PLANCHE X VI
Dessin de Rivassean
INDIENS GUAYCURUS.
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européens, même ceux dont il n’avait aucune notion antérieure ; 1l appela les chaises les choses pour s’asseoir, la chaisebalançoire, la chose pour s’asseoir remuant, les chaussures, la couverture du pied, etc. Dans la forêt ils ramassent les moindres objets pouvant leur être utiles ; ceux qui viennent d’être pris et conduits dans une ferme paraguayenne collectionnent les moindres morceaux de papier, les éclats de bois ou les fragments de métaux les plus insignifiants.
Leur mémoire visuelle, celle des lieux surtout, comme celle de tous les peuples vivant au contact de ia pleine nature, est très développée. Ils en ont besoin pour s'orienter et retrouver leur direction au plus épais des fourrés. Ils doivent faire des chasseurs et des pisteurs remarquables.
Les autres formes de mémoire, celle des mots étrangers et peut-être célle des sentiments, ont peu d’occasions de s’exercer dans leur rude et monotone existence. Les rares observations à ce sujet, faites dans des conditions anormales chez des enfants de 3 à 10 ans venant d’être pris et élevés dans des fermes paraguayennes, manquent de valeur. Ces jeunes captifs oublient très vite leur langage et perdent même, semblet-il, le souvenir détaillé de leur vie dans la forêt ; leur cerveau n'ayant enregistré que des impressions peu variées paraît submergé sous la masse d’impressions nouvelles qui font table rase des acquisitions antérieures. Cette constatation que j’ai faite à diverses reprises avait déjà été signalée par plusieurs auteurs chez des enfants guayakis ; elle est d’accord avec la remarquable facilité d'adaptation de ces indiens et se retrouve chez presque toutes les races de culture inférieure.
Mémoire.
Leur genre de vie a rendu très aigu le sens de l'orientation. Il leur est indispensable pour se diriger à travers l’épaisse forêt et pour retrouver leurs compagnons après des séparations de plusieurs jours. Quelques points de repère, quelques petites branches brisées de loin en loin suffisent pour jalonner leur route. |
L'observation de menus détails et une excellente mémoire
Sens de l'orientation.
ï30 UNE CIVILISATION DU MIEL
des lieux leur sont d’un grand secours mais ils possèdent surtout, comme tous les vrais forestiers, un sens naturel de l'orientation que l’exercice développe même chez certains Européens. Mes guides paraguayens, vieux chasseurs expérimentés, avaient aussi une facilité remarquable pour reconnaître leur position relative quand nous étions enfoncés dans des parties de la forêt qu’ils n’avaient jamais parcourues ; regardant autour d’eux comme de bons chiens de chasse humant l’air : « Patron, disaient-ils, en étendant le bras vers la direction à suivre, si nous marchons de ce côté nous déboucherons dans deux ou trois jours à tel endroit », et leurs erreurs étaient légères. Chose plus difficile encore, ils savent sans le secours de la boussole conserver toujours la même direction en marchant dans la forêt, quand un novice serait désorienté après quelques centaines de pas et tournerait sans cesse autour d’un même point. |
Les Guayakis ont peu de termes pour désigner les différents points de l’horizon, et ceux dont ils se servent leur ont été inspirés par les conditions locales. Les vents prédominant dans la région soufflent du nord et du sud. Le vent du sud, vent froid qui rétablit le temps après les orages et provoque la sécheresse, est pour eux « le bon vent » ; le vent du nord, amenant les orages et les grosses pluies, est «le vent des nuages ». Pour le nord et le sud, ils disent l’endroit d’où vient le bon vent ou le vent des nuages ; ils appellent l’est le côté d’où sort le soleil et l’ouest le côté du ciel rouge (crépuscule).
Dès l'enfance, les questions sexuelles leur sont familières et leur langage s’en ressent. Nous avons vu que l’ébauche de la numération guayakie repose sur le couple au sens littéral du mot. Ils désignent l’homme ou le mâle, la femme au la femelle par les noms de tiamohon et de bédjamon, celui ou l’être possédant des testicules ou une vulve. Le garçonnet, la fillette, le jeune en général, est celui dont ces organes sont encore petits.
Ils sont propres, ne souillent pas leurs campements et, malgré leur nudité et la crudité de leur langage, ont certaines notions de pudeur.
Ces quelques traits, les plus saillants du caractère guayaki,
Questions sexuelles.
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sont les seuls que nous ayons pu noter au cours de nos brèves rencontres avec ces indiens. Pour recueillir une documentation suffisante sur leurs sentiments d’affection ou de haine, leurs notions de vengeance, de justice, et en général sur leur vie affective, 1l serait nécessaire de les accompagner, de vivre avec eux dans leurs conditions naturelles d’existence, ce que personne n’a pu faire. Ces observations ne sont possibles qu’avec quelques enfants de leur race élevés dans des estancias par des Paraguayens, tout à fait en dehors de leur véritable milieu, et plus ou moins fortement modelés par leur nouvelle éducation. À défaut de meilleurs éléments il faut s’adresser à cette source pour tracer une esquisse du caractère guayaki. Quelques adultes ont été capturés ; ils supportent mal la captivité et ne tardent pas à s’enfuir. |
Toutes les personnes qui ont élevé des enfants guayakis sont unanimes à louer leur douceur, leur docilité et leurs manières affectueuses vis-à-vis de ceux qui s’en occupent. Très sensibles aux bons traitements et craignant par-dessus tout les réprimandes, ils deviennent facilement dissimulés par la peur de contrarier ou par celle des châtiments. La crainte reste toujours le trait dominant de leur caractère. Dans l'intimité ils se montrent gais, très vifs, joueurs et même espiègles, fait déjà signalé par quelques auteurs et que je vérifie chaque jour avec ma fille adoptive ; mais devant un étranger ils se transforment aussitôt, ne bougent plus, deviennent muets. Je n'ai pu tirer une seule parole d’une fillette d’une dizaine d’années, élevée près de Ajos par une brave femme, et cependant cette enfant, la petite Fortunata, est d’un caractère très enJoué.
IT est difficile d’estimer la part de l’éducation dans la conduite de ces enfants. La vie rude de la forêt ne doit pas être très propice au développement des sentiments affectifs, tandis qu’ils sont généralement traités comme les enfants de la maison dans les estancias. Le petit Louis, ce jeune garçon
Enfants guayakis élevés dans les Estancias.
que nous avons trouvé dans des circonstances tragiques, resté seul dans le campement abandonné par les siens, n’a jamais manifesté un regret de sa vie passée ; après la fuite de ses compagnons il nous regardait immobile, avec des yeux étonnés, sans un mot, sans une larme ; il nous a suivis volontiers, paraissant très content de son sort, et n’a jamais demandé sa famille. Quelques jours plus tard, ce petit nous était très attaché et se montrait souvent affectueux et expansif. Etait-ce oubli des siens ou développement dans une atmosphère nouvelle de sentiments n’ayant pas encore eu beaucoup l’occasion de se manifester ?
Ces enfants sont d’ordinaire intelligents, leur don d’observation et leur faculté d’adaptation remarquables. Louis et même Marie-Yvonne, une petite fillette de deux à trois ans, recueillie un peu plus tard dans des circonstances analogues, gardaient les moindres détails et cherchaient à imiter tout ce qu’ils voyaient faire autour d’eux. Pris jeunes, ils apprennent facilement l’espagnol et le guarani. La fillette dont il vient d’être question, Marie- Yvonne, a très vite appris le français et, huit mois après son entrée dans la vie civilisée, son langage et ses manières en tout point semblables à celles d’un enfant européen de son âge faisaient l’admiration des membres du Congrès international des Américanistes réuni à La Plata. Le petit Louis, déjà plus âgé, apprend moins facilement le français et l’espagnol.
Comme chez la plupart des races tropicales le développement intellectuel et même affectif s’arrête souvent très tôt. En grandissant ils ont des caprices, des accès de tristesse et de mauvaise humeur sans motifs, de silence ou d’isolement. Ils supportent mal un travail suivi et font parfois des fugues. Ceux qui sont élevés près de la forêt, menant la vie des péons paraguayens, ont la hantise de la vie nomade. L'éducation ne peut manquer d’avoir une grande influence sur leur évolution intellectuelle ; élevés dans un milieu différent et bien dirigés, ils se comporteraient sans doute de tout autre manière que livrés à eux-mêmes parmi les péons d’estancias et les rudes habitants de ces parties reculées du Paraguay.
Bien que le nombre d’enfants guayakis élevés parmi les civilisés soit déjà assez élevé, une seule observation détaillée,
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celle de la petite Damiana, a été publiée par le voyageur De La Hitte qui l’a connue peu de temps après sa capture, etcomplétée plus tard par l’ethnographe Lehmann-Nitsche. Elevée comme servante dans une famille allemande en Argentine, elle parlait couramment l’allemand et l’espagnol ; avec les étrangers elle se montrait réservée et méfiante. Son développement fut normal jusqu’à la puberté où les instincts sexuels se manifestèrent avec une grande intensité rendant inutiles toutes les mesures coercitives. Elle mourut peu après de tuberculose, vers les quinze ans.
De La Hitte cite encore deux enfants : Mauricio Podesley, qui fut élevé par l’archevêque d’Asuncion, et Antonio, tous deux de la région de Jésus Trinidad ; ils étaient intelligents, vifs et espiègles. Lehmann-Nitsche signale l’expression de bonne humeur et de confiance, mêlée d’une certaine inquiétude, d’une fillette de quatre à cinq ans, Miguela, de la région de Caraya-o, un peu au nord de Caaguassu. Ces divers observateurs se sont surtout attachés à l’étude des caractères physiques et aucun de ces enfants n’a été accompagné dans son évolution intellectuelle et psychologique. Un auteur paraguayen, Bertoni, fait dans ses travaux plusieurs allusions à un jeune Guayaki vivant chez lui, sans entrer dans de grands détails.
Dans la région de Villa Rica, Ajos et cn il existe actuellement ‘au moins cinq jeunes Guayakis parmi les Paraguayens.
Deux sont des garçons de huit à dix ans, pris très jeunes, élevés près de Ajos dans des familles différentes. Intelligents, ils vont à l’école et parlent le guarani et l’espagnol. Ils sont robustes, vifs et affectueux et leurs parents adoptifs s’en montrent très jaloux.
La petite Fortunata, dont il a déjà été question, a été prise quand elle ne marchait pas encore et doit avoir une dizaine d'années. Elle aussi est douce, docile, affectueuse envers sa mère adoptive, et en même temps gaie et parfois espiègle. Elle fréquente l’école du village, et parle guarani et un peu d'espagnol, et sa maîtresse est contente.
Près de Caaguassu vivrait un homme mystérieux, de vingt à vingt-cinq ans, sur qui je n’ai obtenu que des renseignements
contradictoires. Pris jeune et élevé parmi des péons paraguayens, 1l était au début bon travailleur ; son caractère serait devenu instable. Bien que marié il reste peu dans les estancias, préférant passer des semaines ou des mois à vagabonder dans la forêt, chassant, pêchant ou se livrant à de petits travaux.
A Villa Rica même, une jeune fille de quinze à dix-huit ans vit depuis sa petite enfance chez une couturière qui n’aime guère entendre rappeler l’origine de sa fille adoptive. Il m'a fallu user de ruse pour parvenir à la voir. Elle est tout l’opposé de la Damiana de Lehmann-Nitsche : cette robuste fille, de taille médiocre et de traits plutôt agréables, est sérieuse, très timide en public et gaie dans l’intimité. Bonne travailleuse et adroite de ses mains, elle aide sa mère adoptive dans son métier ; elle a fréquenté l’école primaire, sait lire, écrire et compter et parle aussi bien l’espagnol que le guarani.
Un autre Guayaki était mort près de Villa Rica quelques semaines avant mon arrivée ; son crâne est au Museum. Manuel avait été capturé très jeune entre Ajos et Caaguassu, et élevé par nos excellents compatriotes, la famille Balansa, dans leur beau domaine de Caraguata-y-mi. Rien de notable pendant son enfance ; plus tard il devint un bon péon, montant bien à cheval, aimant les animaux et surtout la vie de la forêt, chasse, pêche, coupe de bois, préparation de la yerbamaté, mais peu apte à d’autres travaux. Il faisait de longues excursions de plusieurs jours, seul dans la forêt. Vers dix-huit ou vingt ans, son caractère, jusque-là doux et facile, changea ; il se montra rétif et peu à peu devint dissimulé, taciturne, capricieux, avec de brusques sautes d'humeur, et incapable de tout travail suivi. Il fit des fugues, disparaissant avec un cheval de ses maîtres ; il revint, repartit, puis, après diverses aventures, finit par mourir dans un rancho isolé, couvert d’ulcérations fétides dont je n’ai pu découvrir la nature par simple ouidire (leishmaniose, syphilis, mycose ?) ; il devait avoir vingthuit ou trente ans.
L'observation du jeune Louis, dont il a déjà été plusieurs fois question, __ montre la très curieuse période d’adaptation d’un garçon déjà grand, une dizaine d’années, à la vie civilisée, |
Observation du petit Louis.
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Après avoir été abandonné par les siens au milieu de leur campement déserté (chapitre IIT), ce petit nous a suivis sans difficulté, nous regardant d’un air plus étonné que craintif. De toute la journée, pendant une marche harassante sous une pluie torrentielle, 1l n’a prononcé qu’une seule parole, tatéhi, « j'ai peur », quand celui de mes hommes qui le suivait glissant sur le sol argileux, roula avec lui le long d’une pente abrupte. A l’étape —- il pleuvait toujours — 1l se rapprocha frileusement du feu et mangea de bon appétit de la viande sèche grillée, refusant tout autre aliment ; pour dormir, il s’accroupit entre un indien et moi, cherchant à s’envelopper dans un pan de couverture et finit par appuyer sa tête sur une de mes jambes. À aucun moment il ne montra le désir de nous quitter. |
En arrivant dans la prairie, il fut : très effrayé, comme nous l’avons vu, par le vent et par des bœufs et des chevaux ; ce fut une terreur folle dans le village des Mbwihas, au milieu des femmes et des chiens.
Le second jour de notre marche en forêt, 1l n’avait prononcé que quelques mots, une fois pour dire qu’il était fatigué, fiakoua, et plus tard pour manifester sa joie devant un tapir que je venais de tuer. Personne ne comprenait alors ses paroles, ce qui ne l’encourageait pas à lier conversation.
Dans notre rancho, notre quartier général dans la forêt, il se montra curieux, mais toujours calme, examinant chaque objet inconnu et observant nos moindres gestes. Les vêtements et surtout les chaussures l’intriguaient fort ; il les touchait et les palpait sur nous sans se lasser. Il fut très content d’avoir une couverture pour la nuit, une chemise et un pantalon dont il fut long à bien comprendre l’usage ; il les mettait pour dormir et les enlevait au réveil ; plusieurs jours furent nécessaires pour le convaincre de les garder, surtout quand il devait marcher ou faire quelque exercice violent, sauter ou courir.
Conduit à l’estancia des Balansa, il fut impossible de le faire parler la première semaine. Il était très docile, me suivant partout, toujours étonné ou effrayé par les objets nouveaux, mais sans dire une parole. Ce n’est que pour les actes indispensables qu’il prononçait les mots strictement nécessaires ;
de l’eau, je veux de l’eau, je veux manger, uriner. Très propre, jamais il n’a souillé la maison ni ses vêtements et 1l se retirait à l’écart pour ses besoins. |
Il s’habitua vite à notre nourriture, mais ses préférences allèrent toujours à la viande. Au début, il flairait tous les aliments avant de les goûter, sauf le manioc et le maïs qu’il connaissait ; il jetait à terre avec un grognement ceux qui ne lui p'aisaient pas et frottait contre ses cuisses les viandes en sauce pour les débarrasser de leur jus.
La nuit, il dormait sur une paillasse, enveloppé dans une couverture, couché sur le ventre ou accroupi, mais toujours la tête cachée ; il s’endormait tôt pour se réveiller au petit jour, mais ne tarda pas à apprécier son nouveau bien-être et à prolonger de plus en plus son sommeil du matin. Dormir seul sur sa paillasse, après avoir été habitué à dormir pressé contre ses compagnons et près du feu, parut lui être pénible au début ; il se plaignait beaucoup du froid,
Jamais il ne réclama les siens ni montra la moindre inquiétude à leur égard ; les deux premiers jours il regardait la forêt avec un peu de tristesse et ce fut tout. Que n’aurait pas donné un ethnographe à ce moment pour lire dans ses pensées ! Après une semaine de quasi mutisme, défiant tous les efforts pour le faire parler, 1l se décida tout d’un coup et se mit à nommer dans sa langue tous dE objets que je lui montrais. Il était apprivoisé.
Il se fit bien vite à nos coutumes et, très imitateur, copiait tous nos gestes ; il apprit tout de suite à manger proprement, à manier la fourchette et le couteau, à se laver, à se baigner — ce qui, les premières fois, ne lui plaisait qu’à demi — et à pratiquer tous les petits rites de la vie civilisée. Sa peur des animaux domestiques disparut en quelques jours ; il jouait avec eux, poursuivait les volailles, tourmentait les chèvres, tirait les oreilles, la queue et les autres organes des chiens, etc. ; dès qu’il eut voyagé à cheval, en croupe derrière un péon, il apprécia très vivement ce genre de locomotion.
Les premiers temps, il ramassait tous les menus objets qu’il trouvait et les cachait dans un coin où il Les retrouvait pour jouer. Cherchant à s'occuper, il était très heureux quand on le chargeait d’un petit travail. Il aimait surtout m’accom-
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pagner dans [a forêt ou à la chasse et montrait une grande joie à chaque pièce de gibier abattue ; il ne craignait plus du tout les armes à feu.
Il pleurait rarement, seulement quand il ressentait une vive douleur — par exemple pendant les pansements d’une blessure qu’il s’était faite au pied — et ne se mettait pas en colère. Sa résistance, quand il en avait, était toute passive, sans un geste d’impatience. D’ordinaire il était doux, docile, souvent gai, avec des moments d’expansion et même d’affection quand il parvenait à surmonter sa timidité ; il venait alors s'asseoir près de moi et posait sa tête sur mes genoux. Mais le sentiment qui dominait la plupart de ses actes était encore
. la crainte de tout ce qui lui était inconnu, la crainte de tout
geste un peu brusque, de toute parole un peu haute, de tout visage étranger.
Sa physionomie était très ob ru aucun sentiment ne l’agitait, elle était plutôt triste, un peu soucieuse comme chez tous les Guayakis que j’ai connus, libres ou élevés parmi les civilisés ; dès qu’il était effrayé, elle devenait hébétée, inexpressive et son front se ridait.
Bien qu’il fût loin d’être pubère, les questions sexuelles n'avaient aucun secret pour lui.
Son intelligence ne paraissait pas très vive et manquait surtout d'exercice. Pendant que j'établissais avec lui un vocabulaire guayaki, son attention se fatiguait vite. Ses dons d’observation étaient cependant très développés ; les objets, les lieux, les gestes se gravaient dans sa mémoire et lui permettaient ensuite des rapprochements et des comparaisons très justes ; il avait trouvé des termes fort bien appropriés pour désigner tous les objets européens.
Si sa mémoire visuelle était très développée, le petit Louis ne paraissait pas avoir de grandes facilités pour retenir les sons et les mots étrangers ; sans doute était-il déjà trop grand. Ceci m'a été confirmé depuis par M. Balansa qui l’a gardé près de lui ; Louis apprend lentement le français et l’espagnol.
Il parlait bien sa langue, possédait parfaitement son vocabulaire ; par lui j'ai obtenu de nombreuses informations sur sa tribu, confirmant ou complétant mes observations personnelles,
Plus jeune — deux à trois ans, — placée dans un milieu différent et très choyée, cette fillette s’adapta de façon plus rapide encore et surtout plus complète à sa nouvelle existence au point de ne différer en rien quelques mois plus tard d’une enfant européenne. Ses sentiments affectueux se sont vite développés ; son charme et la gentillesse de ses manières ont conquis tous ceux qui la connaissent ; bien souvent elle est citée comme modèle à des enfants soi-disant civilisés. Son intelligence est vive ; elle a vite appris et aime la lecture, mais le calcul la désespère. Ses passe-temps favoris sont ses poupées, les images et le dessin ; sa petite main sait déjà tracer, sans que personne le lui ait montré, des esquisses maladroites mais où se retrouvent les traits saillants des personnages ou des choses qu’elle a voulu copier ou représenter ; peu d’enfants ont une mémoire visuelle aussi développée. Elle aime la nature, les animaux et les fleurs, et possède un sens assez juste de la beauté.
Un des faits les plus marquants de son oo intellectuel a été au début sa peur des mots nouveaux. Jamais elle ne répétait de suite un mot entendu pour la première fois et aucune prière ne pouvait l’y contraindre ; plus tard, seule, elle se le disait à elle-même à voix basse, quand elle croyait que personne ne pouvait l’entendre, puis, quelques jours après, elle lançait d’un air de triomphe ce mot devenu familier.
La crainte a été longtemps un des traits dominants de son caractère ; l’affection dont elle a été entourée et l’éducation reçue ont beaucoup contribué à diminuer ce sentiment.
La petite Marie-Yvonne.
L’uniformité de ces observations, d’auteurs et de provenances si divers, permet de porter un jugement précis sur le caractère des Guayakis pris jeunes et élevés dans un milieu plus ou moins civilisé : doux, dociles, affectueux, très craintifs, généralement intelligents (plusieurs parlent deux langues et ont fréquenté l’école), ils deviennent parfois, après la puberté, versatiles, inquiets, enclins aux fugues.
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Il est à noter que presque tous meurent jeunes, avant trente ans, et que leur état de santé doit influer grandement sur leur caractère ; certaines précautions indispensables pour assurer leur bonne adaptation à un genre de vie si différent de celui auquel 1ls étaient destinés, remédieraient sans doute en grande partie à cet état de choses.
Le milieu est un autre facteur d’importance capitale. Beaucoup sont livrés à eux-mêmes, sans aucun moyen de se défendre dans la vie ; la jeune couturière de Villa Rica ne présente aucun des défauts de Damiana ou de Manuel élevés avec beaucoup moins de soins.
Ces enfants sont aussi délicats au moral qu’au physique. Plus que d’autres 1ls ont besoin d’être protégés et prémunis contre tous les accidents d’ordre physique et moral qui les” guettent dans leur adaptation à une existence à laquelle ni l’hérédité, ni l’accoutumance, ni leur première éducation ne les avaient préparés. |