‹ Une campagne sur les côtes du JaponChapitre 16 sur 33 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Attaque de la ville de Miako par les partisans du prince de Nagato; destruction du palais de ce prince à Yedo.— Voyage des représentants étrangers à Yedo, avec les divisions navales française , anglaise et hollandaise. — Description de Yedo : une visite ali quartier des dalmios. — Règlement des difficultés relatives à l'observation des traités. — • Manœuvres des troupes japonaises à Yokohama. — Assassinat de deux officiers anglais ; arrestation et exécution des coupables. — Considérations sur l'avenir des relations des étrangers avec les Japonais , et sur la transformation politique et sociale de ce peuple.

Le jour même du départ des premiers bâtiments alliés pour la mer Intérieure, le vice-ministre Takemoto était arrivé inopinément à Yokohama. Il venait informer les représentants étrangers d'une importante nouvelle. Le 20 août au matin, un corps de troupes, rassemblé à la faveur de la nuit sur une des collines avoisinant Kiofa), avait marché sur la capitale. Ce corps de troupes, composé d'hommes appartenant au prince de Nagato, pénétrant dans

ville indigène; les coirées de marins envoyées par les bâtiments de guerre avec les pompes de bord y étaient fort mal reçues lorsqu'elles entreprenaient d*agir d'une autre façon; on a dû renoncer à intervenir dans ces occasions, qui amenaient toujours des rixes sérieuses. Avec leur esprit éminemment consen'ateur, les Japonais ne paraissent pas vouloir changer plus que toute autre de leurs institutions ce système suivi parleurs ancêtres. L'incendie n'est donc pas chez eux un événement extraordinaire, mais un accident journalier; on annonce le feu dans un quartier, comme chez nous on signalerait une averse de grêle. Bien convaincus, en tous cas, de leur impuissance à combattre le fléau, ils ont songé à d'autres moyens d'en atténuer les effets.

Tout commerçant ayant chez lui une certaine quantité de marchandises à demeure, fait englober dans son habitation une sorte de tour en matériaux incombustibles, dont le toit dépasse ordinairement celui de la maison environnante. Le fond de la construction est en bois, mais revêtu d'une épaisse muraille en ciment, à la surface lisse comme du stuc. — La porte et les rares ouvertures sont également d'une grande épaisseur et tournent lourdement sur des gonds en fer; dès que l'incendie menace le quartier, le propriétaire enferme dans ce magasin ses marchandises, ses effets précieux, cimente lesjoints avec de la terre glaise, et s'éloigne

enfin avec sa famille ; après le passage du feu il retrouvera, debout au milieu des cendres, cette seule partie de sa demeure. Dans les maisons plus modestes, ou dépourvues de marchandises, un peut caveau recouvert d'une dallé sert au même office. Cette digression permettra de comprendre Tapect que présentait lé quartier de Yedo que nous traversions; de nouvelles ru^s commençaient d'ailleurs à s'élever sur les anciens. alignements, et à relier entre elles ces tours d'une apparence singulière. — Après avoir longé plusieurs édifices occupant une assez grande étendue, mais fort tristes d'aspect avec leur peu de hauteur et leurs fenêtres ^ grillées, qu'on nous désigna comme des casernes et écoles destinées aux jeunes officiers du taïcoun nous arrivâmes à l'une des portes qui donnent accès dans le quartier des daïmios.

En pénétrant dans l'enceinte du quartier officiel de Yedo, la physionomie de la ville change complètement. Le terme de palais ne répond pas ici à ridée que nous en dérivons habituellement; les Japonais ignorent ou négligent l'emploi des ressources architecturales pour l'ornementation extérieure de leurs habitations. Le quartier aristocratique de la capitale du Japon, celui où se groupent les palais de daïmios, offre une suite d'édifices peu élevés, sans étage, cachés chacun derrière une enceinte dont les murs, avec leurs fenêtres grillées,

ont l'apparence de fortifications. De temps k autre, une porte massive en bois laqué, ornée de gros clous et de charnières en bronze et surmontée des armes du daïmio, donne accès sur la voie. Après le bruit de la ville plébéienne, ce qui frappe le promeneur introduit subitement dans ce quartier, c'est le silence et Taspect solennel de ses longues rues. En longeant ces interminables enceintes, vous apercevez à peine quelques figures apparaissant curieusement par Tentre-bàillement d'une porte ou le grillage d'une fenêtre. De temps à autre passe le cortège d'un daïmio se rendant à l'audience, assis dans son norimon, accompagné de la suite et des insignes exigés par l'étiquette; ou bien xinhouamotto^ en grande tenue de ville, sortant de chez lui à cheval. Deux bétos tiennent les rênes de sa monture, sur laquelle il est gravement assis, revêtu de l'élégant kami-shimon de soie bleue, son large chapeau plat en laque bleue ou noire ramené sur le front; de chaque côté du cheval marchent deux officiers; derrière, quelques serviteurs portent la lance, emblème de son rang, et les bottes laquées contenant ses effets. Ailleurs, sur une esplanade de gazon, de tout jeunes garçons, sous l'œil du professeur, s'exercent à monter à cheval ou à tirer de l'arc; généralement toutefois, ces exercices ont lieu dans l'intérieur de ces grandes enceintes soigneusement fermées, où l'on peut entendre réson-

ner tout le jour le bruit de la mousqueterie et parfois du canon.

Du palais du taïcoun Ton n'aperçoit que l'enceinte, énorme muraille revêtue d'une maçonnerie cyclopéenne et bordée d'un fossé plein d'eau; cette muraille peut avoir deux kilomètres de tour; des portes fortifiées, précédées de ponts, y donnent accès. En faisant le tour de l'enceinte, nous longeâmes un large emplacement quadrangulaire, entouré d'une barricade de planches et dont le sol entièrement nu paraissait avoir subi une dévastation récente; quelques souches d'arbres calcinées, l'orifice béant de deux ou trois puits, des débris informes de tuiles et de pierres, témoignaient que des habitations avaient dû exister naguère au lieu et place de cette solitude. « Le palais de Tchôchiou, » dirent laconiquement, en montrant du doigt l'emplacement, les yakounines à cheval qui nous servaient d'escorte. C'était, en effet, tout ce qui restait du palais du prince.

Le Gqrogio tient ses séances dans un grand édifice voisin de Tenceinte taïcounale. Le lendemain de l'arrivée des divisions, les ministres, accompagnés des commandants en chef, tinrent avec ses membres une séance solennelle. Ils s'étaient installés la veille à leurs légations respectives, escortés de forts détachements de soldats et de marins fusiliers qui campèrent pendant ces quelques jours dans les

dépendances des légations. Comme d'habitude, une armée de yakoimines en occupait les issues ^

Dans cette séance furent discutées les bases d'un arrangement général des difficultés ayant trait à l'exécution des traités, arrangement qui fut libellé définitivement quelques jours après. Le gouvernement japonais renonçiait à réclamer la fermeture du port de Yokohama; il cesserait d'apporter des entraves au commerce, et en particulier laisserait immédiatement arriver les soies sur le marché de Yokohama. Il acceptait désormais la convention de Paris, et se chargeait de faire appliquer le traité provisoire signé par le prince de Nagato et les commandants en chef. L'indemnité, arrêtée, comme chiflre total, à 18 millions de francs, serait payée par ses soins aux gouvernements étrangers. Enfin les représentants des puissances seraient réinstallés à Yedo, où l'on s'occuperait de leur reconstruire des légations.

Sir R. Alcock insista néanmoins pour l'insertion dans la convention ci-dessus d'un article laissant aux gouvernements étrangers le choix d'accepter l'indemnité ci-dessus, ou de réclamer, à sa place,

1. Ces précautions» malgré le calme dont paraissait jouir Tedo, ne paraissaient pas plus inutiles que par le passé. Un fanatique parvint à pénétrer, pendant une des premières nuits, dans ia légation hollandaise ; il fut toutefois mis en pièces , après avoir eu le temps de surprendre et de blesser plusieurs yakouines de garde.

Touverture au commerce maritime du port de Simonoseki *.

Ces concessions promettaient d'être et furent en eflfet l'inauguration d'une situation meilleure, qu'il fallait attribuer d'une part au raffermissement du pouvoir taïcounal ^; d'autre part, suivant les prévisions, à l'effet produit par la communauté d'entente des nations étrangères et l'expédition de Simonoseki. Le commerce des soies avait été complètement interrompu depuis quelques mois; on les vit arriver sur le marché de Yokohama aussitôt après le retour des ministres de Yedo, tandis que le gouvernement japonais s'occupait de l'exécution des autres clauses. D.ans les dernières conférences tenues à Yokohama, Takemoto, poussé par les ministres, avait peu à peu fait des aveux relativement au 'point fondamental de la constitution japonaise : le taïcouti était bien et dûment le subordonné du mikado ; si ce dernier lui laissait, dans le cours ordinaire des choses, la direction complète des affaires du royaume, il se réservait cependant les décisions d'une importance extraordinaire; enfin il était vrai que, tout en paraissant

1. Les gouvernements étrangers se sont récemment, d'un commun accord, décidés^ pour l'acceptation du payement de l'indemnité.

2. Vers cette même époque, les familles de daïmios qui avaient abandonné Yedo depuis 1862 revinrent habiter la capitale.

envisager d'un œil plus calme Tintroduction des étrangers sur le sol du Japon, il n'avait pas encore donné sa sanction à leur présence et aux traités qui la légalisaient à nos yeux. C'est donc à cette sanction que devaient tendre désormais les efforts de nos représentants, comme le seul gage certain de la paix et de la prospérité futures. Le gouvernement de Yedo reconnut la justesse de cette conclusion, et promit de s'employer activement dans ce sens dès qu'il aurait terminé la question de Nagato. En ce moment, apprit-on, un corps d'armée, rassemblé par le taïcoun et grossi des contingents de plusieurs daïmios, se réunissait à Osaka pour marcher de là sur le territoire du prince rebelle *.

Le daïmio Sakaï vint à Yokohama renouer ses anciennes relations avec les ministres. Par ses soins, une revue des troupes japonaises du district eut lieu devant les représentants et les commandants en chef étrangers. Après avoir assisté aux manœuvres de ligne exécutées par deux bataillons d'infanterie organisés et équipés à l'européenne, nous eûmes le curieux spectacle d'un corps de

1. D'après les dernières nouvelles du Japon (juillet 1 865), le taïcoun en personne venait de quitter Yedo pour aller se mettre à la tète de son armée. On l'avait vu passer sur la grand'route du Tokaïdo, à Kanagawa, avec un cortège de plusieurs mille hommes.

guerriers simulant un combat suivant l'ancienne tactique japonaise. La scène se passait dans la cour intérieure d'un petit château situé dans les faubourgs de Yokohama, au pied de la colline des Gouverneurs. Les manœuvres de bataillon exécutées avec assez d'ensemble par les fusiliers du taïcoun nous avaient initiés à leurs efforts pour acquérir la science moderne de la guerre, et les autorités japonaises paraissaient passablement fières de leur exhibition ; mais pour nous tout l'intérêt du spectacle résidait dans sa seconde partie.

En pénétrant dans une seconde cour, nous avions déjà aperçu une troupe de cent cinquante à deux cents guerriers revêtus de leurs costumes de combat : quelques-uns à cheval, les autres à pied, armés de sabres, d'arcs et de lances. La description de leurs armures serait trop longue, vu leur diversité; sur le casque des chefs se dressaient des ornements singuliers, des figures de monstres, des cornes de cerf ou de bœuf d'une grande hauteur; des aigrettes en or ou en argent de toutes formes; quelques-uns portaient un masque noir en fer, garni d'une moustache postiche en crins blancs qui leur donnait une physionomie hideuse. L'aspect des armures, mélange de mailles de fer et de métal recouvg^t de laque, variait à l'infini, ainsi que la couleur d'un manteau flottant

sans manches {le djinn-baori) que la plupart portaient par-dessus la cuirasse. Plusieurs avaient, attaché sur le dos, et flottant au-dessus de leur tête, un étendard déployant au vent leurs armoiries dessinées en couleurs éclatantes. Un gros tambour gisait à terre ; quelques trompettes tenaient à la main une* conque marine munie d'une armature en cuivre. Toute cette foule bigarrée était au repos, dispersée sur le gazon. Semblable à un clan sous les ordres de son chef, un groupe de guerriers accroupis faisait cercle autour d'un seigneur reconnaissable à la richesse de son armure, et gravement assis sur un pliant. Un autre chef, incommodé par la chaleur, avait ôté son casque, qu'un jeune page portait respectueusement derrière lui, à la mode de nos anciens chevaliers. — Ce premier coup d'oeil nous promettait donc un spectacle plein d'intérêt et de nouveauté.

A un signal des autorités japonaises répondit bientôt un sourd mugissement. C'était le bruit des conques appelant les guerriers à leur rang. Par deux issues opposées entrèrent dans la cour deux cavaliers qui marchèrent à la rencontre l'un de l'autre et échangèrent quelques paroles; nous eûmes plus tard l'explication de ce premier incident.

Dans les. anciennesiguerres féodales du Japon, lorsque deux partis se rencontraient en campagne,

ils envoyaient en avant deux parlementaires, dont chacun énonçait les noms et qualités de son chef; les deux chefs étaient-ils ennemis, il fallait encore savoir si, par une égalité suffisante dans leur rang de noblesse, le combat était permis entre eux sans qu'il y eût dérogation; alors seulement les deux partis se disposaient à en venir aux mains : telle était du moins la règle générale, que Ton devait probablement oublier quelquefois, au milieu des circonstances imprévues de la guerre.

Les deux cavaliers étant revenus sur leurs pas, la tête d'une colonne parut à l'entrée de la cour. Un officier, flanqué de deux porte-étendards, s'avança de quelques pas, puis exécuta avec le haut du corps et le 'bras quelques mouvements que suivaient parallèlement les deux drapeaux. — On eût dit un prévôt d'armes adressant les saints d'usage à l'adversaire avec lequel il va se mesurer; c'était en effet le salut fait à l'ennemi avant le combat. — L'officier plaça les deux porte-étendards à quelques pas de lui, l'un à droite, l'autre à gauche, et aussitôt débouchèrent deux escouades de lanciers, marchant à la file, au pas' gymnas* tique ; en tête de chacune un officier, montrant le chemin, agitait, pour donner ses ordres, un petit bâton terminé par une houppe en papier. Défilant le long des porte-étendards qui leur servaient de jalon, les deux escouades vinrent se ranger un peu

«n avant, formant un angle dont la pointe était dirigée sur Fennemi. — Cette manœuvre fut répétée par deux nouvelles iiles de lanciers, qui, dépassant les premières, vinrent former deux angles nouveaux un peu en avant du premier, les deux sommets sur une même ligne. — A ce moment, les lanciers des deux dernières files s'accroupirent par terre, la lance en avant, tandis que les premières, se remettant en marche, venaient reformer leur angle aigu en avant des deux autres. — De cette façon, Tavant-garde du petit corps d'armée cheminait lentement, chaque section couvrant celle qui effectuait son mouvement; le gros des forces parut aussitôt après elle.

Les trois chefs s'avançaient côte à côte, seuls à cheval, entourés d'une nombreuse cohorte d'ofBciers,qui formaient un demi-cercle en avant d'eux; à quelques pas derrière venaient le tambour, porté à dos d^homme, et la ligne des soldats tenant à la main des conques marines ; de temps en temps, trois coups frappés sur la caisse étaient suivis de trois mugissements produits par ces curieux instruments. Après eux marchait enfin, en guise d'arrière-garde, un dernier rang de guerriers armés de lances. — Le corps entier s'avança ainsi progressivement ; les hommes étaient silencieux : les ordres se donnaient en agitant les bâtons de commandement; puis, tout d'un coup^ avec de grands

cris, ils se précipitèrent en avant sur Tennemî supposé : c'était le simulacre de la mêlée.

Après le spectacle du combat, nous eûmes encore quelques scènes qui devaient figurer la célébration de la victoire. — Les guerriers formèrent un grand cercle autour des chefs; ceux-ci, à trois reprises^ poussèrent un cri rauque, auquel répondit chaque fois un hurlement général, sur un ton très-grave, et d'un effet singulier. — En dernier lieu, l'un des chefs, assis sur son pliant, fit lecture d'un écrit que vint lui remettre un guerrier avec maintes prosternations. Peut-être étaient-ce les félicitations adressées par le taïcoun aux vainqueurs.

Un défilé termina cet intéressant spectacle. — A part quelques détails, nous avions vu passer sous nos yeux, pendant ces quelques heures, comme une évocation du moyen fige avec sa chevalerie et ses tournois.

A quelques jours de là, les mêmes manœuvres furent encore répétées devant sir R. Alcock, qui avait voulu les montrer à son régiment de ligne.— Le régiment anglais se rangea vis-à-vis des troupes japonaises pendant leurs manœuvres, et, à son tour, exécuta quelques exercices à feu; des hourras répondirent aux hurlements des Japonais. — Ces manifestations, ou plutôt l'idée qui en était venue aux autorités japonaises, étaient d'un bon augure

pour les relations avenir des étrangers avec le gouvernement du taïcoun.

Un fâcheux événement vint cependant jeter la tristesse au milieu de cette période de tranquillité.

— Le 21 novembre 1864, deux officiers de l'armée anglaise, le major Baldwin et le lieutenant Bird, du 20» régiment de ligne, se promenant à cheval dans les environs du temple de Kamakoura, à six lieues de Yokohama, tombaient soiis îe sabre d'assassins inconnus. — Le châtiment toutefois ne se fit pas longtemps attendre : le principal auteur du crime, le lônine Shimidzo-Séidji, découvert et arrêté trois semaines après l'événement, subit le dernier supplice à Yokohama, en présence des troupes anglaises formées en carré sur le lieu de l'exécution*.

— Son attitude fanatique et ses dernières paroles prouvèrent indubitablement son identité. Huit jours avant, deux affiliés d'une bande dont le lônine Sliimidzo était le chef avaient également eu la tète tranchée. Cette expiation publique et solennelle ne put laisser de doutes sur la non complicité et le tardif bon vouloir des autorités japonaises ; suivant leur dire, le triste événement ne fut, politiquement parlant, « qu'un léger nuage dans un ciel serein. »

1. La veille de l'exécution, le condamné fut promené à cheval dans les différents quartiers de Yokohama. Sa tête resta exposée j pendant trois jours» à la principale porte de la ville.

Cet incident, que suivit une longue période de tranquillité, terminera notre récit. Nous quittâmes le Japon en février 1865 ; à ce moment^ les autorités étrangères, désormais plus tranquilles sur le maintien des bonnes relations, s'occupaient d'améliorations d'une nature toute pacifique. — De nouvelles concessions de terrains allaient, à Yokohama, permettre l'agrandissement du quartier européen. — Grâce à l'initiative de notre ministre et du commandant de notre division navale, le gouvernement du taïcoun, projetant de construire un arsenal maritime dans le golfe de Yedo, s'adressait à un de nos ingénieurs pour la direction des travaux, à notre industrie pour les commandes qu'allait nécessiter cette importante entreprise. — Le gouvernement de Yedo avait, il est vrai, de son côté de plus sérieuses préoccupations. Le prince de Nagato persistait dans la résistance, et l'armée destinée à opérer contre lui se rassemblait lentement près d'Osaka; mais, d'après nos renseignements sur les moyens dont disposaient les deux partis, il était difficile de douter du succès définitif du taïcoun. Aussitôt après cette campagne, avait écrit le Gorogio aux représentants étrangers à Yokohama, le gouvernement de Yedo allait s'occuper de la ratification définitive par le mikado des traités conclus en 1858.

Il a été difficile en tous temps, au milieu de la succession rapide d'événements dont le Japon était le tbéAtre, au travers de ces alternatives de situations tranquilles et alarmantes, de se faire une opinion sur le progrès et le sort futur de nos relations avec ce pays; aujourd'hui cependant, avec des notions plus précises sur les événements qui l'ont agité, avec une plus longue suite d'observations à résumer, roni>eut, sans trop de présomption, donner ulie appréciation de l'ensemble des faits, et en tirer des déductions intéressantes. Nous allons essayer de le faire, en nous demandant quel doit être l'avenir de nos relations avec le Japon, quelle est la meilleure voie & suivre pour les conserver pacifiques et fructueuses, quel est, d'un autre côté, le sort réservé à ce peuple intéressant par la nouvelle existence que les traités lui ont faite depuis ces dernières années.

Au Japon, le jour où les traités ouvrirent aux étrangers l'accès de son territoire, deux éléments se trouvèrent brusquement en présence : d'une part, une société fortement organisée, mais éminemment conservatrice et stationnaire, et basant avec logique le maintien de son immobilité sur un complet isolement des autres sociétés humaines ; d'autre part, l'avant- garde de l'émigration jetée sur tous les continents par l'esprit d'entreprise et la force d'expansion des nations européennes, ap-

portant avec elle la fièvre commerciale et les idées philosophiques de notre époque.

Nous avons déjà donné quelques aperçus sur l'organisation de la société japonaise, société restée stationnaire depuis des siècles, et conservant intact son caractère féodal et militaire; nous avons montré chacun de ses membres restant dan$ la caste où Ta placé le hasard de sa naissance, héritant de la profession de ses pères et destiné à vivre comme ils ont vécu ; la classe des nobles vivant dans ses châteaux, occupant les emplois du gouvernement ou les hautes charges ecclésiastiques de la cour spirituelle du mikado, ayant directement sous ses ordres une foule d'officiers, d'hommes d'armes, de petits fonctionnaires, de prêtres, formant entre eux et le peuple une sorte de classe moyenne; enfin le peuple, divisé en pêcheurs, agriculteurs, artisans et marchands. Reposant de la sorte sur l'inégalité sociale, cette constitution parait toutefois exclure l'arbitraire; la grande responsabilité qui incombe aux gouvernants, l'étroite surveillance qu'exerce sur eux le pouvoir centralisateur de Yedo, la force que donne à ce pouvoir l'emploi tout exceptionnel de l'espionnage, tout cela parait assurer aux gouvernés justice et sécurité. En échange de cette quiétude, ils devront à leurs supérieurs dans Tordre social respect et obéissance absolus. Telle est la machine japonaise;

une longue paix intérieure et extérieure de trois siècles, un complet isolement du reste du monde, ont permis aux souverains qui se sont succédé de , la polir et de la perfectionner dans ses moindres rouages : aussi n'en existe-t-il pas sans doute qui pousse à ce même degré la réglementation et la prévision de toutes choses.

C'est en présence de ce mécanisme conservateur qu'arrivait brusquement, il y a dix années, le premier flot de l'émigration des races européennes, déjà installée sur les côtes voisines de l'empire chinois, et représentée, en cette circonstance, par les Américains, les plus nombreux et les plus hardis de ces pionniers de la civilisation. Des traités évidemment arrachés au gouvernement du pays par la crainte, venaient de renverser du jour au lendemain, sans le moindre conflit, les barrières dont il s'était entouré dépuis trois siècles. Peu de temps après, l'incompatibilité d'humeurs et d'idées avait déjà donné pour ennemis aux nouveaux arrivants tout ce qui appartenait aux classes supérieures ; celles-ci voyaient dans l'avenir, sinon la conquête et l'asservissement du Japon, au moins la certitude d'une révolution sociale qui entraînerait la perte de leur autorité et de leurs antiques privilèges.

Ce fut dès lors une lutte de tous les jours entre le gouvernement du pays, qui cherchait à reconi-

quérir pied à pied le terrain qu'il avait trop brusquement cédé, et les étrangers qui s'étonnaient des entraves apportées à l'exercice de droits consacrés par des traités volontairement souscrits, des traités qui, chose assez rare en Orient, n'avaient pas été la conséquence de la guerre. Pendant qu'au travers d'une foule d'incidents, les comptoirs se créaient et prenaient un certain développement, le pays parut se diviser entre deux partis opposés. La question du maintien des étrangers sur le sol du Japon avait été l'origine de cette scission, qui Ise compliqua de questions de rivalité et d'ambition personnelles. Entre les étrangers qu'il savait résolus et puissants, mais qu'il cherchait néanmoins à intimider, et les représentants de la vieille féodalité du Japon s'insurgeant contre les mépris de leurs derniers privilèges, qu'il désirait soumettre irrévocablement à son autorité, le gouvernement de Yedo manœuvra habilement, ménageant avec . soin les deux partis, tout en développant activement ses moyens d'attaque et de défense. Chaque fois que les premiers élevaient la voix, chaque fois surtout qu'ils faisaient suivre la menace de l'exécution, il savait devenir pour un temps d'humeur plus facile et plus accommodant; il retournait ensuite insensiblement à ses errements antérieurs, en paraissant céder à Tascendant de l'autre parti. Un peu plus tard en effet (de 1863 à 1864) ce

parti parut faire des progrès rapides, bien pins alarmants pour la sécurité des nouveaux comptoirs que toutes les menaces du gouvernement de Yedo; ce dernier allait devenir impuissant à garder ses derniers engagements et à maintenir à distance suffisante nos ennemis déclarés.— La communauté de vues et d'entente qui sortit en 1863 du danger commun, et qui rapprocha les autorités étrangères, jusqu'alors héritant dans le choix d'une ligne de conduite et isolées les unes des autres, aida, nous n'en pouvons douter, à faire succéder à cet état précaire la situation meilleure dont on jouit aujourd'hui. Les mesures adoptées pour la protection de Yokohama démontrèrent d'abord au gouvernement de Yedo notre ferme volonté de ne rien céder; un peu plus tard une vigoureuse répression des attentats commis par le chef du parti ennemi des étrangers donnait à ce parti la mesure de notre . force. — De son côté, le pouvoûr du taïcoun se raffermit, et, grâce aux excès du parti opposé, vit s'accrottre le nombre de ses adhérents.

La question de l'abandon volontaire du Japon, ou même d'un seul des droits que nous accordent catégoriquement les traités, n'est pas aujourd'hui discutable. — Nous devons donc nous demander quelle ligne de conduite a le plus de chances de concilier, avec le maintien de la paix, l'entier exercice de ces droits.

Le gouvernement du taïcoun paraît devoir triompher définitivement de ses ennemis ; le parti qui a pris les armes contre lui, le même que durent combattre pendant plusieurs siècles ses prédécesseurs, n'a pas assez d'unité ni de ressources pour lui offrir une bien dangereuse résistance. — C'est donc cette autorité seule que nous devons reconnaître, et appuyer au hesotriy au Japon ; elle est la plus compatible, par sa forme et ses institutions, avec notre présence, et nous n'aurions pas avantage à favoriser la division du pays en y contractant d'autres alliances. — L'anarchie pourrait se prolonger longtemps; elle serait un danger pour l'existence des résidents étrangers et une entrave au développement du commerce.

Mais si nous conservons au gouvernement de Yedo Tappui de notre alliance, de nos conseils, des énormes bénéfices de notre commerce, nous devons, en retour, exiger de lui une conduite plus franche que celle qu'il a tenue jusqu'à ce jour. — L'exécution complète des clauses des traités, voire même de celles dont la convention de 1862 a prorogé l'application jusqu'au 1" janvier 1868, une entière franchise dans ses relations avec les gouvernements étrangers et leurs représentants doivent remplacer les efforts par lesquels il cherchait, il y a un an encore, à restreindre le développement de nos comptoirs. — Il ne faut pas reculer

devant la manifestation de justes exigences : une guerre générale du gouvernement japonais avec les étrangers n'est pas à redouter; il connaît trop, pour s'y engager, la supériorité militaire des nations occidentales; mais une conduite très-ferme peut seule le maintenir dans l'observation de ses devoirs.

Nous avons parlé, jusqu'à présent, au point de vue européen, au point de vue de l'intérêt commun de toutes les puissances en relation avec le Japon. — Il convient, après cela, de chercher à voir quels sont les véritables intérêts de la France et le rôle qu'elle doit jouer sur ce théâtre.

Le mouvement de notre marine de commerce est presque nul dans le^ mers de Chine et du Japon ; mais nous avons dans ce dernier pays quelques maisons françaises, et un petit noyau de nationaux qui s'accroît peu à peu de nouveaux arrivants, préférant, on doit le dire, le séjour de ces ports francs, sans nationalité distincte, à celui de nos colonies, où l'esprit français, manquant encore d'initiative en ce qui concerne les entreprises lointaines, ne parvient pas à créer une activité commerciale sérieuse. En tout cas, nous ne mettons qu'en seconde ligne rimpoil'tance du commerce français au Japon. Notre principale préoccupation, celle qui d'ailleurs a jusqu'ici dirigé la conduite de nos représentants, doit y être d'un autre ordre.

Tous les gouvernements sont, à l'heure qu'il est, auprès du gouvernement de Yedo, sur le pied d'égalité consacré par les traités de 1858, à part l'influence que peut leur donner dans ses conseils la puissance de leurs pays respectifs. Ils s'observent néanmoins mutuellement, et cette sorte de rivalité est la sauvegarde du Japon. Sans elle, ce riche pays deviendrait facilement la proie exclusive d'une nation résolue à faire quelques sacrifices pour sa conquête partielle ou totale. La scission actuelle de quelques parties du pays faciliterait cette tâche ; il y aurait, il est vrai, tout une classe de la nation à faire disparaître, celle de la noblesse, qui ne serait jamais réduite à l'obéissance; mais elle est peu nombreuse, et le peuple, restant étranger à la guerre, n'interromprait pas ses travaux et se ferait bien vite à ses nouveaux maîtres.'

C'est ce résultat qu'il est opportun de prévenir, et, pour cela, une grande vigilance, notre intervention poussée suffisamment loin dans tous les démêlés sérieux, le maintien d'un accord complet entre les gouvernements vis-à-vis celui du Japon, sont nécessaires. Noua devrons donc avoir toujours à Yedo un ministre auquel -on n'aura pas craint de laisser une assez grande liberté d'allures, que justifie la distance de ces parages, un commandant de division ou de subdivision navale toiyours prêt, à un moment donné, à montrer le pavillon IêLou il

sera nécessaire, et à coopérer, autant que possible, à toute opération entreprise par les forces d'une autre puissance sur un point quelconque du pays.

Nous croyons avoir démontré que les étrajagers peuvent désormais, sans que l'on ait à craindre de conflit, se maintenir sur le sol du Japon, et jouir enfin des avantages que promettaient prématurément les traités de commerce. Mais, après ce résultat, et pour que le Japon soit réellement ouvert, il faudra laisser ce pays, grâce au temps et à l'influence d'un contact journalier avec nous, s'assimiler peu à peu l'esprit de l'Occident. Sur cette assimilation, sur la façon dont elle pourra se faire, quelques aperçus seront utiles, et formeront la conclusion naturelle de notre récit.

Les hautes classes du peuple japonais avaient raison, sans doute, de voir dans l'influence des idées égalitaires sur les classes inférieures une menace pour leur autorité et leurs privilèges. Mais peutêtre, en prévoyant une révolution sociale, s'étaientelles un peu trop hâtées de la croire imminente. Habituées à une existence paisible, vivant du travail, il est vrai, mais ignorant la misère, à l'abri des soucis qui amènent l'ambition et la soif d'acquérir, les classes inférieures du Japon ne sont pas faites pour comprendre l'esprit remuant et inquiet de notre époque. Nous croyons qu'il faudra de longues années pour qu'à notre contact ces senti-

ments se développent chez le peuple japonais. Il est peut-être cependant une classe mieux préparée que ' les autres à cette transformation d'idées : c'est celle des petits officiers et fonctionnaires, plus instruite, en contact journalier avec les étrangers (les transactions commerciales se font par leur intermédiaire), ayant dans deux ambassades entrevu et paru vivement apprécier la civilisation européenne. Quelques rapides fortunes faites exceptionnellement parmi eux, grâce au talent ou à la faveur, y ont nécessairement développé l'esprit d'ambition; la fréquentation journalière et immédiate des hautes classes diminue pour eux le prestige presque sacré qu'elles exercent sur le peuple. C'est donc parmi eux que pourrait germer tout d'abord l'esprit d'indépendance^

Il ne faut pas compter pour cette transformation sur l'influence du christianisme, au moins dans les conditions actuelles. Admis par les traités à exercer le culte chrétien pour leurs coreligionnaires, les missionnaires trouvent à la porte de leurs temples une barrière invisible, mais infranchissable, qui ferme absolument le Japon à leurs efforts ^ Nous pensons donc qu'au lieu d'y préparer, comme

1. Dans les premiers temps de leur arrivée au Japon, les missionnaires cherchèrent à faire secrètement des prosélytes; mais les indigènes qui avaient paru les écouter ne tardaient pas à disparaître sans qu*il fût possible d'avoir de leurs nouvelles. Les

il pourra le faire en Chine et dans certaines autres contrées, un nouvel ordre de choses, le christianisme ne s'y introduira qu'après cette transformation accomplie. Jusque-là, le rôle de nos missionnaires se réduira donc à l'étude, féconde en enseignements, de la langue et des institutions nationales.

L'économiste devra se féliciter de cette transformation du Japon, qui jettera dans le grand courant industriel les ressources immenses d'un vaste territoire. Le gouvernement japonais conserve avec un soin jaloux ces ressources, et d'une main parcimonieuse dispense aux commerçants étrangers ce qu'il est contraint de donner pour suivre la lettre des traités qui le lient. Mais laissons-lui le loisir d'apprécier les bienfaits de notre civilisation et les avantages qu'il peut retirer d'un commerce libre de toute entrave ; en même temps efforçons-nous, par une politique à la fois ferme et franche, de le maintenir dans l'observation de ses devoirs, et d'écarter de son esprit la crainte de la conquête ; nous verrons peu à peu tomber les barrières qui se sont brusquement élevées autour de nos comptoirs au Japon dès le lendemain de leur création,

missionnaires ont dû renoncer entièrement à toute tentative de ce genre.

et les brillantes espérances conçues prématurément lors de la signature des traités de 1858 se réaliseront enfin : l'ouverture de l'empire du Grand Nipon sera un fait accompli.

Kéraval, octobre 1865,

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