SCENE VII
JENNY, apportant le souper, JOHN.
JOHN, toujours ai/près de la table. C'est la nouvelle servante !
JENNV , tout émue et tremblant de tous ses membres. C'est lui... le voilà!
JOHN. Eh bien! qu'est-ce qui lui prend doîrï? elle va jeter le souper par terre. (Il lui pre.id le plat des mains et le met sur la tuble.) Pas de bêtises, au moins...
jenny. Comment? il ne me reconnaît pas... John...
JOHN. Cette voix... cette émotion... et ces traits... que j'ai déjà vus... que je connais... Mais non , ce n'est pas possible !..
JENNY. Eh! si vraiment !.. c'est moi.
(Ils se jettent dans les bras l'un de l'antre.)
JENNY. John! mon cher John!., tu : e m'as donc pas oubliée ?..
JOHN. Moi! ah. bien oui... je pài la '■. encore de toi l'autre jour- à mon omie'
jenny. Bien vrai?
JOHN. Je lui disais : « Conçoit-on que » c'te petite Catherine qui était si gentille , » qui aurait si bien achalandé la maison... » soit ainsi disparue? » Vrai, ça a été une perte pour nous. . .
jenny. Pour toi, du moins?
JOnN. Et une fameuse!., au point qu'à la mort de mon père, j'ai renoncé à faire valoir l'auberge... je l'ai louée.
JENNY. Je le sais bien... et tu as eu raison... Ces lieux que nous avons habités ensemble devaient te paraître si tristes... comme à moi tout à l'heure pendant que je t'attendais.
JOHN. Tu m'attendais! ma pauvre Catherine !.. Et au moins, a-t-on eu soin de toi? as-tu pris quelque chose?
jenny. Je n'avais besoin de rien... que de te revoir , John !
JOHN. Ca ne m'étonne pas , tu as toujours été un bon cœur, une bonne enfant; Mais que je te regarde encore! comme te v'ià grande et gentille... comme t'es formée... te v'ià une demoiselle à marier... Voyez un peu comme ça pousse en quatre ans?
JENNY. Il y en a bien cinq.
JOHN. Crois-tu?., dam! c'est bien aisé à savoir... C'était à la Saint-Martin, l'année d'avant la mort de Robert G-ripp, mon père, et nous sommes maintenant...
JENNY. Il y a bien cinq années, te disje !.. j'ai trop bien compté tous les instans. Et quel a dû être ton étonnement, ton effroi , lorsque tu ne m'as plus revue ! . .
JOHN. Pardieu... ils m'avaient enfermé dans le cellier dont je n'ai pas pu briser la porte... sans cela ils me l'auraient payé! JENNY. Tu m'aurais défendue!
JOHN. Oui, morbleu, par saint George!., et que je ne touche de ma vie un verre de vin , si je ne les ai pas poursuivis après , pendant deux lieues, que j'en étais en nage, quoi !.. et que j'en ai eu une veste neuve quasiment perdue ; c'est comme je te le dis, à ne pouvoir plus la remettre.
JENNY. Mon pauvre John!
JOHN. Et toi, Catherine... Qu'est-ce que t'es devenue? Qu'est- ce qui t'est arrivé? JENNY. J'en ai bien long à te raconter... et je vais te dire tout cela... d'abord tu sauras...
(Elle va commencer ;
JOHN, l'interrompant. A la bonne heure ! mais si ça t'est égal. . après souper. .. JE74NY. Comment?
JOHN. C'est que je meurs de faim.
jenny. Est-il possible !
JOHN, J'ai un appétit d'enragé..
JENNY, le regardant. Ah! je suis fâché que tu aies faim.
JOHN. Et moi aussi... j'aimerais mieux ne pas l'avoir... ça prouverait que j'ai soupe ; mais ça ne sera pas long. ... Mets vite le couvert.
(Il passe à sa droite.)
jenny. Comment?., ah! c'est juste. {Elle va prendre la table qu'elle place avec effort au, milieu du théâtre.) Quoi! il ne m'aide pas?., ah! que c'est lourd!
JOHN. C'est bien!., maintenant, mets le couvert.. Mets-en deux ! car je ne suis pas fier... tu t'assoieras à côté de moi, le maître et la servante... ça t'élonne !.. il n'y a pas de quoi. Je ne suis pas changé, je suis toujours bon enfant et nous allons ensemble... comme autrefois...
JENNY. Oui... oui, comme autrefois!
JOHN. Je parie que t'as oublié où c' qu'on mettait la nappe...
JENNY *. Oh! que non, tii vas voir...
( Courant au petit buffet. ) Là. ..
(Elle prend une nappe , ensuite des assiettes crtfelle place sur la table.
JOîTN , debout près du comptoir et la regardant Tout juste...
JENNY, étendant la nappe sur la table.
Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce c'est que ça ? comme c'est gros?
JOHN. C'te nappe-là, c'est superbe!., de tout le pays, c'est ici qu'est le plus beau linge...
jenny. C'est possible!., où est l'argenterie ?
JOHN. L'argenterie !.. Ah ça ! tu es folle? il n'y en a pas plus maintenant qu'autrefois.
JENNY. Tiens! c'est vrai... {Montrant des cuillers d'étuin.) Mais au fait, on doit manger aussi bien avec ça. ( Seroantles deux plats qu'elle a apppurtes. Là! tout est prêt! à table !
JonN. A table !
Ois s'asseoient tons les deux ; Jenny a la droite de John , sur un tabouret de bois.)
JENNY se relevant vivement. Ah ! mon Dieu!
JOHN. Qu'est-ce qui te prends?
jenny. C'est que...
JOHN. Ce tabouret est un peu dur, n'est- :e pas? Eh bien ! vas chercher une chaise !
J ENNY, en va prendre une et s'asseoit. C'est à peu près la même chose.
JOHN. T'es devenue bien douillette...
verse-moi tout plein. (Elle remplit le verre
de John.) Quand t'es partie, Catherine,
t'en souviens-tu? mon père ne voulait quasi
Jennv Job
MAGASIN THBATRAL.
pas m' laisser boire de la bière.., Aussi, quand nous pouvions en escamoter une bouteille à nous deux.
jenny. Fi donc!
john. A présent, c'est plus ça... l'aie,
1 le porter , tout y passe , et souvent même
du vin... comme un milord... je suis le
plus fort buveur du pays... à ta santé...
est-ce que tu ne bois pas?..
jenny. Non, John... je ne bois que de l'eau ! . .
JOHN. Ah! comme t'es changée!
JENNY , en soupirant. Et toi aussi , un peu ! (Elle a fini ce qui était sur son assiette, et elle la lève comme pour la donner à un domestique qui se tiendrait debout derrière elle. Voyant qu'on ne la prend pas, elle dit avec impatience.) Eh bien!..
JOHN. Eh bien... qu'est-ce que tu fais donc comme ça 1' bras en l'air?
JENNY, se remettant aussitôt. Rien.... rien... je croyais qu'il y avait là quelqu'un... ou quelque chose pour recevoir cette assiette.
JOHN. C'te bêtise... Eh bien! qu'est-ce que tu cherches?
jenny. Une serviette!..
JOHN , s'essuyant la bouche avec la main. Eh! à quoi bon?
JENNY, la regardant. 0 ciel!
JOHN. Qu'est-ce que t'as?
JENNY , s'essuyant avec son mouchoir.
Rien ! j'ai tort!
JOHN. Que diable de manières as-tu prises?., ce n'est pas là des façons convenables! ça n'est pas bon ton!., veux-tu un peu de poisson... là, à côté de ton rosbif?
JENNY. Merci!., je n'ai plus faim.
JOHN. Moi, ça redouble.
JENNY. Pourvu que je sois là près de toi... à te regarder... Parle-moi un peu de nos anciennes connaissances. La petite INelly, la blonde, qu'est-elle devenue?
JOHN. Elle est devenue rousse, et puis elle a épousé le colporteur, qui s'est établi mercier au bas du village ; ils ont un tas d'enfans , ils sont malheureux comme les pierres! Passe-moi le fromage!
jenny. Ah! mon Dieu! les pauvres gens !.. Et le père Tom-Dick qui nous faisait danser aux fêtes de INoël?
JOHN. Il vient de mourir à l'hôpital!.. Donne-moi donc à boire .'
jenny. Quel malheur! un si brave homme !
john. Est-elle drôle ! où voulais-tu qu'il mourût?
jenny. J'aurais voulu lui donner des secours, lui faire une pension.
john. Pour ça faut être riche, avoir
des gainées.. . et le peu qu'on a, on le garde pour soi.
jenny. Est-il possible!
JOHN. Comme de juste! (Levant son verre.) A ton tour, mon enfant!
JENNY, lui arrêtant le bras. C'est trop, Jolm!
Am : Vaudeville de Turenne.
Va , ne crains rien , bien boire est ma science ! Plus d'un bouteille y pass'ra. Dieu merci! Verse toujours !.. voila que je commence .' [Regardant le vei re qu'il tient ,i la main.) Salut a loi !. . mon verre .'... mon ami ! Je t'aime tant, quand je te vois rempli ! O toi ! par qui quîment le temps
Dans Entr', r
r te !
on ! tàcVT de te bien placer Vu que ce soir y aura foule !
(Illoiù)
jenny. En vérité, Jolm , vous vous fe-
JOHN. N'aie donc pas peur , ma petite Catherine...
(Il est près d'elle et la serre dans ses bras.)