‹ Une campagne sur les côtes du JaponChapitre 4 sur 33 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Arrivée de la division navale anglaise au Japon. — Ultimatum posé par les autorités anglaises; incidents amenés par cet ultimatum. — Arrivée du contre-amiral Jaurès avec la Sémiramis à Yokohama. — Description de la ville et de ses environs. — Imminence d'une rupture entre les gouvernements anglais et japonais. — Intervention des autorités françaises. -— Payement, par le gouvernement de Yedo, de l'indemnité réclamée pour le meurtre de Richardson. — Installation, à Yokohama, d*une garnison anglo-française. — Conférences politiques aveé les délégués du Taïcoun.

Nous avons laissé, au commencement de ce récit, la Sémiramis mouillant, le 26 avril 1863, en rade de Yokohama, au milieu d*une nombreuse réunion de navires de guerre. — Des pluies incessantes, comme il en tombe toujours à cette époque de Tannée, s'opposèrent pendant quelques jours à toute excursion dans la ville; nous apercevions seulement, à travers les mâtures, une longue rangée de coquettes maisons surmontées de collines ver-

doyantes ; quelques barques, conduites par des pêcheurs revêtus de manteaux de paille, circulaient dans la baie autour des navires. — L'intérêt des événements politiques absorba d'ailleurs notre attention pendant les premiers jours.

Un mois auparavant, le 22 mars, on avait vu arriver à Yokokama le contre-amiral Kuper* avec une partie de sa division navale, dont le reste n'avait pas tardé à rallier son pavillon, portant ainsi les forces anglaises réunies dans la baie à 12 ou 13 navires*. — La corvette le Dupleix représentait le pavillon français, conjointement avec la Dordogne, transport en réparation d'avaries. Le capitaine de frégate Massot avait le commandement de la petite division. Il faut y ajouter la corvette néerlandaise la Méduse^ commandée par M. de Gasembroot, aide de camp du roi de Hollande.

On ne tarda pas à apprendre que le ministre d'Angleterre éiaitchargé, par son gouvernement, d'exiger du gouvernement de Yedo des réparations sérieuses à l'occasion des récents attentats commis sur des su-

1. Peu de temps après, le contre-amiral Kuper reçut de l'amirauté une commission de vice-amiral. De la sorte, suivant son habitude en semblables circonstances, le gouvernement anglais assurait à l'amiral commandant sa division la supériorité de grade pour le cas d'opérations militaires combinées avec les autres forces navales.

2. Une frégate et trois corvettes à hélice, une frégate et une corrette à roues, cinq à six canonnières, un transport.

jets anglais, et que, de son côté, l'amiral Kuper avait dû quitter Hong-Kong pour venir s'entendre avec le colonel Neale sur les mesures de vigueur à prendre, le cas échéant, en vue d'obtenir ces réparations. L'ultimatum fut adressé, le 6 avril, par le colonel Neale au Gorogio. — La communauté étrangère de Yokohama était informée que l'ultimatum expirait le 26, et qu'avant cette date des mesures seraient prises relativement à la protection de la ville en cas de rupture de la paix. — Le bruit se répandit que l'amiral anglais ne pourrait répondre, dans ce cas, de la sécurité de la ville, et que, devant peut-être quitter la rade, il se bornerait à offrir aux habitants un refuge à bord de ses navires. Ces nouvelles et rincértitude où l'on était des intentions du gouvernement japonais jetèrent la plus grande alarme chez les résidents. — Cette alarme s'entretenait, depuis longtemps, sous l'impression des avertissements officieux donnés à maintes reprises par les autorités indigènes; d'après leurs communications, rendues publiques par les consulats, on s'attendait i voir, à un moment quelconque, des bandes de fanatiques, de ces lânines^ si souvent annoncés, 5'introduire dans la ville, y mettre le feu et même

1. La menace des lôtUnes revient souvent à la bouche des autorités japonaises. On ne saurait donner le sens exact de ce terme, qui semble avoir plusieurs acceptions. Tout officier qui a perdu sa position, soit par punition d'une faute grave, soit par

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en massacrer les habitants. Chacun ne sortait plus qu'armé d'un revolver, et, la nuit venue, se barricadait dans sa maison.

Le ministre anglais avait donné à ses collègues lecture de la note, qu'il adressait au gouvernement de Yedo. — La note rappelait les griefs nombreux du gouvernement anglais, les attentats commis sur ses nationaux, le mettre barbare qui avait eu lieu récemment, quoiqu'à cette époque de grandes concessions eussent déjà été accordées, les fins de nonrecevoir que le gouvernement japonais avait constamment opposées à toute réclamation. Cette fois, l'Angleterre exigeait formellement des réparations en accordant un délai de vingt jours pour y satisfaire. Au bout de ce temps les forces de Sa Majesté Britannique devaient, en cas de refus, appliquer des mesures coercitives. — Les demandes formulées se divisaient en deux parties :

Au gouvernement de Taïcoun :

l"" L'expression formelle de ses regrets pour n'a-

la destitution ou la dégradation de son seigneur, se fait lônine. Réduit à ses propres ressources, ne pouvant vivre des travaux dévolus au peuple, il devient une espèce de brigand, se cachant dans les campagnes, et mettant son bras à la disposition du premier venu qui veut bien payer ses services. D'autres fois, des officiers se font volontairement lônines pour venger la mort d'un proche oii exécuter les ordres de leur maître. Dès ce moment, ne relevant plus que d'eux-mêmes, ils sont tout entiers à leur mission, et pour Faccomplir passent à travers tous les obstacles.

voir pu empêcher le meurtre d'un sujet anglais sur une route ouverte par les traités ;

2* Le payement d'une somme de 400 000 livres imposée au Japon comme punition de cette offense. Au prince de Satzouma :

l'' Le jugement et l'exécution des principaux coupables de l'attentat, en présence d'un ou de plusieurs officiers de la marine royale ;"

2« Le payement de 25 GOO livres, pour être distribuées entre les parents de la victime et les personnes qui avaient failli succomber sous les coups des assassins.

Ces secondes demandes, une fois que satisfaction aurait été donnée aux premières, seraient directement portées au prince de Satzouma dans l'une de ses villes maritimes, en raison de l'aveu, primitivement fait par le gouvernement du Taïcoun, de son impuissance à faire arrêter les coupables. — On l'engageait, toutefois, à dépêcher un haut fonctionnaire auprès du prince, afin de lui faire connailre ces réclamations et les résultats fâcheux qu'entraîneraient pour lui des idées de résistance.

A cette époque, le Taïcoun venait de partir pour Miako. Le gouvernement de Yedo ne manqua pas, dès le principe, d'exploiter cette absence- Il allait s'occuper, répondit-il, des demandes de l'Angleterre ; mais la nécessité de s'adresser au Taïcoun pour régler des questions aussi importantes ren-

dait un plus long délai indispensable. Quant aux démarches directes que voulait faire l'Angleterre auprès du prince de Satzouma, le gouvernement du Taïcoun ne pouvait s'y associer sans'nier, en quelque sorte/ sa propre existence et ajouter ainsi aux embarras du moment.

Les autorités anglaises se départirent en ces circonstances de la vigueur que comportaient les termes de l'ultimatum. Elles avaient cru que tout céderait à la vue de leurs canons; les premiers symptômes de résistance de la part des Japonais les déconcertèrent. — Peu de jours après les con^munications du Gorogio, le colonel Neale lui écrivait pour savoir à quelle époque le Taïcoun pourrait donner une réponse définitive; c'était retirer ce que Fultimatum avait de catégorique, et se mettre, pour son exécution, à la merci d'un gouvernement de mauvaise foi! — A ce même moment, le ministre américain, sans doute invité par les Japonais à vouloir bien employer, conformément aux traités, ses bons offices à Taplanissement des difficultés, es- •saya une médiation^ qui ne fut pas acceptée par les autorités anglaises. Celles-ci, d'ailleurs, avaient manifesté leur intention de poursuivre seules l'exécution des ordres précis de leur gouvernement.

Un meeting fut tenu, le 16 avril, à la légation anglaise, entre les ministres de France et d'Angleterre, et les commandants en chef des forces mari-

tiffles présentes sur rades, pour aviser aux mesures de protection annoncées aux résidents. — Dès le 13, l'amiral Kuper avait déclaré son impuissance à protéger la ville contre un mouvement offensif des Japonais : ses forces devaient probablement, en cas de mesures coercitives à adopter, quitter la baie pour se porter sur un autre point, et, d'ailleurs, la ville, dominée par une série de hauteurs, ne pouvait être défendue efficacement. — On convint qu'il ne serait opposé, en cas d'atiaque à main armée, que la résistance momentanée permettant d'embarquer les résidents et leur famille. Cette résolution fut portée à leur connaissance et on les invita à songer immédiatement à la sûreté des femmes et des enfants. — L'inquiétude redoubla à ces nouvelles. — Les réponses du gouvernement japonais n'arrivant pas ou étant tenues secrètes, on crut, non plus seulement à des attaques de lônines, mais à des hostilités générales. Chaque jour on parla de troupes indigènes se rassemblant aux abords de la ville et destinées à l'attaquer de nuit, de batteries masquées derrière les arbres des collines et devant, à un moment donné, couvrir Yokohama de feux convergents.

A mesure que le délai approchait de son terme, les autorités anglaises pouvaient se convaincre de Tinsuccès de leurs premières demandes et de l'entétement du gouvernement de Yedo. Avant son ex-

piration, toutefois, les deux partis, également désireux d'éviter une rupture immédiate, songèrent à recourir à la médiation des autorités françaises. — M. de Bellecourt crut opportun d'accepter une proposition qui permettait à son pays un accroissement d'influence et pouvait prévenir un dénoûment préjudiciable aux intérêts communs. De la sorte, le Gorogio réclama ses bons offlces pour se faire accorder un nouveau délai; et le colonel Neale consentit, à la requête du ministre de France, à ce qu'il ne pouvait offrir de son propre mouvement. — Le dénoûment fut donc reculé jusqu'au 11 mai. — C'est sur ces entrefaites que nous étions arrivés ^ sur rade.

A ce moment la situation prit tout à coup un caractère nouveau et qui rejetait bien loin toute espérance de solution pacifique. Des documents, adressés d'Hakodadé par les agents consulaires, nous apprenaient que le parti hostile aux étrangers avait, sous la pression du nombre et des influences, arraché au Mikado un décret d'expulsion de tous les étrangers. Le Taïcoun, appelé à Miako, avait dû céder devant cette décision et s'engager à la mettre à exécution dans le plus bref délai; la guerre était donc inévitable et prochaine. On désignait déjà, dans ces documents, le nom des princes chargés d'engager la lutte sur les divers points du littoral, le chiflre des forces dont ils avaient le commandement.

Comme pour donner plus de poids à ces graves nouvelles, un fait inattendu et sans précédent se produisit à Yokohama dans les premiers jours de mai. Un beau matin, on apprit le départ de toute la population japonaise, se composant de quelques milliers d'individus vivant dans le quartier indigène comme marchands, ou dans les maisons d'étrangers comme domestiques. Sur Tordre qu'ils disaient avoir reçu de leurs yacounines, on vit les premiers abandonner leurs habitations, emportant leurs objets précieux, les seconds réclamer le payement de leurs gages, et, payés ou non, s'enfuir de la maison de leurs maîtres. Cette nombreuse population obéissait aux ordres de l'autorité sans le moindre symptôme de mécontentement ni de résistance. Â toute proposition de cette nature, ils répondaient : « Nous partons, parce que les Yacounines l'ont ordonné ; nous cr^jgnons bien plus le sabre de nos ofïïciers que les dangers devant résulter d'un Commencement d'hostilités dans la ville. » Retenus de force, ils s'échappaient à la première occasion. La route de Kanagawa fut bientôt couverte d'une file interminable de piétons, de chevaux et de charrettes à bras portant les plus jeunes enfants et les bagages de chaque famille. L'évacuation devait être complète au bout de trois jours, et à ce moment devait cesser tout approvisionnement de la ville.

Des circonstances aussi graves devaient rappro-

cher les autorités de toutes nations et nécessiter l'adoption de mesures immédiates. La première fut de déclarer aux autorités locales que. toute évacuation de la population indigène sur l'intérieur serait considérée comme un acte d'hostilité de la part du gouvernement japonais et suivie immédiatement 4e l'occupation militaire de Yokohama par les amiraux français et anglais. L'effet de cette démarche comminatoire fut défaire cesser aussitôt l'émigration; les gouverneurs répondirent qu'elle était remise momentanément et la population, déjà réfugiée dans l'intérieur^ reprit avec la même docilité le chemin de la ville. En second lieu, l'amiral Jaurès offrit à l'amiral Ruper le concours des forces dont il disposait pour toutes les circonstances ûix les intérêts communs seraient menacés, et, en première ligne, la défense de Yokohama. Cette déclaration, rendue publique, eut pour effet de calmer les alarmes des résidents et de leur faire espérer qu'il n'y aurait peut*étre pas lieu d'abandonner la ville.

Par suite des récentes nouvelles de l'intérieur et de la déclaration faite par le gouvernement japonais des progrès alarmants du parti hostile aux étrangers, l'indemnité due aux Anglais n'était plus la seule question à résoudre; il s'agissait de l'observation des traités et de l'existence même de la colonie européenne. Aussi les représentants de

France et d'Angleterre, laissant de côté d'un commun accord l'ultimatum formulé précédemment par l'Angleterre, informèrent-ils l'envoyé du Gorogio,Takemoto-Kaï-no-Rami, que, désireux d'éviter la rupture des relations amicales, ils s'étaient entendus avec les amiraux pour o£frir leur appui au gouvernement du taïcoun et l'aider à triompher d'un parti dont les tyranniques exigences l'obligeaient à la violation des traités. Un délai, nécessaire pour obtenir la réponse du taïcoun, fut accordé, qui prolongeait le statu quo jusqu'au 21 mai. Le commerce était à peu près interrompu par suite des alarmes récentes, mais les approvisionnements se faisaient d'une manière régulière.

Nous profitâmes de ce moment de calme pour visiter la ville et ses abords.

Yokohama, nous l'avons dit, est bâtie sur un marais comblé, et s'étend, faisant face au levant, au fond d'une baie semi-circulaire. Deux quartiers la composent, essentiellement distincts par leur physionomie: au nord, du côté de Kanagawa, la ville indigène avec ses rues populeuses bordées de ces légères constructions en boia que les Japonais élè^ vent en quelques jours; au sud, la ville européenne, avec ses spacieuses demeures entourées de jardins. Dans ces dernières, l'architecture pittoresque du pays se marie heureusement au style ordinaire des habitations coloniales; un soubassement en pierre de

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