Une châtelaine du 12e siècle
Hauts barons et puissans ' seigneurs , furent d'antique tradition les barons de Mexpres, aïeux de mon père. Hautain seigneur fut sa vie durant monseigneur mon père. Quant à sa puissance.... des railleurs mal disans et curieux des affaires d autrui soutenaient, en Tan onze cent quarante, qu'elle était débile, voire finie, et montraient en preuve de leur dire les limites
bornées de la seigneurie et les délabrures de notre manoir, témoignages indiscrets qui ne se pouvaient révoquer en doute.
Et par ainsi, desquatre amples tours qui, au temps passé, annonçaient à la banlieue la demeure d'un suzerain , une seule , d'assiette mieux solide , narguait la destruction. Ses trois sœurs , dévalant lentement, et comme à regret, avaient en partie comblé les larges fossés, où l'on ne voyait plus de beaux cygnes blancs s'ébattant sur une eau limpide; mais dans la mare verdâtre sautillaient à leur bel aise des grenouilles coassantes et autres viles bestioles ; le figuier au dense feuillage, et l'alizier, ami des décombres, étendaient leurs jeunes scions sur les bastions écroulés, sans craindre la serpe tranchante.
Des cavités des créneaux, d'où partait autrefois le dard meurtrier, saillaient en touffes , et comme des symboles de tranquille paix, des ronces flexibles enguirlandées au lierre verdoyant , et des bouquets de violier jaune, dont la tige menue, pour croître, fleurir et embaumer d'un suave parfum, ne veut qu'un peu de place entre les pierres des ruines. La bruyère , le chardon et autres plantes grossières, couvraient les allées des superbes remparts , et mariaient leur bigarrure au vert sombre des massifs de pins qui d'eux-mêmes poussaient çà et là. Les écureuils, à la mine éveillée , venaient effrontément folâtrer à leur ombre; et le lièvre peureux broutait gaîment le serpolet, où jadis de farouches soldats faisaient de vigilantes rondes.
Le pont-levis ne se baissait plus au son
du cor du nain monté sur la tourelle à rapproche d'un illustre étranger; on tintait tant seulement le beffroi, et à ce son bruyant le vieil gardien venait incontinent ouvrir la porte hospitalière au pèlerin dévot et guerrier, ou aux amis de mon père lorsqu'ils venaient le visiter.
Mais, d'après mon devis, ne croyez cependant que le château de Mexpres soit un déplaisant séjour. Placé sur la cîme d'un mont, ses glorieux débris dominent un pays riant et diversifié : à droite , est le Mexin couvert en toute saison de frimas glacés ; bien au loin et tout à l'entour de Mexpres , de gras pacages et de fertiles champs, qui anciennement firent l'apanage de notre maison. Il est vrai que mon père les vendit lorsqu'il conduisit en Palestine, et à ses frais, un bon nombre de chevaliers et
d'hommes d'armes , voulant coopérer ainsi de son sang et de sa fortune à la délivrance des saints lieux; mais il nous en resta la vue , et je peux affirmer qu'il en est peu d'aussi récréatives. Je ne dirai rien de l'intérieur pour n'être si minutieuse ; je m'arrêterai seulement à l'endroit de la salle d'armes', conservée avec respect et soins religieux.
Entour de ses vastes parois on voyait rangés avec symétrie et ordre les portraits de mes ancêtres, et leurs armures soutenues en trophée par leurs fortes lances qu'avait toujours dirigées dans les combats fine loyauté. Un écusson noir disait en belles lettres d'or les vaillantises de ces preux, et cette lecture donnait une noble émulation aux jeunes damoisels désireux de courir les hasards de la guerre : les épées et autres
pièces enlevées aux plus fameux du temps ne laissaient point d'espace vide.
Ces choses diverses et toutes précieuses n'étaient pas tant prisées par mon père, que cinq bannières sarrasines appendues au mitan de la voûte. Le souffle du vent léger les déployait majestueusement quand les vastes croisées s'ouvraient sur la campagne; et, lorsqu'elles étaient fermées, le soleil leur communiquait encore un air plus solennel à travers les vitraux coloriés. Mon père recevait en ce lieu les étrangers qu'il voulait honorer.
Deux fois l'an on chômait au château deux anniversaires, à savoir : l'un en commémoration de la mort de madame ma mère, au mois de février (ce jour se passait en recueillement, dévotion et tristesse); et
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l'autre au mois de juin , pour célébrer le retour de mon père , du pays de Syrie , lorsqu'il en rapporta trois des cinq bannières sus-mentionnées ; certes, il faisait beau voirarriver les convives pour la cérémonie, en laquelle se renouvelait le serment d'union fraternelle entre ces guerriers anciens, gloire de chevalerie , et tous compagnons d'armes en la guerre sainte.
De tous ces preux, le plus n otable et le plus chèrement estimé par mon père se nommait sire de Gombault , seigneur de Pouvelle, surnommé le/io/z, jà vieillard chenu. De INIexpres étant, on découvrait son magnifique château enceint par la Loire et ses nombreux villages peuplés d'heureux vassaux. Le long de la journée on voyait à Pouvelle l'activité du travail et l'abondance qui en est le fruit ; et , aux approches d«
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la nuit, le rustique flageolet , perçant Pair d'un son aigu, retentissait dans le lointain pour appeler les pastourelles à la danse et le laboureur fatigué auprès de sa famille. Les seuls mouvemens convoiteux que j'aie surpris en mon respectable père , provenaient de la comparaison qu'il faisait des chaumières éparses de Mexpres et de leurs pauvres habitans. Les eusse faits aussi contens, Dieu le sait, si n'eût été pour défendre sa cause, disait-il souventes fois. Puis, ému de cœur et l'œil humide, il s'en allait en la salle d'armes contempler les étendards des infidèles, monumens d'une gloire si chèrement achetée.
Ma mère, trop tôt désignée par la mort (et moi jeunette ne pouvant connaître telle irréparable perte ) , je restai sous le pouvoir d'une gouvernante dont le nom était Alix, de
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ma mère très-affectionnée, laquelle gouvernante fut chargée de me soigner. Monseigneur mon père, d'illustre mémoire, s'il en fut onc, mais point propre à éduquer une jeune fille (hors en bons exemples et préceptes), s'en commit à magouvernante; etcelleci, d'un caractère vaniteux et fantasque, se vengeait méchamment sur moi de la contrainte qu'en d'autres points luiimposait mon père. Elle contre-carrait en toutes occasions les simples fantaisies de l'enfance de si facile satisfaction; et, pour me nuire encore plus , au lieu d'orner mon esprit de louables connaissances , non - seulement elle ne m'en donnait, mais m'empêchait de rien apprendre de moi-même, comme mon inclination naturelle m'y aurait portée, et voilà pourquoi j'étais si honteuse lorsqu'on m'interrogeait sur mon savoir, n'osant me plaindre à mon père , et me disculper du
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reproche d'obstination en une indolente paresse. De telle sorte m'atteignit ma dixseptième année aussi peu en avance pour mon instruction que si j'avais été extraite de basse lignée et non de haut parentage. Dame Alix me disait, touchant cela , que ce serait bien avisé à moi de ne hanter fêtes et tournois, parce que je n'avais en possession ni esprit ni beauté pour y briller.
D'après cela, on concevra mon ébahissement quand mon père m'avertit que je prendrais rang au banquet fraternel auquel je n'avafs encore été admise, à cause de mon jeune âge. Cette nouvelle me saisit tellement que je ne pus répondre à mon père.
Et donc , ce que je sentais se composait de raisons diverses dont aucune n'était de
fie,
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mince importance : la joie d'être nffancliie de lautorité lyranne de ma gouvernante; de voir ce monde que je ne connaissais que par des notions trompeuses ; de vérifier si rien ne m'y ferait briller Ici, ma
conscience m'arrête. N'irai plus loin dans ^'^Je détour, et il faut que j'avoue que, quoi ^^ 'en eût pu dire dame Alix, n'avais nul te sur cela : vanité de fillette ne reste E^ jgildéfaut , et tout accroissement avait pris ^f ^, I IWl mienne. Si je regardais les paysannes ' -va^restes, mon visage me semblait plus clair 'y que la lune en son plein; si c'était les traits envieillis de dame Alix oints d'un vermillon apprêté , merveilleux fard de belle nature colorait mes joues. Mais voilà qu'un jour , pour plus de sûreté Je m'avisai d'une finesse.
Parmi les portraits des nobles dames de
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la maison de Mexpres; un surtout était désigné par mon père pour retracer la vive ressemblance de la plus belle de son temps. Un jour qu'il en devisait avec un sien ami, celui-ci dit tout bas , et pourtant l'entendis-je : — Quoique de différente beauté, en sus sera votre AXoize, et mon père sourit en signal d'approbation. Depuis , le désir de savoir cette différence me trottait en la cervelle. Voyez donc comment je fis : Je m'assis devant un miroir, en face d'icelui, et derrière mon dos j'avais placé la portraiture ; puis je la détaillai ainsi qu'il suit : Les yeux de ma grand'tante étaient noirs et vifs, les miens sont bleus, doux etluisans; s'ils paraissent plus étroits, la coulpe ©n est à leurs paupières brunes, qui, par mollesse, les ombrent à demi. Le nez de ma grand'tante était droit et de nuance tendre; le mien a tout à point pareille
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forme; il diffère seulement au bout, par cette empreinte légère qui descend en petit canal de lait. Semble avis, que Dieu créateur, le touchant du doigt, aye voulu dire : achève-la ; joli nez , une ligne de plus gâterait ta perfection. Pour la bouche, celle de ma grand'tante semble un boutonnet de rose à moitié ouvert. Ha! ha! la mienne a 'plus grand espace...; mais elle elle est si ardente d'un beau vermeil; et sans y mal songer, laissant voir si gentiment et fines perles et corail... Pour le teint, s'il me prend fantaisie de comparer à mon front ou à mon col, ce bouquet
d'églantier , l'un paraît emprunté de
l'autre.
Et les autres parties de ma personne, quoique outrageusement cachées par mes accoutremens bizarres, n'étaient aucune-
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ment en reste; et mon souple corsage, mignard en ses façons, se décelait malgré l'entêtement qu'avait dame Alix de m'habiller à son caprice.
Je peux parler de ces dons brillans et fragiles, aujourd'hui que mes longs heveux sont devenus d'un blanc argenté, de blond doré qu'ils étaient, véritables filets de désirs d'amours... Mais la froide neige des ans n'a point filtré jusqu'en mon cœur. Je sens encore arder en lui le feu joyeux de la jeunesse, comme on le verra par cette vraie histoire ; et m'est avis que ce n'est pas une plume glacée qui saurait rendre avec naturel et charme les inTpressions vives et les riantes images du printemps de la vie.
Je remerciai donc le seigneur de Mexpres, et le suppliai de permettre que dame
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Alix n eut plus le choix de mes parures , et que mes ajustemens fussent assortis à mon âge. Se prit à sourire mon père, et me baisant une et deux fois :
— Ne vous peinez pour ça, Aloïze; car, quoiqu'on veuille le dissimuler , grâce et gentillesse se découvrent toujours. Vous paraîtrez au banquet parée des riches joyaux de votre honorée mère; mais, pour les porter dignement, vous devez prendre la pieuse obligation d'être, à son instar, suprême en bonté et modestie, et ce noble orgueil d'une famille , où la valeur et les vertus sont héréditaires. Ah ! si tu étais un fils, tu comprendrais mieux ce que je veux dire.
— Plus sincère amitié pour mon seigneur et père, ni plus hardi vouloir à observer
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sesmanclemens,je ne pourrais avoir, en ce que comportent mon sexe et ma jeunesse, lui répondis-je tout calinement. Sire de Mexpres parut satisfait de ma réponse , et il m'envoya dans mon appartement, où je vis étalés tant de brillans affiquets, que j'aurais été bien fâchée si , par sortilège , le souhait de mon père se fût accompli.
Les quinze jours qui précédèrent la fête me sont présens comme si c'était hier. La dépiteuse humeur de dame A\ix, ses ricanemens, ma complaisance et patience, soit de coutume ou de bon naturel, n'ayant jamais pu jouir complètement d'un plaisir qui faisait la peine d'un autre.
L'œuvre de l'imagination sur l'âme neuve enfante les objets de forme gigantesque; quand se mesurent puis sur la réalité,
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il faut en rogner tant que c'est grand , decevance. On avait vu telle ou telle chose comme à travers le cristal enjôleur, qui montre un océan dans ime goutte d'eau; il m'en advint ainsi de la fête; au bout, il se trouva que le fait était bien en deçà de l'espérance.
Vinrent à Mexpres les seigneurs de Balduc, de Rançon, de Saint-Pal, de Maine et de Pouvellej les dames de Balduc, de Rançon, de Saint-Pal : la première, née pour témoigner que langue de femme est un organe infatigable , et qui en sa vie n'eut à se reprocher d'avoir laissé lacune dans la conservation. La dame de Saint-Pal, lorsqu'elle pouvait saisir la parole, ne parlait que de sa bonté, de sa vertu, que les chevaliers ^ voire les plus intrépides et hasardeux, amient constamment
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respectée. La clame de Saint-Pal avait le corps long et sec, le nez effilé, les yeux petits, les lèvres pincées; et, quand elle parlait de sa bonté, il semblait que c'était une langue étrangère que personne ne comprenait. La châtelaine de Rançon , jadis surnommée la Belle ^ ne pouvait l'oublier ni pardonner à celles qui s'avisaient de l'être , alors qu'elle ne l'était plus. Ainsi me le'dit-on par la suite, et ces confidences me servirent à m'expliquer pourquoi la châtelaine ne m'avait entretenue que de tournois et combats singuliers faits et donnés pour elle, au temps où les horri' mes savaient précier la beauté.
Résumé fait, voyez ce qu'il en était de ces dames : la rancune et la médisance avaient pris en leur .cœur une telle extension , qu'aucun autre sentiment ne pouvait
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S y glisser. La cliâtelaine de Rançon, voulant être belle en dépit de nature immuable, allait quêtant les suffrages menteurs, et se vengeait de n'en pas trouver en criant à la décadence du goût. D'une corpulence robuste , elle se requinquait en jouvencelle, et roulait pesamment , croyant de bonne foi être leste en sa marche.
La dame de Balduc croyait posséder et science infuse et grave faconde en ses dits, bien qu'elle fît endormir ou fuir son auditoire.
La dame de Saint-Pal, de disgracieuse exiguïté, louangeait les formes fluettes, et par vanterie parlait aussi de sa vertu , laquelle, à coup sûr, n'avait été éprouvée aux aspérités de la résistance contre une attaque qui séduit.