PORTRAIT DE PAËR
dessiné par Pasini, gravé par Rosaspina.
certain nombre d'artistes fameux, dont les premiers furent, avec la Grassini et Crescentini, le ténor Brizzi et Mme Faër, femme du compositeur, qui était elle-même une cantatrice distinguée. A ceux-là univnl se joindre, entre autres, Crivelli, Tacchinardi,
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Mme Festa. M"16 Barilli, M"" Camporesi, qui appartenaient aussi au Théâtre-Italien. Quant à M""' Grassini et à Crescentini, évidemment considères comme des « étoiles ». si le mot eût été alors inventé, il leur était formellement interdit, par une clause de leur engagement, de se faire entendre ailleurs qu'aux concerts et aux représentations de la Cour. Le Maître prétendait jouir seul de leurs talents — avec ses invités. Fetis croit pouvoir assurer, en ce qui concerne Mme Grassini, que ses appointements étaient de 36.000 francs, auxquels venaient se joindre une gratification annuelle de 15.000 francs. M. Gipollini, -"appuyant sur les papiers de la cantatrice qui sont en sa possession, croit que ces chiffres sont au-dessous delà vérité. « Un a parle, dit -il. d'un traitement fixe de 36.000 francs et de 15.0OU francs de gratification, et ces chiffres ne s'accordent pas absolument avec les autographes des contrats que je possède; mais eussent-ils été doubles qu'ils auraient à peine suffi pour une femme comme elle, d'une extrême élégance, qui vivait splendidement à la cour, non seulement avec le titre de première cantatrice de Sa Majesté l'Empereur et Roi. mais avec cet autre titre de comtesse (!), pour n'être inférieure à aucune dame du Palais Impérial. » Si ce dernier fait est exact, il y a là la révélation d'un petit détail particulier, absolument inconnu jusqu'à ce jour aux biographes de la Grassini ( 1 ).
Quoi qu'il en soit, voici Mme Grassini de retour à Paris après plusieurs années d'absence, et certain fait, qui sera mentionné plus loin, permet de supposer que ce n'est pas seulement pour son talent qu'elle y avait été rappelée par une volonté à laquelle elle
1 A propos 'l'un des chanteurs de la cour, le ténor Brizzi, dont on vient de voir le nom, je trouve, dans la Gazette Musicale du 12 Septembre 1852, la nouvelle bizarre que voici: — « L'ex-chanteur Brizzi, âgé aujourd'hui de quatre-vingt-un ans, qui habite depuis longtemps Munich, avait reçu de l'empereur Napoléon une pension viagère qui ne lui fui payée ni par la Restauration, m par Louis-Philippe. Brizzi a fait valoir ses titres auprès du Prince-Président (futur Napoléon III . et la pension lui a été rendue. » En voilà un à qui l'âge n'avait pas fait perdre la mémoire!
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éfail loin de chercher à se soustraire. Elle était alors dans tout l'éclat non seulement de ce talent merveilleux, mais de sa beauté rayonnante et majestueuse, dont chacun subissait l'irrésistible séduction. « Figure admirable, dit un écrivain italien, tout empreinte de voluptueuse el magnétique langueur, lignes d'une suavité délicieuse, attrait enchanteur dans les mouvements, el cantar che neW anima si sente < 1 ). » Ce qui est certain, c'est que ses succès aux spectacles de la cour lurent absolument extraordinaires. Elle <\iilait l'enthousiasme, particulièrement lorsqu'elle se montrait avec Grescentini dans un de ces ouvrages où l'on peut dire que. excites chacun par leur supériorité, ils se surpassaient l'un et l'autre, comme le Roméo et Juliette de Zingarelli et les Horaces de Gimarosa. La. les deux grands artistes étaient vraiment incomparables, non seulement comme chanteurs, mais aussi -ou- le rapport de leur- superbes qualités scéniques et de la puissance de leur sentiment pathétique, qui procuraient aux auditeurs une émotion indescriptible. On raconte que l'empereur, en proie a cette émotion, disait, en entendant ainsi la Grassini dan- le chef-d'œuvre de Gimarosa, par lui-même >i émouvant : « Elle excite eu moi l'héroïsmel » Et ^rÀrv à elle, on prenait même le change sur la valeur médiocre «les ouvrages expressément écrits par Paër pour le théâtre de la cour, et qui étaient loin de la valeur île- bellesœuvres que naguère il avait répandue- surtoutes les scènes de l'Italie. Particulièrement dan- Didoneei dan- Cleopatra, elle produisait une impression indéfinissable.
C'est a propos de /{nméo et Juliette que M" de Bawr écrivail ces lignes -m- .M'" Grassini dans ses Souvenirs : — « Belle comme un ange, M"" Grassini joignail a une taille charmante, a un visage ravissant, un talent admirable comme cantatrice. Sa voix était un magnifique contralto, auquel un travail assidu avait joinl quelques
vi pg célèbre de Pétrarque
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cordes hautes fort belles. Sa méthode était celle qui s'est complètement perdue depuis que l'école grandiose n'existe plus, et que Ton n'enseigne ni à poser largement les sons, ni à prononcer, ni à chanter le récitatif... Pour comprendre ce que je viens de dire,
il ne faut que se rappelée M"" Pasta, qui avait reçu des leçons de sa tante, la Grassini, ou se rappeler la Grassini elle-même. Beaucoup de personnes existent encore qui ont assisté aux représentations de la rour, du temps de l'empereur; toutes peuvent dire ce qu'était l'opéra de Roméo et Juliette, chante parelleetCrescentini(l).» El Fétis. rappelant Grescentini dans cet ouvrage, s'exprime ainsi
(1) .M""- de Bawr se trompe en faisanl de M"" Pasta la nièce delà Grassini. qui. d'ailleurs, lui donna effectivement des leçons el d'utiles conseils; elles n'étaient point parentes. -Mais la Grassini eut deux nièces à qui elle transmil 1rs traditions du belcantar che nell' anima si sente et qui surent en profiter, l'une surtout, pour atteindre à une puissante et légitime renommée : c'étail 1rs deux sœurs Giuditta et Giulia Gnsi. filles de »a sœur Giovanna.
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a son sujet : — « Quelques personnes se rappellenl encore avec enthousiasme l'impression profonde que ce grand artiste produisit dans une représentation de l'opéra de Ronéo et Juliette qui tut donnée aux Tuileries en 1808. Jamais le sublime du chani et de Part dramatique ne l'ut poussé plus loin. L'entrée de Roméo au troisième acte, -a prière, les cris de désespoir, l'air Ombra adorata, aspetta, toul cela l'ut d'un effel tel que Napoléon et toul l'auditoire fondirent en larmes, et (pif. ne sachanl comment exprimer sa satisfaction a Crescentini, l'empereur lui envoya la décoration de l'ordre de la Couronne de fer, dont il le fit chevalier. » On conçoil l'admiration que de tels artistes pouvaienl exciter.
Le répertoire de- théâtres de la cour était assez considérable. A\ec ceux (jue j'ai déjà cités, on peut encore mentionner, entre autres ouvrages qui en taisaient partie. Merjpe. de Nasolini, Griselda et VAgnese, de Paër. i Misteri Eleusini, de Mayr, et surtout Pirnmalione, de Gherubini, qui fut encore, pour Crescentini et la Grassini, l'objet d'un succès éclatant. Outre Didone el Cleopatra. Paër en écrivit encore deux autres [tour ces théâtres : Numa Pompilio et i Baccanti. Ces deux derniers ne produisirent qu'un effet médiocre; il n'en fut pas de même, je l'ai dit, de Didone et de Cleopatra. grâce à leur admirable interprète. « Parmi les rôles que M"1' Grassini chanta aux théâtres des Tuileries et de Saint- Cloud, dit encore Fétis, il faut citer surtout celui de Didone, que Paër écrivit pour elle, et qu'elle rendait ave:- un rare talent et une expression dramatique digne des plus grands éloges. » Quanl à Cleopatra. où son triomphe n'était pas moins complet, elle donna naissance a un incident vraiment singulier, et qui montre à quel point la Grassini prenait peu la peine de dissimuler les relations qu'elle entretenait avec celui qui gouvernait alors la France et l'Europe à sa guise, relation- qui étaient d'ailleurs, on peut le dire, de notoriété publique, mais qui auraient pu lui inspirer un peu plus de discrétion. C'est l'aimable compositeur Blangini
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qui a raconté ce fait, auquel il se trouvait directement mêlé, dans ses Souvenirs, rédigés sous sa dictée par son ami Maxime de Villmarest (1) :
... Pendant cette année 1807 je voyais très fréquemment Mme Grassini, dont le monde entier a connu les liaisons avec l'Empereur, liaisons qui remontaient à l'époque du séjour du général Bonaparte à Milan. Elle l'avait suivi à Paris, et depuis elle était attachée au théâtre de la cour, où elle chantait exclusivement, l'empereur ne permettant pas qu'elle ni Crescentini se lissent entendre en public. Je composai alors plusieurs morceaux de chant, accommodés pour la belle voix de madame Grassini. Un jour qu'elle devait chanter dans la Cleopatra aux Tuileries devant l'Empereur, elle me donna les paroles d'un air qu'elle voulait y ajouter, pour que je les misse en musique, ce que je fis de mon mieux, et je puis dire à sa satisfaction. Ces paroles étaient de madame Grassini ellemême ; les voici :
Adora i cenni tuoi, questo mio cuor fedele ;
Sposa sarù se vuoi, non dubitar di me.
Ma, un sguardo sereno ti rhieilo d'amor (2).
Dans la pièce Cléopâtre parlait à César; mais sur le théâtre madame Grassini, en chantant, tournait souvent ses regards du côté de la loge de l'Empereur ; je ne saurais dire si elle en obtint ce soir-là le sguardo sereno d'amor.
Il fallait une singulière audace à la Grassini pour s'affranchir ainsi de toute espèce de réserve, et pour ne pas craindre de mettre ouvertement le public dans la confidence d'une situation qu'après tout celui-ci devait être censé ne pas connaître. Il fallait surtout qu'elle fût bien sûre de l'ascendant qu'elle excerçait sur l'autocrate dont elle n'ignorait pas la puissance, et qui d'un mot pouvait l'obliger à s'éloigner de Paris et de la France. Mais il paraît bien certain que Napoléon éprouvait pour elle une véritable passion qui lui faisait pardonner toutes ses incartades. Peut-être fut-elle
(1) On sait que Blangini était lui-même le cavalier servant — très servant — de Pauline Bonaparte, princesse Borghèse, la plus jeune sœur de Napoléon.
(2) a Mon cœur fidèle recevra tes ordres toujours avec soumission ; je serai ton épouse, si tel est ton désir; ne doute pas (Je ma foi. Mais, je t'en conjure, dirige vers moi un regard plein d'amour et de sérénité. »
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la seule femme qui l'ail ainsi asservi et subjugué. Son biographe italien va sans doute un peu loin en disant que la face du monde eût pu être changée si la Grassini, follement aimée de Napoléon, avait pu lui donner un héritier. Ce qui semble toutefois ne pas faire de doute, c'est que cette passion de l'empereur pour la cantatrice rie connut point d'intermittences, et qu'elle dura jusqu'au dernier jour de sa puissance il).
En ce qui concerne la marche du service pour les concerts et les spectacles de la cour, il semble résulter de tout ce que l'on sait à ce sujet que la Grassini était, grâce à la protection qui s'étendait sur elle, absolument reine et maîtresse, etqu'elle taisait tout plier devant ses désirs et ses volontés. L'autorité mêmede Paër, malgré ses fonctions et le titre dont il était revêtu, n'était devant elle que nominale et devait céder à ses caprices. On raconte qu'elle se plut même, un jour, à le faire enrager et à le mettre aux abois pour une simple question de forme qu'elle avait jugée a propos de soulever, (".'était au sujet des études d'un ouvrage nouveau de celuici. Convoquée au théâtre pour une première répétition, elle se dispense d'y assister, sans même prendre la peine de s'excuser. On se rend chez elle pour connaître et lui demander la cause de son
1 Voici commenl s'exprime M. Cipollini : — o La Grassini fut vraiment aimée de Napoléon, et qui sait, si elle avait eu la fortune de lui donner un héritier au trône, ce qu'il serait advenu des choses de ce monde? Mais, comme Sapho, ''11'- fut une femme forte et inféconde, divine dans la gloire et dans l'amour, amore figKo délia (erra e del cielo. On dit que le grand Corse, dans ses transports avec elle, s'évanouissait, et c'est vrai. Dante aussi s'évanouissait quand il se rencontrail avec Béatrice, et de même Pétrarque en voyanl sans voiles celle qui à lui seul paraissait femme... Les grands hommes sont tels en amour ; ils aimenl divinement, comme il n'est point donné aux
âmes vulgaires. Et si la Grassini, dans les der res années de sa vie, rappelait, triom
phante, que Celui auquel deux siècles, l'un contro l'altro armati, s'étaient soumis,
avait, roui un enfant, reposé sa tête sur son sein, c'était de sa pari orgueil de femme
et d'artiste, et non vanité survivant à quelque naufrage de jeunesse, de félicité et dé pudeur. » Et l'écrivain nous l'ait savoir qu'à la suite de la fameuse représentation de Cléopâtre et de l'incident curieux dont la Grassini l'avait illustrée, Napoléon, loin de se montrer courroucé, « fit à la diva le don superbe d'un manteau éblouissant «■( brodé d'or, dont deux fragments se trouvent encore parmi les souvenirs grassimens conservés dans ma fa m i 1 1 < ' »
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absence; elle répond que c'est la coutume en Italie de se réunir chez la prima donna pour les premières répétitions d'un opéra, et que ce n'est pas à elle de se déranger en semblable circonstance. Paër, fort ennuyé, vient la trouver en personne, et elle lui t'ait la même réponse: il insiste, en lui taisant observer qu'on est en France et non en Italie et que les usages ne sont pas les mêmes des deux côtés : rien n'y lait, et elle n'en veut pas démordre. Il fallut enfin, dans cette grave affaire, l'intervention personnelle de l'empereur, qui, grâce à un mezzo termine, vint à bout de la résistance obstinée de la cantatrice. Pour mettre un terme au conflit, il fut décidé que la première répétition aurait lieu, comme elle le désirait, chez la diva, et qu'ensuite elle consentirait à répéter au théâtre.
Heureusement, tout ceci était de l'espièglerie et de l'enfantillage. La Grassini était, en somme, une femme charmante, malicieuse sans doute et souvent capricieuse, comme toutes les femmes, mais pleine de bienveillance et d'affabilité, et sachant se faire tout pardonner grâce à l'affection qu'elle inspirait. Tout de même, il paraît que l'infortuné Paër eut à en voir de dures avec elle.
Nous avons vu qu'en attachant Crescentini et Mme Grassini à sa musique particulière, l'empereur, voulant se réserver absolument la jouissance du talent de ces deux grands artistes, leur avait formellement interdit de se faire entendre en public et de se produire ailleurs qu'à la cour. Cette règle fléchit pourtant un instant en ce qui concerne la cantatrice, par suite de circonstances particulières. C'était en 1813. V Opéra bvffa, c'est-à-dire le Théâtre-Italien, dont les représentations avaient lieu alors dans la salle de l'Odéon, sous l'administration d'Alexandre Duval, qui venait de confier la direction de la musique à Paër, subissait une crise grave. Le départ récent et simultané de deux cantatrices aimées du public, Mme Festa et MUe Neri, suivi presque aussitôt de la mort inattendue de l'adorable Mme Baiilli, dont le talent et la grâce enchantaient
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les spectateurs, venait entraver le répertoire d'une façon fâcheuse et mettait le théâtre dans le plus grand embarras. Il est à supposer qu'en ces circonstances Paër, après avoir obtenu L'agrément de Mme Grassini, qui sansdoute n'étail pas fâchée de se faire applaudir par le vrai public, demanda l'autorisation, qui lui fut accordée,