unp: campagne
taille, une verandah en bois sculpté faisant le tour de l'édifice, de grands toits en briques noires entremêlées de chaux et du plus charmant eflfet. Un large quai borde le rivage de la mer; de distance en distance s'élèvent des mâts de pavillon où les consuls arborent les couleurs nationales. Autour de nombreux magasins construits en pierres de taille et à répreuve du feu circulent les coti/iw traînant des charrettes à bras ou portant des ballots sur leurs épaules. Les rues sont assez étroites et peu régulières; les premiers occupants y bâtissaient à peu près à leur fantaisie. Les passants sont peu nombreux dans ce quartier tranquille, et cependant on y rencontre, en une même journée, des gens venus de toutes les parties du monde.
Dans la ville japonaise tout, au contraire, est bruit et mouvement. D'abord, à la limite des deux quartiers, s'étendent le long de la mer les bâtiments de la douane indigène. C'est là que les marchandises arrivent, débarquées des jonques qui les ont apportées de Yedo ou des provinces voisines, et qu'elles se rechargent sur des chalands qui vont les porter à bord des navires de commerce. Plus loin les curieux produits de l'industrie japonaise sont étalés comme un appât pour les étrangers, qui peuvent librement acheter, mais en les payant d'ordinaire plusieurs fois leur valeur, des laques tfbr d'une remarquable délicatesse de dessin, des bronzes
niellés, de vieilles porcelaines, des étoffes de soie, des ivoires curieusement travaillés. Tous ces magasins, évacués à la hâte au moment de la panique des jours précédents, s'ouvraient de nouveau avec le retour de la sécurité.
Dne extrême propreté est le caractère saillant des habitations japonaises : le plancher, élevé de deux pieds au-dessus du sol, est tapissé de nattes en paille épaisses de trois et quatre centimètre^, dont la blancheur s'explique par l'habitude des indigènes de laisser leurs sandales à l'entrée; manquer à cet usage serait une grande impolitesse. Les cloisons, mobiles et glissant dans des coulisses, sont garnies de petits carreaux en papier. Pas de meubles, sauf des pupitres posés à terre pour écrire, et les shi^ bashis (sorte de brasero) sur lesquels la bouilloire remplie de thé chauffe continuellement, et autour desquels on se réunit pour fumer et faire la* conversation, La nuit venue, les habitants repoussent leurs cloisons, les doublent à l'extérieur d'auvents en bois, et se couchent sur leur parquet de nattes, roulés, s'il fait froid, dans de larges vêtements tenant lieu à la fois de lits et de couvertures.
Le costume des Japonais varie suivant la classe à laquelle ils appartiennent, et -ils n'ont pas le droit de le modifier. Dans les classes inférieures, il ressemble parfois à certains costumes de notre moyen Age; ainsi les coulies, avec les chausses collantes
qu'ils portent Thiver, leur tunique serrée à la ceinture et ornée dans le dos de dessins allégoriques, rappellent d'une curieuse façon les varlets du quinzième siècle. Les officiers et les nobles portent plusieurs tenues suivant les circonstances ; mais, en tous cas, ne se séparent jamais, hors de chez eux, des deux sabres passés dans leur ceinture, et qui sont le principal indice de leur rang; en visite, ils déposent dans l'antichambre leurs sandales et le plus grand des deux sabres. Ils ont la tenue de ville, avec une sorte de surplis en soie dépassant les épaules comme deux ailes; la tenue de cour aux longs vêtements traînant à terre; la tenue d'incendie, avec un casque en métal et un voile épais masquant la tigure; l'armure de combat, semblable à celle de nos anciens chevaliers, qu'ils ne revêtent qu'en temps de guerre. Les véritables nobles ont même dans leur garde-robe une tenue de suicide en étoffe blanche (la couleur du deuil), celle qu'ils revoteront le jour où, coupables d'une faute qui jette le déshonneur sur eux et leurs proches, ils auront la ressource de les soustraire ainsi qu'euxmêmes à ce déshonneur en s'ouvrant le ventre en présence de leur famille assemblée*.
1 . Cet usage du suicide paraît s*être conservé dans les hautes classes japonaises; par cette mort volontaire, le noble japonais sauve son honneur au/ dépens de sa vie, ou bien il se venge de celui qui Ta offensé. Dans ce second cas, en effet, les proches
A cheval, le yacounine est Irès-pilloresque avec jses amples vêtements de soie et son chapeau laqué à larges bords ramené sur le front ; la selle et les étriers de sa monture rappellent le harnachement arabe; un plastron à franges de coton entoure le poitrail, la bride est formée d'une écharpe de la m^e couleur. Les chevaux ne sont pas ferrés ; pour les longues courses on leur adapte de véritables sandales en paille dont les cordons s'attachent au-dessus du sabot.
La physionomie des Japonais est généralement ouverte et intelligente ; beaucoup, surtout dans les classes supérieures, ont la peau très-blanche> les traits d'une grande finesse et ne présentent noéme plus la légère obliquité des yeux commune chez le peuple. Les femmes sont beaucoup plus petites que les hommes, mais elles sotit généralement bien faites, et Ton remarque parmi elles beaucoup de jolis visages, que fait valoir une forêt de cheveux noirs relevés et disposés d'une façon élégante. La femme est loin d'être, au Japon, réléguée au rang inférieur que lui assignent la plupart des peuples orientaux. Contrairement aux habitudes de ces derniers, elles font les honneurs du logis; elles circulent également au dehors en grand nombre, sans aucun voile et avec la plus entière liberté ^
patents du suicidé sont eogagés sur rhèaaièvtr à extèrminêf VwàL<-
leur de Toffense.
bL t. L'étranger, de même que tout individu, en se prottietiaftt à
72 UNE CAlilPAGNE
Les Japonais de toutes les classes se soumettent entre eux aux règles d'une excessive politesse ; c'est peut-être, sous ce rapport, le peuple le plus formaliste de la terre. — Lorsque deux Japonais s'abordent, que ce soient deux nobles ou deux portefaix, ce n'est qu'avec des saints multipliés et des compliments sans fin, dont la formule est déterminée par un code spécial. — Vis-à-vis des étrangers, cette politesse est froide et réservée de la part des classes supérieures, mais avenante et empressée chez lé peuple : il n'ira jamais, cependant, jusqu'à leur témoigner les marques excessives de respect qu'il doit au moindre de «es yacounines. — Au
Yokohama, peut entrer librement dans les établissements de bains, où hommes et femmes, qui en font un usage journalier, se baignent à la mauresque, accroupis sur un plancher légèrement incliné, où coule de l'eau chaude, et à peine séparés les uns des autres par une cloison de quelques pieds de haut. Ce détail, ainsi que quelques autres du même genre, peut paraître singulier à notre pudeur; mais les Japonais, sur ce chapitre, ne s'astreignent pas aux règles en vigueur chez les peuples européens. Il ne faut pas en conclure à une plus grande immoralité du peuple Japonais, qui est bien loin, au contraire, de pratiquer les Tices honteux si communs en Chine. La prostitution s'exerce au Japon sur une grande échelle, mais en dehors de )a famille. Elle est placée sous Tadministration directe de la police, et excessivement réglementée : des quartiers complètement isolés sont, dans toutes les villes, affectés aux femmes qui se livrent à ce genre de vie. Elles y ont généralement été envoyées dès leur plus tendre enfance, et la réprobation publique ne paraît pas s'attacher à leur métier. Elles peuvent parfois, au bout de quelques années^ abanil0lin«p ce mode d'existence pour devenir des épouses fidèles et respectées.
milieu de nos promenades, nous prenions plaisir à nous arrêter dans les villages ; les habitants chez qui nous nous présentions s'empressaient de nous faire les honneurs de leur maison, offrant dans de petites tasses le thé qu'ils entretiennent constamment sur leur shibashi, et nous accablant, en échange, de questions curieuses, tout cela av^ec une cordialité et une bonne humeur qui gagnaient immédiatement notre sympathie. Ces façons d'agir sont aujourd'hui un peu perdues dans les alentours des ports ouverts aux étrangers; on les retrouve dès que l'on s'avance tant soit peu dans l'intérieur.
Une promenade au milieu du quartier indigène de Yokohama conduit rapidement aux limites de la ville, entourée, nous l'avons dit, de canaux et de marais. — De ce côté, des ponts et une longue chaussée la font communiquer avec le pied des collines, garni de faubourgs ; la tête des ponts, comme d'ailleurs toutes les portes de la ville, est défendue par des palissades en bois et des postes de yacounines. Les fantassins du taïcoun y montent la garde, l'arme au bras; dans l'intérieur du poste ils s'exercent au maniement du fusil, tandis que les officiers, assis devant leurs pupitres et regardant la voie, prennent note de tout ce qui passe et examinent les permis que doit présenter tout indigène armé pour entrer dans la ville. — Depuis les der-
nières complications politiques ces postes avaient été renforcés ; on y remarquait même en évidence de petites pièces de canon de bronze montées sur affûts de campagne.
Si le premier contact du peuple japonais éveille les sympathies du voyageur, il est encore plus séduit par le riant aspect du pays. Tout le Japon, le sud principalement, est renommé par la beauté et la fertilité de ses campagnes ; les environs de Yokohama ne démentent pas cette réputation. — Qu'on se figure une succession de collines boisées sur toutes leurs pentes, séparées par des vallées sillonées de cours d'eaux. — Des vertes rizières en occupent le fond, tandis que les champs de céréales et d'autres cultures garnissent les plateaux ; cet ensemble donne au paysage l'aspect d'un parc sans fin. L'arbre dominant est une espèce de pin analogue à notre pin maritime ; il couronne les hauteurs de sa silhouette élégante ; autour de lui croissent les arbres verts, les cryptomerias, les lauriers-camphre, les chênes et d'autres essences au feuillage varié. La campagne est très-peuplée ; les habitations des paysans s'y rencontrent à chaque pas, à demi cachées sous la verdure et très-coquettes sous leur toit de chaume. — On y retrouve la propreté habituelle des Japonais, et le soin qui préside à tout ce qu'ils font : les alentours sont garnis de fleurs et bordés de haies vives soigneusement en-
tretenues. — Le Japon est la patrie du camélia ; il y crott à Tétat de nature et y atteint les proportions de rari)re. Des bosquets de bambous et des palmiers d'une espèce particulière* s'élèvent aussi d'ordinaire à l'entour des cases..
Les pagodes sont très-nombreuses dans la campagne ; elles sont bâties en bois comme tous les monuments de ce pays soumis à de fréquents tremblements de terre, mais l'intérieur est orné de curieuses sculptures, où dominent les emblèmes sacrés de la religion : la tortue à queue velue, le dragon, la cigogne, le poisson de mer, la branche de pin. Des lanternes en pyramides ou des animaux fantastiques sculptés en pierre sont disposés symétriquement en avant de l'entrée ; dans les temples bouddhistes, on entrevoit la statue dorée de la divinité et de ses satellites au fond de l'édifice, dans un demi-jour mystérieux. Ces pagodes sont généralement entourées de grands arbres et placées dans une situation pittoresque ; elles s'élèvent parfois au sommet d'une colline et l'on y arrive alors par de beaux escaliers en pierre. Le promeneur qui en gravit les marches et vient s'asseoir sous la verandah du temple peut jouir du panorama de cette admirable campagne. Par-dessus les bois et les vallées, il aperçoit d'un côté les eaux bleues du golfe de