MARQUAGE AU FER AU ROUGE DANS LE CHACO
Cette coiffure est réservée aux meilleurs chasseurs, à ceux dont l’expérience leur permet de guider leurs compagnons ; … elle est devenue l’insigne du chef de groupe, du conducteur de la horde et nous en avons toujours trouvé une seule par campement.
D’autres tribus sud-américaines possèdent des bonnets de peau assez semblables : par exemple les Sirionos du Grand Chaco, indiens ayant plusieurs points de contact avec les Guayakis, les Nambiqouaras (oreilles percées) et les Bororos du Matto Grosso.
Le nom guayaki de cette coiffure, avouan, permet un autre rapprochement intéressant. Les anciens Guaranis des Réductions jésuitiques appelaient agouan « un bandeau de tête orné de petites plumes frisées » (dictionnaire du P. Montoya) ; il . est curieux de retrouver encore chez ces indiens, comme dans le cas des petits carrés en ficelles maillées, une expression identique à celle des Guayakis pour désigner un objet de même usage.
Les hommes ont l’habitude d’enrouler autour de la partie moyenne de chaque bras une fine cordelette fortement serrée comprimant le biceps ; les garçonnets de 8 ans la portent déjà.
Ce cordon pour le bras, les colliers de dents et le bonnet de peau représentent les seuls ornements en usage chez les Guayakis. Ces indiens n’ont pas de cache-sexe, pas de lien préputial ; ils ne fabriquent pas d’ornements de plumes, ne se servent d’aucun objet de toilette, pas même de peigne.
Dans un campement dont les habitants venaient de s’enfuir nous avons trouvé un objet curieux dont je n’ai pu établir l’usage. C’est une boule de cire ovoïde de la grosseur du poing ; un bec de toucan (Pteroglossus castanotis) sort de la petite extrémité et la cire montre de nombreuses empreintes de corde et de ficelle.
Le musée de La Plata possède une pièce assez voisine, recueillie par De La Hitte, en forme de tube de cire ouvert d’un côté, portant enchâssée à l’extrémité opposée une grosse griffe de fourmilier. Cette pièce a été décrite comme
Objet d'usage inconnu.
un sifflet, hypothèse que rien ne paraît justifier et dont il ne peut être question pour celle que j’ai rapportée. Elles ressemblent plutôt à des râpes ; peut-être aussi sont-elles destinées à la préparation et au nettoyage des fibres végétales.
Tout en fuyant le contact des civilisés qui envahissent leur domaine, les Guayakis passent une partie de leur vie à les épier dans la forêt. Ils ont ainsi acquis tout récemment quelques notions de nouveaux éléments et connu l’existence du fer dont ils apprécient l'utilité. Ils donnent à ce métal les noms très vagues, de «tükon », qui est fort ou dur, ou de « tambè », gris, sale, et ils en recueillent avec soin les plus petits fragments. Ils essayent de les utiliser soit en les adaptant à leurs outils, soit, ce qui est encore plus rare, en cherchant à copier certains objets européens qu'ils ont eu l’occasion de trouver près de la lisière de la forêt.
Les cas de ce genre sont peu nombreux. Sur plus d’une centaine de burins nous en avons trouvé un seul dont la dent d’agouti avait été remplacée par un morceau de fil de fer grossièrement aiguisé.
Une horde possédait une hache de fer volée à quelque bûcheron. Le tranchant était entièrement usé ; le manche avait dû se briser et avait été refait non pas d’après le type de [a hache de pierre guayakie, mais sur le modèle européen, Les mêmes indiens avaient essayé de fabriquer un couteau avec un fragment de cercle de barrique trouvé sans doute dans une petite distillerie d’essence de petit-grain abandonnée en pleine forêt ; après avoir tenté sans grand succès de l’aiguiser d’un côté sur des pierres, ils l’avaient monté avec de la ficelle et de la cire entre deux lames de bois servant de manche. Ce couteau primitif qu'ils avaient appelé « bwé manto », la chose qui coupe, est aujourd’huiau Musée d’Ethnographie du Trocadéro avec nos autres collections guayakies.
Les morceaux de fil de fer repliés en forme de boucle servent aussi parfois d’ornements aux colliers usuels portés par les chasseurs.
Ces tentatives d'utilisation du fer, élément jusqu'ici
Influence earopéenne sur la culture matérielle guayakie.
inconnu des Guayakis, sont importantes à signaler. Elles dénotent chez ces pauvres indiens de grandes facultés d’imitation et d'adaptation, qui se manifestent beaucoup plus nettement encore chez ceux de leurs enfants tombés entre les mains de leurs voisins civilisés. Moins isolés et placés dans des conditions d’existence plus favorables, les Guayakis auraient atteint depuis longtemps un niveau de culture bien supérieur.
Pour en avoir fait trop souvent la triste expérience, ils ont aussi quelques notions du fusil ou tout au moins de ses effets ; ils le nomment proro ou pororo (en guarani, pourourou signifie bruit sourd), d’où leurs diverses expressions de prorotiouma, le fusil a tué, proro kouarè, blessure par le fusil (littéralement trou du bruit), etc.
Ce sont les seuls objets européens dont aient connaissance les Guayakis du groupe de Caaguassu.
La culture matérielle des Guayakis se présente ainsi avec un caractère d'extrême pauvreté et strictement utilitaire, conséquence du milieu, de leur vie errante et de leur isolement.
Les manifestations artistiques y sont à peu près nulles. Nous avons seulement relevé un léger décor à coups d’ongle sur le bord d’un panier-vase, des séries irrégulières de points enfoncés sur deux petits pots, et surtout la disposition assez
agréable de bandes alternées de diverses fibres végétales sur les petits carrés de ficelles maillées.
Cette culture si pauvre ne révèle aucun élément qui lui soit vraiment particulier. Tous paraissent avoir été imposés par les nécessités d’une existence pénible, tout entière consacrée à arracher à la forêt au jour le jour une maigre subsistance, et se retrouvent isolément chez d’autres indiens forestiers sud-américains peu avancés. Aussi a-t-on pu dire dans un certain sens que les Guayakis étaient aculturaux. |
Ce qui constitue réellement la culture guayakie, en fait l'importance et l’originalité, n’est pas le détail de ses éléments peu nombreux, mais son ensemble, et surtout son caractère négatif. Elle est beaucoup plus intéressante par ce qui lui
Caractères généraux de la culture matérielle guayakie.
manque que par ce qu’elle possède. L'absence des objets de plumes, des calebasses, des vêtements, du cache-sexe et du lien préputial, des jouets, des objets de toilette, des pièges pour la chasse, des bâtonnets à feu, des campements fixes, de toute agriculture, de véritables poteries, du tissage est un fait essentiel.
Ces multiples absences lui impriment un caractère archaïque des plus marqués, renforcé encore par la persistance de certaines techniques très primitives représentant des formes de passage remarquables, telle la transition entre la vannerie et la poterie ou entre la simple natte et le tissage.
Réduits à leurs seules ressources, complètement isolés des autres hommes jusqu’à ces derniers temps, les Guayakis n’ont pu recevoir aucun élément cultural étranger important ; leur évolution s’est faite sur place, très lentement, de mode entièrement original et dominé par les nécessités immédiates de leur genre d’existence.