‹ Une carrière universitaire:Chapitre 26 sur 58 · M. de Tocqueville · texte numérisé non relu

M. de Tocqueville

« circonstances gardées, un politique de l'école « de Roy er-Col lard. En quoi je suis assuré de « ne pas me tromper, c'est en affirmant h « Tavance le succès de Touvrage qu'on nous « lait tant attendre. On n'avait sur M. Royer « que des ana, des pamphlets et de maigres « esquisses. On sera charmé de Tavoir enfin « peint en un style magistral et avec vérité. La « peinture de Thomme sera, d'ailleurs, celle « d'une époque dont les souvenirs ne peuvent « laisser indifférent le public qui pense (18 jan- « vier 1861). »

Enfin, pendant Tété, parut la vie si impatiemment attendue de Royer-Gollard :

<( J*ai à vous remercier mille fois des pré- « cieux volumes que j'ai reçus de votre part. « J'ai mis à les lire un empressement égal à « Timpatience que j'avais éprouvée à les at- « tendre. J'y ai trouvé, avec une noble et atta- « chante rédaction, les enseignements les plus « sûrs et les plus élevés. Ces deux volumes (( sont une illustrationvivante de notre histoire « contemporaine. La tribune française n'a sans « doute pas entendu, de nos jours, des discours .( plus substantiels et plus éloquents que ceux « de M. Royer. Mais, pris en eux-mêmes, ils ne « seraient plus guère qu'une lettre morte. En

« rappelant avec anxiété les circonstances au « milieu desquelles ils furent prononcés, vous « leur avez rendu leur esprit et leur portée. « Après tant de publications légères dont il a « été l'objet, M. Royer a son monument et sa vie « publique, grâce à vous, devient une leçon.

Pour ma part, j'ai été plus que jamais frappé, « en vous lisant, de tout ce que le philosophe, « chez M. Royer-Collard, a fait pour la police tique et de tout ce que la politique a fait « pour le philosophe. Si M. Royer-Gollard « n'eût pas été philosophe, on ne trouverait pas « dans sa politique cette conduite suivie, cette « hauteur de vues, ce sens droit et humain qui « le caractérisent. Si M. Royern'eôt pas été un « politique mêlé aux grandes affaires, il n'eût <i pas apporté dans sa critique philosophique « ce dédain magistral pour les chimères, cette « verve de polémique contre les systèmes qui « imaginent l'homme au lieu de le prendre tel « qu'il est. Avoir vécu dans la retraite, dans le « silence du cabinet ou l'isolement relatif d'une « chaire, voilà, suivant moi, pour la plupart « des philosophes, la cause déterminante des « théories sans application. Cela me semble <( vrai surtout des philosophes allemands, dont « je m'efforce présentement de pénétrer le fiQ

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« fond. La plupart sont des hommes d'univer- « site, c'est-à-dire, après tout, des hommes de « collège, et si quelques-uns d'entre eux se « trouvent à la fin conseillers d'Ktat, c'est là un « titre purement honorifique qui n'implique en « rien leur immixtion dans les intérêts de la « chose publique. Ils vivent donc en purs spé- « culatifs. De là des efforts de génie dans le « vide.

« J'attends ici prochainement ma mère qui « doit venir passer quelque temps avec nous.

« Je ne me donnerai donc pas, selon toute ap- « parence, le plaisir d'aller pendant ces va- « cances en Auvergne, et me trouverai ainsi « privé de l'honneur de vous y voir. J'ose espé- « rer, du moins, que vous m'accorderez, comme « toujours, quelque compensation de corres- « pondance (2 juin 1861). »

M. de Barante attachait du prix aux jugements de son ami sur ses travaux. Plusieurs fois, il le lui témoigna dans sa correspondance. L'appréciation que nous venons de lire le toucha :

« J'étais assuré de la bienveillance, et je « dirais presque de la partialité de votre appré- « dation. Je doute que le public prenne le (c môme intérêt que vous à la Vie de M, Rof/er-

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« Collard, Il est certainement encore plus in- « différent au passé qu'au présent. A peine « se rend-il compte de la situation actuelle « et s'inquiète-t-il du chaos qui ne laisse « prévoir un lendemain quelconque. Tout est « laissé au hasard et ceux qui auraient à (( prendre des décisions attendent qu'elles leur « soient dictées par Tovénement. Ni les eri- « tiques ni les conseils ne peuvent avoir aucune (( influence sur eux. lis ont ouvert les écluses et « suivent le courant. Les discours de M. Royer- (( Collard étaient prononcés à une époque d'exa- « men et de délibération et ne sont pour lagé- « nération actuelle qu'une lettre morte, comme <( l'éloquence de Cicéron. Ce que vous dites de (( l'influence réciproque qu'ont exercée sur son (( esprit et son talent la philosophie et la poli- « tique est ingénieux et vrai.

<( J'avais espéré vous voir pendant les va- (( calices, mais vous avez préféré la satisfaction « d'avoir à Paris madame votre mère. Elle (( s'arrangera dans l'intimilé de la famille le « calme auquel elle est accoutumée.

« Vous ne me parlez pas de ce qui vous « occupe outre vos monotones devoirs d'ensei- « gnement. Songez-vous toujours au xviii® siècle? « Je tâche de lire les j'J/^^;?/02;r.vduducde Luynes.

« Vous n'y trouverez pas grand'chose, mais, en « les comparant avec Saint-Simon, on reconnaît « non pas seulement la dilTérence des auteurs, « mais la différence du temps, de la royauté de « Louis XIV et de la royauté de Louis XV « (2 juillet 1861). »

Sans renoncer au xvuf siècle, M. Nourrisson l'avait momentanément abandonné pour diriger d'un autre côté ses méditations et ses études. La réponse à la lettre qui précède donne les raisons de ce changement :

« Vous avez la bonté de vous informer de Tobjet de mes études. Je n'ai point renoncé à mon travail sur le xviii° siècle, quoique je ne me sois pas encore arrêté à une forme définitive de composition. Mais, après une étude assez longue et peut-être assez approfondie de cette époque mémorable, j'ai senti le besoin de tourner ailleurs mon esprit pour quelque temps. A considérer avec insistance un objet unique, on risque d'éprouver une sorte d'éblouissement. C'est un inconvénient grave que je voudrais éviter. Je laisse donc mes idées se reposer, mes jugements se mûrir, et ce n'est guère que l'année prochaine que je compte mettre à exécution un projet déjà fort ancien.

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u En attendant, je me suis donné la tâche de « composer, sans nul dessein de publication, « une sorte de traité de la nature humaine.

« Toutes les philosophies ont la prétention « d'expliquer Ihomrae. Mais la plupart Tima- « ginent au lieu de le prendre lel qu'il est, w ainsi que le conseillait avec sa haute et pra- « tique raison M. Royer-CoUard. Serait-il donc « impossible, à l'aide d'une observation pa- « tiente et désintéressée, d'une histoire exacte « et étendue, de se faire une idée vraie de ce « qu'est l'homme, et, partant, de ce qu'il doit « être? Cela est de conséquence. Si, comme « vous l'avez éloquemment démontré, la litté- « rature d'un peuple est Texpression de son « état social, à son tour n*est-il pas le résultat, *i h beaucoup d'égards, de la notion que les « hommes v reçoivent de l'homme? Evidema ment, pour ne pas sortir de notre hisloire, M tout n'était pas déclamation dans la Déclara- « lion des droits de l'homme (4 août 1861). »

« — Vous avez donc ajourné le xviii* siècle, ré- « pondit M. de Barant^, et vous revenez à la « psychologie pure. Pourra-t-elle vous donner <« les droits de l'homme? J'en doute. Vous Irou- « verez dans la conscience humaine le senti- « ment de la justice, la sympathie pour son

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t< semblable, Tidée de la propriété. Mais tout « cela ne compose pas le droit. L'iuterpréta- « tion et lapplication de ces principes dépendent « de l'état social, du degré de civilisation, des « croyances religieuses : le droit varie néces- « sairement selon les conditions de chaque so- « ciété. La propriété, la famille, les pouvoirs « sociaux se rattachent nécessairement aux « principes moraux essentiels à Tâme humaine, « mais n'ont pas le caractère primordial. 11 « vous faudra donc donner h votre œuvre un « caractère historique, politique, juridique. Il « me semble que j'ai déjà parlé en ce sens « dans un article sur les droits de l'homme.

« Dites, je vous prie, à M. Cousin combien je « suis satisfait de l'approbation qu'il a donnée « à la Vie de M, Royer-Collard, En toute occa- « sion, son suffrage m'est précieux et surtout « lorsqu'il prend un intérêt particulier au suce jet que j'ai traité.

« J'espère que madame Nourrisson est en « bonne santé, ainsi que votre petit garçon. Ma- « dame votre mère s'accoutume sans doute au sé- « jour de Paris. Cela doit être ainsi, puisqu'elle « est avec ses enfants (21 août 1861). »

Pendant les vacances, M. Nourrisson visila quelques villes du Midi de la France, Genève,

Venise, puis, suivant le Simplon et la lu Corniche, rentra à Paris un peu \ qu'il n'aurait voulu, retenu à la camp une maladie, heureusement peu grave, lils fut atteint.

Le Traité sur la nafiirr humaine q parait M. Nourrisson, et dont il ei M. de Barantc dans sa lettre du 4 ao répondait à une question que, dans s:

du 14 janvier 18(i0, l'Académie des Morales el Politiques avait mise au i pour sujet du prix du Budget à en 1862. Cette question était ainsi foi

Du rôle, (h la psychologie en philosop une ajtprécialion des principales théorie logiques anciennes el modernes, el de /'i qu'elles ont exercre sur les systèmes gén leurs auteurs.

M. Nourrisson avait achevé et dé mémoire et déjà cherchait un nouv( d'étude :

Cl Je viens de terminer un assez Ion « de philosophie dont je vous avais " voudrais maintenant, avant de mt " une autre tâche, en finir avec de vii 11 jets. De ce nomhre est le xviu' siècle " pour me reposer que pour donnei

« cette idée, je viens de me plonger dans les « mémoires de cette époque. Cette lecture me « confirme dans la persuasion qu'une révoluce tion, en tout cas, était inévitable. Elle ne pouce vaitêtre ni conjurée ni supprimée. Elle devait « être dirigée, affaiblie, ruinée par ses propres « fautes. La monarchie française n'avait le « choix qu'entre une constitution et la dénio- « cratie. Les Mémoires de Mallet du Pan « m'ont particulièrement intéressé (10 jan- « vier 1862). »

Il était écrit que les anciens projets et les recherches sur le xviir siècle subiraient de nouveaux retards. Une lettre de M. Cousin en décida: l'Académie des Sciences Morales avait adopté, sur sa proposition, pour le concours du prix Bordin à décerner en 1864, un sujet que M. Nourrisson ne pouvait pas laisser passer:

« Mon cher Nourrisson, j'ai obéi à M. Andral, « à M. de Saint-Germain, à la clameur de me»

« amis, et je suis venu ici [ à Cannes ] sans « aucune espérance et pour ne pas vouloir être « plus sage que tout le monde. Comme je m'en « doutais, cette belle mer, cet air vif et seCj '< excellents pour les forts, mortels pour les « faibles, ne me font pas le moindre bien au « larynx; ils me donnent une excitation dont

iod CNE CARRlèKE UNIVERSITAIRE

*( je n'ai guère besoin. On s'est trompé, et je •< ne reste ici que jusqu'au jour où on m'écrira w de Paris que j'y puis revenir sans danger.

t< Mais laissons là les morts, et parlons aux « vivants. Vous avez terminé votre travail « et vous en cherchez un autre. Mais puisque H vous hésitez, j'en conclusque vous ne connaisu sez pas le nouveau sujet de prix que j'ai laissé « avant mon départ et que l'Académie a bien u voulu agréer : La Philosophie tie ^foint Augus- »» tin. Quel sujet! Il est fait tout exprès pour w vous; il est en toutes vos puissances; il vous « ap|>elle, quand même il n'y aurait point « d'Académie. Deux années de commerce avec CI saint Augustin pourraient tenter les plus n grands esprits. Vous avez déjà un avant-goùt « de ce commerce. Vous irez cette fois jusqu'au fond et y trouverez un plaisir et un bien infinis. J'ai bien compté sur vous en proposant « ce In^au sujet.

- Mes confrères vont se mettre à la lecture *< et à l'examen du mémoire sur la psychologie. • Leurs travaux iront jusqu'en février, lorsque '» je reviendn^i prendre ma part dans le jugeu ment à pronèuoer.

Si vous écrivez à M. de Barante. rappelez- '- moi à son s«>uvenir.Je voudrais prendre me^

maux comme il prend les siens et que ma vieillesse fût dans la sérénité de la sienne. Je me ronds du moins cette justice que les joies de mes amis me consolent de celles auxquelles je ne dois plus préteiidre. Bien à vous (janvier 1862). »

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