‹ Une chaumière et son curChapitre 6 sur 38 · JENNY, SARAH · texte numérisé non relu

JENNY, SARAH

sarah. Il a bien fait de sortir... je ne pouvais plus y tenir.... J'en suis tout émue, tout attendrie!... Et vous ne lui avez pas sauté au cou ! Vous ne l'avez pas embrassé!.. Mais, à votre place, mademoiselle, je lui aurais dit sur-le-champ: Oui, oui... et mille fois oui.

JENNY. C'était impossible.

SAR\H. Impossible, dites-vous... impossible ! un protecteur si généreux , un ami si dévoué, un époux si tendre...

JENNY. Oui , c'est justement pour cela!, il m'aime tant ! il eût été horrible de e tromper !

sarah. Allons! allons! voilà votre tête qui s'échauffe et qui travaille ; nons n'allons plus nous entendre.

jenny. Si... car il faut bien te dire la vérité...

sarah. Quoi? vous n'adorez pas., vous n'épousez pas lord Wolsey.

jenny. Non!

sarah. Et pourquoi?

jenny. J'en aime un autre!

SARAH. Grand Dieu!

JENNY. Apprends donc que je suis née en ce pays, que j'ai passé mes premières années dans ce canton , tout près d'ici ! chez le fermier Robert Gripp , dans l'auberge qui était jointe à sa ferme, où j'étais employée à tous les travaux de la maison; je ne désirais rien, je n'imaginais rien autre chose, et quelque rudes que fussent ces travaux ils me semblaient doux, puisque je les partageais avec John ! John! le fils de Robert, plus âgé que moi de quelques années, et que j'aimais...

comme je l'aime encore... comme il m'aimait lui-même. Peines et plaisirs tout nous était commun... mais, que dis-je?.. des peines.... il n'en existait pas! John u'était-il pas toujours auprès de moi?

n'était-ce pas lui qui m'accompagnait dans les champs ou à la ville? qui me protégeait quand quelques voyageurs ivres ou emportés me menaçaient ! n'était-ce pas avec lui que je jouais, que je dansais, que j'étais heureuse !.. Tous ces souvenirs sont là... là, toujours présens à ma pensée!

sarah. Ah ! mon Dieu !

JENNY, Lorsqu'un jour des voyageurs étrangers s'arrêtèrent dans notre auberge, et l'un deux, qui semblait commander

aux autres, me regarda avec attention. — Elle est gentille , disait-il , la petite servante! Cela fera un jour, une jolie ménagère. . . Veux-tu venir avec nous à New- York; nous partons demain, et notre vaisseau n'est pas loin? — Et moi de refuser; et eux de répondre : Bon gré, mal gré, tu viendras, nous ferons ta fortune. Et ce que tu ne croirais jamais, c'est que la lendemain de grand matin, au moment où Piobert Gripp venait de partir pour sa ferme de Kendal, ces vilains hommes pensant qu'une enfant, une orpheline telle que moi, n'exciterait ni réclamations ni poursuites, enfermèrent John pour l'empêcher de crier ou de me défendre; et je me vis surprise, enlevée , transportée à bord d'un bâtiment qui faisait voile pour les Etats-Unis, avant que je ne fusse revenue de l'étonnement et de la frayeur où m'avait jetée cet acte de violence!

SARAH. Quelle horreur!

jenny. Pendant la traversée, lord Wolsey, qui montait le même vaisseau, et se rendait à Philadelphie pour recouvrer la succession de son oncle, fut frappé de ma jeunesse, et de la crainte que je manifestais à la vue de mon ravisseur ; j'étais également attirée vers milord par cet air de bonté et de protection empreint sur tous ses traits... Il apprit de ma bouche même toutes les circonstances de l'enlèvement dont j'avais été la victime : il accabla mon ravisseur de reproches : celui-ci lui répondit avec insolence : des menaces et des insultes, ils en vinrent aux provocations, et comme il arrive souvent, la querelle se vida aussitôt, à bord, sur le bâtiment même.... Ah! je crois voir encore cette scène horrible, où enfin l'adversaire de milord succomba !

SARAH. Quel bonheur!

jenny. A peine débarqués, lord Wolsey me plaça dans un des premiers pensionnats de New- York, et malgré ses fréquens voyages et les affaires qui l'occupaient, il venait souvent me voir. Il avait changé mon nom de Catherine contre celui de Jenny : c'était le nom d'une jeune sœur qu'il avait perdue!., (Mouvement de surprise de Sarah.) La lecture , les arts, la société habituelle de lord Wolsey, produisaient chez moi un changement rapide et profond; mon esprit, mes manières, tout était changé... mais, non mon cœur.. Le temps, l'absence, l'exil sur une terre étrangère, me rendaient encore plus vives les impressions de mon enfance et les souvenirs de la patrie. Je pensais à John, je ne rêvais qu'à lui. Du fond de mon cœur

qui lui restait fidèle, toutes mes joies, je

les lui confiais les talens mêmes qui

m'étaient donnés, c'est pour lui que je les cultivais... je lui adressais les romances qu'on m'apprenait, et le dessin qu'on m'avait enseigné me servait à retracer son image !

Sarah. Quoi ! cette grande figure ! ce jeune homme que je trouvais dans tous vos cartons., c'était lui !

JENNY. Oui , Sarah , c'était lui !.. N'estce pas qu'il est bien? n'est-ce pas qu'il est charmant ?

SARAH. Oui, pas mal... mais chacun son goût! j'aimerais autant lord Wolsey !

JENNY. C'est que tu n'aimes pas John ! c'est que tu ne sais pas , malgré la vivacité de son caractère, combien il était bon. . . empressé ! et comme il m'aimait ! les souvenirs de mon enfance ne me quittent pas!... ces habits que j'avais autrefois... j'en ai fait moi-même de pareils, et quand je suis seule, je les mets, je m'en pare... Enfin, trop malheureuse loin de John, je ■ ne pouvais y tenir ! aussi, avec quelle joie j'ai vu milord se rendre à mes instances et quitter Nevv-Vork. Nous avons voyagé en Suisse , en Italie , sous prétexte d'éducation et de santé; mais, en effet, pour me rapprocher de l'Angleterre, pour me rapprocher de John!.. Nous y sommes enfin, et c'est quand je suis sur la même terre , dans le même pays que lui , à quelques lieues peut-être du séjour qu'il habite, que tu veux que je l'oublie, que je le bannisse de mon souvenir?., c'est impossible!

S\RAn. Et ce pauvre milord qui vous aime tant!

jenny. Ah! c'est là mon supplice, à présent.

Air : Muse des bois.

Oui,

Et s.

Mai Et John est

Chez nous* dit-on, la gloire ou la richesse

De tout console, et mon tuteur les a ;

Mais John, helas! n'avait que ma tendresse ,

Et s'il la perd, qui le consolera?

sarah. C'est milord qui vient vous dire adieu.

je le sens, je 1 estime et 1 honore ,

John aussi depuis long-temps ru'ado pauvre, il n'est pas grand seign

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