CHAPITRE VIII
CARACTÈRE DES GUAYAKIS
Vivant dans des conditions précaires, ayant tout à redouter de la nature et malheureusement aussi des-autres hommes, les Guayakis ont pour trait dominant la crainte poussée à l’extrême, crainte des hommes étrangers à leur race, crainte des grands animaux et des forces naturelles.
Leur premier mouvement en apercevant un groupe de Paraguayens ou d’indiens étrangers est presque toujours de fuir en abandonnant tout ce qu’ils possèdent, quittes à revenir plus tard en nombre. Leurs attaques sont le plus souvent dues à la peur ; ils foncent sur l’ennemi quand ils se sentent acculés ou dans la nécessité d’assurer leur retraite ; elles sont bien plus rarement motivées par la cupidité ou par le désir de vengeance, au moins pour les Guayakis dont nous nous occupons, ceux du groupe de Ajos-Caaguassu. Au cours de leurs incursions dans les campos ils se contentent de tuer quelques animaux, bœufs ou chevaux, ou de piller une plantation, sans chercher à attaquer les hommes, à moins qu'ils ne soient eux-mêmes surpris ou poursuivis. Je ne connais aucun trait certain de cruauté ou de férocité de leur part ; nous avons vu qu’ils laissent souvent passer sans l’inquiéter un chasseur mbwiha isolé. Ils nous ont attaqués à diverses reprises parce qu'ils étaient effrayés de nous voir approcher de leurs campements.
Le jaguar, mbwé kou (littéralement, celui qui blesse ; les Mbwihas possèdent la même expression sous la forme mbaé kou, mais ce nom ne doit pas être prononcé chez ces derniers
La crainte.
indiens sous peine d'attirer le jaguar et pour en parler ils disent agouara, renard), très abondant et parfois agressif, est le seul animal sauvage qu’ils redoutent. Il rôde la nuit près des campements et c’est en partie pour l’éloigner qu'ils s’entourent d’un cercle de foyers ; quand ils le tuent, ses dépouilles, peau, canines, certains os deviennent des trophées estimés.
Les animaux domestiques, surtout les bœufs, leur inspirent une vive crainte ; ils les attaquent de loin seulement avec leurs flèches. Les chiens leur causent une terreur panique.
Le jeune garçon guayaki, ramené par une de nos expéditions et appelé depuis Louis ou Luis, tremblait de tous ses membres et voulait fuir quand il vit pour la première fois des bœufs et des chevaux à petite distance. En arrivant au village des Mbwihas, il s’accrocha désespérément à moi pour éviter les femmes qui venaient nous recevoir et piaillaient autour de nous ; bien que n'ayant pas mangé depuis plusieurs heures il refusa tout ce qu’elles lui offrirent. Un chien s’étant approché, il se réfugia sur le toit d’une hutte où il fallut aller le cueillir.
Les Guayakis ont peur de l’orage et des grands vents, d’ailleurs dangereux en forêt ; en débouchant pour la première fois dans la prairie le petit Louis surpris par le vent de la plaine, pourtant bien faïble ce jour-là, refusa d’avancer et terrifié se boucha les oreilles avec ses mains.
Ce caractère craintif n'empêche pas les Guayakis en groupe d’être gais et même bruyants : leurs rires et leurs cris signalent souvent leurs campements à leurs ennemis.
Leur pauvreté matérielle im- posée en partie par leur nomadisme et le milieu et en partie par l’absence d’émulation et de contact avec d’autres hommes, ne signifie pas un manque d'intelligence.
Ce sont de remarquables observateurs et ils possèdent une grande facilité d'adaptation. Ils le montrent en essayant de copier quelques objets civilisés, manche de hache, couteau, dont ils ont pu avoir connaissance. Le petit Louis trouvait dans son langage des termes très justes pour qualifier les objets
Esprit d'observation et d'imitation.