et des suggestions plus intéressantes encore :

Parlons de votre campagne pour le poilu. Elle a besoin d'être complétée de la façon suivante. Les officiers de ma division, quand je leur ai exposé vos idées, m'ont dit qu'il n'était pas nécessaire d'attendre la fin de la guerre pour stimuler le cœur des poilus par l'appât d'une récompense sur l'ennemi. Dès maintenant, disent-ils, il faut lui payer une part importante des prises qu'il fait sur le champ de bataille.

D'ailleurs, me disait un lieutenant trois fois blessé en Champagne, à Verdun et dans la Somme (un brave qui a quatre citations et qui prit part aux deux prises de Mulhouse), d'ailleurs, me disait-il, on a usé de ce moyen au début pour sauver une partie des fusils perdus sur le champ de l3ataille. Chaque soldat qui rapportait un fusil Lebel, avait deux francs. Autant de deux francs que de Lebels. Qu'est-ce qui est arrivé? En quelques jours, l'État a récupéré une grande partie des fusils perdus, pour une somme dérisoire.

MAURRAS-PAKT. fi

Car, vous savez, me disait ce lieutenant, la promesse d'une récompense sera toujours pour le troupier le meilleur stimulant Votre ami a raison de dire qu'on ne groupe pas une armée de deux millions de héros... Le soldat, la section, le bataillon qui s'emparent d'une position en y laissant le plus souvent quelques plumes sanglantes, doivent avoir une part importante des prises. Pensez donc, voilà un soldat qui par une habile et audacieuse manœuvre s'empare d'une mitrailleuse, de ses munitions, etc., une section qui prend une section de mitrailleurs, voire un canon, une batterie même. N'allez-vous pas l'intéresser à l'affaire?

D'autre part, il faut que l'on sache que le soldat touche une prime de 50 francs par prisonnier boche, qui s'augmente de 100 el 300 francs pour le sous-officier et l'officier prisonniers.

Aujourd'hui on ne le fait pas. C'est un tort.

Il y a des soldats heureux, audacieux et pleins d'astuce qui auraient fait fortune sur le front. En tous cas, il y aurait pour tous les malins et les braves possibilité d'y réussir. Voyez d'ici quel stimulant 1

D'ailleurs, continuait ce lieutenant, pour illustrer cette théorie, il n'y a qu'à regarder les faits. J'ai vu des soldats faire sauter du matériel conquis parce qu'il y avait du risque et de la fatigue à le ramener à plusieurs kilomètres a 1 arrière pour la peau. N'est-ce pas excusable chez des hommes fourbus qui viennent d'échapper mille fois à la mort et qu'aucun ressort matériel n'anime plus? Il n'y a plus de ressort moral qui tienne alors.

Mais s'il y avait eu l'espoir de gagner quelques bons billets de banque pour payer la peine, les volontaires eussent été presque aussi nombreux que les combattants.

Ainsi s'exprimait en substance ce brave heutenant, un héros, couvert de blessures.

Il n'y a pas qu'à tourner ou à faire tourner des obus qu on devrait gagner de l'argent, conclut-il philosophiquement.

Et tous les officiers présents l'approuvèrent, chacun apportant son anecdote saisissante pour appuyer la thèse du camarade.

Les idées que l'on vient de voir sont si sensées, si justes et si naturelles, que de hautes autorités militaires en ont été frappées, nous est-il affirmé, et que, depuis le

début de notre campagne, le poilu, sur certains points du front, s'est vu promettre une meilleure part des prises. Le résultat n'a pas été différent de celui que nous attendions.

Comme nous l'avons dit, les autorités militaires et civiles tendent à reconnaître qu'il faut faire quelque chose pour le soldat; non pour payer son dévouement ni sa bravoure; non pour payer ce qui n'a pas de prix : son sang et sa vie; mais pour atteindre à un système d'indemnités où la justice et l'utilité trouvent également leur compte.

Les dispositions adoptées par M. le général Lyautey et rendues publiques, offrent déjà deux avantages précieux. Elles relèvent le prêt du soldat, et une partie de ce relèvement est capitalisé de manière à former un petit pécule, que le combattant retrouvera au retour de la guerre ouj j'imagine, qui sera remis à sa famille en cas de décès.' Cette idée si simple d'un capital, si infime soit-il, d'un petit capital à retrouver à la paix, fait honneur à l'esprit pratique du pacificateur et de l'organisateur du Maroc. On ne dira jamais assez que les pensions sont excellentes, nécessaires, mais insuffisantes.

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