AITOGRAPHE DE LA LETTRE DE M1"' GRASS1M A M"" GEORGETTE DLT.REST
avait profité de ses conseils et qui triomphait alors au Théâtre- Italien, entre autre dans ce Romeo e Giulietla de Zingarelli qui devait remuer en elle tant de souvenirs. Enfin, elle assista assurément aux débuts éclatants à ce théâtre de ses deux nièces, Giuditta et Giulia Grisi, dont elle avait fait l'éducation musicale, et
dont la seconde surtout se montrait digne d'elle par son talent pur, noble et passionné (1).
Si nous n'avons point de détails précis en ce qui concerne son existence à Paris, nous sommes mieux informés, grâce à M. Gipollini, sur celle qu'elle menait à Milan, et c'est à ce dernier que je vais emprunter à ce sujet quelques renseignements intéressants.
Mme Grassini habitait à Milan le second étage d'une maison, la casa Arese, située au largo San Babila. Là se rendaient en foule, pour lui rendre hommage, tout ce que Milan comptait de célébrités et d'hommes distingués en tout genre : écrivains, peintres, compositeurs, artistes de toute sorte, italiens ou étrangers. La conversation chez elle était brillante, et ceux qui l'approchaient trouvaient surtout piquant, de sa part, certain mélange amusant de mots français et italiens qui caractérisait son langage et le rendait particulièrement savoureux et original. Parmi les plus assidus de ses visiteurs se trouvaient Rossini et Bellini, dont elle admirait le génie. Et comme un jour l'auteur du Barbier lui exprimait son étonnement de la voir logée au second étage, dans un simple appartement de location d'une maison particulière : « Certainement, lui dit-elle, je pourrais être propriétaire du plus beau palais de Milan si j'avais été avare et amie de l'argent, mais ce n'était point mon cas. » C'est qu'en effet elle était loin d'être avare, et de plus, comme le dit son biographe italien, la bonté de son cœur et sa générosité d'âme s'unissaient pour être utile à autrui, et elle venait en aide à toute une foule de parents et d'amis qui avaient recours à elle (i).
(1) Ses conseils, dit M. Cipollini, nmtribuèrent à conserver la tradition de l'ancienne école classique du chant, non seulement chez la Pasta, mais chez ses deux nièces, Giuditta et Giulia Grisi, filles de sa sœur Giovanna, qui plus tard devinrent dignes de leur tante.
(2) Et M"" de Bawr, qui l'avait connue à Paris dans tout son éclat, vantait aussi sa bonté naturelle: — « La Grassini était une excellente femme; elle ne se servait du crédit
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Il va sans dire que, comme à Londres, comme à Paris, MmeGrassini était à .Milan recherchée de tous côtés et qu'elle était l'objel de toutes les attentions. « On la désirait, non» dit encore son biographe italien, dans les familles les plus distinguées, lesMelzi, lesBorromeo, les Somaglia, les Dandolo, les Ottolini, etc., et dans tous les cercles artistiques, où elle ne se faisait pas prier pour chanter. Par exemple, «'Ile n'aimait pas la musique de Verdi, et ne pouvait comprendre l'enthousiasme qu'elle excitait : mais la divine mélodie de Bellini lui parlait à l'âme, el la liri>i. qui avait été une superbe interprète de Nonna, lui céda un jour, pour satisfaire un intime désir de sa tant»', la miniature du portrait de Bellini qu'elle avait eue de lui-même à Venise, dans l'enthousiasme des Capuleti ed i Montecchi. »
C'est dans eette sereine atmosphère de respect général, de vénération artistique, d'affection et d'amitiés de toute sorte dont elle était entourée, que la Grassini vit s'écouler paisiblement ses dernières années dans cette noble ville de Milan, théâtre de ses premiers triomphes, où doucement elle s'éteignit, en son appartement de la casa Arese, le 3 janvier 1850. En dehors de l'Italie, sa mort ne causa que peu d'émotion, parce que la grande artiste était depuis longtemps oubliée, et en France, particulièrement, elle ne fut l'objet que de courtes notices, d'ailleurs assez inexactes.
Mais, dans ses notes récentes, M. Gipollini a donné, au sujet de sa mort et de la distribution de sa fortune, des détails trop intéressants pour que je puisse me dispenser de les reproduire textuellement ici : — « (jduseppina-Maria-ilaniilla (Jrassini s'éteignit.
dont elle a joui en France et en Angleterre que pour rendre service aux artistes
Elle était fort dépensière ; autrement, la fortune que lui avait faite l'empereur, et dont ses amis lui sauvèrent non sans peine une partie, aurait pu la faire vivre dans ses derniers jours comme la plus grande dame. Il faut d'ailleurs dire à son éloge que sa générosité et sa bienfaisance n'avaient point de bornes, et que si elle dépensait par an quinze ou vingt mille francs pour sa toilette, elle en donnait au moins autant à des malheureux. » »
dit-il, à 77 aus. à Milan, le soir du 3 janvier 1850(1) ; elle eut de solennelles funérailles dans l'église de San Babila et fut inhumée dans le cimetière de San Gregorio a Porta Orientale. Elle laissa par testament un grand nombre de legs et de dons précieux à ses parents éloignés et à ses amis de Paris, de Mantoue, de Padoue, de Ferrare, etc. Elle laissa son portrait en miniature peint par le fameux peintre Quaglia (acquis depuis pour 50.000 francs par le Musée de la Scala) a ses distingués amis Pacchiarotti : elle laissa à son époux Cesare Ragani, résidant depuis tant d'années en France, à Vincennes, le capital correspondant à 1.000 francs de rente annuelle: 15.000 francs à partager entre les trois personnes attachées à son service : 2.000 lire de Milan aux pauvres de ».i chère Varèse ; le reste de sa fortune, presque un demi-million, à ses deux nièces, filles de son frère Giovanni, déshéritant, a cause d'une indigne intrigue domestique, sa troisième nièce Marianna. mariée à Luigi Grassini. Ce fut un bienfait que la diva laissât à son carissimo fratello Giovanni (terrible joueur de violon pour les oreilles) l'usufruit général de toute cette fortune, car le bonhomme put ainsi calmer l'âme endolorie de sa bonne et belle fille, injustement frappé.', réparant en partie le mal l'ait: de sorte que la mémoire de la « Dixième Muse » reste chère à tous et de tou> est aimée et vénérée. »
Il est question ici de son caritsimo fratello Giovanni. 11 est un autre frère. Carlo Grassini, qui ne fut pas absolument le premier venu, et dont l'existence fut assez mouvementée. Beaucoup plus jeune qu'elle, celui-ci avait seize ans seulement lorsqu'en 1812 il fit. comme tamhurino, la campagne de Russie à la suite de Napoléon, et « n'y sauva sa peau que parmiracle ». Plus tard il se livra à la littérature, publia des nouvelles et des romans, et fit une
1 Elle n'avait pas tout a fait accompli sa soixante-dix-septième année, étant née à Varèse le 8 avril 1773.
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grammaire anglaise el française dont le succès fut constaté par un grand nombre d'éditions. C'était un type allègre et de bonne humeur, avec qui sa grande sœur avait plaisir, dans sa vieillesse, à évoquer ses souvenirs, lui disant que l'argent lui avait coûté beaucoup de travail, lui rappelant qu'elle avait considérablement souffert du froid dans les théâtres, surtoul en province, et insistanl surtout sur l'importance de la lutte qu'elle avait dû soutenir à Londres contre la Billington. Ce qui prouve, entre parenthèses, <pie -on talent ne lui était pas venu tout seul, et qu'il lui avait fallu prendre la peine de l'acquérir (1).
11 existe de nombreux portraits de la Grassini, ce qui ne saurait paraître étonnant h l'on considère, d'une part sa grande renommée, de l'autre sa rare beauté, qui ne pouvait que flatter les peintres, heureux de reproduire les trait- d'un tel modèle. Nous avons vu qu'à elle >eule Mmc Lebrun en lit trois pendant sonséjourà Londres en même temps que la cantatrice, dont deux en sultane, l'un en grand, l'autre en petit, et un troisième en buste. Que sont devenus ces portrait-? Selon Castil-Blaze, il s'en trouve un au musée d'Avignon: d'autres assurent qu'il en existe un au musée de Houen. Y a-t-il erreur de l'un ou de l'autre cote? On a dit que le grand peintre anglais Reynolds avait fait aussi, a Londres, le portrait de la Grassini, comme il avait fait celui de s;i rivale, la Billington; or. ceci n'esl pas possible, la Grassini n'étant allée à Londres qu'en 1803, alors que Reynolds était mort depuis plus de
1 Un dernier détail, assez curieux, relatif à la voiture dont j'ai parlé plus haul <'t
qui fut une des victimes les plus innocentes du mouvement n'-vnluii lairr * I « • is'is
contre la domination autrichienne : — En 1848, deux ans avanl sa mort, 'lit M. * ". i § > < » 1 lini, la Grassini, de la fenêtre de sa chambre à coucher, put voir son carrosse diligence, qui lui avail servi pour ses voyages de Milan-Paris et vice versa, tiré de sa remise, et aller finir ses jours sur la barricade élevée près de la euh. un.' de S;m Babila, en compagnie des banquettes de l'église
G1USEPIMNA GRASS1NI
dix ans (1). Mais un excellent peintre italien. Andréa Appiani, est l'auteur d'un 1res beau portrait de notre héroïne, dont on a pu
GlUSEPPINA GRASS1NI,
d'après la miniature de Ferdinando Quaglia, •m musée de la Scala, à Milan.
voir une
reproduction en tête du présenl travail, el qui a été légué par la grande artiste à la Pinacothèque Ambroisienne de Milan:
l) Justement, à propos du portraitde la Billington, Scudo rapporte cette anecdote :- ■ Lors du voyage que Haydn lit à Londres, en 1794, il eut occasion de conna.tre madame Billington, pour laquelle il composa une fort belle cantate, Ariane abandonnée. Le grand compositeur se trouvait un jour chez la cantatrice, au moment où le peintre Ueynolds venait d'achever un portrait de madame Billington, représentée sous 1- traits dune sainte Cécile, les veux levés au ciel, et écoutant un chœur d'anges qui occupait la partie supérieure du tableau. Madame Billington demanda a Haydn ce qu'il pensait de ce portrait - Il est ressemblant, répondil le maître, maisj'j trouve un bien grand défaut. - Et lequel? répondit madame Billington avec inquiétude. Elle craignait que Reynolds, qui étail présenl a ce dialogue, ne lui blesse de la restriction. - I- peintre continua Haydn vous a représentée écoutanl la musique .1- anges, tandis qu'il aurait .lu pe.ndre les anges écoutanl votre voix enchanteresse. » - La galanterie d'Haydn est gracieuse, sans doute;,,,,,. Scudo n'oublie qu'une chose, c'est qu'en 1794, date de 1 anecdote, Reynolds était mort depuis deux ans.
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ce portrait, d'une touche vigoureuse, esl vraiment intéressant. Et il faut mentionner encore la délicieuse miniature «le Ferdinando Quaglia, que je puis reproduire aussi, el qui faisait partie de l'admirable collection Sambon, où elle fut adjugée au prix de 50.000 francs: le catalogue de cette superbe collection, vendue à Paris en 1911, la désignait ainsi : — « Miniature sur ivoire, de forme ovale, signée Quaglia. Cette miniature tut commandée au célèbre maître par l'empereur Napoléon Ier (ce qui es! encore un témoigagne des relations de l'empereur avec la cantatrice). Les miniatures de cet artiste sont très rares. » Et la note ajoutait que la Grassini était a représentée ici dans le rôle de Norma ». ce qui est manifestement inexact pour deux raisons : la première, c'est que le costume n'esl assurément fias celui de Norma, et paraît être bien plutôt celui deCléopàtre; la seconde, c'est que la Grassini, retirée du théâtre en 1823. n'a jamais pu jouer Noi-ma, dont la première représentation n'eut lieu à la Scala de Milan que le 26 Décembre 1831 (I). .le dois faire remarquer qu'une fort jolie réplique de ce portrait existait dans la collection d'objets d'art du grand violoniste Paganini, vendue aussi il y a quelques années. Le catalogue Sambon mentionnait encore un portrait de la Grassini, qu'il décrivait ainsi : « Grassini (Giuseppina), célèbre cantatrice italienne. Représentée debout, couronnée par une Renommée. Dessin à la plume et lavis d'encre de Chine. Exécute le jour de sa représentation à bénéfice(?) et reproduit en soie. »
Quant aux portrait- gravés de la Grassini, je crois qu'ils sont innombrables, car il en a été l'ail en France, en Angleterre, en Italie, et je ne saurais me flatter de les faire tous connaître. Je me bornerai a en signaler deux. L'un, date : « Amsterdam, 1807 ».
I Je dois 'lu-.' que les désignations d i catalogue Sambon sonl parfois trop fantaisistes et indignes de cette admirable collection. C'est ainsi qu'un portrait de ta Mali bran présente la cantatrice - dan- I.- rôle d'Attita. » Or, la Malibran n'a jamais joué dopera de ce nom
GIISEPPINA GRASSINI
la représente dans le costume de Cléopâtre, avec, au-dessous, les prétendus vers que voici :
C'est Grassini... Voilà bien Melpomène.
Elle chante... écoutons... Euterpe nous entraine. De leurs talents divins le charme est réuni Dans ton geste et ta voix, sublime Grassini : Mais l'Europe t'admire et n'a rien qui t'égale; Tu servis de modèle et n'eus point de rivale.
L'autre portrait nous montre la cantatrice dans tout l'éclat de sa beauté rayonnante, avec cette épigraphe : Cantu swpereminei omnes.
Enfin, je remarque que la Societa Milanese del Giardino a fait graver, comme hommage de reconnaissance à la grande artiste, une médaille avec cette devise : Possente cantando d 'acqiietar t/Usdegni e rire.