Leclerc, Uisl. de la médecine arabe t. 11, p
tifiquc (lu xiu" siècle. » La médecine grecque est représentée par quatre ouvrages d'Hippocratc et vingt-cinq de Galien; quatre-vingt-dix traductions concernent la médecine. Une dizaine de traductions sur les trois cents ont été traduites d'abord en hébreu, puis de l'hébreu en latin.
Ajoutons que le goût des humanités se répandant en Italie, on arrive à lire le grec dans le texte même. Malgré les rapports commerciaux et politiques ininterrompus avec le monde byzantin, et bien que le sud de la Péninsule ait mérité jusqu'au xi° siècle son ancien nom de Grande-Grèce, les Italiens, pendant longtemps, restèrent ignorants de la langue grecque. Les relations littéraires et scientifiques ne se rétablirent entre l'Italie et la Grèce qu'au xvi"^ siècle. Pétrarque, sachant mal le grec, ne put jamais lire Homère dans le texte. C'est à Florence, à la fin du xiv'' siècle, que le grec fut enseigné pour la première fois. En 1396, un ambassadeur envoyé de Contantinople, Manuel Chrysoloras, cédant au^j: demandes des lettrés, l'y enseigna. A son école, entra Leonardo Bruni l'Arétin, le chef de l'humanisme. Au début du xv^ siècle, rArétin,qui était passionné pour le grec, déclarait que, pendant sept cents ans, nul maître ne l'avait enseigné en Italie.
Parmi les élèves de Chrysoloras, Guérin de Vérone, Aurispa et Fidelphe vont en Grèce et en rapportent des manuscrits en 1423 et 1427. Avec Manuel, étaient venus en Italie Jean Chrysoloras et Georges de Trébizonde; mais quand la chute de l'empire byzantin devint imminente, les immigrants grecs se multiplièrent'.
Enfin, après la prise de Constantinoplo, en 1453, les savants grecs affluèrent dans la Péninsule, apportant avec eux leurs manuscrits et leur science. Le grec, qui n'avait d'abord été enseigné qu'à Florence, Rome et Padoue, se vulgarisa, dès lors, en Italie.
A dire vrai, au xv" siècle, les médecins, comme Ferrari, se contentaient surtout de tirer leurs connaissances médicales d'ouvrages traduits de l'arabe. Que constatons-nous, en effet, en pénétrant dans une librairie du xv*' siècle? A première vue, nous remarquons que les Grecs n'y figurent guère
1. Il faut cilcr Jean Argyropoulos, Théodore de Gaza, Démétrius Chalcocondyte, Andronic Callatos, Musurus, les Lascaris, le cardinal Bessarion, etc.
que pour mémoire. Les Salernitains n'y sont admis que pour les ouvrages de recettes. Mais les Arabes et leurs commentateurs, imitateurs ou disciples servîtes y abondent.
Et nous venons de voir qu'il faut leur rendre cette justice qu'ils firent beaucoup pour la propagation de la science médicale par le monde.
Les Arabes, a dit Humboldt, font en partie reculer la barbarie qui déjà, depuis deux siècles, a couvert l'Europe ébranlée par les invasions des peuples. Ils remontent aux sources éternelles de la philosophie grecque; ils ne se bornent pas à sauvegarder le trésor des connaissances acquises ; ils l'agrandissent et ouvrent de nouvelles voies à l'étude de la nature.
Ceci dit, il importe de bien marquer que ces mots de médecine arabe sont, en quelque sorte, un abus de langage. Le professeur Laboulbène, après Daremberg, a repris cette question* et il conclut que « dans tous les ouvrages médicaux des Arabes, dans les commentaires, dans les compilations, dans les livres d'une forme plus originale, c'est la médecine grecque qu'on trouve constamment- », c'est la médecine grecque qui a été enseignée et pratiquée dans les khalifats d'Orient et dans les Écoles ou Universités d'Occident pendant des siècles. Ce qu'il faut admirer avant tout chez les Arabes, c'est la soudaineté de leur initiation, fait unique dans l'histoire médicale. Elle fut rapide et en très peu de temps complète dans toutes ses parties, provoquée par des hommes saisis d'enthousiasme, ayant à leurs gages des traducteurs qu'ils rémunéraient magnifiquement.
La science médicale antique apparaissant aux yeux des Arabes les avaient pour ainsi dire fascinés, et ils n'avaient
1. V. Laboulbène, Les Médecins arabes et l'École de Saleme {Rev. scientif., 2 nov. et i" d6c. 1883).
2. « 11 ne faut pas, dit M. Laboulbène, en excepter la chirurgie d'Albucasis, regardée comme infiniment plus originale que sa médecine. Le professeur Ch. Daremberg, qui a pris la peine de confronter ligne par ligne cette chirurgie avec celle de Paul d'Égine, a reconnu que presque tous les chapitres sont un remaniement du livre de Paul, traduit lui-môme antérieurement en arabe. La botanique d'Ebn-el-Buthar est aussi en grande partie e.vlruite de la collection médicale d'Oribase, ainsi que l'a constaté Leclerc. Avcnzonr. dans son Teisis, a travaillé avec des documents presque tous perdus; il est l'écho dos anciens médecins, il appelle leur témoignage constant sous la formule i)icu;i< medici. » (Laboulbène, loc. cit.)
songé qu'à imiter leurs maîtres, ajoutant peu aux connaissances des anciens.
Le même phénomène se produira en Occident lorsque paraîtront les traductions des ouvrages arabes, et l'on comprendra dans une même admiration les savants grecs et leurs disciples orientaux. Galien et Avicenne seront les oracles médicaux de la seconde moitié du moyen âge, les deux maîtres incontestés et préférés des médecins des xiV^ et xV siècles principalement. Cette admiration sans bornes, excessive et trop longtemps continuée, devait entraver tout progrès
réel de la médecine.
Attachés à l'étude des ouvrages arabes, se plaisant à disserter à perte de vue sur les doctrines galéniques, se souciant beaucoup plus de compulser un manuscrit que d'examiner avec soin la nature même, les médecins du moyen âge nous apparaissent surtout comme des érudits, hommes de cabinet et de bibliothèque. Les Arabes avaient parfois usé d'une méthode éclectique conciliant alors le galénisme pur avec la théorie hippocratique, l'observation et l'expérimentation. Mais au moyen âge, les médecins partent de ce principe que les Grecs et les Arabes ont tout dit, ont tout vu ou à peu près et s'attachent beaucoup plus à les expliquer qu'à les contrôler.
Au moyen âge, dit Nicaise, on laissa de côté l'observation d'Arislote et on se livra à la dialectique à outrance en mettant en œuvre toutes les subtilités de la logique. C'était la Scolastique. On introduisit ainsi en médecine une méthode et une philosophie qui eurent les plus fâcheuses conséquences sur ses progrès.
Il est curieux, à ce point de vue, de constater combien vers la même époque les chirurgiens avaient plus d'indépendance d'esprit, et se montraient plus intéressants que les médecins malgré le discrédit qui s'attachait à leur profession.
Les médecins, dit le même auteur, qui n'avaient pas alors le secours de la physiologie et de l'anatomie pathologique, subissaient l'induence de la doctrine régnante; tandis que les chirurgiens,en prise journalière avec des faits évidents, étaient contraints de sortir du cadre des syllogismes et ne se trouvaient plus d'accord avec les conclusions de la scolastique. Leurs ouvrages sont
les premiers qui renferment quelque critique, et qui réagissent contre l'abandon de la méthode d'observation'.
Guy de Ghauliac, en pleine époque scolastique, s'appuiera sur le propos d'Aristote : Amicus Plato, sed magis arnica Veritas, et avant lui, Henri de Mondeville s'était écrié :
Ce serait une absurdité et presque une hérésie de croire que Dieu, glorieux et sublime, ait accordé à Galien un sublime génie à condition qu'aucun mortel après lui ne découvrît rien de nouveau. Quoi! Dieu aurait ainsi abandonné une partie de sa puissance! Dieu n'a-t-il pas donné en propre à chacun de nous comme à Galien un génie naturel? Misérable serait notre esprit si nous ne devions connaître que ce qui a été découvert avant nous.
Ceci était dit en 1342 par un chirurgien; en 1527 seulement, Paracelse brûlera sur la place publique de Bàle les œuvres de Galien et d'Avicenne.
Avant d'aborder l'étude des doctrines médicales dont nous avons dit les origines, il nous paraît intéressant de montrer ici, par quelques exemples précis, à quelles sources s'alimentait l'érudition des médecins des xiv" et xv^ siècles.
Nous possédons le catalogue de la bibliothèque de Ferrari; nous connaissons par les travaux de Daremberg, de MM. Dorveaux et Gloria d'autres inventaires de bibliothèques médicales. De la lecture et de la comparaison de ces documents ressortiront ce que nous venons de dire sur la part considérable de la science arabe dans la culture médicale du moyen âge.
LES SOURCES DE l'ÉRUDITION.