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CHAPITRE XVIII

Lecture à TAcadémie des Sciences yioralessur Les sources de la philosophie de Bossuet. — La philosophie de Bossuet. — Lettre de M. Victor Cousin. — Le mémoire sur la psychologie est couronné. — Le xviii* siècle et la Révolution françai^ie. — Mémoires de M. de Barante

— Ministère Drouin de Lhuys. — Opinions de M. de Barante sur le xviii' siècle. — Naissance d'un second fils. — La politique de Bossuet et l'Ecrilure sainte.

— Lettre de M. Guizot.

Au commencement de Tannée 1862, des élections à l'Académie française appelèrent M. de Barante à Paris un peu plus tôt que d^habitude, et son séjour s'y prolongea ; puis, M. Nourrisson, qui n'était pas allé en Auvergne Tannée précédente, passa sans doute ses vacances à Thiers. Ces circonstances, qui furent douces aux deux amis et facilitèrent leurs longues et intelligentes causeries, nous privent d'y prendre part. Jusqu'au 19 octobre, en effet, nous n'avons

pas d'autre lettre que celle du 15 janvier, pariaquelle M. de Barante annonce sa très prochaine arrivée à Paris :

u J'irai dans quelques jours, Monsieur et « ami, présenter à madame Nourrisson et à vous (( mes vœux de bonne année. Notre correspon- « dance deviendra une conversation, ce qui est « plus commode et plus complet. Les nouvelles « que vous me donnez de M. Cousin m'affligent « et m'inquiètent. Il regrette sans doute de ne « pas prendre part aux élections de l'Académie. « Non seulement ce serait un suffrage de plus, (( mais il aurait exercé une bonne influence.

« Nous parlerons du xviu® siècle et du règne « de Louis XV. Il n'y a pas de sujet qui m'îiit « autant préoccupé et j'ai souvent regretté de « ne ravoir traité que sous le rapport littéraire « (15 janvier 1862). »

La thèse française, Essai sur la philosophie de Bossue t, était épuisée. Une seconde édition devait paraître et cette circonstance amena M. Nourrisson à s'occuper encore de Bossuet que, d'ailleurs, il n'avait jamais abandonné, fidèle à ses auteurs comme à ses amis. Pour compléter son premier travail, il rechercha les sources de la philosophie de Bossuet et en fit l'objet d'une seconde lecture à l'Académie des Sciences Mo-

raies*, OÙ sa prochaine candidature commençait à poindre. Cette même année, le volume parut* et M. Cousin approuva les améliorations que Tauteur y avait apportées :

« Vous faites bien de ne pas vous agiter et « d'attendre en paix mon retour, car il ne sera « rien décidé sans moi-^ Je suis charmé que « vous ayez complété votre thèse sur Bossuet « en marquant bien les sources de sa philoso- « phie, et ce travail tient de près à celui que je « vous ai conseillé sur saint Augustin.

« Passez vers le 10 avril à la Sorbonne, et « Morin vous introduira auprès de moi si je « suis arrivé, ou sa femme vous donnera de « mes nouvelles. Elles sont à la fois bonnes et « mauvaises. D'ailleurs, sachez que je me fais « ermite par nécessité d'abord, et aussi par « goût. J'ai payé ma dette au monde et le prie « de ne plus songer à moi. Je verrai bien peu « de personnes. Vous serez du nombre, parce « que je crois que vous m'êtes foncièrement « attaché.

1. Des sources de la philosophie de Dossuel, comptes rendus, t. LX (1862), pp. 81 à 103.

2. La philosophie de Bossuet^ avec des fragments inédits. Nouvelle édition, Paris, Ladrange, 1862, in-12.

3. Il s^agit du concours sur la psychologie, dont il a été parlé plus haut,

« Pourriez-vous me trouver quelque jeune « homme, ayant une bonne écriture, qui puisse « me servir de secrétaire ou, du moins, de « scribe? Dites à notre ami Jourdain bien des « choses de ma part. Je pars dans quelques « jours (14 mars 1862). »

L'Académie décerna h M. Nourrisson le prix du Budget en le partageant avec un concurrent; mais il ne devait être proclamé que dans la séance publique annuelle du 13 juin 1863. M. Franck avait été rapporteur de la commis-

sion -

Pendant Tété et l'automne de cette année, tout en poursuivant la préparation de son travail sur la philosophie de saint Augustin, M. Nourrisson avait écrit un petit volume-, résultat de ses méditations et de ses lectures sur le

1. Le mémoire de M. Félix Nourrisson se composait de deux parties. Dans la première, il étudiait la nature humaine, dans la seconde les systèmes. La première fut imprimée sous ce titre : La nature humaine, essais de psychologie appliquée. Paris, Didier, 1865, in-8**. La seconde partie annoncée pour paraître prochainement sous ce titre : Les systèmes [examen des principales théories psychologiques anciennes et modernes et de l'influence qu'elles ont exercée sur les systèmes généraux de leurs auteurs), ne fut jamais publiée.

2. Le xviii* siècle et la Révolution française, Paris, Gh. Doniol, 1863, in-18. Une nouvelle édition, très augmentée, de cet ouvrage parut en 1873, sous ce titre : V ancienne France et la Révolution.

xviu' siècle. Revenu à Paris pour la rentrée des classes, il en écrit à M. de Barante :

« J'ai été moi-même m'adrcsser à un autre <( éditeur pour un petit volume que j'imprime à « cette heure et qui a pour titre : Le xviii° siècle « et la Révolution française. Vous y trouverez, (( avec les articles que j'ai écrits il y a quelques « années sur la Convention et sur le Directoire, « un assez long morceau sur le xviu° siècle. Il « eut été facile et môme attrayant de dévelop- « per tout cela. J'ai voulu, pour le moment, « m'en tenir aux généralités, mais, j'espère « aussi, aux précisions. Plus tard, je reprendrai « cette matière, si jamais j'exécute sur Vol- « taire le travail auquel je songe depuis si (( longtemps et que d'autres occupations plus « pressantes ni'ont toujours fait ajourner. Ma « petite publication prochaine sera un ballon (( d'essai.

« Je n'ai pu m'empêcher dépenser beaucoup « aux Mémoires dont vous avez bien voulu me « lire quelques fragments. On nepeut que s'in- « cliner devant les motifs qui vous font garder « en portefeuille ces pages si pleines de choses. « Cependant, en présence des récits incomplets « et imaginaires qui, aujourd'hui, nous dé- « bordent et travestissent l'histoire contempo-

raine, comment ne pas regretter profondément votre témoignage, vos observations et, souvent, vos prévisions?

« Avec la fin des vacances, il semble que les événements, un instant comme suspendus, recommencent à se développer. Et, naturellement, l'attention se reporte sur ceux qui nous regardent. Voilà donc la Chambre actuelle assurée d'aller jusqu'au terme légal de son mandat, et M. Drouin de Lhuys aux affaires. Cette nomination est devenue comme un rébus pour les esprits. Chacun l'interprète un peu suivant ses préférences.

Pourtant, l'opinion qui semble prévaloir, c'est qu'elle signifie occupation de Rome et protection de la papauté. On voit que M. de Lhuys a une politique. Nul doute, d'ailleurs, et pour toutes sortes de raisons, qu'il n'ait beaucoup de peine à la faire triompher (19 octobre 1862). »

En réponse h cettre lettre, M. de Barante exposait ses vues personnelles sur le xv!!!*" siècle et la Révolution :

« Vous allez donc, dans un seul volume, « traiter le plus grand sujet qui préoccupe les « esprits depuis cinquante ans. Avec un autre « titre, vous parlerez encore de la cause et de

« Teffet en parlant de Voltaire. C'est surtout en « Tanalysant qu'on répète : la littérature est « r expression de la société. Lisez les mémoires « et les correspondances depuis les vingt der- « nières années de Louis XIV jusqu'à la Révo- « lution, vous reconnaîtrez que les écrivains « irréligieux, immoraux et obscènes ont écrit « sous la dictée du monde aristocratique. Je « relisais, l'autre jour, les Mémoires de Bezen- « val et de Lauzun et je me confirmais dans (c ridée que le mal est descendu de haut en « bas. »

L'année qui s'achevait devait, avant d'expirer, apporter à M. Félix Nourrisson deux joies, deux paternités d'ordre divers : un second fils et un nouveau volume. Il fit part à, M. de Barante de sa joie, mais aussi des inquiétudes qui l'avaient précédée.

« Je croirais manquer à l'amitié dont vous « m'honorez depuis longtemps si je ne mettais « empressement à vous apprendre que M""*" Nour- « risson est heureusement accouchée d'un se- « cond fils. Ce n'est pas que nous n'ayons eu à « traverser de cruelles angoisses, car ce cher « enfant est arrivé à huit mois. Mais, grâce à « Dieu, il est plein de vie et la bonne santé de « ma feinme semble avoir parfaitement sur-

« monté cette nouvelle épreuve. Madame de Ba- « rante ne sera pas non plus, j'en suis sûr, indif- « ferente à cet événement de ma petite famille. « Veuillez, je vous prie, lui offrir mes respec- « tueux hommages et lui demander part, dans « ses bonnes prières, pour mon Pierre et pour « sa mère...

« Avant de songer au mince volume que « j'imprime en ce moment, j'ai, en effet, beau- « coup lu les originaux et les correspondances. « J'ai trouvé notamment de faciles ressources « dans la publication, qu'a presque terminée « M. Barrière, des mémoires relatifs à l'histoire « du xv!!!*" siècle. Néanmoins, et quelque pré- (( paration que je me sois donnée, je suis loin « de croire avoir pénétré toutes les profondeurs « de mon sujet. Ce sera donc avec un vif senti- « ment de ce qui me manque que j'y reviendrai « à propos de Voltaire, si la philosophie m'en « laisse le loisir (9 novembre 1862). »

Comme toujours, M. et M"^ de Barante prirent une large part au bonheur de leurs amis et à leurs inquiétudes :

(( Je vous remercie, Monsieur et ami, d'avoir « bien voulu penser à tout l'intérêt que nous « prendrions à la naissance de votre nouvel « ei^fai^t. Vous avez dû passer des heures d'ii;-

« quiétude cruelle pour la mère et pour Tenfant; « enfin, tout est pour le mieux, quoique le « terme régulier ait été devancé. M""" de Barante « n'est peut-être pas encore complètement rasce surée.

« J'attends impatiemment le volume que <( vous m'annoncez. En lisant le premier volume (( de M. Dupanloup, j'ai trouvé un morceau sur « les dernières années du règne de Louis XIV « comme préparation de la Régence et du règne « de Louis XV; c'est ce que je pense depuis « longtemps (14 novembre 1862). »

Au commencement du mois de décembre, M. Nourrisson envoie à M. de Barante son volume aussitôt sorti de la presse. Puis, après quelques indications sur des démarches faites auprès de l'éditeur de M. de Barante en vue d'une seconde édition de La Convention^ il poursuit :

i( Je continue, avec mon métier de régent, « mes études de philosophie, et m'occupe en ce (( moment d'un travail sur La politique de Bos- « suet. Je trouve dans cet ouvrage, avec Tad- (( mirable bon sens de son auteur, des préoc- « cupations singulières et m'étonne que ses « controverses avec les protestants l'aient con- « duit [à chercher] dans les Ecritures des

« maximes de gouvernement plus que géné- « raies (H décembre 1862). »

Les remerciements suivirent de quelques jours seulement la réception du livre :

« Je vous remercie, Monsieur et ami, du livre « que vous avez bien voulu m'envoyer et encore « plus de la bienveillante appréciation que vous « y avez insérée. Je ne doute pas du succès « qu'il obtiendra. Vous avez analysé et résumé « avec fermeté et précision les opinions, les « goûts, les mœurs des époques successives « d'un siècle et demi. C'est un abrégé à l'usage « des honnêtes gens et des lecteurs sensés, mais « n'est-ce pas la table des matières d'un grand « livre dont vous vous occupez?

« Vous avez bien voulu parler à M. Didier.

« Il a donc le droit d'empêcher toute édition de « V Histoire de la Convention. Il voudrait qu'elle <( fût réduite à un abrégé. C'est ce que je ne « ferai pas. Si j'ai inséré beaucoup de discours, « c'est que je ne sais pas comment on peut « faire mieux connaître une assemblée. Le suc- « ces de la Vie de Royer-Collard prouve assez « comment les discours et le récit se rendent « mutuellement intéressants...

« Nous sommes heureux d'apprendre que Ma- « dafne Nourrisson et vos enfants sont en bonne

•270 UNE CARRIÈRE CNtVERSlTAlRE

« sanlé. Je ne sais pas encore quand nous vien- « drons h Paris. J'attendrai probablement <( l'époque des réceptions et des élections do (( l'Académie (17 décembre 1862). »

M. Guizot envoyait aussi h l'auteur une appréciation élogieuse :

« Je n'ai pas voulu vous remercier, Monsieur, ( avant de vous avoir lu. Quand nous cause-

< rons je vous ferai quelques objections; je ( vous proposerai quelques amendements. Mais,

< à tout prendre, votre petit volume est excel-

< lent, vrai au fond et d'un très bon effet sur les ( lecteurs. Le temps est venu de répandre sur ( notre grande histoire contemporaine les ( idées justes et les sentiments moraux qui lui ( survivront. Je vous félicite d'avoir mis la ( main à ce travail (9 janvier 1863). »

Revenu à Paris — la lettre précédente était datée du Val-Richer — M. Guizot écrivait une seconde lettre à l'auteur afin de prendre rendez-vous pour causer de son livre.

M. Nourrisson fut reconnaissant des éloges que décernaient à son essai ces deux hommes éminents :

(( Je me suis trouvé profondément honoré, « écrit-il à M. de Barante, du jugement que « vous voulez bien porter sur mon petit volume.

ANNÉES i 862-1 863 21i

(( M. Guizot, à qui j'en ai fait hommage, m'en « a écrit à peu près dans les mêmes termes ; « ces témoignages me seront bien autrement « précieux que les bruits d'une publicité que je (( ne cherche pas. Ils conviennent à la sin- « cérité de mes études, et m'assurent que j'ai « vu juste en un sujet et sur une époque encore <( tellement livrée au préjugé et à la contro- « verse...

« Je continue doucement mes études de philoce Sophie et me plais à espérer qu'il me sera « donné tôt ou tard de les porter hors des murs « d'un collège (18 janvier 1863). »

Cette année encore, M. de Barante vint à Paris de bonne heure :

« Nous sommes à peu près décidés à être le « 15 de ce mois prochain à Paris. Je crois, « d'après ce que vous m'écrivez, que les élections « de l'Académie ne me rappelleront pas plus tôt, « mais il y a aussi les réceptions et je veux être « à celle du prince de Broglie. Quant aux dis- '< cours du Corps législatif, j'en suis peu curieux. « Comme les députés ont envie d'être réélus, ils « voteront de manière à mériter que le ministre « ordonne au préfet de les faire nommer. C'est « le fond de la Constitution.

« Je ne m'étonne pas que M. Guizot ait jugé

« de votre livre comme moi. Il me semble que « c'est un encouragement à vous occuper du « livre dont le programme a si bien réussi « (23 janvier 1863). »

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