‹ Une carrière universitaire:Chapitre 17 sur 58 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Mariage avec M'*'^ de Verdière. — Lettre de S. M. la reine Marie-Amélie. — Une désobéissance. — Visite à Thiers et à Garante. — «Mon pays d'Auvergne. » — Tableau des progrès de la pensée humaine, — Charte philosophique. — Indépendance de tout système. — Exposition de la théorie platonicienne des idées. — Une lecture à l'Académie de Glermont. — L'attentat d'Oreini. — Le premier enfant.

Pendant les vacances de Tannée 1857, M. Nourrisson écrivait de Paris à M. de Barante qu'il était question pour lui d'un mariage qui lui tenait fort au cœur, et, vers la fin du mois de septembre, que la cérémonie était fixée au 6 octobre. Il allait épouser M"" de Verdière. Sa fiancée appartenait à une famille de soldats et de magistrats ; le grand-père paternel, le général de Verdière, était mort en Prusse, à la veille de la bataille d'Iéna. Le père, ancien président de rOrdre des avocats au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation, était maire du XP arrondissement.

Cette fois encore, S. M. la reine Marie-Amélie

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tint à féliciter le jeune professeur par une lettre autographe :

« J*aivuavecgranclplaisir,monchermonsieur Nourrisson, par votre lettre du 2 de ce mois, votre prochain mariage. Vous avez eu bien raison de compter sur l'intérêt que je vous porte et que je vous porterai toujours, et je ferai des vœux bien sincères pour que vous trouviez dans votre union tous les bonheurs que je vous souhaite et dont vous méritez de jouir.

Je me suis empressée d'envoyer votre lettre à Joinville, à Venise, où il est arrêté dans son voyage par une indisposition de sa fille ; heureusement, les dernières nouvelles, du 12, ne me laissent plus d'inquiétude. Recevez l'assurance de tous mes vœux et mes sentiments pour vous. Votre bien affectionnée Marie-Amélie (17 septembre 1857). »

M. de Verdière avait à Epinay-sur-Orge une maison de campagne où il passait Tété. C'est là que se fit le mariage. M. Victor Cousin fut un des témoins du marié. Le 7 novembre, M. Nourrisson rentrait à Clermont avec sa jeune femme : « Nous voici arrivés depuis samedi matin. Ce « n'est que fort tard que j'ai rei^u votre triste " billet, et au retour d'un petit voyage que nous « avons fait en Hollande aussitôt après notre

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u mariage. Au milieu de mes joies, j'ai pris part « à vos chagrins. M. Prosper, que j'ai rencontré « chez M"**" de N., vous a dit sans doute que « j'avais grande impatience de présenter « M"** Nourrisson h M"*" de Barante et à vous. « Car j'ai confiance que vous reporterez sur elle « quelque chose de Tindulgente amitié dont vous « m'avez depuis si longtemps honoré. Je compte • « donc toujours sur les vacances de janvier pour « venir h Barante. Peut-être môme l'Académie « vous amènera-t-elle avant ce temps une fois « à Clermont. En attendant, je vais reprendre « ici mes travaux accoutumés. J'estime que ma « solitude y sera d autant plus laborieuse et « plus calme qu'elle ne sera plus de l'isolement. « Je compte, celte année, faire deux parts de mes « leçons. Les unes seront consacrées à une « théorie des passions, les autres à une exposi- « tion critique de la philosophie de Leibnitz. « Ce sont deux vastes sujets, l'un destiné à très « peu, l'autre au grand nombre; quand on vit « en province et en présence d'un auditoire qui « ne se renouvelle pas, il faut s'ingénier pour « trouver un courant qui soit populaire « (9 novembre 1857). »

Le courant populaire, M. Félix Nourrisson l'avait trouvé : ses cours étaient de plus en plus

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suivis. Ce succès peu ordinaire, dont, après plus de trente ans, le souvenir n'est pas encore effacé à Clermont, était mérité par un consciencieux travail. Le professeurne cherchait d'ailleurs par aucun procédé à se créer un auditoire factice; autant que sa modestie, sa droiture répugnait à ces habiletés peu dignes. Il aurait plutôt dissuadé ses amis de venir entendre ses leçons qu'il ne les aurait exhortés à y assister. Quant h sa jeune femme, défense expresse lui avait été faite d'y paraître. Un jour, cependant, fatiguée d'entendre parler, dans les salons où elle fréquentait, de ce cours dont toute la société s'occupait et où jamais elle n'avait été admise, elle revêt un costume qui dissimule un peu ses traits et son aspect ordinaire, sort sur les talons de son mari et, au moment où il montait dans la chaire, entre dans la salle. Lii, confondue dans la foule des trois cents auditeurs, elle écouta, inaperçue, toute la leçon. Quand le professeur rentra, il trouva sa femme vaquant innocemment à ses occupations ordinaires. Elle ne put toutefois garder ce gros secret et le moment vint où il fallut confesser sa désobéissance. Le philosophe, sceptique pour la première fois, ne se rendit à l'évidence qu'après que la coupable lui eut redit tout ce qu'elle avait entendu. 11 put se con-

vaincre alors que, s'il Favait voulu, sa jeune femme aurait été, sinon le plus soumis de ses auditeurs, tout au moins un des plus capables de comprendre ses leçons et d'en rendre compte.

Les vacances du jour de l'an furent partagées entre Thiers, où M°® Félix Nourrisson fut présentée à sa nouvelle famille, et le château de Barante, où l'attendait un gracieux et cordial accueil. A Glermont, h Thiers, à Barante, la jeune femme fut reçue de si affectueuse manière que, du premier coup, son cœur fut acquis à la patrie de son mari; et, dès cette époque, les expressions « mon Auvergne, notre pays d'Auvergne » lui devinrent familière.

La fin des courtes vacances de janvier rappela M. et M"'*' Nourrisson a Glermont et la correspondance, un moment interrompue, suivit de nouveau son cours :

« M""® Nourrisson a quitté Barante charmée et pénétrée de reconnaissance. Nous voici remis à nos habitudes de vie intérieure et occupée... Je suis tout entier à ma nouvelle vie de ménage et à mes travaux accoutumés.

Après avoir recopié mon livre deV Histoire de la philosophie^, je suis en train de le relire et,

1. Ce livre, qui est, comme nous l'avons vu, le cours que M. Félix Nourrisson venait de professer, est intitulé : Tableau

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« aillant que faire se peut, de le limer. Pour la « trame continue du discours, il y a bien des « textes, bien des citations.J'hésite à les indiquer c< autrement que par des guillemets. Ces perpé- « tuels renvois au bas des pages, cette montre « d'érudition me semblent d'une prétention fasw tidieusc. Ai-je tort.? Mais il me faudra en tout « cas une préface. C'est le lieu où l'on se dé- « clare. J'y éprouve un certain embarras. Non « pas que je n'aie des sentiment bien arrêtés, « mais il se trouve que ces sentiments ne me « ramènent exactement à aucune des écoles, ou « prétendues telles, qui existent de nos jours. Il « me faudrait un chef qui eût l'érudition de Leib- « nitz, le catéchisme de Bossuet, le sens pratique « de Franklin, pour que je voulusse suivre son « drapeau, lorsqu'il s'agit de l'histoire de la « philosophie. Absence de système avec une con- « naissanceapprofondie des systèmes, au-dessus « du naturel, la foi explicite et déterminée au « surnaturel; la pratique prise comme crité- « rium des doctrines, et le sens universel « contnjlé par le sons commun, voilà à peu

des progrès de la pensée humaine depuis Thaïes jusqu'à Leibnitz. Paris, Didier, 1858, in-8". Dès 1859, il était à sa deuxième édition et, en 1886, à la septième, avec un titre légèrement modifié : Tableau des progrès de la pensée humaine depuis Thaïes jusqu'à Hegel.

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« près les ternies de la charte philosophique « que je consenlirais à signer. Je ne me « dissimule pas qu'à ce compte on risque « beaucoup, comme jtî Tai appris par quelques « petites expériences, de se trouver entre les « feux des partis. On a beau mettre en tôte de «< son ouvrage : ceci est un livre de bonne foi, H o justifier la maxime par le contexte, on a véri- « tablement contre soi la passion et Tignorance. « 11 s'y faut résigner. Cependant je continue « mes leçons sur les passions, et si j'admire « avec quelle pénétration les philosophes, Aris- « tote notamment, ont su en découvrir les plus « secrets ressorts, je m'étonne bien davantage « de la sagacité des auteui^s ascétiques. Ils ont « déplié tous les plis de la vie, et c'est à eux « surtout que je me laisse conduire pour étu- « dier le cœur humain. Le livre de M°*® de Staël « sur les passions m'a paru bien sonore et bien « vide ( 27 janvier 1858). »

M. de Barante ne partageait pas les scrupules de son ami : pourquoi, dans une préface, craindre de proclamer que l'on n'appartient à aucune école? La liberté de penser n'est-elle pas im droit?

« Nous partons jeudi ou, au plus tard, ven- « dredi pour Paris, où je suis appelé par un de-

« voir académique. Les deux élections qui « doivent remplacer M. de Musset et M. Brifaut « seront vraisemblablement très disputées et « je serais blâmé de me montrer indifférent.

« Je vais donc braver la grippe qui continue « ses ravages. On nous dit qu'elle règne aussi à « Clermont. J'espère que vous n'en êtes pas at- « teint, non plus que madame Nourrisson. Nous « la remercions du bon souvenir qu'elle veut (( bien garder du trop court séjour qu'elle a « fait ici; nousvoudrions qu'aux prochaines va- « cances il entrât dans vos projets de passer un « peu plus longtemps avec nous.

« La philosophie vous donne des inquiétudes « et vous avez la tâche difficile d'une préface. (( C'est, en effet, surtout en pareille matière, « une espèce de profession de foi. Pourquoi (( seriez-vous embarrassé de laisser voir que « vous n'appartenez à aucune école? Jamais la « liberté de penser n'a été plus complète :

« l'éclectisme de ceux qui se mêlent de philoce Sophie etrindifférence du public donnent toute (( facilité à l'indépendance. Regardez la foi, et (( même la foi orthodoxe, comme un fait in- « terne, comme une vérité nécessaire précisé- « ment parce qu'elle est révélée. L'Evangile a « fait de rares opinions de quelques philosophes

« des axiomes de la conscience. Les systèmes (( spiritualistes s'accordent à transformer la « philosophie en psychologie. Ainsi Tétiide H doit constater les faits de conscience et leurs « dérivés, comme, par exemple, lorsque saint « Paul trouve la justice et les autres vertus « dans aimez votre prochain comme vous-même.

« Il me semble donc que vous pouvez suivre « votre voie, sans redouter les controverses et « sans paraître un déserteur de la philosophie.

« Le livre de M"*" de Staël appartient à « l'école sentimentale de Rousseau ; quand il a « paru, la morale ne parlait pas un autre lan- « gage (2 février 1858). »

M. Nourrisson continuait ses éludes sur Leibnitz et la préparation de son volume sur Platon :

(( Vous voilà depuis bientôt un mois à Paris, je « ne sais si vous y aurez trouvé un grand mouve- « ment de conversation et d'esprit, et Texplica- « tion des rumeurs qui ont cours dans la pro- « vince, par exemple Tachât des Débats. Vous « y aurez du moins été assez à temps pour ces « deux élections qui ont du être Toccasion d'une « réunion nombreuse. 11 ne me paraît pas « qu'elles aient été au fond très disputées. C'est « une espèce de compromis entre les gens qui « vont à la messe et ceux qui n'y vont pas...

« Par bonheur, mon isolement n'est plus maintenant de la solitude; le ménage et le travail suffisent à me récréer. Je suis toujours très affairé et de Tétude de Leibnitz et de < la réédition de mon livre ^ A la dernière séance de TAcadémie de Clermont, où je n'ai pas manqué d'exprimer vos regrets, j*ai lu un chapitre qui a été favorablement accueilli-.

11 est vrai qu'il était question d'Abélard, et, sans prédominer, le romanesque des aventures tempérait un peu Taridité de la scolastique. Il est vrai surtout qu'à cette adhésion il manquait votre jugement : je prends la liberté de mettre sous vos yeux quelques lignes d'avànt-propos,en vous priant de m'en dire votre avis. Sans doute, cela est très court, mais cela n'est qu'un avant-propos qui suit une introduction. Je vous demanderai à Pâques la permission de vous communiquer l'introduction et la conclusion. Je compte bien, en effet, suivant ma coutume, venir à Paris vers cette époque. Et, naturellement, ^jme Nourrisson se montre aussi empressée

1. H s'agit ici de YExposiUon delà théorie platonicienne des idées, qui était une réédition en français et augmentée de la thèse latine.

2, C'est le chapitre xxx du Tableau de la pensée humaine.

« que moi. Elle est bien touchée du désir que « vous daignez exprimer, et, comme moi, elle « voit dans le voisinage de Barante un inap- « préciable agrément (28 février 1858). »

M. de Barante lui fait part, sans tarder, des réflexions que lui suggère la lecture de Tavant-propos soumis h son jugement :

« Lorsque vous viendrez à Paris, dans un « mois, il est possible que vous y trouviez les « esprits et les paroles plus animés que les « années dernières. L'attentat du 14 janvier, ou, « pour parler plus exactement, les conséquences <( que le gouvernement en a déduites ont sus- « cité une inquiétude générale. Presque chaque « jour on a à s'étonner do quoique acle ou de « quelque parole qui semblent indiquer que la « direction politique varie d'un jour à Tautre...

« J'ai vu plusieurs fois M. Cousin qui est en « meilleure santé, mais qui s'inquiète et vit de « régime.

« J'ai lu votre projet d'avant-propos et nous « en parlerons lorsque vous serez ici. Je crois « qu'il serait bon de lui donner beaucoup de « développement, d'expliquer le plan général, (( la pensée mère de votre ouvrage et de ne pas « vous inquiéter de ce qui peut différer de tel « ou tel philosophe. On peut être hardiment

éclectique lorsqu'on se propose de constater quelles sont les vérités acquises, soit qu'on les doive à, l'inspiration de Platon, soit h l'observation des faits internes de Descartes et de la psychologie. J'ai récemment relu plusieurs des écrits de M. Cousin et la marche qu'il a suivie m'a paru bonne à imiter (4 mars 1 858) . » (( Je ne pourrai point venir après-demain à la séancede l'Académie (de Clermont)... J'aurais bien voulu ne pas manquer celle occasion de

< passer quelques moments avec vous. Je ne ( m'accoutume pas à être si près de vous et à ( profiter si peu de ce voisinage.

« Puisqueje suis privé de votre conversation, ( je voudrais bien au moins vous lire. Ne trou- ( verez-vous point quelqu'un de votre connais- ( sance qui aille de Clermont à Thiers? vous ( pourrez lui confier votre Platon.

« Nous vous remercions de l'intérêt que vous

< voulez bien prendre h la très heureuse couche ( de ma belle-fille. N'aurons-nous pas bientôt à ( vousfairelemémecompliment(l"juinl858)?))

M. et M"*' Nourrisson devaient, en effet, avoir bientôt droit à des félicitations semblables :

(( Me voici à Paris un peu plus tôt qu'à l'or- « dinaire. J'y suis venu recevoir un lils qui, (( grâce à Dieu, m'est né fort heureusement.

« M°* Nourrisson a traversé le mieux du monde « cette rude épreuve et, sans aucune compli- « cation, s'achemine doucement h un complet « rétablissement de santé. Ma joie est donc « sans mélange. Vous m'avez habitué à un tel « intérêt en toute circonstance que je ne doute « pas que vous ne preniez part h mon conten- « tement. Je sens que c'est une nouvelle source « de sentiments qui s'ouvre en moi. C'est aussi « une nouvelle responsabilité dans la vie.

« Ainsi que vous le pouvez supposer, j'ai « trouvé Paris bien désert, tout le monde s'est « déjà dispersé à la campagne ou aux eaux.

« M. Cousin était installé à Evian; mais le sé- « jour lui en a si mal réussi qu'il s'est hâté de « regagner Paris dont l'air, ce me semble, lui « convient uniquement. L'intérêt de sa santé « à part, je me félicite de ce mécompte qui me « vaut l'honneur de la spirituelle, de l'étince- « lante conversation que vous connaissez. Je con- « tinueà corriger des épreuves* et, sur place, la « besogne va un peu plus vite qu'à distance; me « voici à la vingtième feuille sur trente-cinq « environ. Ce sont d'autres angoisses d'une « autre paternité (6 août 1858). »

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