CHAPITRE VII
Leur nomadisme perpétuel imfosé par la nécessité de tirer au prix de mille difficultés toute leur subsistance de la forêt a maintenu les Guayakis dans un état social très bas.
Ils vivent par petites bandes, de 8à 15 individusen moyenne, sous la conduite d’un homme généralement d’un certain âge.
Cet éparpillement dans la grande forêt nous a rendu très difficile de les observer et plus difficile encore d’en obtenir des renseignements après les-avoir approchés. Au début, l’ignorance de leur langage a été un obstacle presque insurmontable. Ni les civilisés ni les autres indiens n’ont de contact avec les Guayakis et personne ne connaît leur langue ; en l’absence d’interprète j'ai dû l’apprendre avec un jeune Guayaki d’une dizaine d’années ramené d’une de nos expéditions.
Il est assez facile avec quelques notions d’une langue d’interroger sur la plupart des faits matériels en ignorant les termes précis ; il n’en est plus de même pour le fait social ou le fait moral. Comment questionner par exemple sur l’organisation de la famille sans connaître le mot famille et les termes de parenté, et comment les obtenir ? Il y aurait 1à motif à un amusant jeu de société, mais l’agrément est moindre quand il s’agit de se débrouiller en pleine forêt avec des rudiments de phrases pour arracher des renseignements à de pauvres êtres déjà frappés de terreur par votre apparition. Trop souvent il a fallu remplacer par des observations, elles-mêmes forcément incomplètes, l'enquête et les questionnaires systématiques qui s’imposalent.
Malgré leur petit nombre les données réunies permettent de tracer une esquisse légère de la vie sociale très simple des Guayakis.
Le * *
L | Leurs conditions précaires d'existence sans a horde ne s Re ressources fixes obligent les Guayakis à se diviser à l’extrême pour subvenir à leurs besoins. Leur organisation sociale repose presque uniquement sur le petit groupe, la horde de moins d’une vingtaine d'individus, qui forme un tout et se suffit à luimême. |
Il ne faut pas cependant exagérer ce caractère d’isolement et croire, comme on l’a fait sans preuves, que chacun de ces groupes vit complètement à part, sans aucune relation avec les autres hordes.
Les divers groupes d’une région gardent un certain contact entre eux. Les chasseurs et les hordes se rencontrent dans la forêt. Plusieurs groupes se tiennent souvent très rapprochés les uns des autres. Il nous arrivait à tout instant en suivant un groupe à la piste de croiser les traces d’autres hordes ; sur les bords du Takouary nous avons circulé plusieurs jours au milieu de hordes différentes qui se mêlaient et se séparaient sans cesse, brouillant toutes les pistes et mettant nos hommes sur les dents. À deux reprises, près de l’Arroyo Hovÿ et près du Camba-y, nous avons trouvé deux campements habités à quelques centaines de mètres l’un de l’autre.
Des groupes se réunissent de façon temporaire soit pour chasser, soit à l’occasion d’une cueillette abondante comme à l’époque de la maturité des fruits dans les orangeraies naturelles de la forêt, ou peut-être même pour célébrer quelque fête. À notre première rencontre avec les Guayakis, une cinquantaine d'individus étaient ainsi rassemblés dans les orangerajes de l’Arroyo Guassu.
La division des Guayakis en petits groupes a pour but de faciliter la recherche de leur nourriture ; elle n’est pas la conséquence d’un caractère particulièrement insociable.
Les relations entre différents groupes s’arrêtent à ces
guayakie.
rapports amicaux et de bon voisinage et aucun lien de dépendance ou de hiérarchie ne paraît exister entre eux.
Il aurait été nécessaire de savoir sur quelle base repose le groupe : base familiale ou religieuse, caprice individuel, nécessité d'ordre matériel ? Je n’ai pu l’apprendre. D’après mes observations je suis porté à croire qu'aucune hiérarchie, aucun lien réel n’unit les membres d’un groupe. C’est une réunion d'individus qui joignent leurs efforts pour vivre et chasser en commun sous la conduite d’un homme d’expérience dont l’autorité est faible. Ce n’est pas un vrai chef héréditaire ou élu, avec des droits et des prérogatives, mais un chasseur habile, un bon connaisseur de la forêt devenu par ces qualités le guide et le conseiller de ses compagnons. Le bonnet de peau dont il se pare est un trophée bien plus qu’un insigne de commandement. Tous mes efforts pour obtenir le nom de ce personnage à bonnet qui existait dans tous les groupes rencontrés, ont échoué.
Je n’ai pas davantage pu savoir quels liens familiaux pouvaient unir entre eux les divers membres d’une même horde. L'organisation de la famille paraît bien faible chez ces indiens ; 1l m’a été impossible d’apprendre quoi que ce soit sur sa constitution, ou sur le mariage, ou sur les relations d'enfants à parents. J’ai essayé de toutes les façons d’obtenir les termes de parenté, même les plus élémentaires, père, mère, fils, sans jamais réussir. Mes questions étaient sans doute mal comprises ; on me répondait invariablement par homme, femme, garçonnet, fillette. Ces termes existent certainement, mais cette difficulté à me faire comprendre, difficulté que je n’ai jamais éprouvée avec une autre tribu, est déjà un fait intéressant à noter et n'indique pas une notion bien forte de l’idée de famille.
La facilité avec laquelle les Guayakis, les mères guayakies elles-mêmes, abandonnent leurs enfants quand ils sont surpris par d’autres indiens ou par des blancs, l’insensibilité de garçons ou de fillettes venant d’être capturés devant les cadavres de leurs compagnons, leurs parents sans doute, ne paraissent pas par contre pouvoir être retenues comme preuves d’absence d’affection ou de liens familiaux ; la terreur
-S’emparant de ces pauvres indiens devant l’apparition sou-
daine d'étrangers, leurs ennemis impitoyables, est telle qu’ils ne pensent qu’à fuir au plus vite.
Sur un autre point encore mon enquête a été négative. Il m'a été impossible d’obtenir le nom collectif de l’espèce humaine ainsi que le nom que se donnent les Guayakis en tant que tribu. Je ne suis même pas certain qu’ils aient des noms propres pour chaque individu ; à toutes mes questions revenait la même réponse : je suis un homme, c’est une femme, une fillette, un vieil homme, un homme de petite taille, etc.
La notion du petit groupe paraît plus forte que celle de la propre personnalité. Le vocabulaire révèle aussi cette tendance. Les personnes sont peu marquées dans les verbes et les pronoms très peu usités ; la base de la numération, qui d’ailleurs ne dépasse pas quatre, n’est pas un, l’unité, l'individu, mais deux, le couple au sens littéral et brutal du mot, être accouplé ; l'unité se rend par un négatif, littéralement « qui n'est pas accouplé ».
La communauté d'intérêts est la ul et véritable loi qui régisse ces petites sociétés. C’est elle qui préside à la répartition des travaux, dirige les mouvements de la horde, limite aussi le nombre de ses membres. Le Guayaki est un simple élément du groupe ; en dehors de ses armes, du bonnet de peau et des colliers-trophées il ne possède rien ; tout appartient au groupe, non à l’individu. Le produit des cueillettes et ceux de la chasse sont mis en commun ; tous les travaux sont distribués au mieux de l’intérêt général.
Certains travaux sont réservés aux hommes : la chasse, la pêche, l’ouverture des ruches ainsi que le travail du bois, de l'os et de la pierre ; ils fabriquent leurs armes, les haches, les -colliers-trophées, etc. La part de la femme est lourde, afin de laisser aux hommes le temps de se consacrer à la chasse et à la recherche de la nourriture pour tout le groupe ; elles portent continuellement dans leurs hottes tout l’avoir de la horde ; elles vont chercher l’eau, extraient la farine du palmier pindo, travaillent la cire, préparent les fibres végétales, s’occupent des enfants.
Tout petits, les enfants sont enveloppés dans des corbeilles molles posées dans les hottes ou attachées sur le dos de leur
mère pendant les marches, suspendues aux arbres au repos. Plus grands, ils sont portés à califourchon sur la hanche et. voyagent sans fatigue assis dans les hottes. Quand ils atteignent une dizaine d’années ils suivent en trottinant, leurs petits arcs et leurs flèches ou quelques menus objets à la main. | |
Indiens forestiers, les Guayakis personnifient diverses forces naturelles. Comme leurs voisins Guaranis ils reconnaissent pour principale puissance le soleil, non pas l’astre solaire lui-même, mais le génie ou l'esprit du soleil. Ils font très nettement cette différence donnant deux noms distincts au soleil. En tant que l’astre du jour et le principe de la lumière ils l’appellent kréhütian (de garahü, ciel) ; houhidja, grand, puissant (en guarani, touvicha) est son nom symbolique en tant que divinité. Des faits analogues se retrouvent chez les Mbwihas, mais chez ces derniers le culte solaire primitif s’est mélangé au culte des héros resté inconnu aux Guayakis.
Un long contact avec les Guayakis serait nécessaire pour connaître leurs rites religieux, probablement fort simples. Nous avons pu fixer un autre point intéressant : le soleil n’est pas seulement une force protectrice ; il est aussi un signe de paix. Dans leurs différents villages les indiens Mbwihas m'ont tous affirmé qu’un indien isolé ne court aucun danger en rencontrant un seul Guayaki dans la forêt si ce dernier, en l’apercevant, lève son doigt vèrs le soleil ; et si avant d’être attaqué le Mbwiha peut lui-même faire ce geste, il a de fortes chances de passer sans être inquiété.
Aux rites religieux se rattachent des chants. Dans les campements nous avons souvent entendu les hommes guayakis chantant isolément (djavou) ou en chœur (doudéko ; de ndou, bruit de plusieurs personnes, et koï, parler, chanter) ; c’est un bourdonnement sourd, saccadé, peu varié et d’ordinaire sans paroles, propre à beaucoup d’indiens, portant loin dans la forêt et toujours impressionnant dans la nuit. Voici quelques exemples : |
hé, hé, hé, han, hän — hé, hé, hé, han, hän.
Religion.
ou, OU, OU, OU, Où, ou, où, han, hän — ou, ou, ou, ou, ou, ou, où, han, hän.
La même phrase est répétée sans cesse, tantôt grondant comme un gong, tantôt se faisant faible comme un murmure. Il n’est pas rare d'entendre quelque Guayaki chanter ainsi une grande partie de la nuit ; d’après les Mbwihas, les seuls indiens à connaître un peu les Guayakis, tous ces chants auraient une valeur magique. Non loin de l’Ÿ-Hovÿ, par un temps affreux et sous un violent orage qui tordait les arbres de la forêt et faisait tomber de toutes parts des branches et des bois morts, nous avons surpris un vieux Guayaki allumant un petit feu entre deux grosses racines pendant que ses compagnons accroupis chantaient sous un abri de palmes : conjurations magiques contre le mauvais temps, conjurations nocturnes pour éloigner les jaguars, nous ont dit nos guides Mbwihas, qui possèdent des pratiques analogues.
Le caractère craintif des Guayakis, la difficulté de nous faire bien comprendre ne nous ont pas permis d’en apprendre davantage ni d’enquêter avec fruit sur l’existence du totémisme et d’autres pratiques.
Personnellement nous n’avons pu observer ni nous faire expliquer les pratiques funéraires des Guayakis, mais un Mbwiha habitant le potrero de Taya-o, région sans cesse parcourue par ces indiens, nous a décrit une de leurs sépultures qu’il aurait découverte dans la forêt. Un petit abri de palmes recouvrait la tombe surmontée d’un monticule arrondi d’un mètre environ de diamètre sur 20 à 30 centimètres de hauteur ; elle était entourée de troncs de palmiers fendus par la moitié et d’une palissade de bambous-lianes entrelacés (Chusquea ramosissima) si serrée « qu'aucun animal ne pouvait la traverser ». Deux flèches étaient fichées dans le toit de l’abri, la pointe vers le ciel. Le mort serait enseveli assis, les jambes repliées et attachées contre la poitrine.
Personne n’a pu confirmer ce récit et jamais dans nos courses en forêt nous n’avons rencontré de sépultures guaya-
Sépultures.
ORGANISATION SOCIALE 123 kies. Ces indiens semblent bien avoir un souci de rites funéraires ; souvent, après une escarmouche meurtrière, ils font disparaître le corps de ceux des leurs qui ont été tués. Si Ia description du Mbwiha de Taya-o était exacte, elle est importante ; elle correspond à peu près à celle des anciennes sépultures mbwihas et marquerait un nouveau point de contact entre ces deux groupes. Mais il est difficile de se fier aux récits des indiens, surtout de ceux ayant reçu une teinte de civilisation.
Les paniers des Guayakis ne contiennent ni paquets de plantes ou d’écorces desséchées, ni tubes remplis de graisse de différents animaux, ni médicaments d’aucune sorte qui ne manquent jamais, par exemple, dans les hottes des Mbwihas, grands connaisseurs de simples comme tous les Guaranis. | |
Les Guayakis ont pourtant quelques connaissances médicales. Leur corps montre avec fréquence les marques d’anciennes blessures parfaitement cicatrisées ; une fillette portait aux jambes et à la poitrine des brûlures étendues très bien guéries, entourées d’une auréole bleuâtre paraissant due à l’application de cendres ou de sucs végétaux. Ils recouvrent les blessures d’écorces et de plantes et donnent à ces pansements le nom « d’écorces fermant les blessures » (kéta pétè pirè) ; la cicatrice est appelée la « tache de la blessure ».
Connaissances médicales.
Les notions d'hygiène et les soins corporels se réduisent à peu de chose. En arrivant à l’étape du soir, les Guayakis se débarrassent avec soin des épines et des parasites, en particulier des tiques, qu’ils ont pu récolter dans la journée ; les poux qui pullulent généralement dans leurs cheveux ne méritent pas la même attention.
Hommes et femmes ont le corps très propre, et dans leurs courses ils s’ébattent dans tous les ruisseaux ; ils ne s’enduisent pas de graisses ni d’huiles végétales et ne connaissent pas la teinture de roucou si répandue parmi les indiens sudaméricains.
Soins corporels.
Les individus des deux sexes et de tout âge vont entièrement nus, sans cache-sexe ni lien préputial. Le seul objet de toilette des hommes est un cordonnet enroulé autour de la partie moyenne du biceps. Ni le nez, ni les oreilles, ni les lèvres ne sont perforés. Ils n’ont pas de tatouages et se contentent d’une peinture brune ou noirâtre, très tenace, faite de cire mélangée à des résines ou à des sucs végétaux, appliquée de façon peu régulière sur le front, les tempes et les joues. Avec cette peinture, véritable laque résistant au lavage, hommes et femmes se tracent parfois sur le front une bande transversale allant d’une tempe à l’autre, coupée par une bande verticale s'étendant jusqu’à la pointe du nez; de chaque côté du visage une autre bande unit la tempe à l'angle du maxillaire inférieur ; le tout est irrégulier, sans aucun caractère artistique. Beaucoup d’hommes portent encore au-dessus de l’aîne une petite plaque de cette peinture ; chez les Mbwihas cette marque indique la puberté ; je ne sais quelle est sa signification chez les Guayakis où elle est réservée aux hommes.
Le soin de leur chevelure ne prend guère de temps aux femmes guayakies. Leurs cheveux tombent en désordre sur leurs épaules, à peine retenus parfois par un ruban d’écorce noué autour de la tête. Elles ne connaissent pas le peigne ni aucun instrument de démêlage ; aussi les parasites pullulent.
La coiffure des hommes est plus soignée. Leur crâne est tonsuré en couronne comme celui d’un bon père franciscain ; sur le sommet de la tête et au-dessous de la couronne les cheveux sont coupés très courts, ne conservant qu’une courte mèche sur le front et une plus longue sur la nuque. Les garçonnets reçoivent cette coiffure vers l’âge de 7 ou 8 ans; plus jeunes, les enfants ont tous les cheveux coupés très courts ou gardent seulement une mèche sur le front et la nuque.
L'opération de la coupe des cheveux doit être laborieuse. Les Guayakis se servent d’éclats très coupants d’une espèce de bambou, la même qui leur fournit des couteaux primitifs pour dépecer les animaux, et surtout du feu ; ils brûlent la pointe de leurs cheveux jusqu’à la longueur voulue. Ce procédé primitif est encore en usage chez leurs voisins les
Mbwihas.
Les jeux dont l’importance est grande dans tant de sociétés primitives sont presque inconnus des Guayakis. Leur existence trop rude, dont toute douceur est exclue, dans un milieu sévère, avec la préoccupation constante de trouver leur subsistance quotidienne, ne leur laisse
pas assez de loisirs. | = Ils ne possèdent aucun jeu d’adresse, aucun jeu de hasard, même pas d'instruments de musique, rien pour se détendre.
Leurs chants sont de signification magique. D’après leurs propres informations ils connaissent quelques danses, ellesmêmes empreintes de caractère religieux, marches rythmées plutôt, scandées par leurs chants habituels et accompagnées de battements de pieds et de mains et de quelques sons modulés sur leurs petits sifflets. 3
Malgré leur existence pénible, le caractère de ces indiens est loin d’être triste ; noùs les entendions souvent rire et parler bruyamment dans leurs campements, le soir après leur arrivée ou le matin avant de se remettre en marche. Dans ces moments de repos les jeunes gens se livrent à divers exercices. Une seule fois nous avons pu voir ces divertissements : les uns s’efforçaient à tour de rôle de frapper le plus haut possible un tronc d’arbre avec une hache ; leurs compagnons les regardaient et les encourageaient à grands cris. Un peu plus tard, d’autres se poursuivaient autour des arbres avec de grands éclats de rire, tout en cherchant à se piquer mutuellement avec des baguettes pointues. Cachés à peu de distance dans un épais fourré de hautes fougères nous suivions avec un intérêt aigu ces jeux auxquels nous n’avions jamais encore pu assister. |
Les enfants n’ont pas de jouets. Ils s’amusent avec les mille petits riens ramassés dans le campement, tout pareils à nos enfants européens ; une coquille d’escargot, des morceaux de bois leur suffisent pour toute une soirée. Dans un seul campement je leur ai vu des petites poteries en miniature.
Mais rien ne vaut pour eux le plaisir de jouer avec des petits animaux vivants : les jeunes agoutis, les petits coatis sont leurs chiens et leurs chats. Sous toutes les latitudes, dans toutes les races, l’enfance est la même.
Plus âgés, les garçonnets s’exercent avec des arcs et des