‹ Une carrière universitaire:Chapitre 43 sur 58 · Une visite à Hanovre. Paris, 1861, p · texte numérisé non relu

Une visite à Hanovre. Paris, 1861, p

346 UNE CAKRIÈRE UNIVERSITAIRE

son voulut revoir encore Florence, Naples, Rome et ritalie. Ce fut son dernier grand voyage et, avec peine, il en supporta les fatigues.

La partie des vacances qui n'était pas employée aux voyages se passait en Auvergne. De plus en plus, avec le progrès des ans, M. Nourrisson aimait le coin de la terre d'Auvergne que lui avait légué son père et où vivaient encore, dans un cadre merveilleux, les souvenirs de son enfance : le grandiose horizon des montagnes lointaines; les collines plus rapprochées où les champs coupés d'arbres et les pâturages alternent avec les bruyères et les bois inclinés vers la vallée; les grandes étendues verdoyantes, où, de loin, au milieu des feuillages, les toits de briques rient au soleil; les sentiers ombreux sous la fraîcheur des hôtres, des chênes et des pins; les «gouttes », ravins sinueux et profonds, abrités par des arbres centenaires et ou s'écroulent en cascades des flots de verdure; les prairies humides où sourdent des eaux vives ; et, par-dessus tout, au sortir de Paris, le calme profond, la paix que verse dans les âmes la campagne silencieuse. C'est surtout ce repos de l'esprit propice aux méditations et aux longues lectures ininterrompues que le philo-

sophe demandait aux collines et aux vallons de r Auvergne natale.

A côté de sa ferme de Neyron, le père de M. Nourrisson avait fait construire un petit pavillon où, comme lui, son fils habitait. Mais les mille bruits de la basse-cour, qui auraient charmé La Fontaine, troublaient le penseur.

D'ailleurs, l'accroissement de la famille avait rendu insuffisante l'étroite demeure. Un peu plus loin, sur la partie plus élevée du plateau, M. Nourrisson fit construire un chalet carré, sans prétentions, aux murs blancs, au toit rouge, accueillant et simple comme ceux qui Thabitent. A la hauteur du premier étage, un balcon rustique, auquel une vigne vierge enroule ses festons irréguliers, entoure la maison et permet d'admirer, sous tous ses aspects, l'incomparable panorama. D'un côté, une pelouse peu étendue descend en pente douce vers un hémicycle de bois que dominent en amphithéâtre les derniers contreforts des montagnes du Forez, paysage doux et reposant. De l'autre côté, au contraire, c'est l'horizon immense. Au-delà de la plaine où la Dore promène ses eaux changeantes aux dangereux caprices, au-delà des collines étagées, se dresse, dans toute sa gloire, le Puy-de-Dôme, avec, à

droite et à gauche, la ligne tourmemtée des sommets volcaniques. De même que, au bord de la mer, il voulait toujours que sa chambre ouvrît sur Timmensité des flots, à Neyron, M. Nourrisson avait choisi comme cabinet de travail une petite pièce d'où, assis à son bureau, il pouvait voir la chaîne du Puy-de-Dôme. Là se passaient ses matinées avec les quelques livres apportés à la campagne, au milieu des souvenirs de famille. Aux heures chaudes de la journée, il avait Thabitude de s'asseoir dans le jardin, sur un banc adossé à la maison; de là, ses regards ne s'étendaient pas au loin; mais, tandis que le mur et le balcon l'abritaient, les arbres tout proches le protégeaient de leur ombre et, du fond de la vallée ombragée et profonde, la fraîcheur montait. Et aussi, près de ce banc, aboutissait le chemin par où sa famille ou ses hôtes revenaient des longues promenades où il ne les suivait pas. Dès que, à l'heure du retour, parvenaient à son oreille les voix lointaines encore ou, sur le sable, le bruit des pas, M. Nourrisson son livre à la main — presque toujours c'était Pascal — s'avançait à l'entrée de l'allée, pour accueillir avec un bon sourire et une parole aimable les arrivants.

Dans tout le pays on l'aimait. Les honneurs

n'avaient apporté aucun changement à la simplicité de ses allures. Sa familiarité, qui n'avait rien de voulu ni de forcé, gagnait les cœurs des paysans ; et les vieux, qui Tavaient connu enfant, ravis de l'entendre toujours parler et plaisanter en usant aussi bien qu'eux de leur patois d'Auvergne, ne l'appelaient que « le bon M. Nourrisson ». Ils reconnaissaient bien d'ailleurs en lui les qualités de leur race, et l'en estimaient davantage : le ferme bon sens, la volonté immuable, l'opiniâtreté au travail, la ténacité dans la poursuite du but. Et cependant, ces qualités qui semblent indiquer, par contre, quelque chose d'âpre et de rude dans le caractère, l'avaient laissé, au milieu de sa famille, d'humeur égale, doux et facile à vivre. Son cœur était très affectueux, sa sensibilité promptement éveillée ; bien vite, dans les circonstances graves, les larmes — larmes de joie aussi bien que de tristesse — lui montaient du cœur aux yeux. Sa franchise, son respect de la justice et des droits d'autrui étaient absolus. Il poussait à l'extrême la crainte de nuire. Que de fois, entendant raconter, même d'un inconnu, une action peu louable, un propos qui aurait dû n'être pas tenu, il disait à sa femme et à ses enfants : « Surtout, ne répétez pas ce que vous

:^50 UNE CARRIÈRE UMVEKSlTAtRE

venez d'entendre, cela pourrait lui faire tort. » Son extérieur et ses allures répondaient à son moral. Quelque chose de solide, de bien planté, rintelligence et la bonté dans la physionomie, un regard qui ne fuyait pas, une poignée de main loyale. Sa figure, au repos, avait parfois une expression un peu mélancolique : lui étaitil resté, môme au milieu du bonheur complet, quelque chose de cette disposition que M. de Garante lui reprochait dans sa jeunesse : « Vous demande/ à la vie plus qu'elle ne peut donner » ? Et aussi, à cause de la précocité de son caractère, lié très jeuneavecdes hommes plus âgés, n'availil pas connu, avant d'atteindre la vieillesse, cette douleur de voir, l'un après l'autre, tomber autour de soi ceux que l'on a aimés? Dans son Académie môme, combien rapidement avaient disparu beaucoup des amis qui l'avaient élu et qui, maintenant, manquaient à la réunion du samedi ! Guizot et Mignet entre autres, pour lesquels il éprouvait une profonde affection et qui la lui rendaient. Ces deuils répétés, ces souvenirs jotaient-ils par moment sur son front un voile de tristesse? Mais quand une conversation l'intéressait, quand il voyait entrer sa femme, ses fils ou quelque personne attendue et aimée, quand l'une ou l'autre de ses belles-filles venait

lui faire visite, Tombre s'envolait et son regard s'illuminait.

II avait eu, en effet, la joie de marier ses deux fils selon leur cœur et selon le sien. Plusieurs fois lui advint le bonheur d'ôtre grand-père, bonheur auquel des morts prématurées mêlèrent de profondes tristesses. Les progrès de Tâge ne desséchaient pas son cœur et ne tarissaient pas en lui les sources de la douleur.

Dans le cours de l'année 1898, M. Nourrisson éprouva des crises violentes d'un malaise qui resta inexpliqué et ne s'en remit pas complètement. Depuis l'année 1896, d'ailleurs, se sentant fatigué, il se faisait suppléer au Collège de France pendant le semestre d'hiver. Cette année comme la précédente, il voulut reprendre son cours au printemps. Il en fut de même l'année suivante. Mieux valait le laisser faire que de le contrarier; ce fut l'avis du médecin. Au mois d'avril de l'année 1899, les siens surent qu'il n'y avait plus d'espoir. Lui se sentait malade et affaibli, mais espérait guérir, continuant son cours avec une extraordinaire énergie; un mois avant sa mort, sa parole y était encore très nette et sa voix très ferme.

Obligé de garder la chambre, il remarqua que, depuis un certain temps, son médecin ne lui

faisait pas d'ordonnance nouvelle, en conçut quelque inquiétude et écrivit h son confrère de rinstitut, le D*" Lannelonguc dont le savoir et la bonté lui inspiraientgrande confiance. Le docteur revenait d'un long voyage ; on lui porta son courrier à la gare ; aussitôt, sans même rentrer chez lui, il accourut. Peu de temps après cette visite, Félix Nourrisson comprit qu'il était perdu. Ce fut son condisciple, leR. P. Lescœur, qui vintluiapporter les consolations et les secours de la religion. Avec ce doux tutoiement, souvenir vivant de cette amitié d'enfance qui les avait unis au seuil de la vie, son camarade, maintenant blanchi comme lui, raccompagna encore jusqu'aux portes de l'éternité.

Pendant les quelques jours qui lui restaient à vivre, ses sentiments de foi et de résignation ne se démentirent pas : il remit à son fils aîné son testament fait trois mois auparavant : « Je meurs, « y était-il écrit, dans la religion catholique, apos- « tolique et romaine, oîi j'ai été baptisé. » Il bénissait, en invoquant la miséricorde de Dieu, sa femme, ses enfants, ses petits-enfants : « J'ai « confiance, ajoutait-il, qu'avec la grâce de « Dieu nous nous retrouverons tous dans une « vie meilleure. »

M. Georges Picot, secrétaire perpétuel de son

ANNÉES 1897-13 JUIN 1899 3Bâ

Académie, vint lui porter les vœux de ses confrères : <( Je les remercie, répondit-il, et j'es- « pure qu'ils garderont de moi un bon souve- « nir. »

Il fit à son fils aîné les recommandations les plus précises sur ses manuscrits, sur ce qui, à son avis, était inutile ou méritait d'être conservé, sur le Rotfssemf, assez avancé peut-être pour qu'on puisse l'imprimer, sur ses obsèques, dont les moindres détails furent réglés :

Ni honneurs militaires, ni fleurs, ni discours. Il ne voulait pas, à la maison mortuaire, cette foule dont l'affluence prolonge des moments si pénibles pour ceux qui aspirent à pleurer dans la solitude et le silence. Les convocations seraient faites pour l'église. Seuls, les très proches parents et la députalion de l'Académie viendraient le chercher à sa demeure.

C'est dans l'humble et pieux cimetière de Dorat, attenant à la vieille église fortifiée qui domine la plaine de la Dore, qu'il voulait reposer avec son père et sa mère. Il savait que, chaque jour, en sortant de l'église, les siens et leurs amis viendraient prier près de lui et que, le voyant inhumé en terre bénite du pays d'Auvergne, des paysans penseraient encore « au bon M. Nourrisson » ; il savait aussi que l'amitié

qui Tavait lié au baron de Barante s'était, comme un pieux héritage, transmise des pères aux enfants et que, dans cette douloureuse circonstance, ses fils et leur mère trouveraient chez le petitfils du vieil ami qu'il allait rejoindre là-haut les attentions, les prévenances, les délicatesses si douces aux cœurs blessés et malheureux.

Enfin, ayant tout prévu et tout réglé, après avoir donné à son petit-fils un de ses derniers regards et de ses derniers sourires, le 13 juin, encore soutenu par celle à qui il n'avait, jusquelà, donné que des jours heureux, entre ses deux fils dont, à bon droit, il était fier, il entra doucement dans cette immortalité que, même en dehors de ses profondes convictions religieuses, sa philosophie avait toujours proclamée.

AVANT-PHOPOS

Page 1