INFLUENCE DES ARABES
LA MÉDECINE DU MOYEN AGE EST LE GALÉNISME TRANSMIS PAR LES AUTEURS ARABES.
En parlant de la médecine telle qu'elle était enseignée au temps de Ferrari, nous ne pourrons pas restreindre notre étude au xv' siècle, et nous aurons à faire appel fréquemment aux auteurs des xiii% xiv" et môme du début du xvi" siècle. C'est qu'en effet il semble impossible d'indiquer quelles limites précises séparent ce xv" siècle médical des époques qui l'ont précédé ou immédiatement suivi. Toutes sont comprises dans cette longue période d'obscurité qu'on appelle le moyen âge. Quelles sont donc les grandes découvertes qui, depuis Hippocrate et Galien jusqu'à Vésale et aux grands anatomistes, auraient permis à la médecine de sortir des ténèbres qui l'enveloppaient ? Il semble qu'il y ait dans la vie de l'humanité comme dans la nature des périodes de repos et des périodes de germination et de floraison. A certains moments cette humanité paraît avoir perdu tout esprit d'initiative, et, considérant la science comme .faite, elle se traîne dans les sentiers battus sans oser s'en écarter; la foi stérile dans la parole des maîtres a remplacé la discussion féconde de la critique. La médecine du moyen âge traverse une de ces périodes de sommeil. Aucune dilïerence profonde ne distingue l'enseignement médical du xiv" siècle de l'enseignement médical du xV. Les livres d'études sont les mêmes, les théories, les façons de raisonner, la thérapeutique sont identiques. Comme un théologien qui fait l'exégèse des livres saints, le professeur de médecine commente pieusement un texte ancien, il ne le critique presque
jamais. Le mot du grand savant contemporain : « Je travaille à un ouvrage qui, je l'espère, n'aura plus d'intérôt dans vingt ans, sans quoi la science ne serait qu'un vain mot », eût paru une. absurdité au savant médecin d'autrefois qui usait sa vie à traduire, à commenter un auteur des siècles passés. Ainsi, étudier l'œuvre d'un professeur italien du siècle, c'est étudier la science médicale du moyen âge, exposer ses doctrines et son enseignement, c'est faire l'exposé des doctrines du moyen âge dans toutes les Universités.
Qu'on ne s'attende pas à trouver, dans la vie scientifique de Ferrari, l'histoire de ces découvertes, de ces théories qui marquent un progrès dans la science. Les idées contenues dans sa Pratique, ses Consultations ou ses Expositions se rencontrent presque toutes dans les écrits des savants de son temps. Il eut une grande réputation de son vivant, et, étant donné l'espritduxv^ s;iècle, il lamérita par ses connaissances livresques, par sa probité, par son ardeur au travail. Grand médecin, mais d'un temps où l'esprit de recherches et de critique n'existait pas, son amour pour l'art et son autorité auprès de ses contemporains ont peut-être contribué à cette renaissance médicale du xvi^ siècle, dont l'Italie fut l'initiatrice.
Si les savants du xv" siècle ne sont que des reflets, à qui sont-ils redevables de leur éducation scientifique? La lecture de leurs ouvrages répond à chaque page, à chaque ligne par ces deux noms : Galien et Avicenne.
Une sorte de protocole règle au moyen âge les rapports des auteurs médicaux avec les Arabes, qui ont bien quelque droit à cette déférence, puisqu'ils furent les maîtres des médecins d'Occident. L'histoire, en créant pour ces disciples — ^ peut-être même avec un peu d'ironie — le surnom d'Arabistes a voulu consacrer cette influence arabe. Elle est manifeste, et Ton peut s'en convaincre par la lecture des listes de manuscrits que renfermait au xv« siècle une librairie médicale'. Cependant, est-ce à dire que les médecins d'Orient aient transmis à ceux d'Occident des doctrines originales ? Des savants comme Rliazôs, comme Avicenne furent-ils des
1. Pfir librairie on entendait au moyen âge une bibliothèque. Les Anglais (lisent library dans le même sens.
novateurs? Et ce titre leur doit-il être conféré parce que leurs ouvrages ont formé des générations de médecins jusqu'à la fin du xvi" siècle? Assurément pas. Lorsque nous disons de Ferrari et de ses contemporains qu'ils turent parmi les derniers arabistes, nous entendons seulement par là qu'ils s'assimilèrent la science médicale recueillie dans les ouvrages des Arabes, qu'ils s'en saturèrent, mais nous voyons surtout en eux des disciples de Galien dont les Arabes furent aussi les élèves. Le moyen âge, dans sa seconde moitié principalement, n'est que l'antiquité réfléchie par les Arabes, disait Daremberg' ; et il faut avoir constamment présente à l'esprit cette idée, sans quoi l'on s'exposerait à attribuer au moyen âge bien des découvertes, bien des points intéressants qui se trouvent chez les Grecs, les Latins et les Arabes. En réalité, il n'y a pas de doctrine médicale arabe; il y eut seulement, pendant quelques siècles, assimilation de la médecine grecque par les Orientaux, puis transmission de cette médecine gréco-arabique à l'Occident. Par quels procédés, par quelle suite de circonstances se fit cette importation scientifique? C'est ce que nous allons essayer de-dire.
Reportons-nous de quelques centaines d'années en arrière. Nous sommes au vu*' siècle. L'empire romain n'existe plus, les foyers scientifiques de Grèce etd'Asie Mineure sont éteints. A Constantinople, on lit, on travaille, mais la science médicale est négligée. Seule l'école d'Alexandrie est encore florissante. Cependant elle aussi disparaît en 641 : la ville est prise par les Arabes, la fameuse bibliothèque est brûlée, les savants éont dispersés. Le désastre heureusement ne fut pas complet, quelques manuscrits, monuments de l'esprit grec, échappèrent à l'incendie, et l'histoire veut même que les vainqueurs aient participé à ce sauvetage. Peu de temps après la prise d'Alexandrie, ils voulurent tirer profit et gloire de leur conquête littéraire et scientifique. Pour la première fois, ils avaient des livres^; ils les lurent, les commentèrent, cherchant d'abord à comprendre et à interpréter.
1. Daremberg, La médecine et les médecins du XV' au XVII' siècle [Revue scientifique, 21 àéc. iS&l). . .
2. Jusqu'alors ils n'avaient possédé aucune notion scientifique. L écriture arabe n'avait été ima^nnéo que peu d'années avant l'hégire, et Mahoniet ne savait ni lire, ni écrire.
Plus tard, avec Rhazës et Avicenne, ils devaient s'efforcer d'imiter leurs modèles.
Quelques années avant le sac de la ville, les médecins de l'École d'Alexandrie avaient pris pour base de leur enseignement un recueil de seize livres choisis d'après les œuvres de Galien, et l'un d'eux, Aaron, avait rédigé en syriaque les Pandectes, vaste compilation des Grecs, de Galien surtout, et composée d'extraits et de fragments. Un juif de Bassora, Maserjavaich, traduisit les Pandectes en arabe vers 680 ; plus tard, un autre traducteur, Honain, fit de môme pour Hippocrate, Galien et Paul d'Égine.
Au viii" siècle, les Arabes ne possédaient en médecine que la traduction des Pandectes d'Aaron et quelques livres d'alchimie; avant la fin du ix« siècle, ils se trouvèrent en possession de toute la science de la Grèce. Entravée d'abord par les successeurs immédiats du Prophète, la culture scientifique des Arabes fut dans la suite favorisée par les Abassides. Pour quelque temps, Bagdad remplace Alexandrie. Elle attire à elle les savants de la Perse et de l'Inde et devient la Cité des lettres et des sciences. Grâce à la protection des khalifes, Al-Manzour, Haroun-al-Raschid, Al- Mamoun, grâce aux honneurs accordés par eux à quelques hommes éminents, le ix" siècle méritera d'être considéré comme un siècle de renaissance scientifique.
Les premières traductions des livres grecs furent presque toutes faites en syriaque avant de l'être en arabe, car les Syriens furent en médecine les initiateurs des Arabes. Mais quand, par ordre des khalifes, les manuscrits grecs furent transportés à Bagdad, les traducteurs transcrivirent directement du grec en arabe*. En médecine, ils traduisirent Hippocrate {Aphorismes — Épidémies — Pronostics — Le Régime dans les maladies aiguës); Dioscoride, dont les cinq livres sont, avec les Simples de Galien, la base de leur matière médicale; Rufus, d'Éphèse; Archigène; Galion; Oribase; Philagius; Alexandre de Tralles; et Paul d'Egine.
Mais la conquête militaire continuait. Les Arabes, traversant la Méditerranée, vinrent s'abattre sur l'Espagne.
\ . D'après Leclerc, le nombre de ces traducteurs serait de 100, parmi lesquels Honain tient le premier rang.
Leurs victoires leur permirent de conserver la possession tranquille du sud de l'Ibérie. Des écoles c(^lèbros furent alors fondées à Séville, à Tolède, à Cordoue ; celle-ci, la plus fameuse des trois, posséda bientôt une bibliothèque riche, dit-on, de 240000 volumes. Les livres enfantent les savants : à Bagdad avait brillé Rhazôs et Avicenne; à Cordoue, Albucasis enseigna avec éclat. C'est à ce moment que l'importation arabe commença. Vers le milieu du xi« siècle, un certain Constantin, natif de Carthage, et pour cette raison surnommé l'Africain, parcourut l'Arabie, la Chaldée, la Perse, l'Inde et l'Egypte. Au cours de ce long pèlerinage, il cherche des livres de science et s'arrête pour les copier. Lorsqu'il revient enfin dans sa patrie, il est mal accueilli ; reconnu trop instruit pour son époque, il est persécuté et forcé de s'exiler. 11 se réfugie en Italie, à Salerne, où le duc Robert Guiscard l'accueille et le comble d'honneurs. Mais la vie de bénédictin convenait mieux à ce savant. Il s'enferme dans le couvent du Mont Cassin, et là, mettant en ordre ses copies, il les traduit de l'arabe en latin. Salerne recueille le fruit de ses travaux, et de cette époque date la célébrité de son école.
A la doctrine méthodiste' qu'on y enseignait primitivement se joignit la méthode galénique, Vhumorisme. Salerne devint alors la cité hippocratique-.
Ce fut donc par l'intermé^aire d'un copiste, compilateur et traducteur, que la science médicale fit sa véritable entrée en Italie.
Au xn" siècle, Gérard de Crémone se rend à Tolède. Il ne sait pas l'arabe; il l'apprend, puis s'attache à copier et à traduire les principaux ouvrages médicaux. 11 séjourne à Tolède pendant plus d'un demi-siècle, y fait plus de soixantedix traductions, et revient en Italie pour léguer ses manuscrits à un couvent : l'Ecole de Bologne s'en enrichit.
\. Les méfhodisfes, contrairement à Ilippocrate et à Galien, rejettent tout dogme sur l'essence des corps, proscrivent toute recherche des causes premières, des causes cachées, des phénomènes organiques, et prétendent expliquer toutes les maladies par le resserrement [slriclum] et le relâchement {laxum).
2. Parmi les ouvrages de Constantin, Leclerc cite : le Panlefjni, traduction d'Ali-Abbas; le Viatiqtie, traduction d'Ebn-Eddjezzar ; le Trailé des Urines et celui des Fièvres, d'Isaac; le commentaire des Aphorismes d'Hippocrate, par Galien.
Plus tard, quand les études arabes s'éteignirent en Espagne, grâce aux traducteurs et compilateurs, d'autres foyers s'étaient allumés dans le midi de la France et en Italie. Ajoutons aussi grâce aux juifs ; car, avant môme l'apparition des grandes traductions en Occident, les juifs avaient importé en. Europe beaucoup des idées médicales empruntées aux Arabes. Leurs rapports commerciaux avec les Sarrasins, dont ils connaissaient la langue, leur facilitaient l'étude des livres arabes. Bien avant les croisades, des juifs, venus des Écoles d'Orient, s'étaient répandus en Occident, et, par leur savoir plus étendu que celui des moines et des médecins laïques, ils prépar^.rent la réputation de la médecine arabe. Par eux également, on eut des traductions, par exemple celle du Continent, que traduisit Ferraguth.
Aussi, du ix« au xiii" siècle, les Israélites partagèrent-ils avec les clercs, dans les pays occidentaux, le monopole de l'art de guérir. Et malgré les canons de l'Église, qui défendaient aux juifs de prescrire ou d'administrer des remèdes aux chrétiens, force était de recourir à eux dans le besoin, et ils avaient accès non seulement dans les cours, mais encore dans les palais des pontifes romains. Chassés d'Andalousie au début des croisades, ils se réfugièrent en Languedoc.
On sait combien florissante fut au moyen âge l'Université de Montpellier. Déjà son voisinage de l'Espagne l'avait fait profiter de la civilisation des Arabes, elle profita aussi de la présence dans le Midi d'un grand nombre de juifs qui, persécutés par les Arabes et les Espagnols, étaient attirés dans cette région par l'expansion qu'y avait pris le commerce. Parmi eux se trouvaient des médecins lettrés qui connaissaient la langue arabe et avaient une instruction médicale plus complète que celle des médecins du Nord*.
Leur influence dans le midi de la France fut considérable, môme pendant le séjour des papes à Avignon, car les pontifes eurent souvent recours à eux et les protégèrent ^
\. Renan, Les Rabbins français au XIV' siècle (in Hist. litl. de la France, t. XXVII, p. 431-7Î33).
2. Bayle, dans les Mémoires d'Avignon au moyen âge, a montré quelle place les juifs tenaient dans cette ville.
Les juifs contribuèrent donc pour une bonne part à la propagation des sciences médicales en Europe. Lorsque l'Espagne se fut désintéressée des études arabes, ils continuèrent à traduire les principaux ouvrages scieiitifiques en hébreu et de cette langue en latin, et ce fut une nouvelle source d'instruction pour le moyen âge.
C'est ainsi que la science changea de langue et de patrie. Ainsi fut transmise à l'Occident la médecine grecque et la médecine arabe, transmission commencée par les juifs, développée surtout par Constantin et Gérard de Crémone, et à laquelle les juifs continuèrent à apporter un concours précieux aux xu" et xiii" siècles.
L'Italie, la première, eut ce privilège de posséder des traductions latines des auteurs grecs et arabes. Ses écoles de Salerne et de Bologne attirèrent aussitôt les savants et les étudiants d'Occident. On accourait vers ces deux cités comme vers la lumière. C'est qu'en effet Bagdad, Constantinople, Cordoue, Séville, Tolède, étaient, au moyen âge, pays lointains et peu sûrs. Il était dangereux d'y aller chercher la science, car si, d'une part, les Turcs persécutaient les chrétiens sur le Bosphore, en revanche, les chrétiens persécutaient les Maures en Espagne. Les traducteurs rendirent donc un service considérable aux pays occidentaux. Ce furent les vrais fondateurs des grandes Écoles et Universités italiennes et françaises. Par eux, on eut en latin les traductions des auteurs suivants ' : parmi les Grecs : Hippocrate [Aphorismes, avec le commentaire de Galien, par Constantin. — Régime des maladies aiguës, avec le commentaire de Galien, par Gérard de Crémone. — Pronostics, avec le commentaire de Galien, parle même). — Aristote. — Galien. — Parmi les Arabes : Sérapion l'Ancien. — Mesué l'Ancien. — Rhazès. — Isaac. — Albucasis. — Ali-ben-el-Abbas. — Avicenne. — Canamusali. — Jesu Hali. — Avenzoar. — Ali-ben-Rhodhoman. — Averroës.
Leclerc n'a pas trouvé moins de trois cents traductions de l'arabe en latin, a Ces documents répandus en Europe dans les xn" et xiii* siècles provoquèrent, dit-il, l'élan scien-