‹ Une chaire de médecine au 15e siècleChapitre 7 sur 126 · LES GRADES UNIVERSITAIRES · texte numérisé non relu

LES GRADES UNIVERSITAIRES

Dans les Universités italiennes du moyen âge on conférait successivement trois grades: le baccalauréat, la licence

et le doctorat '.

Le baccalauréat était à proprement parler plutôt un certificat d'études qu'un grade. Le candidat n'avait pas d'examen à subir ; il devait seulement remplir certaines conditions : justifier par témoins d'études suffisantes.

Les livres ordinaires qui étaient sa propriété devaient être sans lacunes. A Montpellier cependant, le candidat était tenu, à moins que le recteur n'en eût autrement décidé, de faire à l'Université une véritable leçon publique'.

Le 28, nous dit Félix Flatter, je fus promu bachelier en médecine, au collège Royal, et ce fut le docteur Saportaqui présida

Ch' indi scoccan d'amor mille saette Pungendo il cuor de giovanetti incanti Che son mal atti a far le sue vendette

[Un capUolo inedito d'uno Studente pavese.)

1. A Montpellier, dit Nicaise, l'Université de médecine délivrait trois diplômes déplus en plus élevés: ceux de bachelier, de licencié et de maître, mais il n'était pas nécessaire d'obtenir les trois diplômes pour avoir le droit d'exercer la médecine, les deux premiers suffisaient.

Le premier grade à conquérir à l'Université de médecine de Montpellier était donc celui de baclielier. Pour l'obtenir il fallait avoir suivi pendant trois ans et demi les cours de médecine. Un pouvait néanmoins être présenté par un maître, au bout de deux ans et demi d'études. Il fallait aussi s'être livré à la pratique hors de la ville pendant six mois; en outre le candidat devait être capable de lire dans les écoles. Au moment de la réception de ce grade l'étudiant jurait de n'exercer la médecine ni dans la ville ni dans les faubourgs de Montpellier avant d'avoir obtenu la licence. Mais comme un peu de pratique lui était indispensable pour arriver à ce dernier grade, il était obligé de se placer sous la direction d'un médecin expérimenté.

Le bachelier qui sollicitait la licence était présenté par un maître, comme pour l'obtention du baccalauréat, et il devait, auparavant, avoir lu, dans l'école d'un des maîtres qui faisaient partie de l'Université de médecine, un livre authenti(iue de théorie et un autre livre de pratique.

2. « Quod nulli assumantur ad gradum baccalaureatus nisi cum soleninitateprincipii. »{Carlul. de l'Univ. de Montpellier, p. 313, XVI.)

l'examen. Il n'y eut que les docteurs en médecine de l'Université qui argumentèrent contre moi. L'examen dura de six heures du matin à neuf heures. On me revêtit ensuite d'une robe rouge pour faire un remerciement envers. J'avais commencé par réciter de mémoire un discours assez long. Enfin je soldai onze francs et six sols et on me remit mon brevet dûment scellé. Je reçus les félicitations des Allemands à qui j'avais de mon côté offert un banquet.

A Pavie, la formalité de l'examen n'existait pas. Le premier degré pour lequel l'étudiant avait à argumenter devant les juges était celui de licencié. Ce grade est le plus important. Il confère le droit d'interpréter les textes [licentia docendi) et les statuts de l'Université ne permettent de le conférer qu'avec les plus sérieuses garanties.

A la fin d'un manuscrit existant à la Bibliothèque Arabrosienne (F. 145, plac. sup.), on lit les notes marginales suivantes écrites par le propriétaire de cet ouvrage :

Nota. — J'ai commencé mes études de médecine en l'année 1433, le 3 novembre, et je les ai terminées le 10 juin 1441.

... Moi Mathieu Capitaneo de Busti j'ai passé l'examen ès arts le 17 juin 1438 et j'ai eu à traiter... et j'ai été reçu sans opposition.

...Moi Mathieu Capitaneo de Busti j'ai passé mon examen le 10 juin 1441; j'eus à traiter... je fus admis sans opposition et, aussitôt après l'examen, j'ai reçu le grade, mais pas les insignes, et j'ai remis 30 ducats en gage pour le conventus public (soutenance publique).

Tout bachelier^ au bout d'un certain temps d'apprentissage de la médecine, a le droit de demander à subir devant les docteurs réunis f examen privé et rigoureux. 11 choisit pour cette épreuve le docteur qui le présentera. Accompagné de ce parrain, le candidat se rend chez le recteur, et lui demande l'autorisation de subir l'examen préalable sur les mœurs. Le recteur informe alors les docteurs du jour, de l'heure et du lieu de l'examen. C'est devant eux que se passera la première partie de l'épreuve. Le candidat est accompagné de ses promoteurs, c'est-à-dire des professeurs sous lesquels il a

1. « Une fois bachelier je commençai déjà à pratiquer et je m'exerçai en soignant mes compatriotes. » (K. Platter.)

étudié la théorie du mutin et la pratique du soir. Ces promoteurs dits nécessaires sont les répondants du candidat Ils jurent d'avoir interrogé le candidat et de 1 avoir jugé apte à l'examen solennel En présence du bedeau qui fait office dt notaire, le candidat est interrogé sur son âge, sur les grades nui ont pu lui être conférés dans une autre Umversite et sur tous les points qui ont trait à sa vie universitaire. Si 1 interrogatoire est favorable, le chancelier indique au candidat le jour où il devra répondre sur les textes qui feront la matière de son examen. Cette désignation des textes est faite par quatre docteurs. Elle est rendue publique afin que chacun puisse au besoin les étudier et argumenter contre le can-

didat. ,

Il était d'usage que celui-ci en se présentant a 1 examen choisît, en dehors des promoteurs nécessaires, quelques docteurs dits volontaires qui assistaient à l'épreuve et contribuaient à conférer le grade.

Le doctorat était le dernier terme des études. 11 consistait en une thèse suivie d'une argumentation.

Ce qu'étaient ces discussions, ces argumentations sur de mauvais textes falsiiiés, traductions insuffisantes d'une version défectueuse dans le latin barbare de l'époque, on peut facilement se l'imaginer : nulle expérience personnelle, nulle observation : qui donc oserait donner un avis quand le maître a parlé? C'est le commentaire de l'Ecole qui fait tous les frais et le commentaire seul. Depuis qu'il étudie la médecine et qu'il compulse les textes, l'étudiant a eu le

1. Les candidats refusés n'acceptaient pas toujours leur échec de bonne grâce, si nous en jugeons par ce procès-verbal d'une séance du Conseil de l'Université de Padoue : . . • •

Ibidem Mag. D. Jacolms de Zanetinis de Pad. e.vposuit quenmoniam sic dicens quod Mag. Laurentlus de Venetiis, licentiatus in artibus, eidem Mag. Jacobo dixerat aliqua verba vituperosa, hoc modo videlicet quod cuni Mag. Jacobus predictus eidem Mag. Laurentio dixisset quod nunquam faceret conventum suum in artibus nisi eidem satisfaceret et nunquam conventuaret eum, cul d ictus Mag. Laurentius respondidit quod non dignaretur conventuari sub taii ignorante et quod nesciebat unam literam. Item exposuit querimoniam Mag. Nicolaus de Montcsilicc quod Mag. Laurentius predictus, eidem Mag. Nicolao dixerat quod erat 7inus ignorans et lavalor scutelarum et eo tune fuorunt présentes qunmplures doctores Collegii eisdem verhis; quare petierunt predicti magistri .Jacobus et Nicolaus Mag. Laurcntmui puniri et condenmari debere secuiuiuiu formam statutorum dicti coilegu.

(Coll. Art. V. II, 1391-1398. p. H)

lomps de perdre tout esprit de critique. Muis eu admettant mt^nie qu'il s'obstine à garder quelque juffement, la dispute en vient à bout. Heureux ellet de concurrence de vanité ! « Mis en présence, dressés sur leurs ergots, dit Miclielet, ces jeunes coqs prenaient là un cœur héroïque pour argumenter à mort, embrouiller les questions, stupéfier les auditeurs et euxmêmes, s'hébéter au vertige de leur propre escrime. La gloire était de ferrailler six heures, dix heures sans reculer et de trouver des mots encore. Tournois sublimes, mirifiques batailles que la nuit seule pouvait finir. Juges et combattants se retiraient pleins d'admiration pour eux-mêmes, gonflés, vidés, presque idiots. »

L'argumentation en effet durait quelquefois douze heures et au delà.

Rabelais, qu'il sera bien permis de citer ici, — il fut docteur en médecine et son premier ouvrage fut la traduction des Consiliade Mainardi de Ferrare, — Rabelais s'est moqué de ces interminables dissertations. Il nous montre Pantagruel en Sorbonne, qui tient contre tous les théologiens « par l'espace de six semaines depuis le matin quatre heures, jusqu'à six heures du soir, excepté deux heures d'intervalle pour repaistre et prendre sa réfection... Dont tout le monde commença à bruyre et parler de son sçavoir si merveilleux, jusques es bonnes femmes, lavandières, courratiéres, roustissières, ganivetières et aultres, lesquelles quand il passait par les rues disoyent : C'est luy ».

La thèse doctorale pouvait être passée immédiatement après la licence. Elle n était pas nécessaire pour la pratique de la médecine. C'était le couronnement scientifique des études médicales.

La grande promotion au doctorat, dit Thomas Platler, comporte plus de pompe, le candidat est promené à cheval au son des trompettes. Il donne la veille de la promotion à tous les docteurs, chirurgiens et apothicaires une sérénade de trompettes, fifres et violons. La petite promotion vaut exactement la grande. Pour l'une et l'autre il faut le baccalauréat et la licence, après quoi on écrit une thèse et l'on argumente publiquement contre les docteurs pendant plusieurs jours et un dernier jour contre les étudiants. •

La promotion du doctorat avait donc lieu de deux façons. Elle était privée ou solennelle. Privée, elle comportait les mt^mes examinateurs, la môme soutenance, mais sans l'apparat et sans la pompe de l'examen public qui devenait une solennité pour l'Université et entraînait des frais considérables.

Pour une cérémonie aussi solennelle, on ne se sert plus d'une salle du rectorat; c'est dans la cathédrale de Pavie, en présence de la Faculté tout entière et après d'interminables argumentations que le bonnet de docteur est conféré.

Si la cérémonie n'est pas solennelle, le candidat après l'examen se rend avec ses promoteurs dans une salle où une collation leur est servi, aux frais du candidat, de optiniis confectionibiis et vino malvatico \ Le bedeau remettait au nouveau docteur les insignes de son grade

Dans la remise solennelle des insignes du doctorat, qui n'est pas un examen, mais une cérémonie, le candidat entouré de ses amis et camarades se rend au jour fixé par le chancelier à la demeure du recteur. Il le conduit à la cathédrale sur un cheval richement harnaché. Les massiers, les appariteurs, des joueurs de flûte et de trompette l'entourent' ; puis

1 « Cette coutume, dit M. Huisman, existe encore à l'Université d'Heidelberg où, sur le tapis vert des examinateurs, le candidat au doctoral fait préparer des gâteaux et des bouteilles de vin. »

A Paris, dit Ghéreau, pnr une habitude qui a duré longtemps, il ne sç passait aucun acte public dans les Écoles, aucun examen, aucune thèse, aucune réception, aucune reddition de comptes qui ne fussent suivis d'un repas dont la splendeur était en rapport avec les ressources de ceux qui l'oH'raient et qui était donné soit chez le doyen, soit chez l'Ancien, soit chez le président de l'acte, soit enfin dans une taverne, pourvu que cette dernière fût réputée pour être un lieu honnête. Par un décret spécial du il février 1466, la compagnie ordonna que dorénavant plusieurs docteurs seraient député!? pour aller déguster les vins, constater la bonté des victuailles et que les les bacheliers qui régalaient ne seraient tenus qu'à la fourniture de deux quarts de vin.

2. J.-M. Ferrari est examinateur, le 14 juin 1442, « in licentia et doctoratu in artibus magisiri Ambrosii de Birago, » Le diplôme délivré au nouveau docteur nous a conservé les noms des professeurs et assesseurs :

En présence des Maîtres Jean d'Allemagne, étudiant en médecine, recleur de l'Université des artistes et médecins, Thibald de Madi, vice-prieur du Collège des médecins spécialement délégué aux examens, S. de Folperti, Jacques de Ferrari, Joa. Math, de Ferrari da Grado, Syro de Psichari, etc., docteurs très insignes .-.omposant la plus grande et la meilleure partie du Collège des médecins, vous avez été particulièrement et sévèrement examine, et sur tous les points vous avez répondu... ».

.3... Soni fortes faciunt nimiam agitationem in humoribus et in cerebro ut sunttube et organa. Nam fllius meus Jo-Mathei, Papic incidit in epilcpsiam

viennent les professeurs, les écoliers, les clients de l'Université. Au sondes cloches le cortège s'avance par la ville : c'est jour de fôte, les marchands ont fermé leurs houtiqucs et les artisans ont interrompu leurs travaux. Dans l'église cathédrale, sur une haute estrade spécialement disposée et devant une grande foule de spectateurs « coram omnibus de coUegio et in praesentia maxime multitudinis nobilium civium super cathedra magna super qua creantur doctores », il prononce un discours en latin et reçoit les insignes du grade dans les rites consacrés. C'est la remise d'un livre fermé d'abord et ensuite ouvert, l'imposition de la barrette, les fiançailles symboliques (desponsatio), la remise de l'anneau d'or pur et enfin le baiser de paix *.

Après la cérémonie, le nouveau docteur accompagné au son des instruments par la foule des docteurs, écoliers, officiaux et notables de la ville rentrait chez lui et offrait un grand banquet à tous ses amis. Nous empruntons ces détails à la chronique de Moroni. Cinquante ans plus tard les choses allaient de même, ainsi que nous le raconte Flatter :

Lors de la soutenance de thèse de Guillaume Heroard, le docleur Saporta présida la cérémonie dans l'église Saint-Firmin ; elle se faisait en grande pompe et au son de l'orgue. Le récipiendaire prononça son discours de remerciement en cinq ou six langues, entre autres en allemand, bien qu'il ne sut pas parler cette langue. On le promena solennellement par la ville au son des fifres et avec un panache de soie sur sa barrette. On portait au cortège des tiges de fenouil ornées de figurines de sucre. Au retour, eut lieu une belle collation avec abondante distribution de dragées. L'hippocras était délicieux et la collation fut suivie de danses.

La promotion entraînait des frais considérables. On payait pour l'examen environ 600 livres, pour le conventus

propter improvisum sonum lubarurn cum docloratetur quidam et infra X horas obiit [Practica, f" XXIII verso). , u ^

1 In hujus roi signum conceditur annulus signaculum fulei quam debcnt sacris jussionibus professores. His biretum addicitur quod pilleolmn b. pater Geronimus nominavit testacra brève latissimum caritate quod jure capili supponitiir quoniani testante apostolo eminere scientiam scicntiœ carilatem. Mené his adjungitur honestum pacis osculum si quidem premissa fuevnnt oblivioiii non tradita .sed efficaci diiigentia cnstodita ad pacem Dei quai superat omnem sensuui, replet cor et intelligentias nostras et fclici itmere nos conducunt. [Monum. et Doc. Gloria).

80 livres. Le chancelier recevait pour chacun de ces deux actes 12 livres et demie, et de plus, lui ou son vicaire, 3 livres ou 3 livres et demie pour chaque discours qu'il avait à prononcer.

Outre ces dépenses fixes, le candidat devait fournir des vêtements à un grand nombre de personnes. Lorsque, en 1 299, la promotion fut refuse'e à Vianesius (Savigny, ch. xxi, § 83), il avait déjà dépensé 5Ô0 livres pour du drap, des pelisses, etc. En 1311, le pape ordonna que les candidats jureraient de ne pas employer au delà de oOO livres en dépenses de luxe pour leur promotion*.

Les candidats pauvres obtenaient parfois la remise des droits d'examen ^ ; comment auraient-ils fait face aux multiples dépenses dont nous trouvons le détail dans la note ci-dessous tirée des Archives de Padoue.

Item spendi io Preducimo de Brazulo, in 1401, 1 deZugno, per lo asamino et per Io convenlo e per le noze de Meser Francesco mio fradelo fo per cunpare vari da forare pani per luy pani periv doctore, pani per cinque bidelli, pani per nuy de casa, velu et pani vestire la noviza, per malvasia, conficion, per bifari, tronbiti polastri, meioli porzele da zelatia e moUre altre spese : lire doarnilla o cinquezento libr. (MM. CCCGC).

Expeme examinis. Pro D. episcopo vel ejiis vicario, duc. I. — Item pro duobus rectoribus vel vice eorum, duc. II. — Item pro priorc collegii, duc. I. — Item pro duodecim doctoribus, duc. XII.. — Item pi'o uno adjuncto ex privilegio, duc. I. — Item pro privilegio efficiendo, duc. III. — Item pro expensis minutis in campanis, banchalibus et aliis, libr. XVI sold. VIII. — Item pro collatione doctorum in examine, duc. I.

Fxpense conventus. — Pro d. Bartholomeo de Saliceto pro pano^ clamidis, duc. XII. — Item pro XII brachiis* panni pro clamide d. JohannisLudovici, duc. XII. — Item pro XII brachiis panni

1. « Ultr.'i tria milia turon. argenteorum. » Six « turonenses » faisaient une Jivre.

2. Ma#?. Gabriel de Civitatc Beliuni licentialus in artibus et mcdicina petebat de gratia speciali quod possit facere conventum suum private et non publirp co quia nécessitas cogebat et non habebat unde facere inagnas expensus. Et sluliin, considerata uecessitate et paupertate ipsius, oinnes doctores concessenint ut idem relevetur ab aliquilius gravaininibus expensarum dicti conventus. (Mon. mn, Nicol.: t. II, p. 116.)

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