PORTRAIT DE CIMAROSA
d'après le tableau d'Alessandro Longhi, appartenant au prince de Lichtenstein.
de la faire paraître sur le Théâtre-Italien. Ce qui esl certain. c*est que, le 6 novembre de cette annnée 1813, Mme Grassini se montrait pour la première fois à ce théâtre en jouant, dans gli Orazii e Curiazii île Cimarosa, le rôle d'Orazia, qui avait toujours été l'un des plus beaux triomphes de --a carrière, et qui ne pouvait que lui valoir un nouveau succès. Celui-ci ne lui lit pas défaut. « La célèbre madame Grassini, disait le Mémorial dramatique, regardée avec raison comme la meilleure prima donna séria qui existe en Europe,
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ayant daigné céder aux instances de M. Paér, directeur général du Théâtre-Italien, qui désirait parer d'une manière brillante aux malheurs qu'on venait d'éprouver, a obtenu le plus brillant succès dans le rôle d'Orazia : elle possède une voix délicieuse qui va au cœur, une figure charmante et le rare talent (rime actrice parfaite. Si l'administration connaissait bien ses intérêts, elle devrait faire tous les sacrifices pour l'attacher à l'Odéon(l). MmeGrassini. MM. Grivelli et Tacchinardi, voilà les seuls artistes capables de faire goûter l'opéra sérieux à Paris, et n'en déplaise au rédacteur du feuilleton de la Gazette de France, l'opéra sérieux, bien monté et bien exécuté, vaut sans doute l'opéra bouffon (2). »
Cependant ce fut, malgré son succès, la seule apparition publique de Mme Grassini. et elle ne joua pas d'autres ouvrages au Théâtre- Italien. Et je crois bien aussi qu'à partir de ce moment elle n'eut plus guère l'occasion de paraître à la cour. La situation de la France, devenue terrible, n'était pas propice aux fêtes musicales. Les événements politiques se précipitaient, le sol était envahi par les armées étrangères et Napoléon, malgré les prodiges opérés par lui dans celte campagne défensive et qui dépassaient peut-être tout ce qu'il avait fait jusqu'alors, devait succomber sous le nombre et s'ache-
(1) C'est dans la salle de l'Odéon. on l'a vu, que se donnaient alors les représentations de l'Opéra italien.
(2 A propos de cette reprise des Orazii. qui restent, dans le genre dramatique, l'un des plus beaux chefs-d'œuvre de Cimarosa. comme, dans le genre bouffe, son Matrimonio segreto reste un modèle inimitable, le laineux Geoffroy, feuilletoniste du Journal de l'Empire, devenu célèbre par >a platitude et -a vénalité, et qui d'ailleurs aimait et comprenait médiocrement la musique, s'exprimait ainsi sur le compte de l'œuvre et de l'auteur : — « Cimarosa, célèbre par- la grâce, "-a monter sur le ton héroïque son luth fait pour les amours. Tel qu'Anacréon qui voulait chanter les Atrides et Cadmus, Cimarosa a essayé de chanter lés Horaces et les Curiaces ; sa lyre, comme celle d'Anacréon, s'est trouvée trop faible... 11 me semble voir dans Cimarosa rival de Corneille un petit Cupidon luttant contre un Hercule. Le musicien essayant des notes sur un sujet si austère me représente l'Amour dans le ballet de Tékninque, essayant ses flèches sur la
peau dure de .Mentor et en émoussant la pointe au lieu de l'enfoncer » 11 y en a
long comme cela, et pourtant l'excellent Geoffroy avait là une bien belle occasion de se taire.
minait vers son abdication. Dans ces conditions, que devint le personnel de la musique de la chambre? Il l'ut licencié, sans aucun doute, ou peut-être se dispersa-t-il de lui-même, et spontanément.
Quant a M"" Grassini, elle resta malgré tout à Paris, où sans doute elle se trouvait bien. Elle y était pendant la première Restauration, pendant les Cent-Jours, elle y était encore lors de la seconde Restauration; et ce qu'il y a de bizarre, pour ne pas dire plus, c'est que cette protégée, celle maîtresse de Napoléon, ne tarda pas à devenir, lorsqu'il eut disparu, l'une des plus assidues et des plus intimes de la maison de son vainqueur et de son plus implacable ennemi, lord Wellington. Le fait est déconcertant; mais il n'en est pas moins authentique, et il nous est encore révélé par les Souvenirs de son ami Blangini, qui nous le fait connaître en ces termes : — « Je m'étais remis, dit Blangini. à composer des opéras. Je lis représenter à Feydeau la Sourde- Muette, opéracomique en trois actes (i). Le roi de Prusse, qui se trouvait à Paris, assista à la première représentation. Comme je voyais souvent madame Grassini, elle me conduisit chez lord Wellington. où nous limes très souvent de la musique; là venait assidûment lord Castlereagh, qui chantait avec nous, et très passablement pour un ministre anglais. Lorsque madame Grassini était en petit comité chez lord Wellington, elle déclamait et chantait des scènes de la Cleopatra et de Romeo e Giulietla. Seule au milieu du salon, elle faisait des gestes comme si elle eût été sur le théâtre, et à l'aide d'un grand châle, elle se drapait de diverses manières. Je ne me rappelle pas si, dans ces séances, elle chanta les paroles qui Bnissenl par un sguardn damai-: mais ce que je puis assurer, c'est que lord Wellington était ravi, en extase. Dans ces représentations, j'étais, à moi seul, tout l'orchestre... »
1 Le 20 juillel 1815.
Mme Grassini avait connu précédemment lord Wellington, lors de son séjour à Londres de 1803 à 1806, ce qui expliquerait jusqu'à un certain point l'intimité des relations qu'elle entretint avec lui à Paris. Néanmoins, tout ceci est étrange et ne peut laisser que de provoquer un certain étonnement. Mais il y a dans l'esprit et dans le cœur de la femme un mystère dont nul ne saurait sonder la profondeur.
« Madame Grassini. dit Scudo dans sa notice un peu sommaire, a cessé de chanter en public depuis J 815. Sa voix, affaiblie, l'avertit qu'il était temps d'abdiquer aussi et de clore sa brillante carrière par une retraite volontaire. » Scudo ne fait ici que copier Fétis. qui s'exprime ainsi de son côté : — « Les événements qui renversèrent le trône impérial privèrent Mme Grassini des avantages qu'elle trouvait à la cour de France: mais lorsqu'ils arrivèrent, sa voix avait déjà perdu beaucoup de sa fraîcheur et de son étendue. Elle retourna en Italie, se fit entendre à Milan dans deux concerts au mois d'avril 1817, et cessa bientôt de paraître en public. »
Tout ceci n'est pas absolument exact, et prouve seulement, de la part des deux écrivains, un manque de renseignements qui les a portés à agir par induction. Il n'est pas exact, comme nous le verrons, que M'"e Grassini ait songé dès lors à la retraite; et il l'est moins encore qu'elle y ait été forcée par la fatigue ou l'altération de sa voix. La courte, mais triomphante apparition qu'elle fit au Théâtre-Italien et qui lui valut un si grand succès, suffirait à le prouver; et quoique en 1815 la cantatrice fût âgée de quarantedeux ans environ, on peut affirmer que cette voix merveilleuse n'avait encore rien perdu de sa beauté, de sa puissance et de son éclat. Il semble bien probable que si, dès la Restauration, le Théâtre-Italien était tombé en d'autres mains, et plus habiles, que celles de Mme Gâta la ni. il n'aurait pas hésite a s'assurer le concours d'une artiste de cette autorité et de cette valeur.
Mais Mme Catalani. qui avait dépensé tant d'ardeur, de persévé-
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rance et d'intrigue pour obtenir de Louis XVIII, dès sa rentrée en France, la direction du Théâtre-Italien ;ivec une subvention considérable, n'avait pris ce théâtre que pour \ régner seule et sans partage, pensant que son talent pourrait tenir lieu de tout et suppléer aux vice- d'i administration avide, égoïste el déplo-