‹ Une campagne sur les côtes du JaponChapitre 15 sur 33 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Attaque de la ville de Miako par les partisans du prince de Nagato; destruction du palais de ce prince à Yedo.— Voyage des représentants étrangers à Yedo, avec les divisions navales française , anglaise et hollandaise. — Description de Yedo : une visite aU quartier des dalmios. — Règlement des difficultés relatives à l'observation des traités. — • Manœuvres des troupes japonaises à Yokohama. — Assassinat de deux officiers anglais ; arrestation et exécution des coupables. — Considérations sur Tavenir des relations des étrangers avec les Japonais, et sur la transformation politique et sociale de ce peuple.

Le jour même du départ des premiers bâtiments alliés pour la mer Intérieure, le vice-ministre Takemoto était arrivé inopinément à Yokohama. Il venait informer les représentants étrangers d'une importante nouvelle. Le 20 août au matin, un corps de troupes, rassemblé à la faveur de la nuit sur une des collines avoisinant Kioto, avait marché sur la capitale. Ce corps de troupes, composé d'hommes appartenant au prince de Nagato, pénétrant dans

la ville par l'ouest, s'était dirigé sur le palais du mikado, qui en occupe l'autre extrémité. L'alarme avait été immédiatement donnée ; bientôt les soldats préposés à la garde du palais et des différentes portes intérieures de la ville, prévenus à temps, avaient pris les armes. Un violent combat s'en était suivi, où rartillerie même avait été employée des deux parts. Le lendemain seulement, grâce à l'arrivée de nouvelles troupes appartenant à divers daïmios et au taïcoun , les assaillants avaient été définitivement dispersés, avec des pertes importantes de part et d'autre. Une grande partie de la ville avait été brûlée pendant le conflit; le palais du mikado était sauf ; mais lui-même avait dû se réfugier dans un temple en dehors de son enceinte.

Le vice-ministre paraissait satisfait d'avoir à transmettre ces nouvelles : ^

« Malgré, disait-il, tout ce qu'a d'odieux un pareil attentat, il sert la cause du taïcoun en mettant définitivement le daïmio de Tchô-cMou hors la loi * : telle est la décision du mikado. Chargé d'exécuter ses ordres, le gouvernement de Yedt) donne au rebelle quinze jours pour présenter des explications et justifier sa conduite, faute de

1. Tchô-chiou (province de Tchô). Tchô est le synonyme de Nagato. Chaque province du Japon a deux noms, suivant que le caractère écrit qui le représente est prononcé à la façon chinoise ou japonaise. Le nom chinois de Tchô-chiou est généralement employé par les indigènes.

quoi il sera déclaré ennemi du mikado, du talcoun et du peuple. »

Le même jour était affiché dans les rues de Yokohama Tavis suivant :

Notification du gouverneur de Yokohama au peuple du marché et des Yachikis.

c Cette fois la ville et le palais du mikado ayant été brûlés, il est défendu de donner la comédie, de jouer d'aucun instrument de musique, de faire des processions joyeuses, en un mot de faire de grandes démonstrations de joie, et ceci doit être scrupuleusement observé jusqu'à nouvel ordre. ».

Le taïcoun ne pouvait donner trop de publicité ' à Tacte de félonie de son plus ancien et plus dangereux ennemi.

Informé officiellement, aussitôt après le départ des derniers bâtiments^alliés, du but de l'expédition qu'ils allaient entreprendre, le gouvernement de Yedo protesta de tout son pouvoir, ainsi qu'il en avait été convenu, et demanda en vain le rappel immédiat des bâtiments. Le vice-ministre Takemoto reprit avec les représentants étrangers la suite de ses nombreux entretiens : les affaires du mcftnent et l'espoir de meilleures relations après l'apaisement des troubles intérieurs en étaient le sujet ordinaire. Lorsque les nouvelles du succès des divisions alliées, succès rendu peut-être plus facile par l'emploi d'une partie des forces de Nagato

dans ses entreprises sur Miako, parvinrent à Yokohama, elles furent joyeusement accueillies des deux parts. Toutefois, par la suite, une préoccupation parut vivement peser sur le vice-ministre japonais. La présence prolongée des escadres à Simonoseki, en relations avec le daïmio rebelle , et surtout le maintien de quelques navires au mouillage du détroit, le contrariaient visiblement. Ses arguments pour obtenir leur rappel immédiat se succédaient sans relâche. Profitant de celte disposition d'esprit, les ministres étrangers lui firent entendre que ce rappel serait conditionnel, et n'aurait lieu qu'après le règlement des points sur lesquels ils comptaient obtenir prochainement satisfaction définitive.

Pendant ce temps, Yedo avait vu s'accomplir le premier acte d'exécution de la sentence prononcée contre le daïmio de Nagato, déclaré définitivement hors la loi, condamnation retombant, suivant la loi japonaise, sur sa famille et ses serviteurs. Une proclamation , affichée un matin dans les rues de Yedo, avait annoncé pour le lendemain la destruction du palais du prince, situé, comme ceux des autres daïmios, dans le quartier noble de la ville. Après avoir rappelé en termes pathétiques la destruction d'une partie de la capitale et les dangers courus par la personne auguste du mikado, la proclamation concluait ainsi :

o .... Dès demain, Jes palais de Tcliô-chiou seront détruits et ses gens châtiés. A partir de la cinquième heure (huit heures du matin) jusqu'à la quatrième (dix heures du matin), aucun Japonais ne pourra quitter sa demeure. A la quatrième heure, au son des tambours et des cloches, tout Japonais pourra, sans franchir toutefois les limites assignées par les yacounines, s'approcher des ruines du palais et assister au châtiment du rebelle de Tchô-chiou. »

Le lendemain, à Theure dite , Texécution avait lieu. Le palais était cerné par les yakounines, tandis que des escouades d^ouvriers, se mettant à l'œuvre, commençaient à renverser et à détruire tout ce qui s'élevait dans ses murs ; par application de la loi japonaise, englobant les serviteurs (dans la punition de leur maître, tout ce qui serait trouvé de vivant dans l'enceinte devait être passé par les armes. D'après les premières versions arrivées à Yokohama, un grand nombre de serviteurs , de femmes et d'enfants avaient été ensevelis sous les ruines ou massacrés; il parait toutefois que ce premier compte rendu était sinon faux, au moins entaché de beaucoup d'exagération, et qu'en tout cas un très-petit nombre de serviteurs, n'ayant pu ou voulu s'échapper à temps du palais, tombèrent victimes d'une loi poussant à ses dernières limites le principe de -la responsabilité.

Les derniers bâtiments, avons-nous dit, venaient de rallier Yokohama le 30 septembre. Il fut décidé que, mettant à profit l'effet moral du succès de

Simonoseki, les ministres étrangers se rendraient à Yedo pour conférer avec les membres du gouvernement, et qu'ils seraient accompagnés par les divisions alliées. Nous appareillâmes le 5 octobre pour la baie de Yedo avec la Sémiramis et le Dupleix; trois corvettes hollandaises et cinq ou six navires anglais complétaient la petite escadre, qui fut rendue en quelques heures à son nouveau mouillage.

Le fond du golfe de Yedo est peu praticable aux gros navires, en raison de la faible profondeur de l'eau au delà de Kanagawa. Nous dûmes jeter l'ancre à deux milles au sud des défenses de la rade : cinq forts en ligne droite , bâtis sur pilotis, montraient au-dessus de l'eau leur escarpe polygonale en maçonnerie; à deux milles en arrière des forts, une suite de collines basses bordait l'horizon d'une ligne confuse de verdure et d'édifices à peine perceptibles dans réloignement; c'est ainsi qu'apparaît Yedo vu de la mer. A gauche, une rangée de collines qui, plus élevées, nous cachait le mouillage de Yokohama; non loin des forts, un petit groupe de navires portant la flamme et le pavillon du taïcoun était à l'ancre auprès de grosses jonques marchandes *.

La capitale officielle du Japon se recommande

1. Les Japonais y en raison des inconvénients du mouillage de STedo, ont récemment adopté comme arsenal proyisoire un petit

moins par ses aspects que par Tétude des mœurs de sa population ; nous n'aurons donc qu'à parler de sa physionomie, laissant à d'autres voyageurs favorisés par un plus long séjour à Yedo que celui que nous avons pu y faire, le soin de décrire les coutumes et les fêtes, la façon de vivre publique et intime de ses habitants.

Au premier coup d'œil, l'aspect de Yedo, quoique agréable, ne présente rien de particulier; le voyageur qui. s'attend à un spectacle imprévu en éprouve presque une déception. La ville occupe une immense plaine entrecoupée de collines et sillonnée par trois ou quatre bras de rivière. De grands enclos boisés, propriétés des bonzeries, des familles nobles ou du gouvernement, séparent entre eux les différents quartiers ; en sortant d'une rue populeuse, pleine de bruit et de mouvement, Ton se trouve transporté sans transition dans de longues avenues silencieuses, parfois au milieu de champs ou de vergers ; on dirait une suite de villages échelonnés dans une campagne verdoyante. Cette disposition, jointe à une population 'évaluée à trois millions d'âmes, donne le secret de son immense étendue. Le promeneur peut s'en rendre compte en s'élevant sur le sommet de Tune des collines. La pagode de Saïkaïdji, chapelle funé-

port situé à l'entrée du golfe de Yedo, en dedans de la pointe d'Ouraga.

raire d'une famille de daïmios, qui sert provisoirement de. légation de France, occupe Tun de ces sommets, d'où Ton découvre d'un côté la ville, de l'autre la rade avec ses cinq forts en ligne droite, fermés à la gorge par une étroite poterne. A un kilomètre environ de Saïkaïdji, un bel escalier en pierre conduit à l'esplanade d'Atango-Yama ; de petits pavillons, où de jeunes servantes japonaises vendent du thé et des gâteaux, permettent au promeneur de se reposer des fatigues de l'ascension, tout en jouissant du coup d'œil du panorama de Yedo. Une mer de toits en tuiles noires, avec leurs bordures en chaux blanche, entrecoupée d'îlots de verdure, occupe tout le paysage jusqu'à l'horizon ; pas de tours ni de monuments, il n'existe rien de semblable dans une ville sujette à d'incessants tremblements de terre * ; de temps à autre seulement, un toit plus saillant indique une pagode, une bonzerie ou une habitation seigneuriale. Ces dernières sont groupées pour la plupart en un seul quartier, au centre de la ville;

1. Les seuls monuments d'une certaine élévation que nous ayons vus au Japon sont les hautes tours à deux et trois étages qui flanquent l'enceinte des châteaux de Daïmios, encore sontelles construites en charpente massive, revêtue de maçonnerie à la partie inférieure seulement, jusqu'à la même hauteur que la muraille adjacente. Il existait, il y a peu d'années, à Yedo, quelques tours semblables sur le palais du taïcoun. Elles ont été détruites dans un incendie et n'ont pas été reconstruites depuis.

et c'est au milieu d'elles que s'élève à son tour le palais du taïcoun. Quelques lignes d'édifices plus régulières, une certaine apparence de murs fortifiés indiquent ce quartier dans le panorama vu de la colline. Nous prions le lecteur de descendre avec nous l'escalier d'Atango-Yama, et de se diriger de ce côté, vers lequel, sur notre demande , l'escorte de yakounines qui nous accompagne se dirige comme à contre-cœur. Le pas de nos chevaux, le bruit d'une troupe de tâdginm (littéralement hommes de VOuest^ désignation employée par les Japonais pour les étrangers en général) va trou-bler dans leur repos ses nobles habitants. On y rencontre, en outre, beaucoup d'officiers des princes; c'est là sans doute ce qui effraye nos gardiens, sur lesquels semble peser comme un lourd fardeau la responsabilité de notre protection.

Pour parvenir à la ville officielle, nous longeons un quartier considérable détruit, il y a quelques semaines à peine, par un incendie. Sur le vaste emplacement mis à nu par le fléau s'élèvent, comme autant d'îles, de petites maisons à un étage, ayant avec leurs murs épais et leurs fenêtres aux volets massifs, l'apparence de véritables blockhaus. La flamme a laissé son empreinte sur les murs parsemés de traînées noires, sur les tuiles roussies et fendillées par la chaleur ; mais les édifices sont restés debout, et, quoique isolés les uns des autres.

Page 1