CHAPITRE XI
LA NEUTRALITE. FRENGII NEUTRALS.
Le rapide exposé que nous venons de présenter doit faire comprendre quelle fut la situation respective des gouverneurs anglais d'Annapolis et des Acadiens français répandus dans la presqu'île, durant les années qui s'écoulèrent entre la paix d'Utreclit, en 1713, et la guerre de Sept ans, en 1755.
Nous avons vu au chapitre ix comment le traité d'Utreclit, modifié et complété par la lettre de la reine Anne , donnait aux Acadiens le droit de quitter le pays en emportant leurs biens meubles, ou de rester sur leurs héritages, tout en conservant la liberté de vendre lesdits biens quand il leur plairait, comme pourraient le faire tous autres sujets anglais, et de se retirer ensuite où ils voudraient, en emportant leurs meubles, argent et bestiaux; le tout sans délai spécifié.
L'ensemble de ces traités devint, par l'effet des circonstances ultérieures, Torigine d'un inodiis vlvendi consacré au dix-huitième siècle sous le nom de neiilralité ; l'histoire de cet état de neutralité est, à proprement parler, l'histoire des efforts tentés par les gouverneurs d'Annapolis pour annuler ou tout au moins pour modifier la situation faite aux Acadiens, à la suite de la paix d'Utreclit. Cette lutte a eu constamment pour but de contourner
J2 CNE COLONIE FEODALE.
avec subtilité le texte formel des conventions; elle présente trois phases différentes, et, comme toutes l(\s entreprises qui procèdent en contradiction avec la lé(^alité et avec la réalité des faits, elle a abouti lo(;iquemejit, en 1755, à l'abus de la force, dans un accès de violeiK^Mu rieuse et l) ru taie.
pRE3iiÈRE PÉRIODE. — Lcs {jouvcrncurs de la Nouvelle- Iv'osse virent, dès le principe, les dangereuses consécpiences aux(pielles pouvait aboutir la situation faite aux populations françaises de la contrée. Tout l'approvisionnement d'Anna polis et de la garnison dépendait des paroisses françaises : les grains, les bestiaux, le bois, les charrois, les travaux de toutes sortes étaient fournis j)ar les Français; leurs denrées et leurs services étaient seuls à proximité du fort; leur départ eût donc laissé la garnison entièrement dépourvue de toutes les choses nécessaires à la vi(\
D'autre part, le voisinage d'une po})ulation étrangère, bien établie et d'un accroissement rapide, était une menace', pour rétablissement nouveau; d'autant plus ([uc les l'^rancais se montraient animés de sentiments peu favorables aux Anglais : l'amour de la patrie, la différence des (U'oyances religieuses, une vieille animosité existant entre les deux races, présageaient pour l'avenir mie hostilité probal)le, (|ui devait rendre cette proximité nuisible et même dangereuse.
.Nous possédons peu de documents directs relatifs aux premiers temps de l'administration anglaise, mais nous savons que, dès l'année 1714, Nicholson vit claiiemcjit ce dilemme se dresser devant lui : craignant également et le départ des Acadiens qui l'eût laissé aussitôt dans un état précaire, et leur mahitien dans la péninsule, (|ui pouvait préparer de très-grands embarras pour l'avenir, s'ils jouis-
saieiit iiité(;ralement des conditions stipulées en leur faveur.
Pour échapper à cette alternative, il imagina donc de créer des oijstacles à rembarquement des habitants français, et de leur persuader ensuite de demeurer sur leurs héritages, en prêtant un serment d'allégeance pur et simple à la couronne d'Angleterre. Cet acte eût impliqué en quelque sorte la renonciation de leurs droits, et les eût laissés à la merci du gouvernement anglais. Seulement, il prévit mal le résultat de ses démarches ; il croyait les intimider, il ne fit qu'aliéner leurs esprits.
u Nicholson, écrit le gouverneur Mascarène \ proposa a à cette époque aux habitants français, soit de dcA^enir (i sujets de la couronne, soit de se retirer en un autre pays u dans un délai d\ui an. Ceux-ci, jusqu'au dernier homme, u se décidèrent pour T émigration, entraînés par les (;randes u promesses (pie leur firent alors deux officiers français u envoyés à cet effet du cap Breton; cependant ces habiu tants, ne trouvant pas de vaisseaux, restèrent, et depuis " lors, quoiqu'ils aient été souvent requis de prêter le seru ment, ils s'y sont toujours refusés. »
Mais pourquoi n'ont-ils pas trouvé de vaisseaux? Pourquoi sont-ils restés dans cet état ambigu où les avait placés le traité d'Utrecht, modifié par la lettre de la Reine?
Pendant longtemps les gouverneurs de la Nouvelle- Ecosse, et encore aujourd'hui certains auteurs anglais, leur ont reproché cette permanence comme une sorte de manœuvre frauduleuse, par laquelle ils se maintenaient dans un état douteux, sans être ni Anglais, ni Français. Mais nous savons aujourd'hui la véritable cause de cette singularité équivoque, grâce aux recherches persévérantes de divers écrivains et notamment de M. l'abbé Gasgrain.
* Archives N.-E., Lettre de Mascarène, pages 158 et 159.
Le 18 mai 1718, le capitaine Doucett, lieutenant- (^^ouverncur d'Annapolis, ayant écrit à M. de Brouillant, gouverneur de Louisbourg, une lettre où il se plaignait énergiquement du séjour prolongé des Acadiens, tout en reconnaissant leur droit de quitter le pays, M. de Brouillant lui répondit aussitôt * :
« Le retardement du départ des Acadiens de la
<( Nouvelle-Ecosse a eu pour cause, comme vous avez du u le savoir, l'impossibilité dans laquelle M. de Nicliolson il et autres commandants de TAcadie les ont mis de pou- « voir exécuter les conventions que Ton avait faites : les u uns en ne voulant pas leur laisser emporter leurs l)iens ; u et les autres n'ayant pas voulu permettre qu'il leur «fût par nous envoyé des appareaux, pour gréer les u petits bâtiments qu'ils avaient construits, et dont ils ont « été obligés de se défaire presque pour rien aux mar- « cbands anglais ; je ne manquerai pas d'informer le lloi « mon maître de tout ce que vous me marquez sur cela, u afin que... »
A cette lettre, le gouverneur anglais ne répondit rien; car il n'y avait rien à répondre. Le récit de M. de I brouillant était la pure vérité, et il se trouvait d'ailleurs confirmé implicitement par une lettre de M. de Pontcliartrain, du 7 mars 1714, et absolument certifié par une lettre de Mascarène, de la fin d'avril 1748. L'une et l'autre sont extraites des Archives de la Nouvelle-Ecosse^ pages 4 et
La première constate que les Acadiens se plaignent de M. Nicliolson, comme cliercbant à entraver la liberté de leur départ, et que ces mêmes Acadiens demandent à avoir le droit de construire des navires, afin d'emmener leur blé et leurs bestiaux.
^ Extrait des Colonials Records, West Indies, a Londres.
Dans la deuxième, le gouverneur Mascarène raconte comment, en 1720, les Acadiens refusèrent au colonel Philipps d'accepter le serment d'allégeance, k en affirmant « qu'ils avaient été retenus dans le pays, contre leur « volonté, par le général Nicholson. Et cela était en partie « vrai, ajoute Mascarène, car le général Nicholson avait (c déclaré qu'il ne les laisserait pas partir sur des navires u construits en territoire anglais, et que c'était aux Fran- « çais de venir les chercher eux-mêmes » . Témoignage qui est confirmé par les éditeurs eux-mêmes des Archives en une note, page 264.
Ces deux pièces, mêlées parmi les autres documents, dans la publication des Archives d' H ait fax y n'avaient pas jus({u'à présent attiré l'attention; mais leur coïncidence avec la lettre susénoncée de Brouillant, que vient de découvrir M. Gasgrain, leur donne une gravité exceptionnelle. Il en résulte en effet que Nicholson a empêché les Acadiens de partir, de propos délibéré et même avec une remarquable duplicité. D'une part, il empêchait les Acadiens de se servir de tout navire construit sur le territoire anglais, tandis que, d'autre part^ il rendait impossible au gouverneur de Louisbourg d'envoyer à Port-Royal non-seulement des vaisseaux, mais les agrès mêmes qui eussent été nécessaires pour aménager aucune embarcation.
Voilà donc un fait solidement établi, savoir, que par sa ruse et sa fourberie , Nicholson a empèclié les Acadiens de partir en 1714; d'une part, en effet, il prohibait l'emploi des navires construits sur le territoire anglais; et d'autre part, M. Brouillant l'affirme, il défendait l'entrée des navires français dans les ports de la Nouvelle-Ecosse. Sur cette donnée, comparée avec la masse des documents, il est facile de rétablir l'ensemble des faits qui se sont passés : il ne suffisait pas d'empêcher le départ des Aca-