‹ Une campagne sur les côtes du JaponChapitre 13 sur 33 · A ce moment, ua canot paraissant vouloir parlementer · texte numérisé non relu

A ce moment, ua canot paraissant vouloir parlementer

Nous appareillons à notre tour, pour nous rapprocher, ainsi que l'Euryalus et le Canqueror , de la première division. Les trois navires mouillent à onze ou douze encablures des batteries situées en face de Tanaoura. L'amiral Jaurès se rend à bord de VEvrryalus; à ce moment, trois heures quarante minutes, comme les corvettes terminent l'opération d'embossage, les commandants en chef se décident à ouvrir le feu; un coup de canon, tiré de VEuryalus, sert de signal; la ^première division y répond par une bordée générale de toutes sea pièces.

Nos boulets sont à peine arrivés à terre que la côte ennemie se couvre de fumée sur toute la longueur ; ce sont les Japonais qui, n'attendant qfue notre premier coup, viennent de riposter par une décharge générale. A côté des batteries reconnues la veille, il est facile de compter d'autres ouvrages dont on ne soupçonnait pas l'existence, notamment une batterie rasante à l'entrée de la vallée occupée l'année précédente par la Sémiramis. Des trois batteries de cette vallée et du grand ouvrage situé en face de Mozi-saki, part un feu très-vif, auquel ripostent non moins vigoureusement les corvettes ; autour d'elles la mer blanchit sous le ricochet des projectiles. Une épaisse fumée enveloppe bientôt

quitta la côte de Kousi-saki et essaya de commuDiquer avec rEuryalus; les navires étant déjà à leur poste, il lui fut donné Vordre de se retirer, ce qu'il fit avec précipitation.

âl8 UNE CAMPAGNE

toute la scène; fort heureusement une légère brise, soufflant du fond du détroit, vient renouveler l'atmosphère et permettre la continuation du tir.

Il est quatre heures environ lorsque laSémiramis a teripiné son embossige et présenté le travers aux principales batteries ennemies. Elle ouvre immédiatement sur ces ouvrages le feu de ses pièces rayées de tribord. Le tir, rectifié après les premiers coups, devient d'une grande justesse ; tandis que quelques boulets ennemis essayent en vain datteindre la frégate et viennent tomber à quelques encablures en airant, nos projectiles à percussion éclatent sur les batteries ennemies et écrétent sur les parapets. A côté de nous VEaryalus a cassé son embossure, ce qui ne lui permet d*utiliser que trois ou quatre pièces en chasse. Mais devant le feu nourri de la SémiramiSy et celui des corvettes qui ne s'est pas ralenti un instant sous une pluie de projectiles , l'ennemi parait céder peu à peu. Les quatre principales batteries ralentissent progressivement leur feu; à partir de quatre heures et demie, elles n'envoient plus que quelques coups de canon à de longs intervalles.

Les défenses du cap Kousi ont opposé moins de résistance : les petits bâtiments, évoluant avec habilité, se sont avancés peu à peu en continuant leur tir, jusqu'à se trouver par notre travers. De notre côté, le feu est continué régulièrement jusqu'à ce

que la nuit se fasse. Vers cinq heures et demie, l'incendie se déclare dans une des battepies de la vallée ; quelques explosions illuminent de leur éclat fugitif les arbres de la montagne, dont les premières assises sont déjà plongées dans l'obscurité. À ce moment, le capitaine du Perseus, le chef de file de la troisième division, se trouvant à petite distance de ces batteries et remarquant leur abau" don, jette à terre sa petite compagnie de débarquement y joint celler de la Méduse qui le suit immédiatement, et pénètre successivement dans les trois principales batteries : les servants ont abandonné les pièces en laissant quelques morts à terre; une vingtaine de canons sont encloués. Cette opération rapidement accomplie, les compagnies rentrent à bord de leurs bâtiments respectifs sans être inquiétées, rapportant avec elles quelques trophées. L'éloignement de la grande batterie voisine de la ville n*a pas permis d'y exécuter une descente semblable.

La nuit venue oblige à remettre au lendemain la suite des opérations. La première division a seule éprouvé quelques pertes : trois morts et une quinzaine de blessés sont toutefois un faible chiffre en comparaison du nombre des projectiles qui ont atteint les bâtiments dans la coque et dans la mâture.

Les commandants en chef décident que pour achever de mettre les batteries hors de service dans

cette première partie du détroit, il est indispensable de porter sur ces batteries les troupes de débarquement. Le lendemain, dès le jour, profitant de reflfet moral causé par le tir de la veille, ils jetteront ces troupes à terre en les protégeant du feu des navires; elles enlèveront les batteries, et une partie d'entre elles travaillera à détruire leur armemefïit, tandis que le gros des forces maintiendra l'ennemi dans les bois. La nuit a ramené le calme le plus absolu sur le détroit, animé quelques heures auparavant du bruit de plus de cent cinquante pièces de canon. Quelques lumières se remarquent dans les batteries, sans doute les lanternes que les ofQciérs japonais portent la nuit à leur ceinture.

Le 6 septembre au matin, le jour commence à poindre, lorsque des détonations partent subitement de la batterie située en face de Mozi-saki. Ce sont les Japonais qui, pointant leurs pièces à la première lueur du jour, ouvrent le feu sur les deux corvettes Tartar et Dupleix. Ces deux bâtiments, que le renversement du courant a fait aborder pendant la nuit, ont leurs chaînes engagées et présentent l'arrière à l'ennemi. Les deux commandants travaillent activement à se dégager; peu de moments après le Tartarj puis le Dupleix ripostent vigoureusement à l'ennemi, qui de nouveau abandonne ses pièces. Toutefois ses premiers boulets ont causé quelques ravages : l'officier en second du Tartar a été grave-

ment blessé; plusieurs hommes ont été renversés sur le pont du Dupleix; le chef de timonerie, en ce moment sur la passerelle, à côté du comtnandant de Franclieu, a eu la tète emportée par un boulet.

Cet incident fait presser les préparatifs du débarquement ; les troupes désignées pour la descente représentent un effectif de deux mille hommes, appuyés de Tarlillerie légère des embarcations et de quelques pièces de campagne ; environ trois cent cinquante marins- fusiliers pris à bord des navires français, sous les ordres du capitaine de vaisseau Le Couriault du Quilio, — quatorze cents marins et soldats de marine anglais, sous les ordres du capitaine dQ vaisseau Alexander, et deux cent cinquante marins hollandais.— Un peloton de soldats de marine du Ta-kiang forme le contingent américain. Ces troupes se disposent dès sept heures dans les embarcations destinées à les porter à terre, et qiri se rangent parallèlement à la plage ; elles doivent aborder par le travers de notre mouillage, entre le cap Kousi et la vallée des Trois-Batteries.

Les préparatifs de rembarquement du côté des Anglais, qui ont le plus grand nombre d'hommes, ne sont pas terminés avant huit heures et demie. A ce moment, les canots et chaloupes se mettent en marche, remorqués parallèlement, en petits groupes, par les bâtiments légers de l'escadre; à gauche, les compagnies françaises destinées à former la tète

de la colonne en marchant sur Simonoseki et les principaux ouvrages, remorcpiées par le Tancrède et le Takiang; puis les Anglais remorqués par le PerseuSy V Argus et la Coquette; enfin les Hollandais par V Amsterdam. Ces divers bâtiments lancent, tout en s'avançant vers la côte, de la mitraille sur le point vers lequel se dirige le convoi. La plage de débarquement forme une étroite ligne de sable de quelques mètres, au pied d'un mamelon escarpé couvert de bois et de broussailles. A neuf heures les troupes sont à terre, rangées en colonne sur la plage, lorsque les deux amiraux arrivent avec leurs états-majors; ils donnent le signal de marcher en avant, et tandis que quelques compagnies de marines gravissent le mamelon, nos marins, se portant à cinquante pas plus loin, pénètrent sans coup férir dans le premier ouvrage ennemi. Cet ouvrage, sûr remplacement de celui que nous avions détruit Tannée précédente, se compose de deux batteries : la première, armée de six pièces en bronze de 18 et 24, sur affûts de côte à pivot, et d'une pièce de campagne; laseconde, située imniédiatement audessus, sur la croupe du mamelon, armée de cinq pièces de côte. Les pièces n'ont pas été démontées par le tir de la veille, mais nos projectiles, dont les traces sillonnent la crête des solides parapets, pot dû rendre les batteries intenables pour les servants. Ces pièces ont été enclouées la veille au soir; on

achève de les mettre hors de service en brisant les écouvillons^ les vis de pointage et jetant les coins de mire à la mer. Pendant ce temps les marines anglais, en couronnant le mamelon boisé, ont refoulé quelques groupes de fantassins japonais, qui se retirent en tiraillant dans une vallée située en arrière. Cette vallée est celle qui vient aboutir à la mer au pied des batteries. La colonne, traversant la rizière et une petite rivière qui en occupe le fond, pénètre de l'autre côté dans une batterie rasante de neuf pièces de divers calibres : c'est, au dire des capitaines des corvettes, l'ouvrage qui leur a donné le plus de mal la veille au soir. Ces neuf pièces sont également mises hors d'état de servir. Pendant qu'un détachement de nos hommes opère ce travail, quelques boulets, lancés du haut de la vallée par un ennemi invisible, viennent tomber dans l'ouvrage. A ce moment, les amiraux décident que le corps des marins fusiliers anglais restera, sous les ordres du capitaine de vaisseau Âlexander, occuper les trois batteries de la vallée, pour travailler à leur destruction tout en maintenant l'ennemi, et que le reste des forces, sous les ordres du capitaine de vaisseau Du Quili(f, se portera le long de la mer du c6té de Simonoseki. Les marins fusiliers français, suivis des Hollandais, s'engagent dans la route qui suit le bord de la mer, tandis que le bataillon de marines marche paraUèlement dans h s bois. Le

long de la plage, les chaloupes de débarquement, années en guerre, suivent le mouvement.

Les colonnes se trouvent alors sur les flancs d'une montagne boisée qui fait suite à la vallée; elle se termine, au bord de la mer, par des falaises au sommet desquelles serpente la route suivie par nos hommes. Rien n'est pittoresque comme cettç route, étroite comme tous les chemins du Japon, tantôt suspendue au-dessus de la plage, tantôt s'enfonçant sous un dôme de verdure. L'ennemi, qui ne se montre pas, a abandonné deux mortiers, que Ton trouve en batterie sur la falaise. Au-dessus de nous les marines, cheminant sur les flancs de la montagne, s'avancent également sans obstacle ; on ne trouve plus trace des tentures de guerre aux armes de Nagato, qui ont été enlevées pendant la nuit.

A dix heures et demie, les deux colonnes arrivent simultanément à l'entrée de la grande batterie. 11 y a peu de minutes que l'ennemi Ta définitivement évacuée, car pendant la marche des colonnes sur la montagne, un dernier coup de canon isolé a été envoyé sur le mouillage des corvettes. Les Japonais se sont repliés sur la ville et dans les bois d'où ils entretiennent, sans se décoitvrir, un léger feu de tirailleurs; un feu semblable suffît pour les maintenir dans cette position défensive, tandis que les troupes pénètrent dans la batterie. C'est un fort bel ouvrage, construit avec un grand soin suivant les

profils de noire fortification moderne; ses quatre races sont armées collectivement de quatorze pièces en bronze, dont dix pièces sur affût de côte, une pièce sur affût de campagne, et trois obusiers de gros calibre. Du côté de la colline, une forte palissade entoure l'esplanade de la batterie; plusieurs puits, une poudrière, trois ou quatre casernements en planches complètent son emménagement. A cent pas dans la colline, un grand magasin à poudre protégé par uji pli de terrain renferme un amas considérable d'obus, de la poudre et des armes, principalement des arcs et des flèches.

De cet ouvrage à l'entrée de Simonoseki, la côte est dépourvue de batteries ; nous occupons donc en ce moment, à Texception de l'extrémité de Kousisaki, toutes les défenses de la première partie du délroit. La ville 'nous est masquée par le retour du terrain; sur la côte opposée, une grande baie faisant suite au cap Mozi se déploie jusqu'au pied des hautes montagnes de Kokoura. Dans l'ouest, rile d'Hikousima, complétant avec la ville les contours de cette partie renflée du détroit, nous parait, à la lunette, armée de quelques ouvrages : l'un d'eux envoie des' coups de canon, bravade inutile, vu sa distance considérable qui permettrait tout au plus à nos boulets de l'atteindre.

Des reconnaissa^ices sont poussées un peu plus haut du côté de Simonoseki; elles parviennent sur

un plateau d*où Ton domine les faubourgs formant un cordon de maisons le long d'une rue parallèle à la mer ; au-dessus de cette rue, des escaliers conduisent à des pagodes et des bonzeries entourées de bois. La ville parait déserte et sans ouvrages de fortification, mais des pagodes et des arbres un ennemi presque invisible entretient un tir irrégulier de mousqueterie. Les commandants en chef, après s'être portés sur ce plateau, donnent Tordre de conserver simplement lôs positions occupées.

La chaleur se faisant vivement sentir, les troupes se reposent et dtnent ; puis, tandis que des cordons de tirailleurs se maintiennent dans la montagne, l'on procède à la destruction du matériel des batteries ; les poudres sont lioyëes, les affûts sont brisés et réunis en amas auxquels on met le feu ; le magasin à obus du grand ouvrage est incendié et fait explosion en couvrant les alentours dé iJébris.

Vers deux heures de Taprès-midi^ Une nouvelle reconnaissance est poussée sur le chemin qui longe la mer par nos fusiliers mariqs et les Hollandais, appuyés des embarcations. Au bout de 400 mitres, la tête de colonne arrive à l'entrée du faubourg. Un petit phare en pierre, en forine de pyramide, s'y élève à l'extrémité d'une jetée de (Quelques mètres, protégeant une flottille de bateaux de pêche. La rue qui se déroule devant nous paraît déserte : à quelques obus lancés sur le faubour^.par nos pièces de

campagne répondent à peine trois ou quatre coups de fusil tirés des maisons les plus éloignées. Les commandants en chef jugent inutile de pousser plus loin pour cette journée les opérations, et nos fusiliers reviennent avec les Hollandais vers les batteries, où les troupes alliées occupent à cette heure près d'un kilomètre et demi de terrain. De trois à quatre heures, nos fusiliers marins et les compagnies hollandaises s'ejtnbarquent, sous l'escarpe du grand ouvrage, pour regagner leurs navires respectifs ; le bataillon de marines se replie^ en suivant le chemin de la plage, sur les premières batteries.

Vers cinq heures du soir, nous entendons dans la vallée des rizières une légère fusillade engagée entre les troupes anglaises encore à terre et un ennemi paraissant établi derrière les collines. Cette fusillade s'élève peu à peu vers le fond de la vallée, puis acquiert une assez vive intensité ; des détonations d'artillerie viennent s'y joindre. Nous apercevons bientôt des files de blessés se diriger vers les embarcations. Le bruit de la mousqueterie persiste jusqu'au crépuscule. A ce moment seulement nous est donné le détail de cet engagement.

Avant de faire embarquer ses hommes, le capitaine de vaisseau Alexander, profitant de la présence du bataillon de marines qui venait de rallier, a voulu pousser une reconnaissance dans le fond de la vallée, d'où l'ennemi, pendant toute la journée,

a manifesté sa présence en envoyant de temps à autre quelques balles ou boulets dans la direction des batteries. La reconnaissance se niet en marche sur deux colonnes, les marins suivant le chemin de la vallée, le bataillon de marines^ sous les ordres du lieutenant-colonel Suther, marchant à droite par les bois. Ces colonnes sont bientôt accueillies par un feu de mousquçterie, et lui répondent tout en marchant. La vallée se rétrécit en appuyant vers la droite ; elle présente entre deux bois de pins une succession de rizières disposées en gradins. A l'extrémité de cette vallée, les troupes reconnaissent bientôt un ouvrage palissade, garni d'un corps assez nombreux d'infanterie et de quelques pièces de campagne. L'ordre est donné d'emporter l'ouvrage. Les deux colonnes s'avancent simultanément, malgré le redoublement du feu de l'ennemi, qui, menacé d'être pris en flanc par la colonne des marin&s^ lâche pied lorsque les assaillants ne sont plus qu'à une trentaine de mètres. Les Japonais fuient dans la montagne en emportant leurs blessés. Les Anglais, pénétrant dans l'ouvrage, surprennent encore quelques traînards. Le retranchement est un assez vaste abri destiné à loger des réserves de troupes, et contenant, indépendamment de cinq ou six pièces de campagne en batterie, un approvisionnement d'armes et de munitions. La nuit se faisant, les pièces sont enclouées, les aflùts sont brisés, et les

troupes, sans être inquiétées, se replient vers les embarcations après avoir mis le feu aux logements de Touvrage. Cette conquête leur a toutefois causé, des pertes assez sensibles : huit morts et une quarantaine de blessés ont été successivement portés au rivage. Parmi ces derniers sont deux officiers des marines et le capitaine de vaisseau Alexander, qui, blessé d'une balle au pied vers le milieu de l'action, a dû remettre le commandement au lieutenant-colonel Suther.

La fin de celte seconde journée nous yoit donc en possession de la première partie du détroit*; à cette heure, quarante-deux pièces de canon sont au pouvoir des divisions alliées.

Le leiidemain, 7 septembre, une division de corvettes devra dans la soirée, au changement de flot, doubler le cap Mozi et reconnaître la seconde partie du détroit, celle qui s'étend entre la ville et Hikousima. Si quelques batteries se démasquent au-dessus de Simonoseki, les corvettes répondront à leur feu tout en suivant de près la côte sud, s'éloignant après le cap pour former la baie de Mozi. En attendant l'heure favorable, )a division tout entière de-

1. Il restait, il est vrai, sur Kousi-saki quelques pièces en batterie qui avaient un instant ouvert le feu dans la matinée sur les navires mouillés à l'entrée du détroit; mais elles parurent abandonnées dès que les Japonais eurent été convaincus de l'inefficacité de leur tir.

230 UNE GANPA6NE

vra concourir à rembarquement à bord des uavires des pièces conquises la veille, cette mesure paraissant, aux yeux des commandants en chef, la plus propre à démoraliser Tennemi. Dès le matin de nombreuses corvées sont envoyées dans les batteries où elles arrivent sans être inquiétées et commencent leur travail. De forts détachements qui les protègent se tiennent dans la montagne, où leur présence paraît utile; car elle maintient à distance les Japonais, qui persistent à se montrer de temps à autre sous les bois. La Sémiramis^ qui est venue mouiller contre le cap Mozi, envoie dans la journée quelques obus sur les faubourgs, afin d'empécber Tennemî de s'y rassembler à couvert.

Les corvettes Tartar^ Dupleix, Métal -Cruis et Djambi appareillent vers cinq heures du soir en branle-bas de combat, et passent successivement la pointe; elles disparaissent bientôt derrière les terres. La nuit vieqt sans que le moindre coup de canon se soit fait entendre de ce côté ; les travailleurs sont rentrés des batteries, rapportant dans les chaloupes la plus grande partie des pièces.

Le 8 au matin, des embarcations sont envoyées au delà de la pointe pour communiquer avec les corvettes. Celles-ci, en défilant la veille en avant de la ville, n'y ont pu reconnaître d'ouvrages de défense. Deux batteries qui s'élèvent sur la côte d'Hikousima ont été occupées sans coup férir; l'une d'elles, com-

plétemeDt désarmée, était un grand ouvrage encore inachevé; dans l'autre sept pièces ont été enclouées. En poussant dans l'intérieur de File, un détachement de nos marins, tombant sur un corps de garde que les Japonais évacuent au moment même, y a trouvé un complet assortiment d'armures de guerre. A neuf heures, tandis que des détachements re* tournent aux batteries pour embarquer les dernières pièces, les amiraux montent à bord de la Coquette^ et, se dirigeant vers le mouillage des corvettes, vont reconnaître le détroit dans tout son parcours. La Coquette passe auprès des corvettes, leur communique l'ordre d'embarquer les pièces enclouées sur l'Ile, et, défilant en vue du château de Kokoura, dont* les murs s'élèvent sur la côte de Bouzen, au pied des montagnes, franchit le dernier coude du détroit. Les commandants en chef peuvent constater que désormais le détroit est libre et sans obstacle jusqu'à sa sortie dans la jner de Chine. Ils sont à peine revenus à leurs bords que la nouvelle se répand que l'ennemi demande à parlementer. A ce moment, toutefois, le Tancrède^ mouillé à trois cents mètres en avant des faubourgs de Simonoseki, est assailli de quelques coups de fusil tirés des pagodes. Il y riposte aussitôt par quelques volées de " mitraille; mais bientôt le pavillon blanc, arboré au grand mât de tous les navires, vient annoncer la suspension momentanée des hostilités.

La conclusion d'une suspension d'arnnes est confirmée quelques heures après. Un envoyé du prince de Nagato, accompagné de quelques officiers, s'est présenté vers midi à bord de l*Euryalus, où s'esl rendu itnmédiatement le contre-amiral Jaurès, pour le recevoir conjointement avec Tamifal Kuper. L'pnvoyé, introduit auprès d'eux, s'est prosterné à leurs pieds, témoignant ainsi d'une façon tout orientale de l'infériorité que lui a donnée vis-à-vis des chefs étrangers le sort des armes. Le délégué du prince de Nagato est un de ses karos (le karo est le principal dignitaire attaché à la personne d'un daïmio, son premier conseiller) ; il a déclaré que son mattre n'avait attaqué les étrangers que d'après les ordres formels du mikado et du taïkoun ; que les hostilités étaient donc le résultat d'une méprise ; enfin que le prince renonçait à la lutte. Les commandants en chef lui ont dicté un projet de convention que devra accepter immédiatement le prince, convention stipulant la libre ouverture du détroit, et le payement d'une indemnité comme remboursement des frais de la guerre et rançon de la ville de Simonoseki, jusqu'alors épargnée. Une première condition de la suspension d'armes, exécutoire le jour même, sera la reddition des canons encore en batterie sur Kousi-saki et tout autre point de la côte du détroit. Le karo est reparti après la conférence, promettant de donner immédiate-

ment des ordres concernant cette dernière clause. Le prince de Nagato réside à son château d'Anghi, sur la côte ouest de la province, à une journée de marche environ ; sa réponse ne pourra parvenir que dans trois ou quatre jours.

Dès le lendemain matin, en effet, les canons armant les rochers et la côte de Kousi-saki étaient remis entre nos mains^ Les Japonais eux-mêmes aidèrent nos travailleurs à leur embarquement ; la plupart d'entre eux, hors de la présence de leurs chefs, ne cherchaient pas à dissimuler leur satisfaction de la terminaison des hostilités. Imitant de la voix le bruit de nos boulets explosibles, ils décla-. raient à tous venants que la guerre était une chose fort désagréable. Cette reddition porta à soixantedix environ le nombre des pièces de tout calibre en notre pouvoir. Elles étaient toutes en bronze; quelques-unes devaient être d'origine étrangère ; mais beaucoup avaient pertinemment été fondues au Japon, ce qu'indiquaient les inscriptions gravées sur la culasse. La répartition en fut faite entre les divisions alliées.

Le Tancrède fut expédié de Sinoonoseki à Shanghaï avec les dépêches annonçant à la fois la déclaration et l'heureux résultat des hostilités. D'un autre côté, le Ta-kang fut dirigé sur Yokohama par la route de la mer Intérieure, avec'ceux des blessés qui purent souffrir le transbordement. Une partie

de la division alliée, avec les gros bâtiments, vint mouiller daos la seconde branche du détroit, de façon à ce que les navires échelonnés sur sa lom gueur pussent surveiller tous les points de la côte. Le courant de marée atteint contre la rive même de Simonoseki une violence assez grande pour faire chasser les navires à l'ancre et rendre difGcile la manœuvre des embarcations. Nous fûmes obligés d'aller mouiller un peu plus au large de la ville, au fond de la baie de Mozi.

En attendant la réponse du daïmio de Nagato, les états-majors furent autorisés, sous leur propre responsabilité toutefois, à circuler sur les deux côtés du détroit et dans la ville même : chacun s'empressa de mettre à profit cette permission. La ville, pendant les journées de l'attaque, avait été complètement désertée par ses habitants ; dès que la mispension d'armes eut été publiée, ils revinrent peu à peu. Le premier jour où nous descendîmes, c'était le 9 septembre, une partie de la population mâle était déjà venue reprendre possession de ses pénates : trois jours après, les rues offraient leur physionomie accoutumée.

Rien n'est pittoresque comme cette vieille cité populeuse et commerçante. Les hautes montagnes qui bordent la première partie du détroit s'abaissent dans la portion suivante en formant un monticule peu élevé qui longe les sinuosités de la côte. La

villey faisant suite à ses faubourgs, forme au pied de ce monticule un long ruban coupé par une anse et une petite rivière. Ses rues soùt irr^gulières, bordées de maisons étroites et peu élevées ; trèspropres à l'intérieur, comme toutes les habitations japonaises, elles ont revêtu extérieurement, grâce à la fumée, une couleur de vieux bois où le peintre retrouverait avec délices toute la gradation des tons chauds de la palette. C'est d'ailleurs le caractère de toutes les vieilles villes japonaises, et qui manque à Yokohama, de construction toute récente. La plupart des rues sont garnies de boutiques et très-fréquentées; les hôtelleries, les magasins de denrées et d'étoffes, les ateliersd'artisans ajoutent leur animation à celle de la foule. Simonoseki est un des principaux entrepôts du commerce japonais, commerce exclusivement composé, depuis des siècles, d'échanges intérieurs, à l'exception des nouvelles transactions avec les étrangers ; les jonques marchandes, en quantité innombrable, chargées de riz, de soie, de coton, de bois de construction, de cargaisons de denrées et de saki (eau-de-vie de riz), passent à toute heure le détroit; beaucoup d'entre elles stationnent ou déchargent à Simonoseki, mouillées tout contre la ville et dans l'étroit canal qui passe au nord d'Hikousima. Lors de notre arrivée dans le détroit, toutes les jonques avaient fui ou s'étaient cachées dans les criques des côtes voi-

sines ; mais, bientôt après, leur mouillage habituel et les cales de déchargement de la ville avaient repris leur activité accoutumée.

Les rues transversales aboutissant à la colline se terminent invariablement par des escaliers en pierre; ce sont les degrés des pagodes et des bbnzeries qui peuplent les hauteurs sur tout le parcours de la ville; leurs immenses toits, leurs lanternes en forme de pyramide se cachent à demi sous le feuillage des pins , des lauriers-camphre et des cèdres. Simonoseki est renommée pour l'antiquité et la sainteté de ses pagodes; il est probable que les Japonais affectionnent ce lieu pour leurs sépultures, si Ton en juge par les milliers de tombes qui couvrent la colline à Tentour desbonzeries. Comme la plupart des cimetières de TOrient, ceux des Japonais ont un cachet particulier de grâce et de poésie. Toujours situés dans un lieu pittoresque , ils se groupent à l'ombre de grands arbres, sur la pente d'une colline d'où l'on jouit d'une agréable perspective. Les tombes sont figurées par des pierres rectangulaires, plantées verlicalementen rangs serrés; la partie supérieure est souvent façonnée en forme de fleur de lotus ; sur la face latérale sont gravés en caractères chinois les noms du défunt ; à sa base une ou deux petites cavités creusées dans le soubassement de la pierre accueillent l'eau de la pluie à laquelle l'âme viendra

la nuit se désaltérer. Devant les tombes les plus fraîches, de petits vases formés d'un morceau de bambou fiché en terre renferment des bouquets de fleurô disposés par la main des parents ou les soins des moines de la bonzerie voisine; ils y joignent quelquefois une coupe en porcelaine remplie de riz. Mais ici , comme ailleurs, le temps fait bientôt succéder à ces pieuses pratiques FindifiFérence et l'oubli : les vieilles tombes n'ont plus d'autre, parure que l'herbe sauvage, les mousses et les lichens aux brillantes couleurs. Les Japonais ont pour habitude de brûler leurs morts, ce qui explique le peu d'emplacement occupé par leurs tombes. De petites concessions entourées d'une barrière sont réservées pour l'usage des familles d'un certain rang; les pierres tumulaires sont disposées, avec des vases de fleurs, des deux côtés d'une allée de quelques pas de longueur ; au fond de l'allée s'élève une pagode en miniature.

Les pagodes japonaises, dont nous avons déjà parlé, ont toutes à peu près le même caractère; construites en bois sculpté, recouvertes d'énormes toits de forme chinoise, ornées de ferrements et de ligures en bronze, elles plaisent par l'originalité de leurs détails -et le sentiment d'élégance et d'harmonie qui a présidé à leur conception. La plus renommée de Simonoseki est celle de Kami-hama" You^ bâtie sur le sommet d'un petit monticule isolé,

entouré moitié par la mer, moitié par la ville même; on y monte par trois grands escaliers ombragés de beaux arbres, ornés de portiques et de lanternes en granit. En arrivant au sommet, nous reconnûmes facilement, de chaque côté du corps de logis principal, deux esplanades disposées pour loger des canons, mais vraisemblablement abandonnées depuis plusieurs mois. C'est de ce point. Tannée précédente, que les Japonais avaient tiré sur le Kien-chaifi^ k Wyoming et la Méduse y à leur passage devant la ville.

Le côté de Bouzen , avec les aspects non moins pittoresques de sa campagne, nous fournit également d'agréables excursions. Du sommet des collines faisant face à Simonoseki, l'on peut embrasser un magnifique panorama du détroit, depuis sa sortie dans la mer Intérieure jusqu'aux Ilots escarpés qui s'élèvent dans la mer de Chine, comme pour indiquer son entrée aux navigateurs ; vis-à-vis du spectateur, au delà de Simonoseki, une longue plaine ondulée conduisant au château d'Anghi se termine, dans l'ouest au rivage de la mer coupé de nombreuses baies, dans l'est au pied d'une chaîne de montagnes, les plus élevées de cette extrémité de l'île Nipon.

Les divisions alliées restèrent au mouillage de Simonoseki dix jours environ après la suspension des hostilités. Dans leur mémorandum du 25 août.

les représentants étrangers à Yokohama, indiquant aux commandants en chef une ligne générale de conduite, signalaient à leur attention deux points principaux. Ils demandaient en premier lieu qu'on s'emparât d'une position importante du détroit et qu'on la conservât comme gage jusqu'au jour où, par l'intermédiairedu taïcoun, le prince de Nagato aurait consenti à payer une indemnité en compensation des frais de la guerre. Us demandaient ensuite qu'on examinât, au point de vue«naritime, s'il y aurait avantage à réclamer l'ouverture, dans le détroit de Simonoseki, d'un nouveau port commercial. Âpres conclusion des hostilités et examen des lieux, la première de ces recommandations parut au commandant «n chef de notre division navale de .nature à entraîner des difficultés ultérieure?. L'occupation plus ou moins prolongée d'une partie quelconque du détroit, telle ,que Hikousima ou les hauteurs de la ville, exigerait un certain nombre de forces, auxquelles les Anglais pourraient seuls suffire au moyen de leur bataillon de soldats de marine, sans enlever aux bâtiments une partie de leur effectif. Il est vrai qu'une clause du mémorandum des ministres signé le 22 juillet 1864 stipulait qu'en cas semblable l'occupation serait faite au nom des quatre nations alliées pour l'entreprise ; mais la présence de troupes au milieu des populations du pays, en contact avec l'élément militaire vaincu,

mais probablement surexcité par sa défdite, pouvait amener de fâcheuses complications ; le maintien de quelques navires au mouillage de Simonoseki, sans avoir ces inconvénients, suffirait à garantir le nooréarmement du déiroit et Texécution de» clauses de l'armistice. Le vice-amiral Kuper se rangea à cet avis. Quant au commodore hollandais, il avait la plus grande hâte de renvoyer à Batavia trois de ses navires, conformément à des ordres précis du gouvernement des Indes néerlandaises. Le premier • point fut donc ainsi réglé.

Quant au second, l'avis des commandants en chef fut qu'en raison de la violence des courants, la côte de Simonoseki n'offrait nulle part un mouillage praticable aux navires de commerce : la baie de Mozi pouvait seule être utilisée pour la création d'un port; mais dès lors on était amené à fonder rétablissement commercial sur la côte sud du détroit, perdant ainsi les avantages de la proximité d'une ville commerçante. En résumé, devant les difficultés pratiques d'une semblable entreprise, il paraissait plus simple et plus rationnel de songer à avancer le terme fixé pour la prochaine ouverture du port d'Osaka, infiniment mieux situé comme débouché des produits du pays.

La première préoccupation du commandant en chef de notre division fut donc d'empêcher l'installation dans le détroit d'une force étrangère quel-

conque et.d'obtenir avant tout sa neutralisation. La convention provisoire rédigée par les amiraux remplissait cette condition, en stipulant que le détroit serait désormais libre à tous navires, dépourvu de canons et de défenses sur la côte .du nord, et que le ravitaillement des navires de guerre et de commerce pourrait se faire à Simonoseki. Un autre article déclarait qu'une indemnité serait payée par le prince comme remboursement des frais de la guerre et rançon de la ville de Simonoseki , qui avait été épargnée ; le chiffre de cette indemnité serait ultérieurement fixé par les représentants h Yokohama des puissances ayant pris part à l'expédition. La^convention, dans le dernier article, était déclarée exécutoire en sus des autres arrangements qui pourraient ou avaient pu survenir entre le gouvernement du taïcouu et les gouvernements étrangers au sujet du prince de Nagato.

Ladite convention, ainsi libellée, fut définitivement revêtue de la signature et du sceau du prince . de Nagato. Le prince, auquel les cofnmandants en chef avaient fait donner l'avis qu'il eût à paraître en personne, s'excusait sur les ordres formels du mikado y qui le consignaient dans sa demeure comme accusé de révolte contre l'autorité impériale; il ajoutait que son fils, Nagato-no-Kami, était du côté de Kioto, travaillant à conjurer les malheurs suspendus sur sa famille. Â part la façon

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