‹ Une campagne sur les côtes du JaponChapitre 6 sur 33 · Le chamœrops excelsa de Chine · texte numérisé non relu

Le chamœrops excelsa de Chine

Yedo^ couvertes de centaines de barques péchant sous voiles, de l'autre la chaîne des hautes montagnes de rile Nipon' se dessinant à l'horizon comme un nuage ; plus loin encore, le pic neigeux du Foudsiyama, dressant à trois mille mètres son cratère éteint depuis des années : c'est le point culminant du pays et la superstition japonaise en a fait le théâtre de nombreuses légendes. Il y a enfin, dans cette nature, un charme qui séduit le voyageur et reste empreint dans ses souvenirs. Gela tient peut-être à la latitude méridionale du pays et à la beauté de son climat : le peintre y retrouve à la fois une fratche verdure, des aspects pittoresques et une puissante lumière; c'est, en un mot, le riant aspect des plus belles campagnes de notre France, avec le ciel bleu de la Sicile et la transparence de ses horizons.

En sortant de Yokohama par le quartier indigène, au nord, on trouve, au delà des ponts, la route de Kanagawa qui conduit sur la colline habitée par les gouverneurs. Ces derniers, ayant à la fois les deux villes sous leur juridiction, sont en quelque sorte campés sur le chemin qui les réunit. Leur habitation se compose de nombreux corps de logis en bois sans étages ; à l'intérieur même simplicité ; ce

1. La principale île du Japon, celle où se trouvent les deux capitales, Yedo et Miako.

sont de longs couloirs, des appartements tapissés de nattes d'une extrême propreté, sans meubles ni tentures; des officiers y sont constamment de garde. Tout le haut de la colline faisant face à la rade est garni de campements occupés par les troupes et entourés de hautes palissades qui empêchent de bien en apprécier Timporlance. Us y ont en permanence de Tinfanterie et de Tarlillerie de campagne. Sans pouvoir préciser le chiffre de ces troupes, nous pûmes évaluer que quelques mille hommes tiendraient à Taise dans ces campements.

Les collines au sud de Yokohama, près du quartier européen, n'étaient occupées que par quelques postes peu nombreux. En cas d'hostilités sur les lieux mêmes, la colline des gouverneurs, d'où l'on commandait la ville et la plaine en arrière, pouvait être balayée par Tarlillerie des navires en rade. Ceux-ci n'avaient pas à combattre de batteries de côte, la seule existant sur la rade étant si-tuée sur la rive nord devant Kanagawa. Cette batterie, qui ne pouvait atteindre avec ses canons le mouillage des navires de guerre, n'eût pas été à l'abri de l'artillerie à longue portée de quelquesuns de ces derniers, et en particulier des pièces rayées de nos bâtiments.

C'est ainsi qu'en examinant cet intéressant pays^ et cherchant à étudier les divers aspects de sa curieuse civilisation, nous attendîmes le retour du gou-

verneur Takemoto. Ce fonctionnaire avait annoncé officiellement, le 9 mai, son départ pour Miako. Au Japon, les communications sont difficiles; les nobles voyagent habituellement en norimon et le trajet entre les deux capitales exige plusieurs jours. Nous attendions donc qu'il eût eu le temps d'acconaplir auprès du taïcoun l'importante mission dont il était chargé. Le 24 mai, Takemoto annonça son retour à Yedo et demanda une entrevue. Elle eut lieu, le 25, à la légation britannique de Yokohama; les ministres d'Angleterre et de France et les deux amiraux y assistèrent.

Le langage des diplomates japonais est empreint du même caractère de temporisation et de duplicité que revêt leur politique. Eludant toute question, catégorique, profitant des occasions de. retraite que rendent faciles la différence des langues et les leuteurs de la traduction, ils se gardent bien d'opposer jamais un refus; d'autre part, s'ils parviennent à saisir chez la partie adverse quelques mots touchant une concession ou des dispositions à la laisser échapper, ils se précipitent sur ce terrain et s'y maintiennent avec persistance. Cette manière de procéder de leur part rend les conférences longues, pénibles et généralement peu concluantes. Cette fois, au bout de qiielques beures, les allégations diffuses du gouverneur pouvaient se résumer ainsi qu'il suit :

Premièrement, en réponse à la proposition d'appui matériel faite par les représentants de France et d'Angleterre, lo gouvernement du taïcoun, désireux de maintenir ses relations avec les étrangers, faisait son possible pour calmer les esprits, mais il n'était pas encore poussé à faire la guerre aux séditieux. Le parti qui entourait le mikado et influençait ses résolutions était représenté par des troupes de lônines, de gens malintentionnés proférant des menaces, et le taïcoun ne connaissait pas encore les daimios en révolte contre lui et auxquels il pourrait être amené à faire la guerre.

Eo second lieu, c'est-à-dire en ce qui concernait les demandes de l'Angleterre, la majorité du gouvernement de Yedo, notamment le prince Owari, actuellement chargé de remplacer le taïcoun, avait décidé le payement de l'indemnité ; mais le règlement de cette affaire n'était possible qu'après le retour du taïcoun à Yedo ; jusque-là , l'exécution d'une mesure semblable offrirait les plus grands dangers, soit pour les fonctionnaires du taïcoun, soit pour les étrangers. Ceux-ci pouvaient être attaqués par des fanatiques, et, à Yedo, les agents du parti hostile, profitant de l'absence du chef du gouvernement, chercheraient à le renverser au profit d'un prince déterminé à l'expulsion des étrangers. Interrogé sur l'époque du retour du taïcoun, Takemoto répondit que ce dernier avait résolu de quit-

ter Miako, que les daïmios de Yedo allaient lui adresser un message pour le prier de venir immédiatement, mais que les lônines réunis autour du mikado influençaient les officiers de ce dernier, et s'opposaient de la sorte au départ du taïcoun.

Ainsi donc, le lendemain du jour où il se présentait comme entraîné par le soulèvement des partis à des mesures extrêmes, à la négation complète des traités, le gouvernement japonais, mis en demeure de s'expliquer avec franchise, . attribuait à quelques factieux les embarras du moment et nous assurait que la paix intérieure n'avait pas encore été troublée. C'était un grand point d'obtenu, et la conduite future du gouvernement, relativement à l'exécution de ses engagements, devenait d'une appréciation plus facile ; la responsabilité de ses actes lui restait désormais tout entière. En ce qui concernait rindemnité Richardson, les réponses de Takemoto équivalaient à un ajournenaent indéfini', toutefois le gouvernement proposa d'en exécuter clandestinement le payement, par exemple en cessant de percevoir les droits de douane pendant un temps suffisant. Au moment où les autorités françaises se retiraient d'un débat désormais sans objet pour elles, le colonel Neale accepta cette proposition et promit, en cas de payement prochain, le secret vis-à-vïs du public. Accordée dans le but de hâter la solution des difficultés, cette coDeessîk)ni

avait un côte fâcheux : le gouvernement de Yedo allait pouvoir proclamer partout qu'il avait repoussé les demandes de l'Angleterre, et que celleci n'avait pas osé employer la force. Le représentant britannique, préoccupé d'un but unique, la satisfaction des demandes de son gouvernement, adoptait donc une solution qui, laissant impunis aux yeux de la nation japonaise les récents attentats contre les étrangers, pouvait compromettre encore davantage la sécurité de ces derniers. Qa'importait, dès lors, le payement de quelques mille livres? La conférence se termina sur cet incident et Takemoto repartit pour Yedo, promettant de veiller, de son côté, à l'exécution de ses promesses.

Pendant ce temps le gouvernement japonais poursuivait patiemment son œuvre. Nous avons vu plus haut que le ministre des États-Unis avait conservé seul de tous ses collègues, sa résidence à Yedo, continuant son rôle de protecteur et ami des Japonais, et cherchant à prouver, par cette attitude, la conservation de son influence. Dans les derniers jours de mai, la légation américaine était détruite par un incendie. Le général Pruyn, essayant en vain de lutter contre l'obstination japonaise, s'était réfugié dans un petit temple voisin, et cherchait à s'y maintenir en dépit des craintes manifestées par les autorités au sujet de sa sécurité personnelle. Une

nuit, le l"fjuin, il fut entouré, presque enlevé de force par les yacounines, et, sous prétexte d*un danger immédiat, mis à bord d'un navire japonais qui vint le déposer en rade de Yokohama*. De ce jour, il ne restait plus un seul étranger dans l'enceinte de Yedo. Le gouvernement japonais dut s'applaudir d*un résultat auquel il avait consacré trois années de patience et de ruses, et ses efforts se concentrèrent avec d'autant plus d'énergie sur Yoko-^ hama. A plusieurs reprises, les gouvernements avaient manifesté l'intention de faire occuper la concession européenne par leurs propres troupes, en alléguant pour cela leurs motifs ordinaires : ces offres ayant été formellement déclinées par les amiraux, ils se bornèrent à garder plus étroitement les issues de la ville.

Sur ces entrefaites, le colonel Neale fut informé par écrit qu'un premier payement des indemnités allait avoir lieu le 18 juin. Chacun s'applaudit d'une solution qui calmait toutes les craintes et éloignait la guerre ; le secret de l'opération consenti par le colonel Neale n'était même plus gardé.

Le 18 et le 19 se passèrent toutefois sans, que la promesse du Gorogio eût reçu le moindre commencement d'exécution.

1. Un envoyé de la Confédération suisse, M. Humbert, venu à Yedo pour négocier un traité, et profitant de l'hospitalité du mi'

Le 20 juin, le chargé d'affaires d'Angleterre informa ses collègues que, devant cette dernière et flagrante violation d'engagements solennels, il rompait toutes relations diplomatiques avec le gouvernement japonais. La patience et la modération dont il avait fait preuve depuis deux mois, en vue de tenter tous les moyens de conciliation possibles étaient à bout ; il remettait donc la solution du différend entre les mains du commandant en chef des forces britanniques.

Le jour suivant, l'amiral Kuper déclara qu'il ne commencerait les hostilités qu'au bout de huit jours, sauf le cas d'un mouvement agressif des Japonais. Prévoyant qu'il allait être amené à quitter la rade, il informait de nouveau les résidents anglais de son impossibilité de défendre la ville contre

nistre américain, dut également quitter Vedo à la sbitè de Viû^ cendie.

M. Fisher, consul d'Amérique, avait jusqu'alors, à Peiemple de son ministre, maintenu, seul de tous les consuls, son paVillôn à Kanagawa ; il rentra le 2 juin à Yokohama sous la menace des dangers que présentait pour lui et sa famille le voisinage du Tokaïdo.

A la liste des représentants étrangers présents à Tokohàhïa à cette époque, nous devons ajouter M. Clarke, consul du Portugal, dont le gouvernement avait obtenu un traité de commercé, ttt M. de Rechfus, consul général de Prusse à Shang-haï, en mission extraordinaire au Japon. Ce dernier attendait des circonstances plus favorables pour se rendre àTedo et y faire ratifier un traité négocié précédetnment sur les bases communes à toutes les puissances.

une attaque venant de l'intérieur : il les engageait donc à profiter de ce délai pour mettre en sûreté leurs biens et leurs personnes, et notamment les femmes et les enfants. Les résidents anglais et autres se tinrent prêts à partir au premier signal et firent embarquer abord de leurs navires en rade leurs objets les plus précieux. La ville était donc à la veille d'être évacuée, et il était probable que les Japonais, nécessairement informés de cet état de choses, allaient s'enhardir dans leur résistance et chercher par quelque démonstration, peut-être même par des voies de fait, à précipiter l'abandon de la ville*.

En ces circonstances, l'amiral Jaurès, profitant de la position acquise à la France par la récente intervention de son ministre dans le différend, déclara officiellement son intention de rester à Yokohama, et d'y protéger les résidents de toutes nations avec les forces dont il disposait. Tout en priant le ministre de France de porter cette décision à la

1. A Nagasaki, où les étrangers sont peu nombreux, il régnait, pendant touâ ces événements, la même alarme qu'à Yokohama. Il s'y trouvait en rade deux navires anglais et un navire russe dont le commandant, en ces circonstances, se rapprocha de ses collègues. La seule mesure à prendre en cas d'aitaque était rembarquement immédiat de la population européenne. Malgré de sinistres avertissements et la concentration de troupes qui se faisait aux environs, les autorités consulaires, par une attitude ferme et calme, empêchèrent à plusieurs reprises Tévacuation précipitée de la ville par leurs nationaux.

connaissance de ses collègues, il en informa les gouverneurs de Yokohama. Cette déclaration pouvait, au premier abord, paraître engager le drapeau de la France dans une entreprise téméraire, et où elle n'avait pas le principal intérêt; mais, sans chercher dans le résultat la justification des moyens» il est facile de voir que cette ligne de conduite de nos autorités était la meilleure à suivre. Avec, bien peu de chances d'amener une collision, elle empêchait révacuation précipitée de Yokohama, évacuation qui nécessiterait tôt ou tard un retour offensif des nations étrangères. En tout cas, l'effet de cette déclaration fut immédiat. Les consuls, et notamment celui d'Angleterre, firent témoigner à l'amiral combien leurs nationaux avaient accueilli cette nouvelle avec joie. D'autre part les Japonais durent renoncer à l'espoir iqu'ils nourrissaient évidemment, pn prolongeant cet état précaire, de voir la ville abandonnée volontairement par toutes les puissances; ébranlés dans leurs idées de résistance, mais ne pouvant renouer de relations avec le représentant de l'Angleterre, ils s'empressèrent de venir trouver les autorités françaises.

Dans une première entrevue, le 20 juin, à la légation de France, entre H. Duchesne de Bellecourt, l'amiral Jaurès et les gouverneurs de Yokohama, ceux-ci cherchèrent à sonder le terrain et à s'assurer des dispositions hostiles des Anglais. Reprenant

leur thème habituel, ils attribuèrent le non-payement de l'indemnité au désaccord des membres du Gorogio, et à leur conviction que ce payement ne ramènerait nullement la sécurité pour les étrangers. Se reconnaissant, pour la première fois, engagés ^ veiller à la sûreté de la ville et des résidents des nations en paix avec le Japon, ils promirent de s'entendre avec l'amiral français pour leur défense, et de lui demander son concours en cas d'insuffisance de leurs propres forces contre celles des lônines et des daïmios qui pourraient se joindre à eux. Ils espéraient, ajoutèrent-ils, que les hostilités avep l'Angleterre n'éclateraient pas à Yokohama ni mèm^ h Yedo ; la présence des navires de guerre devant Ogaka aurait peut-être un meilleur effet. L'amiral Jaurès leur répondit que, lors même que le conflit n'aurait pas lieu dans la baie de Yokohama, le gouvernement japonais, en manquant à sa promesse récente et formelle, faisait à l'Angleterre une véritable déclaration de guerre et courait à sa perte. Il ajouta qu'en cessant de protéger les sujets des autres puissances, ce gouvernement pouvait amener celles-ci à lui faire la guerre à leur tour. Le soin de l'intérêt commun l'obligeait donc d'aviser immédiatement à la défense de la ville, et il était bien décidé à ne la laisser envahir sous aucun préteiite par les troupes japonaises. La conférence fut reprise le lendemain à bord de la Sémiramis. Diverses me-

sures furent proposées de part et d'autre pour la protection de la concession étrangère. Il fut spécifié que les troupes indigènes resteraient constamment en dehors de cette concession, et que la garde en serait confiée exclusivement à des troupes européennes. L'un des gouverneurs promit d'aller immédiatement à Yedo donner connaissance de ces mutuelles dispositions, et, sur la demande du ministre et de Tamiral, faire notifier officiellement par le Gorogio que la protection de la ville était confiée au commandant en chef des forces françaises. Ils se retirèrent en demandant s'il n'était pas trop tard pour éviter les hostilités, et si un payement immédiat de l'indemnité ne pourrait pas encore les prévenir.

L'amiral Kuper,, inforihé par l'amiral Jaurès de ces hésitations , dut néanmoins se disposer à user des pouvoirs que le colonel Neale lui avait remis. La première mesure coercitive qui s'offrait à l'esprit était la saisie des navires du taïcoun actuellement mouillés dans le golfe de Yedo. Le 23 juin, la corvette anglaise la Pearl et une canonnière allèrent croiser en vue des forts de la ville et , se poster en observation vSur le chenal conduisant .au fond de la baie. Vers cinq heures du soir, la canonnière revint, escortant à petite distance un vapeur japonais; ce dernier était sorti de Yedo peu après l'apparition des na-

vires anglais. Ils mouillèrent tous les deux sur la rade.

Le bruit se répandit bienfôt dans Yokohama que les Japonais, adoptant définitivement le parti de la raison, allaient proposer le payement immédiat de Tindemnité dont le montant était réuni depuis plusieurs jours dans les bureaux de la douane; Tordre de payer venait seulement d'être notifié aux gouverneurs. En effet, vers minuit, ces derniers se présentaient à la légation de France, demandant une audience du ministre pour une communication des plus urgentes : « Le Gorogio, lui dirent-ils, appréciant vos conseils et ceux de l'amiral français, s'est décidé à payer les Anglais. Nous avons à la douane les fonds nécessaires ; mais comme nous ne pouvons ni ne désirons avoir de relations avec les autorités anglaises après nos derniers différends, nous vçus proposons d'apporter à votre légation le montant de l'indemnité ; de cette façon tout sera fini, s'il n'est pas trop tard pour qua le ministre d'Angleterre puisse encore accepter le payement. » M. de Bellecourt fit comprendre aux gouverneurs qu'il ne pouvait, en ce qui concernait le payement, servir d'intermédiaire entre eux et les Anglais; mais il leur offrait d'intercéder auprès du colonel Neale et de lui donner avis de leur résolution nouvelle, si, cette fois, elle était bien arrêtée. Ainsi fut fait; une heure après, le chargé des affaires d'Angleterre in-

forma les gouverneurs qu'il consentirait encore à renouer des relations, à une dernière condition : le payement immédiat et intégral de l'indemnité demandée pour le meurtre de Richardson, et des dix mille livres réclamées en vain depuis un an pour l'assassinat des deux sentinelles anglaises à la légation de Yedo. Le délai fixé expirait à sept heures.

Le matin, à l'aube, un convoi de charrettes à bras, escorté d'officiers japonais, sortit de la douane et se dirigea vers la légation britannique. Les Japonais, cette fois, s'exécutaient sans resti;'iction, et apportaient les cent dix mille livres en bonnes piastres mexicaines.

Ainsi se termina pacifiquement, après deux mois de pourparlers et d'alternatives, ce premier incident de l'affaire Richardson. Au bout de quelques jours la confiance était complètement revenue et le commerce reprenait comme par le passé. — 11 ne fallait pas toutefois, sous Timpression de l'heureuse solution des premières difficultés, s'endormir dans une sécurité trop grande. Nous ignorions l'effet qu'avait produit dans le pays la résolution du gouvernement de Yedo, mais l'irritation du parti hostile avait dû s'en accroître, et l'on pouvait s'attendre, sinon à une attaque ouverte, du moins à des agressions par surprise. L'amiral Jaurès s'occupa donc activement de pourvoir à la sécurité du quar-

tier étranger de Yokohama. Il fut d'abord décidé, avec les autorités japonaises, que les commandants en chef des forces françaises et anglaises seraient, au même titre, officiellement chargés par le gouvernement de Yedo de la protection de la ville de Yokohama: en outre, ils se concerteraient, dans le même but, avec les commandants des navires appartenant à d'autres nations actuellement sur rade, au cas où ces derniers voudraient y concourir, A la requête de l'amiral Jaurès, le Gorogio lui adressa dans les premiers jours de juillet, ainsi qu'à l'amiral Ruper, une lettre qui lui reconnaissait en termes précis les dits pouvoirs. De cette façon, la situation se présenta sous un aspect qu'elle n'eût jamais dû quitter, la communauté de vue et d'action de toutes les puissances ayant des traités avec le Japon, sinon pour le règlement des difficultés particulières à l'une d'elles, au moins pour la satisfaction des droits et des intérêts communs.

Quelques jours avant l'arrivée de la lettre du Gorogio, de nouvelles conférences, tenues à bord de la Sémiramis, avaient déjà réglé les détails de la garde militaire de la place. Les troupes indigènes restèrent complètement en dehors des concessions. Elles s'établirent dans de nombreux postes dominant les vallées aboutissant à Yokohama, et qui, sans menacer la ville même par leur position, en surveillaient les approches du côté de la campagne.

Le chef d'état-major de notre division navale s'était d'ailleurs rendu sur le terrain, accompagné du commandant des troupes indigènes, pour désigner leur emplacement. Au moment le plus critique des récents événements, l'amiral Jaurès, en déclarant prendre en main la défense de Yokohama, avait appelé de Shang-haï la corvette le Monge et 250 hommes du 3'^ bataillon d'Afrique*. Ces troupes, arrivées dans les premiersjours de juillet, alors que leur présence était moins urgente, permirent cependant d'établir autour des quartiers étrangers un système régulier de surveillance et de rondes de nuit auquel concoururent le contingent débarqué parla division anglaise, et de petits détachements que mirent ensuite à terre les navires de guerre hollandais etaméricains présents sur rade. M. Layrle, chef d'état-major de l'amiral Jaurès, fut chargé de la direction de la défense en ce qui concernait la

1- A peu près à la même époque, le yice-amiral Kuper, prévoyant qu'il pourrait avoir besoin de troupes de débarquement, avait demandé au gouverneur de Hong-Kong et au commandant <ie la garnison anglaise de Shang-haï de mettre à sa disposition ua ou deux régiments d'infanterie. Cette demande était une simple prière, motivée par la gravité imprévue des événements; C4r, à moins d'ordres précis de la métropole, les forces anglaises (le terre n'ont aucune communauté d'action avec les forces de mer dans les mêmes parages. Les autorités militaires de Hongkong et de Shang-haï ne crurent pas les circonstances assez impérieuses pour qu'il y eût lieu de déroger à la règle, et la denaande de l'amiral fut rejetée.

France; le capitaine de vaisseau Dew, de la corvette VEncounter\ eut le commandement du contingent anglais.

Au sud de Yokohama, les collines se rapprochent complètement du quartier étranger, dont elles ne sont séparées que par la largeur du canal. L'une d'elles, s'élevant au bord de la mer, et faisant visà-vis, par conséquent, à la colline des gouverneurs, fut mise par ces derniers à la disposition de la marine française. Il y fut établi un détachement de fusiliers marins. Le poste, construit par les soins des autorités japonaises, fut entouré d'une palissade ' et un ^ât de pavillon fat dressé à côté. De ce point, dominant la rade, la ville et la vallée en arrière. Ton pouvait exercer une surveillance active et donner l'alarme. En cas d'attaque nocturne, le seul genre d'attaque qui parût probable, les troupes à terre devaient, à des signaux déterminés, se masser sur certains points, et les navires envoyer en toute hâte des embarcations et des renforts. De la sorte on pourrait repousser les assaillants, ou bien, la défense de la ville devenant impossible, donner à ses habitants le temps de se réfugier à bord des bâtiments de guerre.

En résumé toutes ces dispositions de résistance, motivées par l'obscurité de la conduite du gouvernement local et par ses propres avertissements, avaient immédiatement un résultat incontestable,

elies prouvaient aux Japonais de tous les partis une resolution bien arrêtée de ne pas abandonner la ville et dé s'opposer par la force des armes à toute tentative d'agression. En même temps le concours de plusieurs nations à cette occupation militaire éloignait toute crainte d'un accaparement au profit exclusif de Tune d'elles.

Le gouvernement de Yedo, de son côté, avait concouru d'assez bonne grâce à l'exécution de toutes ces mesures. Cependant, au lendemain même du payement de l'indemnité Richardson, il s'était produit un curieux incident, qui avait paru tout d'abord un audacieux défi, mais qui n'était, sans doute, qu'une satisfaction à l'opinion publique ou un semblant d'exécution d'ordres venus de Miako. Un vice-ministre du taïcoun, celui même qui avait apporté de Yedo aux gouverneurs l'ordre définitif de payer, avait adressé le lendemain à tous les représentants étrangers la lettre suivante :

c J'ai l'honneur de communiquer à Votre Excellence , par la présente, que j'ai été nommé avec pleins pouvoirs pour traiter au sujet de ce qui suit :

c J'ai reçu l'ordre de Sa Majesté le taïcoun, lequel en a reçu Tordre lui-môme du Mikado , de fermer les ports ouverts et d'éloigner les étrangers sujets des puissances ayant conclu des traités, attendu que notre peuple ne veut avoir aucune relation avec eux ; amsi on traitera plus tard avec Votre Excellence à ce sujet.

« Présenté avec respect et considération, le neuvième

jour du cinquième mois de la troisième année de Bonkiou (24 juin 1863).

Signé : Ongasawara-Dzousiou-no-Kami. »

Les gpuverneurs, au même ' moment, venaient expliquer que le taïcoun avait dû donner cet ordre pour obéir au Mikado le souverain suprême ; qu'il était en ce moment gêné par ses ennemis à Rioto, et qu'il n'avait encore pu rallier le Mikado à sa politique. En attendant, l'ordre d'expulsion ne serait pas exécuté. — Le ministre de France et ses collègues, ne sachant encore s'ils devaient prendre au sérieux on non une notification aussi insensée, y firent les réponses qu'elle méritait, et déclarèrent remettre le soin de Texéculion des traités entre les mains des commandants en chef des forces étrangères.

A peu de temps de là, un membre du second conseil de Yedo, chef d'une famille de Gonfoudaï, le prince Sakaï-Hida-no-Kami vint demander à entretenir Tamiral français de matières importantes. Le 1" juillet, il arriva avec sa suite à bord de la Sémiramis où s'était rendu de son côté M. de Bellecourt. Poussé tout d'abord à s'expliquer au sujet de l'ordre d'expulsion, il répéta la déclaration des gouverneurs : a C'est la première fois, ajoutait-il, que le Mikado, trompé sur le compte des étrangers, a donné un ordre injuste ; le Taïcoun l'a transmis, et le gouvernement de Yedo a dû le notifier à son tour,

mais Tun et l'autre savent qu'il n'est pas exécutable. Aujourd'hui notre intention est d'aller en grand nombre à Miako où le taïcoun est encore, entouré d'ennemis qui cherchent à le détrôner pour se faire nommer à sa place. Nous voulons lui rendre la liberté, ce qui lui permettra de justifier ses actes et de faire revenir le mikado sur sa détermination. » Le daïmio concluait par une bizarre requête. Il demandait à l'amiral un ou plusieurs de ses navires de guerre pour l'aider à transporter, sous patn//on japonais, les troupes qu'il était nécessaire d'envoyer le plus tôt possible à Osaka. Les vapeurs du taïcoun étaient tous, à l'exception d'un seul, employés à diverses missions ou hors d'état de prendre la mer. Cette proposition fut, comme on le pense bien, immédiatement repoussée, un pavillon étranger ne pouvant jamais, sur un navire de guerre, se substituer aux couleurs nationales. Une autre combinaison s'offrait. Les amiraux pouvaient prêter au taïcoun l'appui demandé et paraître avec leur pavillon devant Osaka où, par la même occasion, ils déposeraient les troupes japonaises. Le daïmio parut ne vouloir à aucun prix un concours aussi manifeste : « Cette fois encore , assurait-il , le gouvernement de Yedo allait tenter, à lui seul, le rétablissement de l'ordre au Japon ; il espérait y réussir sans employer la force. Dans le cas où la présente entreprise échouerait, il se déciderait enfin

à accepter le concours qui lui était si franchement offert. »

Le lendemain, Sakaï vint de nouveau à bord de la Sémiramis^ où s'étaient rendues, cette fois, les autorités anglaises. Les mêmes sujets furent traités; puis on insista sur le maintien de la tranquillité à Yokohama. Pour donner une solution à la demande du vice-ministre, on l'autorisa à noliser, pour le transport de ses troupes à Osaka, des vapeurs de commerce anglais qui se trouvaient à ce moment sur rade.

Un dernier incident fut soulevé à la fin de la séance* Les récents courriers de Nagasaki avaient signalé la persistance des alarmes de la population étrangère. De nombreuses troupes campaient sur les hauteurs qui dominent la ville, et, à certains moments, les hommes à sabres encombraient les rues. On insista auprès du vice-ministre pour la suppression de ces mesures qui n'avaient plus de raison d'être depuis le rétablissement des bonnes relations avec le gouvernement anglais. Sakaï consentit à écrire immédiatement au gouverneur de la ville. Le Kien-chany petit aviso à roues de notre division, était en partance pour la Chine. La lettre du vice-ministre fut donnée au capitaine de Faviso, qui appareilla aussitôt pour sa destination avec Tordre de passer par la mer Intérieure et de faire escale . au port de Nagasaki ; il devait y porter les nouvelles

paciûques de Yokohama et faire parvenir la missive en question aux gouverneurs.

Le 9 juillet et les jours suivants, un grand mouvement de troupes japonaises se fit aux environs de Yokohama. Les vapeurs de commerce indiqués au vice-ministre avaient été nolisés par ses soins. Us arborèrent le pavillon du Taïcoun * et prirent à bord de nombreux officiers et des détachements d'infanterie régulière. Nous vîmes défiler ces derniers dans les embarcations, avec leurs tuniques blanches, leurs chapeaux de laque noire en forme de toit, portant le sac en bandoulière. Les transports appareillèrent successivement et prirent la route du large.

Ëtait-ce simplement une démonstration du gouvernement de Yédo, cherchant à raffermir la suprématie du Taïcoun un moment compromise, ou bien la guerre civile avait-elle commencé au Japor\?

1. Pavillon blanc portant au milieu une boule rouge; c'est Temblème du soleil levant.

Page 1