PLANCHES XIII-AV
Nous devons la permission de publier ce job vase à la libéralité d'un ami du Louvre, d’un amateur parisien, M. J. Peytel, dont le L>oût délicat fait bon accueil à toutes les formes d’art, ancien ou
moderne. Nous lui adressons ici nos plus vifs remerciements. Nous exprimons aussi notre gratitude aux savants et aux conservateurs de musées qui nous ont facilité les moyens de grouper autour de ce précieux document d’autres peintures propres à en préciser le sens et la date: en particulier à M. Sidney N. Deane qui nous a généreusement donné les photographies de l’aryballe de Boston (pi. XIV), à M. le D1 C. Lambr *os, qui nous a transmis de nombreux et uliles renseignements sur le cratère du musée d’Athènes, autrefois placé dans sa collection (pl. XV), à M. Gabriel Leroux, membre de l'Ecole d’Atl îènes, à qui nous devons une description détaillée du même vase, enfin à M. Staïs, épliore des Antiquités, qui en a autorisé la reproduction.
Tomf. XIII, 11°.
MONUMENTS ET MEMOIRES
La forme du vase (pi. \I\ ) est celle du petit flacon à huile ou à parfums appelé aryballe, bien connu par de nombreux exemplaires corinthiens, en usage chez les Grecs dès le vu0 siècle1 2, mais devenu très rare dans la série altique à figures rouges du vc.
Hauteur, om,09 ; largeur max. o"‘,o8 ; circonf. max. autour de la panse, 0,27; haut. max. des personnages, o,o54 . Terre fine et rougeâtre des produits attiques. On remarquera la structure particulière des deux petites anses, s’appuyant obliquement sur l’épaule du vase et formant un coude à la partie inférieure3 4 5. Le fond du vase est tout à fait plat et constitue une base solide. Le lustre noir recouvre toute la surface extérieure, sauf le rebord du goulot, la partie supérieure de la Iranche des anses et la tranche interne qui correspond à une bande étroite réservée en rouge surl’épaule. Trois cercles sont réservés en rouge, deux en haut et un en bas de la panse. Sous la base plate une dépression centrale, de- forme ronde, où sont tracés deux petits cercles noirs concentriques. Un encroûtement de matière blanche s’est déposé sur le fond, dans l’embouchure, dans l’intérieur du goulot et sur quelques parties des personnages.
Des traits légers d’esquisse préliminaire sont tracés sur 1 argile et encore visibles dans toutes les figures1. Les yeux sont dessinés correctement de profil. Le style, plein de grâce et de liberté, montre un artiste tout à fait maître d’une technique perfectionnée. Le dessin est exécuté tantôt au pinceau mou qui a donné des parties noires plates, ou, dans les détails des musculatures et des parties pileuses du corps, des tons plus délayés et jaunis à la cuisson ; tantôt avec l instrument spécial qui fait des traits ténus en faible relief '. Des retouches rouges, très sobres et souvent
1. Yoy. par ex. Poltier, Vases antiques du Louvre, pl. i5, 16, 3g, 4o, 4i.
2. Le format de notre Recueil a obligé à réduire un peu dans la pl. XIII le dessin très soigné de M. S. da Fonseca, qui avait la taille de l’original (0,26 au lieu de 0,275).
3. Comparez la forme des anses, du goulot et de l’embouchure, dans le balsamaire à double tète du Louvre ( Monuments Piot, t. IX, 1902, pl. XI et XII) et le vase portant le nom de Léagros au musée d’Athcnes ( Ephém . Arch., i8g4, pl. VI ; Jahreshefte de Vienne, IX, 1906, p. 322, fig. 76).
4. Notre dessinateur n’a pas pu reproduire ces traits d’esquisse, seulement perceptibles quand on fait jouer la surface à jour frisant. Il a rendu, en hachures fines et parallèles, les musculatures ou les parties pileuses, indiquées sur l’original en noir délayé et jauni ; en hachures quadrillées, les retouches rouges des bandelettes ceignant les cheveux ou des liens formant bracelets.
5. Pour les explications différentes, proposées sur la nature de cet instrument (plume line d’oi-
atténuées par le temps, sont placées sur les bandelettes des cheveux, les liens en bracelets, les guirlandes de feuillages. Des retouches blanches indiquent les bandes de pansement.
Le vase a été brisé dans l’antiquité, comme l’attestent les traces do 1 encroûtement blanc qui apparaît sur quelques-unes des cassures. Certains personnages ont beaucoup souffert, en particulier le jeune médecin assis dont le dos a disparu, et un homme drapé, débouta droite, tenant une fleur, qui est criblé de trous dans la tête, le corps et les jambes. Mais les autres figures, à part quelques cassures sans importance, sont en bon état, et aucun détail essentiel de la scène ne manque. Par les trous ouverts dans la panse, on peut voir 1 intérieur du vase et se rendre compte de certains détails de la fabrication ; par exemple, on constate que le goulot a été fait au moyen d’un calibre cylindrique qui, perforant 1 argile fraîche, a rejeté la pâte en dedans et formé une sorte de petite collerette saillante autour de 1 orifice.
Sur lepaule (pl. XIII) deuxEros volant se font face, tenant chacun des deux mains une guirlande de feuillage, indiquée en rouge mat; leurs cheveux massés librement ont une teinte jaune, imitant le blond, et sont ceints d'une bandelette exécutée dans le même rouge ; leurs corps sont étendus gracieusement dans une pose de nageurs, avec une jambe un peu plus relevée que l'autre.
Sur la panse sedéroule une scène à sept personnages. Un médecin, sous les traits d'un éphèbe, dont le visage jeune porte une barbe très légère, drapé dans un himation, est assis sur une chaise à dossier ; une bandelette rouge serre ses cheveux indiqués en touches noires délayées. Les pieds ramenés sous son siège, il se penche en avant et, saisissant de la main gauche le bras droit d’un homme debout devant lui, il fait avec la main droite le geste de lui enrouler une bande de pansement au-dessus du poignet. La retouche blanche qui indiquait cette bande a disparu, mais, en regardant à la loupe, on la retrouve encore en deux points sur le bras du malade. Dans le champ, au-dessus du médecin, sonl suspendus trois petits objets coniques,
■seau, soie de porc, pointe rigide), voy. Pottier, Catalogue des vases du Louvre, p. 6G9. J’ai remarqué ici, en plusieurs parties du vase de la collection Peytel, la présence de lignes qui, sous le noir enlevé, apparaissent comme un sillon creusé dans l’argile et qui s’expliquent difficilement dans l’hypothèse d’une plume ou d’une soie flexible.
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sans cloute des ventouses1 ; dans tous les trois, la partie inférieure est endommagée par une cassure. Devant le médecin est posé par terre un bassin de métal avec trois pieds en griffes de lion et une petite anse latérale ; c’est un louter, destiné à contenir l’eau pour éponger les plaies. La vasque offre en certaines parties une légère teinte brune qui semble être un ton très délayé, destiné à indicpier le métal2. Le malade que l’on panse est nu, avec un manteau jeté sur l’épaule et le bras gauche ; le corps posé de face, il s’appuie de la main gauche sur une canne et penche la tête à droite en regardant l’opérateur; les parties sexuelles paraissent être infibulées. Il a les cheveux massés avec de courtes boucles sur le front, la barbe indiquée en noir délayé qui a tourné au jaune ; à son poignet gauche est suspendu un lien rouge, formant un bracelet lâche ; c’est une sorte cl’amulette, de préservatif dont on connaît plusieurs exemples sur les vases peints3.
De l’autre côté de la bassine et vis-à-vis du médecin, un autre malade est assis sur un escabeau recouvert d’un coussin, le haut du corps nu, la taille et les jambes enveloppées dans un himation, s’appuyant de la main droite sur une haute canne noueuse à bec, l’autre main posée sur ses genoux. Le haut de son bras gauche est lié par une bande de pansement blanche, placée en croix au-dessus du biceps4; à son pied gauche est serré un lien rouge, autre variante du même usage superstitieux ’. Ses cheveux sont ceints d’une ban-
1. Sur les ventouses antiques, voy. l’édition de Celse, De re medica, du Dr Védrènes, 1876, pl. 10, et surtout le travaillés complet, Ils pi c.rjwv *at cr/jjsUswç t:x pi xoï ç âp^atctc, du D1' C. P. I. Lambros (Athènes, 1895) où est rassemblé un grand nombre de documents de ce genre. Une traduction française, revue et augmentée, de ce mémoire est déposée à Paris, aux Archives de l’Académie de Médecine, qui lui a décerné une mention honorable en 1896.
2. Nous n’avons pas pu reproduii’e cette teinte légère dans notre dessin.
3. Voy. l’article Périscélis de M. P. Paris, dans le Dict. des Antiquités deM. Saglio, et la dissertation de M. P. Wolters, Faden und Knoten als Amulett, dans Archiv für Religionswissenscha fi , VIII, i9o5.
4. Ne pouvant reproduire ici les retouches blanches, nous avons, dans le dessin delà pl. XIII, indiqué par un trait fortement appuyé ces détailsdela représentation; voy. la vue d’ensemble de lapl. XIV.
3. Comparez le lien serré à la cheville droite de Thésée dans la coupe d’Euphronios, au Louvre (Pottier, Catalogue des vases, p. g4 1).
deletle rouge et des points placés autour de la tête indiquent sommairement desboucles. La barbe est faite en noir délayé, un peu jaune. Derrière lui et tourné dans le même sens, un homme debout et drapé, les pieds réunis, le corps droit, la main gauche cachée sous le manteau et appuyée sur une canne, lient de l’autre main élevée une fleur rouge (les cheveux et la barbe comme chez les précédents).
En continuant vers la droite, on rencontre le groupe de personnages qui, dans le développement de notre planche XI 1 1 , est placé à gauche du médecin. C’est d’abord un homme debout, drapé dans un manteau qui laisse le torse nu; en travers de la poitrine on remarque les restes d'un large bandage blanc ; les parties pileuses du corps sont indiquées par un pointillé pâle qui a tourné au jaune. Le corps de face et penché, une jambe croisée sur l’autre et s’appuyant de la main gauche sur une canne, la main droite sur la hanche, il cause avec un petit serviteur nu, ayant l’aspect difforme d’un nain trapu, les épaules larges, les jambes fortes et courtes, le visage barbu ( barbiche pointue et barbe grêle sur lesjoues), le nez gros et retroussé. L'esclave semble écouter ce qu’on lui dit, la tête un peu penchée à droite, le corps de face, la main droite abaissée ; il tient de la main gauche, sur son épaule, un lièvre presque aussi grand que lui, au pelage tacheté, sans doute un cadeau offert par le client empressé à se mettre en bons termes avec le domestique de la maison (même pointillé pour les parties pileuses de la poitrine et du ventre ; les parties sexuelles sont infibulées). A droite de ce groupe et lui tournant le dos, se trouve un septième et dernier personnage, debout derrière la chaise du médecin; vu de profil, drapé dans un himation qui laisse nus l'épaule et le flanc droit, le pied gauche un peu soulevé, il s'appuie de la main droite sur une haute canne noueuse ; un bandage blanc est serré autour de sa jambe gauche, un peu au-dessus de la cheville ; ses cheveux de teinte blonde sont ceints d’une bandelette rouge, et au poignet droit est suspendu en bracelet un petit lien rouge.
Les .scènes tii ’ées de l exercice de la médecine chez les Grecs sont
MONUMENTS ET MÉMOIRES
rares. Celle-ci prend place parmi les plus précises et les plus complètes. Au pittoresque de la composition s'ajoute un intérêt scientifique. Cette jolie œuvre d’art est, par surcroît, un document historique de premier ordre. Aussi j’imagine que le vase de la collection Peytel figurera bien des fois dans les manuels et dans les dictionnaires d'antiquités, comme dans les ouvrages sur l'histoire de la médecine. Voici, dans l'ordre chronologique, les monuments déjà connus qu on peut en rapprocher. Il est bien entendu que je n’énumère ici que les scènes de pansement.
i . — Sthénélos enroule une bande de pansement autour de la main do Diomède. Peinture de vase grec de la collection Hopc. Amphore chalcidienne à figures noires du vT siècle (Monumenti dell’ Inst., i833, pl. 5i ; S. Reinach, Répertoire des vases, I, p. 82 ; Saglio, Dict. des Antiq., fig. 1 899) .
2. — Achille panse le bras de Palroclc blessé par une flèche. Peinture de vase grec au musée de Berlin. Coupe à figures rouges du vc siècle, signée par le potier Sosias (Monumenti dell' Inst., I, pl. 24-25 ; Antike Denkmaeler des deut. Inst., 1, pl. 9 et 10 ; S. Reinach, Répertoire des vases, I, p. 71 : Rayet-Collignon, Céramiq. grecq., fig. 74 ; Saglio, fig. 1 4oo).
3. — Téléphos, blessé à la cuisse par la lance d’Achille, vient s’asseoir sur l’autel dans la maison d’Agamemnon et saisit dans scs bras Oreste enfant. Peinture de vase grec au Musée britannique. Péliké à figures rouges, style encore sévère du v* siècle (C. Smith, Catalogue of tlie greek and etrusc . vases in ihe Briiish Muséum, III, p. 247, P 382).
4. — Guerriers pansant leurs blessures ; 1 un soutient son bras gauche avec sa main droite, un autre enroule une bandelette autour du poignet de son camarade. Peinture de vase grec au musée de Florence. Cratère à figures rouges de 1 Italie Méridionale. C’est une imitation du sujet des Argonautes représenté sur la Ciste Ficoroni (F. Belin, Die Ficoronische Cista, Leipzig, 1907, p. 2b, pl. II, n° 2).
5. — L’ombre de Palroclc assiste à 1 égorgement des captifs troyens sur son tombeau ; la poitrine du héros est entourée d’une bandelette soutenue par deux espèces de bretelles passées sur ses épaules. Fresque de tombe étrusque à Vulci (Garrucci, Tavole fotografiche delle pitture volcenti, pl. 2; Noël des Vergers, YElrurie et les Etrusques, III, pl. 21 ; Martha, Y Art étrusque, p. 3q5, fig. 2G9).
oo
6. — Machaon panse le pied blessé cle Phdoctète. Miroir étrusque au musée de Bologne (Gerhard, Etrusk. Spiegel, pi. 3q4, n° 2 ; Saglio, Dict., lîg. 1 4 1 1 ) .
7. — Guerrier assis, pansé à la jambe par un médecin. Pierre gravée (Saglio,
Dict., fig. i4io).
8. — Soldats ou médecins militaires pansant des blessés. Bas-relief de la Colonne Trajane (Frœhner, Col. Trajane, pi. 65; Saglio, Dict.. fig. 4891).
La plupart cle ces images, souvent citées pour l’étude cle la chirurgie antique, représentent en général le pansement d’hommes blessés sur le champ cle bataille, ou même l'ambulance improvisée clans laquelle les héros atteints par les traits cle l’ennemi se mettent un moment à l’écart pour se soigner et retourner ensuite au combat. C’est comme une illustration des textes homériques. Nous trouvons ici tout autre chose : une clinique dans une ville, à Athènes, une réunion de malades qui viennent en consultation chez le médecin.
Je ne répéterai pas, à propos cle ce vase, tout ce cpii a été dit déjà sur la médecine antique. Les livres sont nombreux sur la matière ; il suffira même cle lire les résumés qui en ont été faits1 2. J’insisterai seulement sur les particularités de cette représentation nouvelle.
Nous savons, par les auteurs et par les inscriptions, que le plus souvent les cliniques grecques étaient publicpies et entretenues par les cités elles-mêmes. Elles mettaient à la disposition des médecins et chirurgiens un tocxpeiov avec tout le matériel nécessaire, et, pour subvenir aux frais généraux, pour payer les honoraires des hommes cle l'art, la ville établissait un impôt spécial appelé iggtqixov". C’est une installation cle ce genre que nous avons sous les yeux. Mais à quelle sorte cle médication avons-nous affaire ? J’avais d’abord pensé à un examen cle fractures et cle luxations. De toutes les pra-
1 . En particulier clans le Dict. des Antiquités grecques et romaines de M. Saglio, article Chirurgia, du Dr R. Briau ; article Medicus, de M. S. Reinach. On trouvera à la fin de ces articles une copieuse bibliographie des ouvrages relatifs à l’histoire de la médecine antique.