‹ Une colonie féodale en Amérique (volume 2)Chapitre 15 sur 45 · U.NE COLONIE FÉODALE · texte numérisé non relu

U.NE COLONIE FÉODALE

cliissablc entre le Saint-Laurent et la baie des Chaleurs, entre la province de Ouéhec et le Nouveau-Brunswick.

Le second cliemin de fei*, qui est en voie de construction, remontera le fleuve Saint-Jean jusqu'aux {jurandes chutes, et ira de là rejoindre le Saint-Laurent à la rivière du Loup. L'établissement de ces deux voies ferrées va faciliter et multiplier de telle façon les communications entre le Canada et le Nouveau-Brunswick, qu'elles ouvriront nécessairement à la population canadienne exubérante un nouveau débouché qui dans peu d'années aînènera l'envahissement de plus en plus complet des comtés nord du Nouveau-Brunsvvisck par l'élément français. On atteindra ainsi bien des abus qui existent aujourd'hui, soit en les modifiant, soit en les abolissant tout à fait.

Nous assistons donc, au milieu de tous ces progrès, à une véritable transformation de la société acadienne. En même temps que son importance s'accroit et va s'accroîtra encore davantag^e, l'instruction qui se répand parmi eux leur ouvre de jour en jour des horizons nouveaux; le commerce, les carrièies libérales, la politique, en leur devenant accessibles, font naître dans leurs familles, dans leurs paroisses, des l)esoins nouveaux; de nouvelles habitudes s'établissent et font surgir aussi des forces inattendues avec lesquelles il sera de plus en plus nécessaire de compter. Ces époques de transformation ne sont jamais sans danger dans l'histoire des sociétés humaines. C'est l'instant où les traditions les plus salutaires, les autorités sociales les plus essentielles, peuvent être aisément éi)ranlécs et discréditées, si leur puissance, si leur influence ne sont pas d'ancienne date solidement assises dans la conscience des honnnes; ceux-ci s'enivrent facilement de ces conquêtes subites de la force matérielle et scientifique, et si dans le moment même les doctrines morales et reli-

gieuses ne sont pas soutenues, ménagées, conservées avec une grande sagesse mêlée de fermeté et de raison, on peut tout craindre.

Les circonstances à travers lesquelles ce peuple acadien a grandi rendent cette transition particulièrement difficile ; de même que les Canadiens, il a des traditions, une histoire, une littérature, auxquelles il appartient par son origine. Cette action, cette influence, ayant leur point d'appui hors du pays même, jouissent d'une indépendance indiscutable; leur origine est naturelle, et leur puissance inévitable; il faut donc nécessairement les accepter et faire leur part ; il ne servirait à rien de les contredire, et ce serait risquer de gâter les meilleures causes que d'y mettre de la mauvaise humeur .

Dans le Canada, la religion s'est trouvée complètement identifiée avec la tradition; les Canadiens ont pu s'abandonner sans effort à une foi doctrinale profonde et à une confiance entière, familiale, vis-à-vis du clergé ; cette heureuse coïncidence a créé une des situations sociales les plus souhaitables et les plus prospères qui se puissent imaginer; le Canada a pu ainsi affronter presque sans contradition cette transition délicate de l'adolescence à la virilité ; il ne se produit point un progrès dans ce pays, sans que la religion en ait réglé la marche: presque toujours elle en a pris l'initiative. L'opinion publique en sent le besoin, elle en comprend l'utilité, et la confiance intime que tout le peuple professe pour son clergé, écarte tout conflit avec les influences laïques.

En sera-t-il de même dans les provinces maritimes , si la scission que l'on a fait naître, il y a environ quarante ans, entre les Irlandais et les Acadiens, continuait à suivre son cours? Il est permis d'en douter. Une partie notable, très-notable, du clergé catholique a paru se désintéresser, je me sers d'un mot très-discret, des questions qui con-

cernaient spécialement cette portion des catholiques qui est d'origine française; cet isolement est d'autant plus grave, que cette portion française forme dans certains diocèses les trois quarts du troupeau catholique. A part quelques encouragements sympathiques que nous avons été heureux de signaler, et les prêtres français qui peuvent se trouver parmi eux, les Acadiens n'ont pas trouve, dans le clergé des provinces maritimes, cet entraînement puissant et passionné, cette direction énergique et intelligente par lesquels le clergé canadien a fait sic nues les difficultés qui surgissent autour de lui.

Y a-t-il lieu de critiquer cette diff('rence de conduite? Je ne le pense pas ; les Anglais, en effet, sont généralement restés étrangers aux populations françaises au milieu desquelles ils vivent; le clergé, comme les autres, est très-peu familier avec les usages, les sympathies, les manières de faire de ses paroissiens français; s'il eut voulu se mêler trop activement de leurs affaires, il Teut fait probablement sans goût, maladroitement, ne sachant pas prendre les difficultés par le bon endroit, les compliquant au lieu de les résoudre, 11 n'y a donc pas lieu de s'étonner de son abstention, ni de s'en plaindre.

Mais dans cet état de délaissement, un peuple (|ui n'a pas d'organisation sociale propre, qui n'a jamais vécu que par l'Eglise et pour l'Eglise, se trouve dans une position anormale, surtout dans l'état de transformation et de formation où se trouve le peuple acadien; et c'est là que l'on sent du doigt la véritable difficulté et le vrai danger de la situation. Pourquoi règnc-t-il si j)eu de sympathie et si peu de confiance entre ces deux branches du catholicisme personnifiées par les Canadiens et les Irlandais? Gela ne tient pas seulement à la différence des origines, du langage et des mœurs, il faut aller au fond des choses : cette divergence a sa cause principale dans un rêve très-

fâcheux ([Lii est ivS dans l'esprit de quelijues Irlandais, il v a bientôt quarante ans, savoir, qu'il serait facile de faire disparaître la langue et les traditions françaises de l'ancienne Acadie et d'ai)sorber les Acadiens dans la masse de la population an<>laise, en se servant à cette fin de l'école et de l'E^^lise. On prétendait ainsi détruire aisément toute division parmi les populations, et simplifier l'administration en toute chose.

Or, qu'est-il arrivé? Dès que ces idées eurent pris jour et se furent vulgarisées, le soupçon et la méfiance surgirent dans l'esprit des Acadiens, tandis que, dans l'esprit de plusieurs ecclésiastiques irlandais, on a pris en considération de plus en plus légère les manières de faire particulières (jui pouvaient caractériser les Acadiens. Quelle raison y avait-il d'en tenir compte, puisque dans leur esprit elles devaient prochainement disparaître?

Cependant, voilà déjà plusieurs années (|ue l'on a émis ces prétentions d'absorption; elles se sont montrées plus ou moins avouées, plus ou moins latentes, mais on n'aperçoit pas qu'elles aient eu d'autre résultat (jue de compliquer toutes choses, au lieu de les simplifier; elles ont surexcité des divisions qui n'avaient point auparavant une telle âpreté, et si l'on persiste dans un tel ordre d'idées, je vois bien ce que FÉglise catholique peut craindre, je vois bien ce qu'elle peut perdre, mais je ne vois pas ce qu'elle peut y gagner. Au fond, c'est là l'origine de presque toutes les difficultés que l'on rencontre en ce pays, et dans l'état critique que traverse la société acadienne, on peut appréhender bien des conséquences que nous avons signalées, et l'on doit cherclier à éviter l'immixtion d'influence laïque, que l'on ne pourra pas facilement éliminer.

Serait-il donc si difficile de revenir un peu en arrière, sur des plans plus séduisants qu'utiles, et de reprendre dans CCS contrées le rôle tutélaire et un peu providentiel

que le clergé canadien a si bien rempli non-seulement visà-vis (le ses nationaux, mais aussi vis-à-vis des catholiques anglo-saxons, toutes les fois qu'il en a eu sous sa direction? Il a su accepter les aptitudes et les aspirations de tous pour en faire un point d'appui à l'Église catholique; il a su sympathiser avec toutes les nationalités sous les formes diverses de leurs traditions et de leurs aspirations. Pourquoi n'en serait-il pas de même ailleurs?

On nous a dit, et nous aimons à le croire, que ce rêve d'absorption que nous venons de signaler, et qui a existé, c'est un fait indéniable, est aujourd'hui généralement écarté; qu'y a-t-il de plus simple alors que de faire comprendre aux habitants de l'Acadie que tout le monde a renoncé à ce plan imaginaire, et que nul ne songe à cette absorption aussi peu sensée qu'elle serait peu équitable? Lorsque l'on aura bien établi cette compréhension et cette tranquillité dans les esprits, non pas seulement par des paroles, mais par une série de mesures qui doivent être la conséquence logique et la consécration formelle de cette résolution bienfaisante, on verra promptement la confiance renaître et toutes les difficultés qui se compliquent aujourd'hui se simplifier rapidement.

Le jour où les Acadiens seront assurés de trouver partout dans leurs églises l'enseignement religieux en français pour leurs enfants, l'administration des sacrements, les instructions, toutes les relations avec l'Église en français ; lorsqu'ils verront qu'on leur donnera autant que possible pour curés des prêtres français, surtout dans les paroisses où l'on trouve à peine quelques familles anglaises ; lorsqu'ils verront que ces prêtres jouiront partout de la même considération et du même traitement que leurs collègues d'origine anglaise, dans la condition et dans la hiérarchie ecclésiastique, on pourra sans peine travailler efficacement à faire disparaître des âmes les soupçons et

le levain de désaffection qui s'y est glissé peu à peu depuis bien des années.

Nous ne parlerons pas ici de la tenue des écoles, de l'esprit qui doit y présider; il est trop naturel que les parents désirent trouver dans les écoles, dans les collèges et séminaires, de môme que dans les églises, la langue, les traditions de ceux qui les auront fondés; on doit retrouver la famille dans l'école ; il serait inconvenant qu'on cherchât à aliéner de leurs parents, l'esprit et l'affection des enfants, et que l'on tournât en railleries souvent fort sottes les usages et les sympathies qui sont chères aux familles acadiennes; ces traditions, en effet, tiennent intimement à tout ce qu'il y a de plus élevé et de plus respectable dans l'àme humaine! La meilleure garantie que l'on puisse fournir sur ce point, c'est que les écoles des paroisses acadiennes soient tenues par des Acadiens et des Acadiennes, que l'enseignement y soit donné en français, et que tous ces avantages soient communs et réciproques pour l'un et l'autre peuple, pour les Irlandais aussi bien que pour les Acadiens !

Lorsque les choses en seront arrivées à ce point, combien de difficultés seront simplifiées par le concours plus facile que l'on rencontrera dans toutes les classes de la population ! A mesure que les Acadiens seront bien convaincus que non-seulement ils n'ont à craindre aucune entreprise ni directe ni indirecte contre les traditions, contre les usages qui leur sont si chers, on verra les soupçons disparaître, la méfiance s'affaiblir, la confiance renaître, et ils donneront volontiers leur concours à bien des œuvres auxquelles ils participent peu aujourd'hui, même lorsqu'ils y sont directement intéressés.

La plus importante, c'est la lutte contre l'émigration, danger que tous les catholiques ont tant d'intérêt à conjurer aujourd'hui. Nous allons atteindre le recensement de

1891 ; il est fort probable qu'il sera encore très-mauvais; si la progression générale des provinces atteint en 1891 11,50 pour 100, ce qui n'est pas sûr, elle fournirait alors une population totale de 970,000 âmes. Sur ce nombre il y aurait 308,000 catholiques, dont 125,000 Acadiens et 183,000 de langue anglaise; cet accroissement sera évidemment trcs-fliible, car en 1871 on comptait 238,453 catholiques, et, d'après les progressions antérieures, on devrait trouver en 1891, en cette région, 340,000 ou 350,000 cathohques.

Mais la faiblesse de cette progression doit précisément montrer à tous avec quelle ardeur on doit s'employer à retenir les familles dans la patrie et au foyer domestitjue. Nul doute que tout prêtre catliolique, chacun dans sa sphère, ne fasse tous ses efforts pour y parvenir; mais je dois dire que Ton aura singulièrement facilité la tâche des missionaires acadiens, lorsque l'on aura complètement rassuré les esprits et les familles sur les questions de nationalité et de langage, qui tiennent tant à cœur aux Français. Plus le culte de la tradition et du souvenir sont vifs, plus les hommes appréhendent de s'écarter des lieux où ils ont passé leur enfance et leur jeunesse; plus au contraire ces sentiments sont troublés et affaiblis, plus ils sont accessibles aux illusions que l'on fait miroiter devant leurs yeux pour les entraîner loin de la maison paternelle. Or, il est d'autant plus intéressant de retenir les Acadiens dans la contrée, que de toutes les populations catholiques, ce sont eux dont raccroissement naturel est le plus fort : ainsi, le Nouveau-Brunsvvick et la Nouvelle-Ecosse contenaient en 1861, un total de 171,519 catholiques; or, en 1881, on a constaté dans ces deux pays que, sur 226,528 catholiques, il se trouvait 97,635 Acadiens.

En 1861, ils formaient donc 31 pour 100 sur le total des catholiques, tandis qu'en 1881 ils figurent pour

43 pour 100; et cela malgré l'immigration des Irlandais, qui, en 1860, arrivaient encore d'Irlande en assez grand nombre.

Toutes ces considérations sont absolument de mise pour la multiplication des vocations ecclésiastiques ; jamais elles ne sont plus nombreuses et plus ardentes que lorsque l'auréole du patriotisme, se joignant aux inspirations profondes d'une piété sincère, revêt d'une double poésie la mission sacerdotale.

Si partout se rallumait ainsi cette agitation intellectuelle et morale qui prend sa source dans des soucis d'un Ordre plus élevé que ceux du simple intérêt matériel, on pourrait revoir ces beaux jours où la population croissait si rapidement, entraînant avec elle toutes les branches du progrès général. On pourrait peut-être revoir alors ces accroissements de 25 et 30 pour 100 tous les dix ans, ce qui nous permettrait de trouver en 1901 une ample compensation à la stagnation relative de l'époque présente. La population des provinces maritimes pourrait alors présenter un effectif de 1,200,000 âmes, dont 370,000 catholiques, et les Acadiens, avec leur natalité prépondérante, pourraient arriver au chiffre de 150 à 160,000. Nous ferons observer en même temps que la distribution de ces 370,000 catholiques serait telle que leur prédominance se trouverait certaine dans le nord de la Nouvelle- Ecosse, dans l'île du Prince-Edouard et dans la moitié nord du Nouveau-Brunswick.

Lorsque l'émigration sera ainsi réduite, lorsque le recrutement du clergé aura été accru et consolidé, lorsque le développement de la population aura été assuré ; on verra chaque section du peuple progresser, selon ses aspirations et SCS aptitudes propres. On aura établi de la sorte la coexistence paisible de toutes les congrégations catholiques de cette contrée ; c'est alors que la conscience des

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Ijommes, affranchie cle toute préoccupation mesquine et de toute méfiance, s'élèvera plus liaut dans un commun accord; et du sein de tous ces progrès particuliers surgira la seule unité raisonnable que l'on puisse se proposer ici-bas, le progrès supérieur et général de TJ^glise. Car de la réunion de ces forces multiples , dont l'esprit de domination et de division ne fait sortir aujourd'luii (qu'une faiblesse, l'esprit de justice et de liberté pour tous aura formé un faisceau puissant pour le service du catliolicisme. Si les (^atlioli({ues américains savent é\'iter toute discussion chicanière, pour rester unis, sur le terrain essentiellement connnun, celui de la foi et des intérêts spirituels, ([ui doivent les rassembler, cette situation amènera promptcment bien des réformes : entre autres celle du système scolaire, une meilleure répartition des deniers et des ressources de l'État, la liberté juste et complète de la religion, et une moralité accrue qui se refléterait jusque sur l'honnêteté de la vie publique

C'est ainsi (pi'à la place de la méfiance, des jalousies, des prétentions ambitieuses (|ui les affaiblissejit aujourd'hui, on bâtira en Acadie, sur cette terre des martyrs, un édifice de paix, cimenté par des espérances supérieures et par une foi assez vive et assez bien comprise pour écarter toute innovation oiseuse. Un tel édifice construit par tous, avec un peu de renoncement de la part de chacun, fera la gloire et la force de Fl^glise, cette comnmne patrie où la fusion dans l'unité aJjsolue ne peut offenser personne.

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