‹ Une châtelaine du 12e siècleChapitre 2 sur 5 · UNE CHA.TELA.INE · texte numérisé non relu

UNE CHA.TELA.INE

Ces dames, réunies en même lieu , se faisaient complimens et grâces; et, sitôt que l'une d'elles tournait le dos , les demeurantes blasonnaient à qui mieux mieux , et à belles dents aiguisées emportaient la pièce.

On remarquait en moi la simplicité de nos montagnes ; ce qui fit que ces dames me prirent à juge chacune en sa part. De dures vérités me venaient sur les lèvres ! Toutefois discrète, je leur faisais des réponses évasives ; elles furent mécontentes, et me tinrent pour sotte.

Les seigneurs susnommés, tous contemporains démon père, ne conversèrent que de guerres, de leurs regrets de ne pouvoir accompagner sire le roi Louis septième à la croisade, et combattre les infidèles,

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comme ils ravaieiit fait en leur verdeur. Enfin, tellement m'assoupirent ces propos, que monseigneur mon père aie renvoya dans ma chambrette. Je défis ristement ma parure, qui mavait tenue en gcne le long du jour ( possible , parce que personne n'y avait pris garde); et, pour surcroît de mésaventure, je ne sais comment dame Alix devina ce que j'avais en l'âme ^ tant y a qu'elle mêle fit avouer, et se moqua fort de moi. Ma gouvernante a peut-être raison , me dis-je ; ce monde n'est pas du tout plaisant, ainsi que je l'imaginais en ma simplesse.

L'été s'écoula de la sorte en fastidieuses visites. C'était toujours les mêmes personnes , et partant , toujours même ennui. Sauf du seigneur de Pouvelle, sire de Gombault; après mon père, je]n'avais rien

de plus cher, et pins que mon père il avait pour moi des complaisances, témoin ses sollicitations pour me faire sortir de la dépendance de ma gouvernante, fortement marrie de ne pas me tenir assujettie de plus longues années, comme probablement elle m'y eût tenue. Non que le sire de Mexpres ne me chérît beaucoup ; mais il se persuadait que la vie confinée était convenable à une jeune damoiselle, et ne se souciait du reste.

Un jour, le seigneur de Pouvelle s'en vint à moi tout joyeux : — Damoiselle, j'ai formé le projet de vous donner une fête : que vous en semble ? — Couci-couci , fis-je nonchalamment , me rappelant celles que j'avais vues déjà.

— Je me serais attendu que vous m^al-

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liez sauter au col; mais vous êtes si fournie en raison , que les pompes mondaines ne peuvent vous tenter. Je ne puis donc compter sur vous?

Ha! vraiment, cher sire, je pâtirais plutôt un an durant les pénitences de ma gouvernante et kl compagnie de la dame de Balduc, que de vous désobliger une minute, lui répondis-je en riant.

— Vousm'êtes si débonnaire, damoiselle Aloîze, que je ne voudrais vous mettre à telles rudes épreuves. Vous me direz, après la fête, si j'en sais assez pour amuser les dames.

— Bien, dis-je à part mpi; en tout cas j'en aurai la perspective.

En cette occasion-ci, dame Alix, pré-

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voyant un autre résultat , était aussi de plus aigre humeur et basse jalousie.

— Aloïze, ce me dit mon père avant notre départ pour Pouvelle, il ne faut rien négliger aujourd'hui pour exciter la valeur du chevalier qui rompra une lance en ton honneur.

— C'est donc un tournoi? demandai-je émerveillée.

— Et des plus brillans.

— O! Dieu du ciel! j'espère qu'on ne combattra pas à outrance... Sire de Gombault est trop bon pour ça.

— Ce sont de simples jeux en l'honneur des dames, et des prouesses par courtoisie , dit mon père en riant.

— C'est bien différent.,. Je ne me sens

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pas d'aise de voir ce dont je me fais une si réjouissante idée; et, en toute hâte, je fus m'ajuster convenablement à pareille circonstance. Dame Alix, de pateline disposition en cet instant, ou plutôt pour me faire niche, me voulut aider; et moi reconnaissante, je la laissai entasser sur ma personne et joyaux et ornemens; et ainsi chargée à ne pouvoir quasiment me mouvoir, ressemblant plutôt à la reine de Saba qu'à jeunette pucelle, je montai une grise haquenée, caparaçonnée de plumes voltigeantes etautresbrimborions. Monseigneur mon père me côtoyait sur son palefroi, lequel semblait fier d'aller en fête, tant superbe allure il avait, et six paysans , vassaux de Mexpres , chamarrés sur leur pourpoint de nos devises et couleurs, nous convoyaient, montés sur six roncins tant bien que mal appareillés. En arrivant à

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Pouvelle , le cœur me bondissait de me voir en cette braverie.

La vaste esplanade contournée de palissades marquait la lice où devaient jouter les chevaliers. Un amphithéâtre, somptueusement balustré et élevé jusqu'aux croisées du château , était rempli par des dames ornées de riches atours , et des seigneurs conviés. Un deuxième amphithéâtre de moindre étendue pour les juges du camp, au milieu desquels siégeait mon père , et il les excédait par son beau maintien et sa noble figure, où s'alliaient à la fois une grave hautesse et une avenante hilarité. Les hérauts d'armes se pavanaient dans l'enceinte. Au dehors, un peuple nombreux se livrait à l'allégresse. Sire de Gombault me plaça sur le premier rang, entre une dame de Sais, chanoinesse, laquelle prou-

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vait en faveur de sa règle, tant elle se montrait accorte et gracieuse; et une damoiselle de Jugny, approchant mon Age. Sire de Gombault me recommanda à ces deux dames, et plus en particulier à la damoiselle de Jugny.

Tant plus ce que je voyais me paraissait nouveau, tant plus s'embarrassait ma contenance. Si peu faite aux usages, je ne savais répondre à aucune question, encore moins en adresser pour ce que j'aurais voulu apprendre. Heureusement que ladamoiselle de Jugny, devinant ma contrainte, en eut pitié; et, m 'évitant délicatement de rougir de mon ignorance sur maintes choses, elle me les expliquait avant que j'eusse osé les demander.

Quelques charmes qu'ait une femme (je

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dis ceci pour aviser), ses attraits n'auront qu'un effet instantané , si elle ne leur joint la bonté, le plus attachant de tous. Praxède était pourvue de celui-là et de mille autres; je le lui dis avec l'expression d'un cœur qui, pour la première fois se trouvait en accord; et voilà comment en moins d'une heure nous nous étions promis de nous aimer la vie durant. On verra si des deux parts s'est observée cette promesse. Ma nouvelle amie me conta que, ayant par disgrâce perdu ses père et mère, elle vivait fâcheusement avec une vieille tante béate, qui lui faisait chanter du matin au soir laudes et compiles; que son frère, Eginard de Jugny, était venu la visiter avant d'aller à la croisade, et qu'ils resteraient à Pou-

velle jusqu'au départ d'Eginard Notre

colloque se rompit ici; on ouvrit la barrière , et les chevaliers, couverts d'armes

reluisantes et la visière baissée, se rangèrent pour jouter et combattre à armes courtoises.

C'est contre ma volonté que je fais ici le détail d'un tournoi, mieux décrit par d'autres, et connu de tous; à cause de ce, je passerai brièvement autant qu'il se pourra.

Les deux chevaliers désignés pour commencer la joute , s'approcliant du balcon des dames, les saluèrent galamment en baissant la pointe de leur glaive à terre. L'un des deux, grand et élancé, maniait son fougueux dextrier si subtilement que c'était merveille.

— Faites des vœux pour le panache blanc, me dit Praxède; c'est mon frère qui le porte; malheur à moi, qui ne puis y joindre les mitns!

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— Je ne vous comprends pas; vous aimez votre frère, ainsi l'avez dit ?

— Et de mes jours je ne le tairai; mais comment former un désir pour sa gloire, quand celui qui doit être mon époux le requiert si fortement de moi.

— Quoi! vous soumettez-vous déjà au joug du mariage?

— Vraiment oui, et je ne saurais m'en douloir, mon fiancé étant de haut lieu et point chétif de sa personne; quand même il n'en serait ainsi, si vous connaissiez ma vieille tante, vous verriez quelle augmentation d'amour je dois à qni me sort de sa tutelle

Donnant cours à sa gaîté , Praxède continuait ses folâtres propos ; mais elle se tut

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vitementà ce signal des mestres de camp: Allez y bons chevaliers , et que les combattans se coururent sus. Ah! pauvre Praxède! en deux tours son fiancé fut gisant sur la poussière... Je lavis bélmir pareillement au blanc tissu qui couvrait son sein agité. Le damoisel de Jugny descendit agilement et releva son futur beau-frère, qui l'embrassa en riant lui-même de sa défaite.

— Eh bien! dit alors Praxède, ranimant son visage gentil comme un matin de mai , mon émoi est passé, et mon présage qu'Eginard n'avait besoin de nos vœux réunis, s'est vérifié. Ne vous en mettez en peine ( voyant mes yeux inquiets fixés sur le panache blanc). Ah! plntôt priez Dieu d'amollir les pierres sous les disgraciés qu'il va faire choir... Quoi que pût dire Praxède dans sa confiante sécurité , mon amitié

3l UNE CHATELAIN ïï.

naissante avait déjà trop d'ascendant sur moi pour nie faire libre de crainte.

Sept chevaliers , en plus brève ou longue durée avaient mesuré la lice, vaincus par le damoisel, lorsque le huitième se présenta, de prestance robuste et formidable. Il était couvert d'armes noires; l'impétuosité animait ses gestes, et son panache lugubre , flottant audacieusement, pronostiquait la mort. Je me sentis glacer par l'appréhension de voir succomber le frère de Praxède. D'un commun accord, les combattans s'éloignent jusqu'à l'extrémité du camp; ils se courent sus, ils se manquent; s'éloignent encore; et, tels que deux taureaux furieux impatiens d'essayer leurs forces, ils se heurtent d'un conflit si violent, que les lances des deux guerriers se rompirent en traversant leurs écui; bos-

UNE CHA.TELAINE. ?>^

selés. Lors [tous deux sautent en l'arène j ils ont tiré leur épée du fourreau. L'œil ne peut les distinguer , ébloui de mille flammèclies jaillissantde leurs tranchans émous S3s; ils se guettent, s'épient, et finissant par s'irriter de leurs vaines ruses, chacun d'eux frappe sur l'armure de son adversaire ainsi qu'un forgeron sur l'enclume et la fait bruire d'un sinistre son. Finalement un horion terrible brise le casque du chevalier de Jugny et le fait chanceler. Le

casque tombe et laisse à découvert le

chef d'un de ces beaux archanges messagers favoris de l'Eternel Mon front se

couvrit d'une terne pâleur, et je m'écriai en m'adressant au chevalier coléreux:

« Arrêtez! arrêtez!...] Las! il est sans défense!!!... » Le chevalier de Jugny, d'un élan aussi prompt que le fut le mien , reprit l'équilibre, il me regarde... d'un regard

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que plus onc on n'oublie; et, se faisant une massue de sa vaillante épée, il atteint le chevalier noir, et le rue au loin sur la terre poudreuse.

Les cris de joie , les battemens de mains, couvrirent les fanfares. Praxède s'élançait pour embrasser son frère, tandis que le chevalier déconvenu se retirait en désarroi, et qu'Eginard de Jugny, à ma confusion et surprise, me vint faire hommage de toute sa gloire. O dame Alix! si vous m'aviez vue alors, à bon droit Veussiez-vous dit, que ma gaucherie était extrême et en contraste singulier avec les manières dégagées des personnes qui m'avoisinaient.

Et voyez-vous une jeune fille raide sur son séant, détournant la tète comme si Faimable damoisel eût été un laid objet,

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les yeux baissés, formant deux ruisselets d'eau cristalline sur deux joues ronges de vives couleurs. Mon père, s'approchant de moi, me dit :

— Aloïze, tant brave chevalier mérite une récompense; or, donnez-la lui.

— Oh! cher sire, fis-je en balbutiant; je n'ai rien en possession.

— Voici le prix destiné au vainqueur, dit alors sire de Gombault en me présentant une belle chaîne d'or; et moi troublée, je la passai au col du chevalier, lequel, par les lois du tournoi, et sans que mentalement j'y trouvasse à redire , cueillit le délectable fruit d'amour sur mes lèvres , jusqu'alors non effleurées du souffle d'homme étranger. Puis, se baissant sur mon giron, il dit tout bas ;

— De ce moment je connais l'heur de la victoire; ah! qu'il m'est doux de vous la devoir!...

Quoique je fusse nicette en tous points, bien compris-je à part moi qu'il en avait remporté deux.

— Ajoutez à la chaîne votre bouquet de violettes, me dit mon père; leur fraîcheur se conservera à l'ombre du vert laurier.

J'ôtais le bouquet de mon sein et l'offris au damoisel, non d'une main assurée. Eginard le prit comme une chose précieuse, et le plaça sur son cœur.

Le tournoi fini , tous les chevaliers se furent désarmer et vêtir de galans habits; et moi aussi , aidée par Praxède , je fus habillée convenablement.

ITSE CnATELAINE. 3^^

Lorsque , dans mon t'ponvantc, je criai au chevalier noir de ne pas ensanglanter ce jour de fête, j'attirai sur moi, et s'en m'en apercevoir, les regards de l'assemblée ; ce ne fut qu'après avoir donné mon bouquet que je vis tous les yeux fixés sur moi ; de quoi j'achevai de perdre mon peu d'assurance, et ce ne fut que petit à petit qu'il me revint assez de calme pour écouter les gracieux propos d'Eginard, même l'œillader à la dérobée. Praxède me présenta son fiancé, Etelred de Pontis. Envers lui je n'eus point de gêne; au contraire, j'aurais ri de franche gaîté en songeant comme il s'était relevé de bonne grâce, si le vainqueur n'eût été là.

Le festin et le bal complétèrent la jour-

née.

De retour àMexpres, les événemens pas-

ses me semblaient des prodiges de nécromancie. Mes tumultueuses pensées se guerroyaient en mon cerveau fatigué ; seulement prédominait un bien-aise que jamais je n'avais connu, et dans lequel je me voulus complaire sans en rechercher l'origine. Dame Alix me questionnait et ne pouvait être instruite de ce qui s'était passé à Pouvelle : j'étais sourde au dehors pour trop entendre au dedans de moi. Plus hargneuse, elle me voulut faire noise en me forçant à l'écouter ; et, pendant deux longues heures, ce qu'elle s'imagina de désagréable me fut dit et adressé, sans pour cela s'attirer de moi ni humeur ni reproche. Il est si facile d'être bon et patient alors que le cœur est heureux! Enfin, quand dame Alix fut partie de lassitude , je fermai closement les courtines de mon lit, où, dans le somme, les flatteuses illu-

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sions rae bercèrent sur leurs ailes diaprées. Le lendemain, le bon sire de Gombault amena à Mexpres, Praxède, son frère et les autres convives de Pouvelle, auxquels mon père fit si courtois accueil , qu il ne se passait plus de jour sans nous visiter les uns les autres , et on peut soupçonner le résultat que produisirent ces visites. Elles ne se bornèrent pas à resserrer le nœud de l'amitié entre Praxède et moi... Mais n'attendez ici que je retrace en mots vulgaires les charmes d'un amour naissant, de ces tant jolis riens qui ont tant de valeur, de ce silence tant éloquent, lequel se fait si bien entendre ; non plus de ces tant exquises peines que les amans se forgent par privilège et faveur de jeunesse : ce sont des choses délicates qui ne se touchent sans dommage. Semblables à ces gentilles fleurs, lorsqu'au lever du soleil on voit en

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leur frais calice des gouttes tremblantes de rosée, n'est-il pas vrai qu'elles sont ravissantes... ? Ne les cueillez, main indiscrète, laissez -les là pour le plaisir des yeux; sinon , vous aurez bien la fleur, mais déparée des perles de l'aurore.

Je ne vous déduirai point aussi par le menu les façons attractives du chevalier de Jugny, parce qu'on accuse de tricherie les amans qui font le portrait de leurs dames et les dames de leurs amans. Voyez si j'ai trouvé le pourquoi. Si c'est par quelque vile amorce qu'ils font semblant d'aimer, ils exagèrent par amour-propre les qualités derobjet. Si c'est dépure et loyale affection, ils exagèrent encore, non sciemment, mais parce qu'entre les deux qui s'aiment Tenfant malin souffle un prisme magique qui ne s'évanouit qu'alors qu'ils ne s'aiment

plus. Et donc, pour n'être taxée de mensonge, vice bas et difforme, je répéterai, d'après autrui, que le damoisel était ardent à combattre, généreux dans la victoire, franc et loyal à ses amis , courtois aux dames, et de sainte discrétion pour celles qui^ se laissant affrioler par ses tant belles manières, en faisaient leur doux souci.

Un jour que dînaient àMexpres,Praxède, son frère, sire de Gombault et un jeune seigneur de la Provence, à la fin du repas, mon père se mit à traiter son sujet favori , les guerres passées et présentes , et de sa fâcherie de n'avoir pas un fils, héritier de son nom.

— Ce nombre ne fût point resté incomplet, se dit-il, montrant du doigt les cinq bannières sarrasincs. Mon fils eût comblé

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mes plus vifs souhaits en m'apporlant la sixième.

— Je ne sais quoi me poussa à répondre : Je les compléterai bien, moi, si monseigneur mon père veut agréer mon ouvrage; je suis assez habile en broderie pour en faire une, j'ose assurer, belle au pair des cinq autres. Tous se mirent à rire de ma naïveté, et spécialement mon père.

— Ho ! ho ! Aloïze, il faudrait que vous fussiez excellente à richement besogner, pour atteindre à si haut prix.

— J'en connais un , dit sire de Gombault qui, pour avoir une écharpe ouvrée de telle main , se ferait fort (Dieu aidant) , d'enlever l'étendard du Soudan, le fier Noradin. En vérité, Bertold, je ne crois pas que celui-là déparât les autres.

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— Vrai Dieu ! repart mon père , mon Aloïze aurait allumé un si beau feu!... Il ne doit pas rester en languison. 3'estime pourtant que ce chevalier s'avance beaucoup; il doit savoir que la renommée de Noradin n'est pas des moindres.

— Eh! quel d'entre nous ignore ce que peut la valeur, aidée par l'amour ? ajouta sire de Gombault.

— Celui dont vous parlez est-il d'illustre race, sire de Gombault.^

— Et son noble cœur répond à sa noble origine; je m'en ftiis le garant.

— Ne m'enquiers du reste , dit mon père exalté; qui est riche d'honneur à prou chevance. Vous prends tous à témoin, que je jure de faire empreindre en lettres

dorées le nom et les exploits du brave paladin, en un écusson à ceux-là semblable, et ces mots ensuite : Aloïze de Mexprcs en fut

le guerdon.

Durant que les deux seigneurs s'engageaient ainsi, je ne pourrais rendre mes transes , causées par le calme indifférent du chevalier de Jugny, et l'émoi visible du seigneur provençal; je crus que c'était de lui dont on discourait. Décolorée, je me penchai sur l'épaule de Praxède , et ce ne fut qu'à travers le bourdonnement de mes oreilles, que je distinguai ces paroles de sire de Gombault :

— Monseigneur de Jugny, j'ai fait les conditions ; c'est à vous de les observer.

3'ai su depuis quel étonnement marqua mon père; il ne comptait sur tant grand

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heur, que d'unir sa fille en mariage à celui qu'il aurait proposé pour parangon à tous les jeunes chevaliers. Et moi, sur le moment, je craignais d'être abusée parde vaines fascinations en voyant Eginard à mes genoux, les presser de ses mains tremblantes :

— J'attends de vous ma vie ou ma mort; ne me serez-vous pas charitable, Aloïze?

Mon père, expert en langage d'yeux, ayant déjà vu que les miens n'exprimaient rien de dédaigneux, dit d'un air goguenard :

— Te dois juger, toi-même, Aloïze? si ne te sens capable d'ouvrer en perfection, il ne faut point t'engager avec le sire damoisel. Certes, ce n'est pas l'usage en I« maison de Mexpres, de recevoir beaucoup

et de rendre peu. Penses-tu que Fécharpê vaille l'étendard du Soudan?

— J'en déciderai, moi, reprit le sire de Gorabault ; seulement je laisse à Aloïze le choix des couleurs.

— Puisse mon Etelred vous nommer bientôt sa sœur! me dit doucettement Praxède.

De cette manière si subite, je me trouvai prédestinée à celui que mon cœur avait placé en son sanctuaire , et environné de souhaits mystérieux et de timides espérances. Mon père était en grande jubilation; Eginard nageait dans l'ivresse, et sire de Gombault jouissait du bonheur de tous. Nos fiançailles se £rent devant la noblesse des environs, qui, en cette occurrence rivalisait pour nous fêter. Ce n'étaient que

<ianses et tournois. Toujours preste , jamais vaincu, le chevalier se faisait pardonner ses succès par sa modestie et sa grâce ; et combien je me glorifiais quand il venait recevoir la couronne de laurier, où j'ajoutais, sans qu'on le vît, un petit raraillon de myr te Ce n'était là tout encore , et je n'avais pas oublié l'écharpe, ni rien omis de mon habileté pour embellir l'ouvrage. Sur les deux bouts j'avais peins au naturel une fleur d'héliotrope regardant l'œil du jour, et cette devise : Oii que te vires te suivrai, A ce don d'affection discrète, mon père ajouta le plus superbe des boucliers de la salle d'armes, et duquel avait été maître anciennement un des douze pairs de l'empereur Charles. On y lisait cette devise : Dieu et Vhonneur ; naye cure du reste.

— Dans le cœur comme sur le bouclier, dit le chevalier à mon père.

— Bien , noble fils ! c'est le moyen pour ne faillir, ce lui répondit le seigneur de IMexpres, l'étreignant d'une accolade. Dans ces entrefaites survint l'ordre de partir. Eginard devait se rendre à Marseille, où la belliqueuse noblesse de France attendait l'instant de s'embarquer. Et celui qui, dans le danger,, portait en lui un courage viril, n'en eut point assez pour dire adieu à sa mie. Le cbevalier quitta Mexpres à mon insu , me recommandant à mon père et lui jurant derechef qu'il apporterait l'étendard du Soudan , ou qu'il resterait sans vie. Praxède me rapporta que mon père répondit plein d'émoi :

— Vous m'êtes si cher que je ne pourrais me consoler de vous l'avoir fait perdre... et même...

Il avait levé les yeux vers les bannières

CNE CIIA^TELAÏNE. /jC)

sai rasines, et Praxède, in terprétant la phrase non achevée, trouvait cette signifiance : Et même! je donnerais les autres pour vous la conserver.

— Bien Tavez-vous trouvé, Praxède, ainsi pensait mon père ; il ne pouvait mieux expliquer l'estime et l'amitié qu'il a pour Eginard, dis je en laissant un libre cours à mes larmes jusqu'alors retenues.

Praxède pleurait aussi et avec double sujet. Etelred avait quitté Pouvelle pour suivre sa mère, qui s'en retournait en sa châtellenie. Le caractère altier de cette dame ne supportait ni remontrances, ni opposition; et se délectait en exerçant la patience de son fils, qu'elle tenait en surveillance comme un enfançon au maillot; et il n'avait rien moins fallu que l'appât de

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la fortune promise à Praxède par sa tante, pour décider l'avaricieuse dame à laisser ftiarier son fils;

La tante de Praxède, de sa part , exigeait que sa nièce retardât d'une année la célébration des noces, et ce n'était qu'à force d'instances qu'elle avait permis à son neveu Eginard d'amener sa sœur à Pouvelle ; de sorte que chaque jour que cette damoiselle restait de plus lui attirait mille reproches : elle me les laissait ignorer avec une soigneuse délicatesse.

Cependant la tante, fatiguée d'une si longue absence, lui manda un commandement si impératif, que nul retardement ne se pouvait. Il fallut nous séparer, promettant de nous réunir au réalisement de nos vœux; lorsqu'elle fut partie , je sentis au vif que

UNE CHATELAINE. 5l

de nos deux faiblesses jointes nous venait un peu de force. Seule, je n'eus plus que découragement et perspective cliagrine.

Ainsi se traînèrent en pénible uniformité les jours, les semaines, les mois, un an durant ; et d'Éginard ne s'entendait nouvelle. Mon père me disait de n'en pas prendre inquiétude. Les guerriers au champ d'bonneur n'ont pas à leur vouloir l'occasion opportune; puis il ajoutait, d'un air satisfait :

— ^ Mon fils n'a pas eu mauvaise chance; maie nouvelle tôt se sait : il fait sa moisson de lauriers , et vous les offrira par son premier message , et peut-être lui-même en sera le courrier.

— Mais, avait beau dire sire de Mexpres,

52 UIVE CHATELAINE.

mon cœur ne pouvait plus retenir ses doléances. Une fois je m'écriai devant dame Alix. Las î dame Alix , dites , n'avez-vous vu aucun pèlerin ? je redoute que mon damoisel ne soit en peine. Souriant sournoisement, elle me répondit : 11 se peut, damoiselle ; il se peut aussi que vous n'en ayez que la peur. La cour que tient la reine Éléonore en Syrie est belle et galante, et les serniens de fidélité coûtent plus à tenir qu'à faire.

- — Las ! vous me rassurez, j'aime tant

le chevalier pourvu qu'il vive , je suis

contente....

— Hé 1 je vous conseille de vous préparer à tout pour n'être déçue. On sait que sire le roi n'a pas obtenu le succès qu'il attendait par ses armes. Les lances sarrasi-

nos en ont occis plus d'un , et ceux qui en reviendront jiourront crier Noël.

— Las! vous me tuez, dame Alix....

— Dieu ! vous n'avez donc jamais su ce qu'était d'aimer ? L'œillade qu'elle me lança à cette question simplette, sembla une parcelle de tonnerre. Je me remis dans l'esprit ce que m'avait confié Praxède touchant l'irascibilité des filles , enrôlées en

dépit d'elles dans le stérile célibat.

Si vous ne voulez servir de but à leur malice, gardez-vous de parler amour ou mariage aux filles surannées , en ce que , sinon toutes , du moins la plupart, ne sont en telle pénurie que pour n'avoir su assez inspirer l'un , afin de happer l'autre; et de cela vient qne leur envie est plus active, et

54 UWE CHATELAINE.

renaît toujours comme cette fameuse hydre de Lerne , dont Hercule le fort put seul venir à bout.

En ces confidences, où votre âme charmée s'épanche avec une complaisante prolixité , ne voyez-vous pas que vous tombez dans le vilain cas du mauvais riche de l'Evangile , qui étalait un succulent repas devant le pauvre affamé , sans lui en passer tant seulement une miette.

Et certes, ce sera quasiment justice , quand ces prêtresses forcées du pâle célibat tendront des embûches à votre crédulité, et, portant atteinte ou détruisant un bonheur qui les humilie, elles chercheront à vous faire perdre ce qu elles n'ont pu trouver à grand labeur.

iNE cnktttkffft. 55

Réfléchissant à ces maximes de Praxède, j'affectai une assurance que démentait mon âme désespérée du silence d'Eginard , que j'attribuais à funeste cause. Ma gouvernante trompée me parut à son tour étonnée et soucieuse, comme si l'une de nous deux se devait désoler , quand l'autre était sereine. Ce manège avait déjà duré quelque temps, quand par aventure me promenant aux environs de Mexpres, sans but, sans plaisir comme de coutume , dame Alix me conduisit à un monticule pour m'y faire respirer l'air salubre du soir par abondantes bouffées : mais le peu de bien qu'elle disait me vouloir procurer, fut vitement détrempé dans la malignité de ses observations sur la modicité des possessions de mon père, restreintes encore depuis peu par l'impérieuse nécessité de payer les frais qu occasionèrent mes fiançailles , que mon

56 UîfE CHÂTELAINE.

père n'eût voulu célébrer mesquinement, comme fier et libéral seigneur qu'il était. Donc, dame Alix voulut m'insinuer que, ma dot se réduisant à piètre valeur, il serait possible que le chevalier de Jugny se dédît et ne voulût plus m'épouser; et quand elle me vit rester quiète et que je lui dis qu'un tel doute était injurieux au chevalier de Jugny, elle se tut. Pourtant j'en restai affectée , et dès cet instant seulement je vis ma pauvreté. Rêveuse, je portais mes yeux distraits sur les ruines d'un temple de vieille structure, que ma diserte gouvernante, qui savait lire en tous livres, m'expliquait avoir été dédié au dieu Apollon par les païens idolâtres. Je ne l'écoutais en ce moment , et ses phrases érudites se perdaient dans le vague, tant qu'elle me poussait pour me faire entendre celle-ci.

— Damoiselie Aloïse, ne voyez -vous

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pas contre ce fût de colonne un homme assis ? Depuis long-temps je le regarde; jamais il ne m'apparut une telle figure* Quelle longue barbe blanche ! et cependant il est vert et robuste : on dirait ce vieil qui fauche les humains , prenant un petit soûlas sur la poussière des siècles.

— Ha! dame Alix ! le vieil faucheur dont vous parlez , ne fait ni repos ni trêve, ni plus ni moins que mon souci....

— Voyons ce qu'est cet homme, damoiselle; approchons -nous sans qu'il nous voie.

— Je vous attends ici, dame Alix; je n'ai ni envie ni curiosité aucune.

— Ha! vous en auriez bientôt, si c'était

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un pèlerin revenant des saints lieux, ainsi qu'il le peut être.

— Ôh ! gouvernante , chère gouvernante ! je veux bien vous suivre. Et, alerte par cette seule supposition^ je m'avançais vers l'étranger. Dame Alix ralentit mes pas. A côté de ce vieil était un jeune homme que d'abord l'inégalité du terrain m'empêcha de voir : des cheveux noirs et crépus ombraient le haut de son visage , le bas se perdait dans sa large et touffue moustache. Un étrange habit cachait sa taille. Dame Alix me fit asseoir pour observer. Je pensai qu'il était ménestrel, en lui voyant accorder un luth. Puis d'une voix sonore.... Mais plutôt écoutez ce qu'il chanta .

Aux plaines de Syrie , Le trouvère guerrier Fait moisson de laurier Tout en chantant sa belle mie.

On le voit, en un mêrae jour , Du Sarrasin réprimer Tarrogance y Et célébrer douce constance Par chants d'amour.

L'art de sa mélodie

Produit effets divers :

S'il vante en ses concerts

Heur d'être aimé de belle mie ,

Cœur rebelle en ce même jour

Du dieutelet connaîtra la puissance ;

Il chérira douce constance

Et chants d'amour.

6o UNE CHA.TELA.INE.

Ains en sa fantaisie ,

S'il lui plaît se jouer ,

Et votre cœur muer

Au déprofEt de belle mie ,

Verrez éteindre au même j our

Feu du désir par froide indifférence ,

Mépriserez douce constance

Et chants d'amour.

—Jeté défierais bien d'attiédir nos feux, dis-je assez haut. Aussi m'entendit-il le malin à trouver l'occasion de quoi, me mirant courtoisement en posant sa lyre :

— Au moins je pourrais craindre que mon art n'eut aucun pouvoir auprès de celui qui peut se dire aimé de dame tant jolie.

UNE CHÀTELA.INK. 6l

— Il ne faut pas jurer si haut, dit clame Alix, d'un tonâprement revéche : on pourrait en rencontrer plus d'une de par le monde , qui a compté en l'air.

— Il est possible que vous le sachiez au juste, dis-je , choquée de sa remarque. La mine bilieuse de ma gouvernante devint rouge prononcé, et ses yeux me lançaient des étincelles.

— Je le sais pour votre mal , et non pour le mien, damoiselle , que mon visage u'ose se comparer au vôtre. Au lieu de me ravaler, vous me deviez remercier de vous avoir maintes fois conseillé , par prudente affection , de ne point poser votre félicité sur les vaines promesses des hommes plus mouvans et girouetteuxque le guidon que tout vent tourne.

— Qu entendez-vous par promesses vaines, hommes mouvans et guidon qui tourne?

— Sans me répondre , ma gouvernante s'adressa au troubadour : le vieil s'en alla à l'écart.

— Par la pureté de votre chant , on connaît bien que vous n'avez pas toujours resté en même lieu, ainsi qu'une pierre mousseuse?

=-r Oui^dà, respectable dame, les ban»

quets royaux ne me sont pas étrangers ; je les ^i souvent égayés de mon luth harmonieux, repart le troubadour d'un parler suffisant.

— La Palestine ne vous est pas inconnue?

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