‹ Une colonie féodale en Amérique (volume 2)Chapitre 1 sur 45 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

ANNAPOLIS ET DOMINATION ANGLAISE (1701 à 1730)

En commençant l'histoire des Acadiens sous la domination anglaise, je crois utile et juste de signaler les belles recherches que M. Fabbé Gasgrain a entreprises depuis plus d'un an sur la proscription des Acadiens. Ce savant distingué, aussi connu par son érudition que par le charme de son style, a bien voulu me communiquer quelques-uns des documents curieux qu'il a déjà recueiUis ; je suis d'autant plus heureux de lui témoigner ici ma gratitude, que je trouve ainsi l'occasion de le féliciter du juste honneur que l'Académie française vient de décerner à son mérite, en couronnant le Voyage au pays cCEv ange Une (mai 1888). Pour lui, pendant que l'Académie examinait son livre et appréciait ce touchant hommage rendu aux martyrs et aux proscrits de l'Acadie, il poursuivait à Londres le cours de ses études, malgré la faiblesse de sa vue fatiguée par de longs travaux.

Là il relève peu à peu les plus précieux renseignements

2 UNE COLOINIK FEODALK.

et il retrouve les a(*te8 disparus, qui (Itijà jettent une lumière toute nouvelle sur l'odieuse proseriptioii de 1755. E[>0(|ue longtemps ohseure, comme le sont souvent les elios(\s odieuses, et ({ue Lonjjiellow a sti{;niatis('^e (ruri opprohi'e ('ternel. Cependant Tobseurité même de ces tristes eirconstances avait provoqué beaueoup de eommentaiies, si bien que dans ces derniers temps il s'était môme pioduit quelques essais de justification.

Mieux intentionnées qu'heureuses dans leurs discussions, ces tentatives ont (généralement étonné le publi(^, sans le convaincre, ffuoique plusieurs écrivains distingués n'aient pas craint de les appuyer avec l'autorité de leur nom. Mais nous ne pensons pas que désormais on voie se renouveler ces essais malheureux, en présence de la masse de documents que M. Gasgrain aura à publier. lJallii)urton et [)lusieurs autres écrivains s'i^taient plaints, non sans raison, des lacunes évidentes (|ue présentaient Ic^ archives d'Halifax. Déjà une partie de ces pièces absentes ont été retrouvées au British Mi/seiim et aux Colonial s Records de J.ondres, et chaque jour de nouvelles recherches viennejit accroître l'importance de ces découvertes,

il devient incontestable aujourd'hui qu'à partir de 1714 les gouverneurs d'Annapolis ont constamment prodigué leurs efforts pour empéc^her les Acadiens de quitter la Nouvelle-Ecosse, et il est non moins certain qu'ils ont souvent clierclu^ à fausser le traité et les conventions qui ont suivi la paix d'Utrecht, en même temps que dans l'exécution ils en éludaient le sens.

Nous avons ressaisi également les textes originaux de ces conventions synallagmatiques, consenties par lesdits gouverneurs et qui réglaient les conditions de séjour des habitants sur le territoire anglais. La lecture en est instructive, car on y voit aisément que ces conventions, bien f[ue solennelles en apparence, n'ont jamais été que des leurres^

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(les promesses fallacieuses avec lesquelles pendant quarante ans on a conduit les Acadiens, de supercheries en suporclieries, vers le piège dans lequel ils ont succombé en 1755. Tant que Ton a eu besoin d'eux, on a feint une tolérance perfide, et le jour où l'établisscjnent d'une forte (^olonie ariplaise fat assuré, on a traité ces cultivateura paisibles et trop confiants comme une population de brigands et d'assassins.

Enfin, un hasard singulier et vengeur a déjà révélé dans, les arcliives l'existence de plusieurs documents, desquels il résulte que les promoteurs de ces violences sauvages, contre nos malheureux compatriotes cherchaient à abriter des spéculations méprisables, tout en assouvissant des. haines fanatiques.

Pendant que l'on poussait dans les navires à coups de crosse de fusil les hommes, les femmes et les enfants, culbutés par-dessus leurs mères, il s'était établi dans les. villages abandonnés un pillage en règle, où figuraient des courtiers, des agents interlopes : qui, à la fantaisie de Winslow et de Lawrence, choisissaient pour eux les plus beaux clievaux; qui, de connivence avec ces officiers indignes, vendaient en masse, aux spéculateurs de Boston, des bestiaux confisqués, et qui sans doute emballaient aussi quel-^ (|ues bonnes bouteilles de vin et d'eau-de-vie pour cette brute de Murray, ce phénomène de la nature, qui lui avait donné une tête d'homme plantée sur un corps de porc.

Nous avons cru nécessaire d'entrer dans ces détails ,. pour faire apprécier à nos lecteurs l'importance des in-^ vestigations récemment faites à Londres, et ce que l'on peut en espérer encore dans l'avenir. Pour nous, lorscjue M. Gasgrain eut l'obligeance de nous montrer les manuscrits qu'il rapportait d'Angleterre, nous en appréciâmes tout de suite la valeur. Déjà nous tenions rassemblés nombre de documents, fort propres à montrer la faiblesse et la

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vanité des justifications entreprises par MM. Arelii])ald et Parkman. Mais dès que M. Cas(;vain ni'euL autorise* à bénéficier de ses communications, je n'hésitai pas à remanier entièrement le texte primitif, de manière à faire pén(îtrer lar(}ement dans mon récit les lumières nouvelles ([ue l'on me présentait.

Je devais ce juste tribut de remercîments et de féli(Mtations à l'auteur de ces recherches, qui ne tendent à rien moins qu'à transformer entièrement la physionomie de cette période si mal connue jusqu'à présent, que toute l'Amérique du ~Soid a désignée, au siècle dernier, sous le nom de Neutralité des Acadiens.

Nous allons maintenant, revenant sur nos pas , jeter un coup d'œil sur l'occupation de Port-Royal ])a[* les Anglais , sur les suites du traité d'Utrecht , et sur les Acadiens, troublés, inquiets dans leurs villages de l'intérieur, encore incertains sur la ligne de conduite qu'ils devaient adopter. Les vainqueurs, qui avaient appelé Portlloyal Annapolls , y laissèrent une garnison de (juatre cent cinquante hommes sous les ordres de Wetch, nommé gouverneur à titre provisoire. En peu de temps la maladie et les désertions réduisirent à tel point cette troupe, (jue l'année suivante, en 1711, il se trouvait à peine cent cinquante hommes en état de porter les armes. Lqs Acadiens de la campagne, qui n'avaient point été compris dans la capitulation du fort, et qui restaient ainsi libres de leurs jnouvements, n'ignoraient pas la situation précaire de la garnison; ils commencèrent à s'agiter et entrèrent en correspondance avec Saint-Cas tin, qui s'était maintenu au milieu des Abénakis. Un nommé Abraliam Godet, de Beaubassin, dressa même une embuscade, à la suite de laquelle il fît prisonnier un commissaire anglais de la garnison. Cette agitation devint enfin assez manifeste pour

iiKjuiéter le gouverneur; celui-ci, pensant qu'il y avait quelque connivence entre les habitants d'Annapolis et les {]ens du dehors, fit saisir cinq des principaux Acadiens de la banheue : Pierre Le Blanc, Jean Commeaiix, Gidllatinie Bourgeois, son père Germain, et notre vieille connaissance François Brossard^ un des fondateurs et hal)itants de Chipody.

Ce dernier était revenu à Port-Royal, après la prise de la place, pour visiter son fils et sauvegarder les biens qu'il y avait conservés , mais son vrai domicile était toujours à Chipody, car il ne figure à Port-Royal, ni au recensement de 1707, ni à celui de 1714. On arrêta en même temps le Père Récollet Justinien Durand, curé de la paroisse, et de fré([uentes excursions en armes furent dirigées hors de la forteresse, pour maintenir le pays en respect.

Cependant Saint-Castin , ayant traversé la baie Française avec (|uarante-deux hommes, se joignit à quelques hal>itants du pays et parvint, en dérobant soigneusement sa marche à travers les bois, jusque dans les environs de Port-Royal; sa présence ne fut même pas soupçonnée par les Anglais. Ceux-ci, au nom])re de quatre-vingts, opérèrent donc une de leurs sorties habituelles sous les ordres du capitaine Pigeon; c'était à la fm de juillet 1712 : ils furent surpris par les Indiens et les Acadiens, à quatre lieues d'Annapolis; la mêlée fut très-rude, mais désastreuse pour les Anglais : trente furent tués sur place et le reste fait prisonnier; cet endroit s'appelle encore aujourd'hui : Bloody bridge (le pont sanglant).

A cette nouvelle, tous les Acadiens furent sur pied : on envoya un émissaire à M. de Vaudreuil, gouverneur du Canada; l'abbé Gaulin, curé des Mines, alla prévenir à Terre-Neuve le commandant de Plaisance, et deux cents Acadiens s'étant joints à la troupe victorieuse de Saint- Castin, on bloqua aussitôt Annapolis.

<6 TjNE colonie FEODALE.

L'occasion, eu effet, clail unique : clans le fort il ne restait (]uère plus que soixante soldats decoura{^;(^s et [)eu propres à faire une sérieuse résistance; le fort lui-niénie, en très-inauvais état; ils étaient à la merci d'un coiq) de main tenté résolument! Malheureusement, on voulut attendre le canon et les officiers que TaJd^é (iaulin avait été demander à Plaisance. Ce retard perdit tout. Dans Tintervalle, des renforts arrivèrent de lîoston, tandis (pie le corsaire Morpain, parti de Plaisance avec les canons, ayant été rencontré par des navires anglais, succombait dans mi combat liéroï([ue, mais inégal, qui dura trois lieures.

L'occasion de reprendre Port-Royal était perdue !

Aussitôt Tavis reçu, M. de Yaudreuil s'était empressé, de son côté, de diriger sur l'Acadie deux cents hommes, sous les ordres du mar([uis d'Alojjny. Mais la distance <3ntre le Canada et l'Acadie était grande, et cette petite colomK* n'était pas encore à la moitié de sa route qu'elle apprit parles émissaire;s de Saint-Gastin le ravitaillement de la place et rimpossi])ilité de l'attaquer sans artillerie. Les Canadiens, n'ayant pas de canons avec' eux, furent donc obligés de reJ)rousser cliemin.

Il fallut alors lever le blocus d'Annapohs ; à partir de ce moment, la con{|uéte anglaise se trouva définitivement consolidée. Les Acadiens demeurèrent fidèles à leurs souvenirs, à leurs traditions, inc'branlaljles dans leur patriotisme et dans leurs croyances; mais, se cantonnant désormais exclusivement dans leurs travaux agricoles et dans l'extension de leurs paroisses, ils attendirent les (^^énements.

La paix, conclue à Utrecht en 1713, vint confirmer cet état de choses. L'Acache fut abandonnée à l'Angleterre, et la mort de la reine Anne , aussi bien que (^elle de Louis XIV, en 1715, passèrent inaperçues au milieu de ce peuple solitaire et oublié.

ANNAPOLIS Eï DOMINATION ANGLAISE. 7

La situation des Acadiens, assez mal précisée dans le traité d'LItreclit, avai( clé mieux définie par les conditions postérieures que la Heine avait consenties en leur faveur ^ ; mallieureusement, les gouverneurs de la Nouvelle-Ecosse se refusèrent toujours à en appliquer intégralement la teneur. Les Anglais avaient en effet un intérêt majeur à enapcclier les Acadiens de profiter de ces conditions, qui leur permettaient de ([uitter la Nouvelle-Ecosse quand il îeur conviendrait; on s'efforça donc autant que possible de les détourner de ce dessein et de leur ôter toute facilité d'émigration. Ce but était d'autant moins aisé à atteindre, que le traité d'Utrechtavait laissé les frontières absolument indéterminées entre le Canada et l'Acadie.

Nous nous étions réservé, au nord de la péninsule aeadienne et fort proche d'elle, les îles du golfe Saint- Laurent, où nous construisions, dès l'année 1714, une forteresse très-importante à Louisbourg. Enfin, plus près encore des Acadiens, à quelques lieues de Beaubassin, la France se maintenait en possession de tout le district de Ghipody, Petitcodiak et Mémérancooke, ce qui amenait nécessairement des relations très-fréquentes entre les Acadiens du Nord et les Canadiens postés sur la frontière encore discutée. Cette indétermination des limites ne fut pas du reste une des conséquences les moins fâcheuses de ce traité d'Utrecht, si mal conçu et si mal rédigé.

Les Français prétendaient que l'Acadie ne devait s'entendre que de la presqu'île, tandis que le canton de Chipody, qui était en dehors de l'isthme de Shédiac, se trouvait réservé à la France. Les Anglais, au contraire, soutenaient que l'Acadie comprenait tous les anciens fiefs de d'Aulnay et de Latour, c'est-à-dire tout ce qui entourait la baie Française, la presqu'île, le Nouveau-Bru ns-

' Voir le chapitre précédent.

wick presque entier et une partie du IMaiiie. La eoutroverse était pendante, mais en attendant les Français se eonsidéraient eoinine étant toujoin^s les maîtres de Cliipody, du fleuve Saint-Jean et du territoire de Penta^joët, où Saint-Castin se maintenait au milieu des Abénakis eonnne féal et lieutenant du roi de France.

Durant les premiers temps qui suivirent la conquête^ (|uel({ues familles et beaucoup de jeunes gens de Portlloyal se diri^jèrent donc sur Giiipody; d'autre part, ce territoire était si prés de Beaubassin, et Beaubassin était si parfaitement bors de la portée du gouverneur anglais, ({u'il se maintint des relations et des transactions fré- (juentes entre les deux colonies. Les Acadiens se croyaient donc en territoire français à Gliipody ; ils se persuadèrent même à la longue que le district de Beaubassin, par une sorte d'annexion usuelle et continue, formait une prolongation du territoire français, et ils vivaient en consé- ({uence.

En une autre partie de la province, les relations étaient au moins aussi fiéquentes avec les Français, car toutes les paroisses acadiennes expédiaient journellement leurs denrées sur la ville de Louisbourg. Les Anglais avaient bien défendu, sous des peines sévères, ce trafic et ces relations avec l'étranger, aussi bien par mer que par terre, mais la faiblesse de la garnison anglaise, l'impossibilité où elle était de pénétrer dans Tintérieur, ne permettaient point d'empêcher ce mouvement d'affaires et de population, de sorte que les prescriptions restaient à l'état de lettre morte. Il en résulta que, bien longtemps encore après la conquête, les paroisses acadiennes de l'intérieur jouirent en fait d'une grande indépendance, de telle sorte, qu'en fait, ce n'étaient pas les Acadiens qui dépendaient des Anglais, mais plutôt ceux-ci qui semblaient dépendre des Acadiens.

Les Anglais étaient certainement, en droit, les maîtres

du pays, ils entretenaient à Port-Royal une garnison et un gouverneur, celui-ci était même assisté d'un conseil colonial, composé de quelques officiers de la garnison et de cinq ou six négociants de Boston, établis sous les murs du fort; mais ce petit groupe de marchands forma pendant quarante ans la seule population anglaise de l'Acadie. C'est cet état de choses, que tout concourait à consolider, ([ui irritait les gouvei^neurs anglais et qui leur rendait si autipathiques les conditions annexées au traité d'Utrecht ; ils auraient volontiers rêvé Fanglification des Acadiens, ce qui devenait impossible en laissant toujours ouverte cette perspective d'une émigration facile sur le territoire français.

Le second gouverneur, Wetch, fut remplacé en 1713 par jXicholson, celui-là même qui avait pris Port-Royal; Gaulfield et Doucett remplacèrent successivement Nicliolson jusqu'en 1717. A cette époque, le colonel Philipps fut nonnné gouverneur, titre qu'il conserva jusqu'en 1749; mais, en réalité, Philipps n'administra la Nouvelle-Ecosse que de 1719 à 1722; à partir de cette dernière année, il résida continuellement en Angleterre, sauf pendant un retour momentané, de 1729 à 1731. Pendant toute cette période, le commandement fut effectivement exercé : d'abord par le capitaine Armstrong, sous le titre de lieutenant-gouverneur, jusqu'en 1739, et lorsque celui-ci se fut tué d'un coup d'épée, ses fonctions furent dévolues au major Mascarène , mais toujours sous la suprématie nominale de Philipps.

Mascarène prolongea son administration sous le titre de président du conseil, jusqu'en 1749, et ce fut alors que le colonel Gornwallis devint gouverneur en titre de la Nouvclle-Écosse, à la place de Philipps. Il procéda aussitôt à la fondation d'Halifax, de Luxembourg et autres colonies anglaises, faits ({ui déterminèrent l'occupation réelle et définitive du pays par la Grande-Bretagne.

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Jus(jii'alovs l'exercice de raulorité des {gouverneurs, on le voit, avait été très-borné; étant presque toujours confînés dans leur fort d'Annapolis et dans la l^anlieuc^ de Port-Royal, ils n'avaient aucun moyen d'aetion sur les autres districts. Le [;ouverncment anglais avait con(|uis ce pays plutôt pour se débarrasser du voisinage des pj ançais que pour s'y éta]>lir; ne voulant y faire aucun sacrifice, il se contentait de maintenir en A(\adie juste assez de soldats pour y garder leur drapeau : cin(| (H)mpagiiies d'infanterie à Annapolis et quatre à Ganseaux, le tout comportait un effectif moyen de trois cent vingt liomines environ, y compris les officiers.

On comprend par là comment il était impossible aux gouverneurs anglais de pénétrer dans l'intérieur de la contrée; c'est en vain que les divers commandants et les officiers de la garnison réclamèrent à plusieurs reprises près du Board of Trade, à Londres, afin (pie l'on accrut l'effectif de la garnison et que l'on colonisât TAcadie. Le gouvernement anglais ne se montra ni plus actif, ni moins insouciant que le gouvernement français. Au moment où éclata la guerre de 1744, la situation était toujours la même, et aucun (cultivateur anglais ne s'était encore établi môme dans la banlieue de Port-Roval.

Il résultait de cet état de clioses, que les Anglais ne tiraient de l'Acadie aucune espèce de ressources ; on n'v trouvait aucun commerce; on n'y levait aucun impôt. Quelques auteurs ont voulu à tort en faire un mérite au gouvernement de Londres. S'il ne demandait aucunes contributions, c'est qu'il eût été impossible de les [percevoir. Les commandants d'Annapolis avaient bien eu la pensée de déclarer les seigneurs de l'Acadie di'.chus de leurs droits, en rattachant directement leurs fiefs à la couronne d'Angleterre, afin de recevoir en leur lieu et place les cens, rentes et autres droits féodaux. Mais ceux de ces

seigneurs qui étaient restés clans le pays réclamèrent la propriété de leurs fiefs comme étant garantie par le traité d' Utreclit et plus encore par la lettre de la reine Anne ; et ils paraissent avoir été maintenus, au moins en fait, dans la jouissance de leurs droits; ainsi les d'Entremont, Martin de Gobeguid, etc., etc., conservèrent leurs domaines. Parmi ceux qui avaient quitté la presqu'île, les gouvei-neurs anglais établirent en principe qu'ils étaient déchus de leurs fiefs, lesquels seraient dévolus à la couronne; mais parmi ces fiefs, il y en avait d'indivis, entre autres aux Mines. Cette situation indéterminée fit traîner les choses en longueur; puis il arriva que des officiers anglais s'allièrent à ces familles, et devinrent ainsi propriétaires de quelques parts dans ces seigneuries ; ils réclamèrent alors du chef de leurs femmes, mais par une action personnelle, et la mainmise de la couronne fut différée.

Plusieurs fiefs enfin étaient absolument hors de la portée des gouverneurs d'Ânnapolis ; or, telles étaient encore la foite tradition de la hiérarchie féodale et l'honnêteté des Acadiens, que les tenanciers, qui auraient pu dans ce conflit ne payer à personne, allaient consciencieusement porter chaque année leurs redevances et leurs rentes à Louisbourg, entre les mains de leurs seigneurs ; usage qui faisait jeter des cris d'indignation aux Anglais d'Annapohs, comme on peut le constater très-souvent dans la correspondance officielle ' .

Quoi qu'il en soit, bien que l'on ait fréquemment établi et conservé, surtout aux Mines, des agents commissionnés pour recevoir tout ce ((ui pouvait être dû au lloi, ces préposés ne touchaient rien ou presque rien d'aucune redevance ou d'aucune taxe. Les gouverneurs anglais comprenaient très-bien que cette situation fausse et humiliante

* Archives de la Nouvelle-Ecosse {passim').

n'était inèine pas sans danger. Mais comment y remédier? Pour imposer leur autorité aux Acadicns , il eût fallu disposer d'une {garnison plus nombreuse, et la cour de Londres ne voulait à aucun prix au(;menter la dépeir^e.

D'autre part, ils étaient à chaque instant à la merci des Acadiens, pour toutes les nécessités de la vie : avaient -ils besoin de jjlé, de légumes, de bétail? ils ne pouvaient en aller clierclier ailleurs ; ils ne pouvaient même pas se procurer de bois à J^rûler, sans recourir aux Acadiens; et si l'on avait besoin d'opérer le moindre travail ou le moindre transport, il fallait aller solliciter leur bonne grâce, pour qu'ils voulussent bien louer ou prêter leurs clievaux. Il est bien difficile de se faire respecter, et plus encore de se faire obéir, de gens qui ne vous aiment pas, qui ne vous craignent point, et dont on a perpétuellement besoin.

Aussi ces mêmes gouverneurs ne cessaient-ils de réc^lamer un accroissement de troupes, et surtout l'établissement d'une colonie anglaise à proximité d'Annapolis ([ui les affranchit de cette nécessité, à laquelle ils étaient assujettis vis-à-vis des habitants. On trouve dans les archives d'Halifax un grand nombre de plans envoyés à ce sujet au bureau des plantations, les uns ayant en vue d'amener des colons de la Grande-Bretagne, les autres proposant de recourir aux habitants de la Nouvelle-Angleterre; il ne fut donné suite à aucun de ces projets, et cependant la nécessité de prendre une résolution devenait de jour en jour plus urgente.

En effet, tandis que la garnison anglaise languissait faible et isolée autour du fortin d'Annapolis, sans aucune racine dans le pays, sans qu'on vît aucune population s'établir autour d'elle, le nombre des Acadiens s'augmentait avec une rapidité toujours croissante. Le dernier recensement que nous avons établi dans le précédent volume, celui de 1 707, portait la population totale à mille sept cent

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trente-lluit âmes. A partir de la conquête, il ne se fit plus de recensement officiel, mais en 171 4, le Père Félix Pain, curé de Beaubassin, exécuta avec l'aide de ses collègues, dans toutes les paroisses, un recensement nominal, fort bien fait, dont le total s'élève à deux mille cinq cent vingthuit personnes; or, en 1731, nous trouvons dans l'ensemble des paroisses acadicnnes quatre mille huit cent quarante-neuf habitants. La population se doublait donc tous les seize ans sans le concours d'aucune immigration.

Cette progression menaçante était d'autant plus à considérer, qu'elle se produisait dans des circonstances fâcheuses; non-seulement, en effets toute relation ordinaire était rompue avec la France, mais pendant quinze ans après la conquête, on ne vécut plus en Acadie que sous un régime provisoire, les habitants ne sachant pas s'ils continueraient à y demeurer, ou s'ils n'iraient pas s'installer dans les îles françaises du golfe ; incertains de leur avenir, campés plutôt qu'établis sur leurs héritages, ils se tenaient chaque année prêts à partir, aussitôt après la rcntrt^e de leurs récoltes. Une telle situation était donc très-préjudiciable à l'expansion des jeunes familles sur les terres en friche, et les Anglais pouvaient se demander, non sans inquiétude, quelle eût été la rapidité du développement des Acadiens, dans des circonstances plus favorables? Il se passa alors quelque chose d'analogue à ce que l'on a pu observer plus tard au Canada, en 1760, après la conquête : les familles cessèrent de s'étendre au large, elles se resserrèrent sur leurs héritages; la population tout entière se pelotonna sur les territoires anciennement occupés, et toujours prête à les quitter.

Cependant elle n'en continua pas moins à croître en nombre d'une manière rapide, jusqu'à se doubler en seize ou dix-sept ans, comme on pourra s'en convaincre par les recensements cités quelques pages plus loin. Les go u ver-

rieurs anglais avaient donc un juste sujet de concevoir <{uelques inquiétudes pour l'avenir , surtout en consi- (l(';rant l'état d'isolement où ils vivaient; aussi l'un d'entre eux, Philipps, écrivait-il à Londres, en 1730 : « Il est « temps de considérer le formidable accroissement de ce a peuple, car il semble vraiment que ce soit la race du père a x\oë qui s'avance autour de nous pour nous en^;l()utir u (2 septembre 1730). »

Cela était fort bien dit, mais que faire pour arrêter cet envahissement? — Tous les offuners an^^lais avaient déclaré les uns après les autres qu'il fallait éviter à tout prix le départ de ces travailleurs robustes, aclvh et intelli^jents, sans lesquels la garnison d'Annapolis man(|uerait a])Solument de tout. Gaulfield, le 3 mai 1715, Pliilipps en 1720 (rapport Mascarène), Armstrong en 172G, puis Pliilipps de nouveau en 1730, tiennent tous le même laii(;a(je, mais aucun d'eux n'a exposé cette situation avec plus de lucidité (|ue le major Mascarène, en 1720, dans le rapport ([u'il rédigea à ce propos pour le Bureau des plantations de Londres; rapport fortement motivé, rédigé avec mesure et intelligence, et (fue l'on peut encore consulter avec le plus grand fruit. Il était donc dangereux de laisser cette population s'accroître, mais il était non moins dangereux de forcer les Acadiens à abandonner la (montrée.

Pour résoudre ce dilemme, le gouvernement anglais avait bien imaginé de prendre une garantie (contre leur mauvais vouloir, en leur faisant prêter un serment d'allégeance; mais les Acadiens, {[ui étaient d'honnêtes gens, leur répondirent dès le principe, en 1714, ([u'ils étaient Français de cœur et de naissance, (ju'ils ne voulaic^nt point être exposés à prendre les armes contre la 1^'rance, et qu'ils préféraient quitter le pays et se rendre dans les îles françaises du golfe, comme les traités leur en donnaient le droit.

Cette réponse augmenta encore ranxiétc des Anglais, (|iii voyaient très-bien que cette émigration, en les affaiblissant, allait tout droit fortifier la colonie française. On ne répondit donc rien aux observations des Acadiens ; puis (j[uel(|ues années après on fit reparaître le serment d'allégeance; nouveau refus des Acadiens, nouveau délai de la part des Anglais, puis une nouvelle proposition de serment ; ce roulement dura quinze ans, interrompu quelquefois par des essais de transactions boiteuses ; mais il fallait toujours leprendre la négociation en sous-œuvre.

De 1714 à 1730, on vécut des deux parts dans un état permanent d'incertitude et de défiance, les Anglais n'osant pas laisser partir les Acadiens et espérant toujours les amener à composition, ceux-ci toujours installés en une sorte de provisoire et menaçant toujours de partir à chaque demande de serment.

Cependant cette existence mêlée de crainte et d'antagonisme, à force de durer longtemps, finit par créer des habitudes; les inquiétudes s'affaiblissaient peu à peu, et lorsque Philipps revint en 1730, lorsqu'à force de duplicité insinuante et artificieuse il parvint à tomber d'accord avec les habitants, dans toutes les paroisses acadiennes, il lui fut plus facile d'établir un serment d'allégeance, accepté sous toutes réserves par les Acadiens.

Ceux-ci se considérèrent alors, sous la foi de ce serment synallagmatique, comme solidement assis sur leurs terres; la tension de leurs esprits commença à se relâcher, pour faire place à une confiance renaissante. Ils se mirent donc à étendre leurs settlements, en proportion de l'accroissement numérique qui s'était produit pendant la période précédente. Cet accroissement continua à se développer de plus en plus : modérément, cependant, dans la seigneurie de Port-Royal, mais rapidement à la Grand-Prée, dans tout le district des Mines, et plus largement encore au

nord-ouest de la baie Française (baie de Fundy), dans la sei^jneurie de lîeauijassin, sur ristbnie de Sliediac et dans les fiefs de Cliipody et de Pëticoudiak. Déjà nous avons constaté ({ue, inal(;ré la conquête anglaise, malgré Fétal d'agitation et de scission qui maintenait la population ac^adienne comme en suspens, il s'était manifesté une grande augmentation dans son sein. Tandis (|u'en 1707 elle ne comptait encore que 1,730 personnes, il s'y trouva, en 171 i, — 2,528 âmes, ainsi réparties :

PoRT-Ro\AL. — 41 familles groupées près du fort, — 4 dans la banlieue, — 23 dajis le (juartier des Gappes, — 83 dans la vallée depuis la banlieue jusqu'aux derniers habitants; total, 914 âmes. (.Nous ne comprenons pas dans ce coînpte (|uel({ues familles anglaises qui demeuraient proche du fort avec les officiers.)

Seigneurie des Mines. — 48 familles dans la Grand- Prée, — 5 sur la rivière Gaspareaux, — 53 sur la rivière de Pisiguit, — 2 4 sur celle des Habitants, — 5 à la Vieille Habitation; total, 887 âmes.

Seigneurie de Wecobeguit. — 2 4 familles; total, 155 âmes.

Seigneurie de Beaubassin ou Giiignitou. — 59 familles ; total, 352 âmes.

Mais dans ce grand recensement de 1714 ne sont pas coinjjris les fiefs de Ghipody et Péticoudiak, situés à l'ouest de Beaubassin; il s'y trouvait 55 personnes en 1714; nous avons tout lieu de croire (j[ue l'on ne peut évaluer ce groupe à moins de 70 habitants en 1707 ; enfin nous avons encore 250 âmes qui représentent les habitants des seigneuries de Poboincoup, du fleuve Saint-Jean, de lallève, et autres dispersés sur les côtes ou dans l'intérieur; ce {|ui porte le total des Acadiens, en 171 4, à 2,528 âmes.

Seize ans plus tard, en 1730, les missionnaires de

FAcadie envoyèrent à Québec un nouveau recensement par familles portant leur noml)re à 696 familles. En y ajoutant quel({ues localités omises, nous évaluons à 4,345 âmes le total de cette population ; elle était ainsi répartie : Port-Royal, 900 ; les Mines, 1,718; Gobeguit, 442; Beaubassin, 840; Gliipody, 170; Pobomcoup, 80; rivière Saint-Jean, 75; côtes de l'Est et diverses, 180; total, 4,3 i5.

De 1714 à 1730, en seize ans, l'accroissement avait donc été de 72 pour 1 00 dans tout le pays ; si l'on décompose cette aug^mentation, on trouve ([u'elle s'élevait à 100 pour 100 aux Mines, à 1 40 pour 100 à Beaubassin et à Gliipody, tandis que Port-Royal était resté stationnaire. Gela n'a rien (jui doive nous étonner, car nous savons par diverses plaintes des gouverneurs d'Annapolis, que les gens de Port-Royal envoyaient constamment de nombreux émigrants dans le fond de la baie Française ; non-seulement parce (|ue les rivières de Gliipody avaient été primitivement peuplées par eux, mais parce qu'ils étaient convaincus que ce territoire était en deliors des limites anglaises.

Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment cette progression piit un nouvel essor; tous en effet, plus confiants dans l'avenir, s'appliquaient, dans le calme de la paix, aux travaux des cliamps et à la création de nombreuses fermes ; il convient, en outre, de signaler une cause spéciale qui, pendant de longues années, stimula singulièrement l'extension des cultures dans la contrée. Nous voulons parler de la construction de la ville et des fortifications de Louisbourg, dans lesquelles la France engloutit 30 millions en un quart de siècle.

L'Acadie était le seul pays de production qui fût proche de cette ville ; chaque année ce pays envoyait sur les chantiers de Louisbourg une masse énorme de matériaux, de grains, de farines, de bestiaux et môme de légumes. Ges

inareliandises s'éclian^jeaicnt, à la vcn-itc, (X)iilre (juelques j)rodaits français achetés par les Acadious, mais, en fait, <'eiix-ci réalisaient et emportaient une ^;rande partie du prix de leurs denrées en éeus de (> livres. Cette monnaie française devint extrêmement abondante de L730 à 1755 parmi les habitants, et il se forma ainsi de nombreux <\ipitaux qui facilitèrent beaucoup le développement de leurs travaux et de leurs pro{;Tès.

Les (communications de l'Acadie ave(ç Louisbour^; et le {jolt'e Saint-Laurent s'opéraient par deux routes principales : l'une remontait des Mines, au nord-est, par la riv^ière Shibenacady jusqu'à diverses cri([ues ([ui se déversaient dans le havre de Ghibouctou ou dans celui de Chédabouctou; l'autre gagnait Tisthme de Shédiac^ ([ue l'on traversait pour aboutir à la baie Verte, sur le (;olfe Saint-Laurent. Par l'une ou l'autre voie, loi'S{|ue Ton attei(;nait la mer, les marchandises étaient embarcpu'es pour Louisbour(j, qui se trouvait à peu de distance. L'activité de ce transit amena, sur ces deux routes, la formation de plusieurs postes et même de (pielques petits (>roupes d'Acadiens qui vivaient de ces transports : il s'en trouvait plusieurs au nord-est, jusque sur le (jut de Canseau, où les Français de l'ile du cap Breton avaient foudé de leur côté, sur la rive septentrionale du ^ut, un étal>lissement nommé le Port-Toulouse; ce port servait d'ejitiepot au transit, et il avait déjà ac((uis en 1755 une ccrtaine importance. (Voir à VAppendlx, i^ série.)

Mais c'était surtout sur le parcours de la seconde route, qui arrivait au (jolfe Saint-Laurent par l'isthme de Shédiac, que les établissements acadiens, à partir de 1730, concfuirent un développement territorial tièsétendu : tout l'intérieur de l'isthme entre Beaubassin et la baie Verte du {^olfe Saint-Laurent se couvrit de cultures, de liameaux fertiles et plaisants : « Du côté de la

baie Verte, dit Bcamish-Murdoch, les lial)itants français étaient établis dans des sites charmants avec de bonnes maisons, des jardins et antres dépendances ?j ; on y rencontrait à foison des noms de fantaisie qui rappelaient la vieille humeur g^auloise : c'était la rivière de Tintamarre, — le hameau de Joll-Cœiir^ — le liavre de VAvocat, — Betair, — le Lac et la Coupe, — le pays de Cocagne et le pays de Palnsec, — Beau-Séjour, — la Prée des Bourgs, — la Prée des Richards, — la rivière des Héberts, — la butte à Mirande.

Souvent qq.s liaineaux n'étaient dus qu'à rétablissement d'une seule famille acadienne dont les dédoublements successifs avaient multiplié les maisons; leur nom même indiquait parfois cette formation patrimoniale (en France ce fait se rencontre aussi fréquemment) ! On y trouvait de jolies iiabitations entourées d'arbres fruitiers et de clos verdoyants; pays ondulé et riant, pittoresque et ombraj^é, où ils vivaient du produit de leurs vergers, de leurs troupeaux et aussi du commerce de transit, auquel ils prenaient une large part. En 1730, nous avons constaté quatre mille huit cent quarante-neuf hal)itants dans l'Acadie; en 1737, ce chiffre était plus que tiercé. La confiance renaissait graduellement, chacun put se croire désormais à demeure fixe, sur le lieu où il était établi; aussi ces pays charmants s'embellirent-ils de plus en plus par les soins assidus de leurs habitants; partout se répandit un aspect de quiétude et de gaieté.

Mais ce bonheur si sage, si réel en lui-même, reposait sur de grandes illusions ; cette paix insouciante et joyeuse cachait de très-grands dangers. Sur quoi reposaient en effet cette confiance et ces joies, que traversaient à peine de temps à autre les reprises d'hostilité entre la France et l'Angleterre? Sur la persuasion que les serments qu'ils avaient acceptés en 1730 avaient résolu toutes leurs difficultés,

([u'ils avaient définitivement établi pour eux cet état de neutralité qu'ils réclamaient depuis quinze ans; quinze ans durant lesquels ils étaient restés, vivant au jour le jour, campés plutôt qu'établis sur leurs domaines, toujours incertains sur leur avenir, toujours prêts à partir après chaque récolte.

Qu'était-ce donc que cet état de neutralitc;? Gomment avait-il été établi, comment était-il défini? Quelle sûreté présentait-il? Quelles étaient sa portée et sa valeur? Toutes questions dont l'importance échappait aux Acadiens et dont il est nécessaire d'étudier la gravité dans un chapitre spécial.

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