‹ Une cantatrice "amie" de Napoléon; Giuseppina Grassini, 1773-1850Chapitre 7 sur 9 · MADAME CATALAN1 EN COSTUME DE THEATRE · texte numérisé non relu

MADAME CATALAN1 EN COSTUME DE THEATRE

confiante en son incontestable renommée, prétendait dire, comme le superbe héros tragique : — Moi seule, et c'est assez. Jalouse de toute espèce de supériorité, de quelque nature qu'elle fût, décourageant par ses procédés désobligeants tous les artistes dont le talent pouvait exercer quelque action sur le public, ne voulant et ne supportant à ses côtés que des médiocrités avérées (si bien que deux années lui suffirent pour ruiner son entreprise et conduire à

$ G1USEPPINA GRASSIN1

sa perte un théâtre naguère si florissant), on conçoit qu'elle se sérail bien gardée de faire paraître auprès d'elle une cantatrice aussi admirable que M,1,e Grassini, dont la renommée seule ne pouvait que lui porter ombrage (1).

Celle-ci put donc se convaincre bientôt qu'il n'y avait plus rien a faire pour elle a Paris; et comme, quoi qu'on en ait dit. elle n'avait nullemenl l'intention de renoncer encore a -a carrière el à - s succès, elle ne tarda pas à reprendre le chemin de l'Italie, où ses compatriotes, qui ne l'avaient pas entendue depuis longtemps, mai- qui ne l'avaient pas non plus oubliée, allaient la recevoir avec enthousiasme. Quittant, non sans regret, cette France qu'elle aimait et où. choyée et admirée de tous, elle avait vécu tant d'années, elle se dirigea d'abord sur Milan. C'est la que nous la retrouvons dès les premiers mois de 1817, donnant en soirées extraordinaires au théâtre de la Scala, les 11 et 25 avril, deux superbes concerts qui lurent une sorte d'événement et qui la firent acclamer du public avec une véritable frénésie. Elle chanta

1 « En 1816, «lit Fétis dans sa notice sur M"" Manvielle-Fodor), M""' Catalani ayant obtenu le privilège de l'Opéra italien, transporta ce spectacle au théâtre Favart. Mm« Fodor y fut engagée avec Garcia, Crivelli, Porto, etc.; mais bientôt <••■> artistes, abreuvés de dégoûts par la prétention de la directrice, qui voulait briller seule et ne voyait qu'avec peine des talents réels auprès d'elle, ces artistes, dis-je, résilièrent leurs engagements et se rendirent a Londres... » En fait, M"" Catalani, que sa voix superbe et son talent distingué n*empéchérent pas d'être une pitoyable directrice, M" Catalani. qui avait mis tant d'àpreté à obtenir le privilège du Théâtre-Italien, et qui avait ouvert ce théâtre le 31 octobre 1815 et non lslti . tut obligée, a la suite dune administration déplorable, d'en fermer brusquement et prématurément les portes le 30 avril 1818.

A propos de M" Catalani, un souvenir personnel. .Me trouvant à Pise. il y a longtemps déjà, et visitant le camposanto. je vis, sou- les portiques, un riche monument funéraire, signé Casloli et portant cette inscription, que je relevai exactement :

Angelicci Catalani

nata in Siniçjagliu l'anno 1785

mortn a Parigi net 48i9

Eretto dai suoi Ire figli alla sua glotia e aile sue virlù.

Comment se fait-il que la tombe de Mme Catalani, née à Sinigaglia el morte à Paris

(du choléra, pendant la terrible épidémie de 1849 . se trouve a Pi8( . I ■ Si ce que je ne

saurais dire: mais l'inscription ci-dessus rectifie la date de naissance de la célèbre

cantatrice donnée par Fetis. qui la iixe au mois d'octobre 1779.

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surtout, dans ces deux concerts, divers fragments des Orazii de Cimarosa, en compagnie de l'excellent ténor Banderai i et de la signoraGrassini-Trivulzi (t). La Gazzetta diMilano, rendant compte de ces deux soirées, disait qu'elles étaient pour la célèbre cantatrice un triomphe d'applaudissement universel de la part d'un public qui « reconnaissait en elle l'artiste sans pareille et sans rivale ».

On peut s'étonner qu'en présence d'un tel triomphe, le théâtre de la Scala ne se soit pas efforcé de retenir M1'"' Grassini et de l'offrir de nouveau à son public dans des conditions plus normales, c'est-à-dire en la présentant dans quelques-uns des ouvrages qui mettaient en relief toute la grandeur de son talent si émouvant et si puissamment dramatique. Gela paraît en effet singulier. Il est certain néanmoins que la Scala ne l'entendit plus jamais.

C'est alors qu'elle commença à parcourir l'Italie au bruit des acclamations et des bravos qui jamais ne cessèrent de l'accueillir. On ne saurait la suivre pas à pas dans cette dernière et brillante partie d'une carrière dont les jours ne se comptent que par les succès; il faut se contenter d'en marquer simplement quelques étapes, parmi les plus importantes. C'est, comme à Milan, par un concert superbe qu'elle reparaît à Venise, concert qu'elle donne, en septembre 1817. au théâtre Vendramin San Luca, et qui attire une foule énorme et enthousiaste. A signaler ensuite, en 1819, sa présence à Brescia, où elle chante la Morte di Cleopatra deNasolini, ayant à ses côtés une jeune artiste alors à son aurore, à qui elle s'intéresse assez pour lui donner de précieux conseils, et qui devait profiter assez de ces conseils pour conquérir bientôt ellemême la célébrité sous le nom de Giuditta Pasta. C'est avec une

1 Cette Grassini-Trivulzi était une sœur de Giuseppina, douée comme elle, parait-il. d'une voix admirable, mais qu'elle ne cultiva que pour son seul agrément, et qui ne parut jamais en public qu'en cette seule circonstance, pour faire plaisir a >a grande sœur. On ne connaîtrait même pas le fait, s'il n'était mentionné dans le Répertoire de la Scala de Fompeo Cambiosi.

lit) GIISEPPINA GfiASSINJ

sorte de délire, dit un chroniqueur, que les Brescians accueillirent la Grassini sous les traits de Cléopâtre, superbe sous le diadème royal qui couronnait son beau (Vont, el portant avec majesté un riche manteau, aux plis pleins d'ampleur, dont toute autre qu'elle eût été écrasée. On remarqua surtout, non seulement que sa voix était toujours aussi puissante el aussi belle, mais que son articulation était d'une extrême pureté, malgré le long séjour qu'elle avait l'ait à l'étranger. En IN2<> elle esl à Padoue, où elle déploie toute la magnificence de son incomparable sentiment dramatique dan- une interprétation émouvante de la Fedra d'Orlandi. En 1N22 elle excite encore des transports d'admiration au Grand-Théâtre de Trieste. El enfin, en 18-23, elle l'ail ses adieux au public en se montrant à lui une dernière fois a Florence, dans la Cleopatra de Paèr, qui avait toujours été l'un de ses plus grands triomphes — et qui avait donné lieu au fameux incident que Blangini nous a fait connaître.

Cette fois c'était bien fini, fini pour toujours, et désormais on n'entendrait plus le bel oiseau chanteur — et enchanteur, Giuseppina Grassini venait d'accomplir sa cinquantième année, il y en avail trente-six qu'elle courait le monde en lui livrant les trésors de -a voix admirable, et quoique la femme fût belle encore en son crépuscule commençant, elle sentait (pie cette voix, qu'elle avait habituée à l'obéissance, ne laissait pas que de fléchir parfois devant sa volonté: ne voulant pas déchoir, elle eut la sagesse de la condamner au repos et résolut de renoncer définitivement aux succès qui n'avaient cesse d'embellir sa magnifique carrière artistique, ces succès qu'elle avait recherchés avec une sorte de fureur, ft qu'elle avait toujours justifiés à l'aide d'un travail opiniâtre et persévérant. Cette longue carrière était à jamais terminée, ne laissanl après elle que le souvenir d'une des plus grandes artistes qu'ait jamais enfantée- cet art du bel ccmto italiano qui, lui-même, n'est plu- aujourd'hui qu'un souvenir.

GIUSEI'PINA GRASSLNI

tft

Et alors, jetant un long regard en arrière, évoquant son passé glorieux, elle put se consoler du silence devenu inévitable en se rappelant avec joie les beaux jours écoulés; en se souvenant des transports d'enthousiasme qu'elle excita de toutes parts, dans sa

POHTKAIT l)K PORTOG VU.O.

patrie d'abord, à Milan, à Venise, à Naples, à Bologne, à Ferrare, des acclamations qui l'accueillirent ensuite en France et en Angleterre, à Paris et à Londres; des louanges qu'elle s'attira de la part des artistes illustres dont elle fut appelée à défendre les œuvres devant le public : Gimarosa, Zingarelli, Portogallo, Mayr, Paër, Gherubini, heureux de l'avoir pour interprète dans gli Orazii e Curiazii, Artemisia, Artaserse, Romeo e Giulietta, Demofoonte, Alcpste, Telemaco, Didone, Cleopatra, Pimmalione... En rassemblant

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ainsi ses souvenirs, en songeanl aux hommages qui pendant tanl d'années lui furent prodigués partoul et par tous, elle pu1 se dire que jamais existence d'artiste ne fut plus brillante, plus enviable et plus digne de regrets.

Créature adorable el privilégiée, la Grassini était, sous tous les rapport-, l'une des femmes les plus séduisantes qui se puissenl imaginer. Douée d'une beauté rare, brune, avec des yeux noirs et brillants dont l'éclat merveilleux était tempéré par la limpidité d'un regard empreint de bienveillance, elle avait le Iront ('levé, le nez fin, la bouche mignonne et délicatement dessinée, et sa physionomie expressive et mobile était encore relevée par le teint chaud et animé des Milanaises. Kl le corps n'avait rien à envier au visage. L'élévation relative de la taille, la souplesse en quelque sorte vigoureuse du buste, dont les proportions souverainement harmonieuses permettaient d'admirer, avec la beauté des bras, l'opulence des épaules et l'attache merveilleuse du col, s'unissaient chez elle a des mouvements d'une aisance exquise et à une démarche dont l'élégance était pleine de noblesse. Par-dessus tout, et pour compléter l'ensemble, une grâce charmante et un sourire enchanteur.

Telle était la femme. Pour ce qui est de l'artiste, nous avons appris à la connaître et par ses succès et par le témoignage de ses contemporain-. Nous savons qu'elle était douée d'une voix admirable, qui joignait à une rare étendue un timbre d'une pureté et d'un éclat superbe-, que cette voix exceptionnelle tenait de la nature cette faculté si précieuse et si rare, le don de l'émotion, et que chez elle l'habileté de la cantatrice était doublée d'un sentiment pathétique el passionné qui confinait à l'héroïsme et qui -avait, tantôt exprimer la fureur, tantôt arracher des larmes. Nous

avons vu l'impression prodigieuse qu'elle produisait avec un autre grand artiste, Crescentini, quand tons deux se montraient ensemble, comme dans le Bornéo et Juliette de Zingarelli et dans les Horaces de Cimarosa. Ses succès ininterrompus dans sa longue carrière de trente-cinq années démontrent d'ailleurs suffisamment la puissance de ce talent plein de chaleur et ne laissent aucun doute sur l'action qu'il exerçait. Nous pouvons tenir pour certain que la Grassini fut, non seulement une cantatrice de premier ordre, mais une grande tragédienne lyrique, et l'une îles plus grandes peut-être dont on ait conservé le souvenir,

Scudo, qui avait eu la bonne fortune de l'entendre un jour, en petit comité, alors que depuis longtemps elle avait dit adieu au public racontait ainsi l'impression qu'il en avait venu* : — « J'ai eu le plaisir de voir et d'entendre madame Grassini. (Tétait à Paris, dans un salon particulier, où elle chanta cet air des Horaces

de Cimarosa :

Quelle pupille tenere Che brillano d'amor...

sa voix, magnifique, que le temps avait déjà ternie, son style, soutenu, et sa manière incomparable de phraser, me sont restés dans la mémoire comme un idéal du bel art de chanter. Quand on a rencontré une seule fois dans sa vie de pareils talents, il est difficile de se prêter à l'enthousiasme qu'excitent de nos jours tant d'artistes médiocres. »

Et Fétis dit de son côté : — « Sa voix, contralto vigoureux et d'un accent expressif, ne manquait pas d'étendue vers les sons élevés, et sa vocalisation avait de la légèreté, qualité fort rare dans les voix fortement timbrées. L'avantage qu'elle eut de chanter a ses débuts avec les premiers artistes de son temps, c'est-à-dire Marchesi et Crescentini, donna à son talent un caractère de grandeur et de perfection inconnu maintenant, paire que les modèles manquent. » Et il ajoute : « Sa voix égale et pure dans toute son

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étendue, sa belle et libre émission «In son. sa grande manière de phraser, sont encore présentes à ma mémoire. »

Lorsqu'elle eut pour jamais dit adieu à la scène et à ses triomphes, Mme Grassini résolut de venir fixer sa résidence à Paris, où elle avait été choyée et adulée pendant tant d'années, et où elle était toujours heureuse de se retrouver au milieu d'amis que charmaient son talent et sa grâce toujours bienveillante. « Nous savons, dit à ce sujet M. Cipollini, qu'elle était aimée de tous et désirée de tous dans les salons parisiens les plus aristocratiques; et ontre les témoignages de mille écrivains, nous conservons toute une collection d'invitations à elle adressées pour des soirées ou des concerts chez le duc de Rovigo, Lucien Bonaparte, le duc de Ghoiseul, le comte et la comtesse de Peralda, le général Berthier, madame Hope, la princesse Wolkonsky, etc., et à cette collection sont joints en foule des sonnets, des acrostiches, des odes en son honneur, tant manuscrits qu'imprimés. » On conçoit donc facilement qu'elle eût conservé un bon souvenir de ce Paris qui l'avait rendue si heureuse. Son intention bien formelle était donc de s'y fixer définitivement, et j'en trouve la preuve certaine dans une lettre d'elle datant précisément de l'époque de sa retraite. On se rappelle que c'est à Florence qu'elle termina sa dernière tournée et qu'elle donna. ses dernières représentations. Or, dans le catalogue d'une très riche collection italienne d'autographes, la collection Succi, se trouve cette analyse d'une lettre de la grande artiste précisément datée de cette époque et qui ne lai^>c aucun doute sur ses intentions : — « Lettre autographe signée, Florence, "21 Décembre 1822, à son amie Marietta Scutellari, de Ferrare. Longue et aine tueuse lettre dans laquelle elle dit le motif qui la conduit à chanter à Florence, se plaint et est surprise du froid extraordinaire qu'il l'ait ici. déplore la mort del sublime Canova, et, démentant le bruit qui court qu'elle voulait s'établir à Bologne, ajoute : « Je ne puis avoir d'autre résidence ailleurs qu'à Parisfa/fra resirfenza wnon

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posso avère altrova che a Parigi) (1). » On voit que sa détermination ne fut pas le l'ait du hasard, et qu'elle était bien arrêtée dans son esprit.

Toutefois elle vint, en fin de compte, à partager -on existence entre Paris et Milan, voyageant sans cesse d'un pays à l'autre, et effectuant ces voyages dans une voiture à elle, qu'elle avait sans doute fait construire à son intention, et dont nous connaîtrons plu> loin la fin lamentable, causée par les fureurs populaires.- Il m'a été impossible, malgré mes recherches, de trouver aucun détail sur ses séjours à Paris; mais j'ai acquis pourtant la preuve qu'elle s'y trouvait encore en 1841. Cette preuve m'esl donnée par une nouvelle lettre d'elle, qui fait partie de ma collection d'autographes, et qu'elle adressait a cette époque à M"" Georgette Ducrest, la nièce de Mme de Genlis et l'épouse infortunée du trop fameux harpiste et compositeur Charles Bochsa, pour s'excuser de ne pouvoir placer des billets pour son concert. M'"" Grassini était alors âgée de soixante-huit ans. et l'on peut voir, parla reproduction ci-contre de cette lettre, que son écriture était encore très ferme et son finançai s très correct.

Il est probable que pendant ses séjours à Paris elle était entourée d'un cercle de vieux amis et d'artistes dont la présence lui rappelait avec joie ses triomphes passés. Elle y retrouva certainement Paër, devenu compositeur de la musique du roi. professeur de chant de la duchesse de Herry et membre de l'Institut, Paër, que ses taquinerie- avaient rendu naguère si malheureux et que le succès de son Maître de chapelle a l'Opéra-Comique ne put cepen-

1 Caialogo degii autograft possédai i ila Emilia Succi, Bologna, 1888. — Ce «bruit» qui courait qu'elle voulait s'établira Bologne provenait peut-être de ce fait que son mari — car. ce qu'on ne sait fruère, c'est que la Grassini fut mariée — demeurait précisément alors à Bologne. Cet époux, dont la physionomie est singulièrement effacée, s'appelait Cesare Bagani et, selon ce qu'en dit .M. Cippolini, 'tait « officier et garde d'honneur de Napoléon ». C'est un article sur Giulia Grisi, publié dans le Mande dramatique (T. Vil. 1839', qui m'a appris que, justementà cette époque, 1823, il habitait Bologne. Mais il est probable que M"" Grassini ne recherchait nullement sa société — au contraire.

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dant encourager à travailler davantage pour ce théâtre. Elle y dut voir aussi Mme Pasta. qui avait presque débute à ses côtés, qui

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