LAE COLO.ME FÉODALE
expérience qu'il avait puisée dans son propre pays et dans celui qu'il avait adopté, que les populations acadiennes si catholiques, si semblables à celles du Canada, pourraient fournir de jeunes ecclésiastiques aussi aisément que le diocèse de Québec lui-même, si on leur en offrait les moyens.
Il se prit donc chaque année à épargner le plus possible sm^ ses modestes ressources, dans Tespérance de parvenir à fonder à Memerancook un petit collé^^e d'où pourraient sortir quelques vocations pour l'état ecclésiastique. En 1860, quand j'eus l'honneur de le visiter, il avait déjà acheté une vaste ferme; dans son projet, on devait y bâtir le collé^^e ; a les produits de la fernne pourraient servir à a Talimentation de l'établissement; les terres sont trèsu bonnes à Memerancook; les habitants des environs i( jouissaient déjà d'une richesse relative, ils y enverraient u leurs enfants ; ceux-ci seraient admis pour un prix méu diocre, 350 francs par an; lui, M. La France, serait u directeur, en même temps que curé, et il ferait venir du " Canada pour l'aider quelques professeurs bons patriotes a qui ne coûteraient pas cher jj .
Cet excellent homme se consolait ainsi de ses privations et de ses jours de jeûne, en caressant les saiates espérances que concevait son grand cœur; il avait déjà ramassé une grande quantité de matériaux et il avait en plus un peu d'argent en caisse, petit trésor sacré qu'il accroissait religieusement chacjue année.
Dieu a béni ces doux rêves et il a couronné les modestes espérances de cette noble simplicité! Peu d'années après ma visite, j'appris qu'il avait mis la dernière main à cette œuvre; son évêque, Mgr Svviney, l'éveque de Saint-Jean N. B., comprit avec une généreuse sympathie son idée et son dessein, et lui donna son approbation. Mais quelle que fût la reconnaissance du bon curé, il savait que les plans et
les vues changent souvent avec les liommes; ce qu'il se proposait surtout, c'était de fonder une œuvre acadienne qui ne pût être dérivée de sa destination primitive. Pour la mettre à l'abri de tout revirement à l'avenir, il résolut d'assurer son existence, en la remettant entre les mains d'une congré^jation, indépendante de toute intervention locale.
C'est dans cette vue qu'il s'adressa à la congrégation de Sainte-Croix ; le supérieur envoya pour étudier la situation un de ses prêtres, le P. Le Fevre, homme très-intelligent et fort énergique, qui entra volontiers dans les idées de M. La France. Il se consacra avec dévouement à l'accomplissement de cette œuvre, et grâce au concours zélé des collaborateurs que fournit sa congrégation, il parvint à créer sur les fermes de M. La France le magnifique collège que l'on admire aujourd'hui à Memerancook.
C'est encore lui qui administre, avec un talent et une fermeté qui ne se sont jamais démentis, cet établissement dont les fruits ont dépassé l'attente de son fondateur. Les Acadiens, qui depuis 1800 avaient réalisé des progrès considérables dans leurs cultures et leurs petites industries, étaient restés pendant longtemps dépourvus de tout moyen d'instruction. Leurs malheurs et l'insuffisance de leurs ressources les avaient paralysés d'abord; la malveillance des uns, la négligence des autres, avaient ensuite prolongé cet état d'ignorance , de sorte qu'ils étaient les instruments inconscients de la richesse du pays, dont bénéficiait seule la population anglaise de la province.
Mais, dès que ceux d'entre eux qui avaient acquis quelque aisance purent placer leurs enfants dans une institution catholique et fiançaise qui leur inspirait confiance, les choses changèrent de face aussitôt, et en peu d'années on vit un grand nombre de jeunes Acadiens se montrer dans toutes les branches des fonctions libérales : avocats,
médecins, commerçants, administrateurs, employés dans les services publics et dans les entreprises particulières; partout on constata facilement qu'ils étaient aussi capables que les Anglais de la contrée de participer à la direction des affaires publiques et des affaires privées.
Ai\ milieu de cette jeunesse studieuse et bien instruite, il se rencontra, comme au Canada, une forte proportion d'hommes ({ui se sont consacrés à Dieu, au service des é[;lises et à l'éducation des enfants, et l'on a pu se convaincre que si les Acadiens étaient restés lon^; temps sans posséder de prêtres sortis de leurs familles, cela était dû uni(piement au malheur des circonstances.
La bienveillante sollicitude avec laquelle Mgr Svviney a patronné la création de ce collège a été pour celui-ci un puissant secours, et la Providence a récompensé cet excellent évé(|ue par les vocations nom]>reuses que ce collège a révélées dans le pays. Quel contraste avec le spectacle (jue présc^ntont aux Etats-Unis les diocèses voisins de celui de Saint-Jean, diocèses où l'on compte plus de quatre cent mille Canadiens, qui tous ensem])le ne fournissent pas quelquefois une ordination par an!
On peut conclure de cette heureuse expérience <|ue partout où les Français d'Amérique, Canadiens ou Acadiens, trouvent à leur portée des séminaires ou des maisons d'éducation qui leur inspirent confiance et qui sont sympathiques à leurs croyances religieuses et à leurs traditions nationales, on y trouve aisément de nombreuses aspirations pour le ministère ecclésiastique. Dès qu'une population canadienne, au contraire, cesse de fournir un contingent raisonnable de jeunes prêtres, c'est un signe pres([ue certain que ces Canadiens sont mal administrés, ou que tout au moins la direction du diocèse ne leur inspire pas une confiance suffisante.
Le collège de 3Iemerancook a donc rendu d'éminents
services au diocèse de Saint-Jean, aux diocèses voisins et à toutes les populations des provinces maritimes ; cependant, tels étaient les vides que la disparition successive des vieux missionnaires avait créés dans les paroisses françaises, que ces ressources nouvelles n'ont pu suffire à combler l'arriéré partout où il existait. Bien que ce collège ait déterminé plus de trente ordinations de jeunes (jens des deux langues, il se trouve encore aujourd'hui un trop grand nombre de paroisses françaises desservies par des curés d'origine étrangère, particulièrement dans les diocèses d'Antigonisli et d'Halifax.
Si nous paraissons insister plus particulièrement sui* ce sujet, c'est que les résultats de cet état de choses ont été et sont encore très-fâcheux. Ce n'est ni le lieu ni le moment de discuter ici l'opportunité de la dualité des langues et de la dualité du clergé, mais on peut et l'on doit constater quatre conséquences principales :
1° Les mécontentements nombreux et les réclamations douloureuses que cette insuffisance a suscités, soit ouvertement, soit dans le secret des consciences froissées.
2" G^est que, loin d'amener entre les Irlandais et les Acadiens la fusion que l'on imaginait, loin d'amener même une union bien désirable, ce régime a déterminé une scission qui ne fait que s'accroître entre les deux races.
3" La rareté des vocations religieuses dans les paroisses acadiennes, là où il n'y a pas de prêtres français, et surtout des prêtres français résidant d'une manière continue.
4° Enfin la remarque que l'on a faite que l'extension des cultures, la création de défrichements nouveaux, le développement territorial des Acadiens , n'ont presque jamais été entrepris, soutenus et menés à bonne fin que dans les cantons où dominait l'influence des prêtres français, canadiens ou acadiens.
Il est donc permis d'espérer et de souhaiter que tous
les groupes acadiens un peu importants puissent être pourvus de curés qui soient en accord avec eux par leurs habitudes, leur langage et leurs traditions.
En tout cas, comme le dernier point que nous venons de signaler rentre absolument dans le cadre de nos études, c'est en lui donnant quelque développement que nous reprendrons l'histoire des progrès du ]>euple acadien. Nous avons indicjué plus haut quelles avaient été les suites de la généreuse et énergique intervention d' Halliburton en 1820. Depuis lors, les habitants ont de plus en plus substitué la culture des champs aux travaux maritunes; on peut dire que tout ce district acadien, dont Memerancook est le centre, jusques et y compris Bouctouche, vit exchisivement par son agriculture; on peut en dire autant de llustico , de plusieurs endroits de l'Ile du Prince- Edouard et du district de Ganseau, excepté l'ile Madame \ de Poque- Mouche, de Tracadie N. B. , de Népisiguy (Batliurst) ; le district mcme de Caraquette fait aujourd'iiui presque autant de culture (£ue de pêche. Il n'y a plus guère maintenant que Pubnico, Tusket-AYedge, Ghezetcook, File Madame et les îles Madeleine, où les occupations maritimes soient tout à fait prédominantes.
Non-seulement les cultures se font avec plus de soin et de méthode, mais elles se sont étendues aux dépens de la foret ; on s'est écarté du bord de la mer, et l'on a pu successivement créer de nouvelles paroisses dans l'intérieur des terres .
Gomment s'est opérée cette transformation ? G'est entre 1850 et 1860 que s'est manifestée la première entreprise qui rompit ouvertement avec l'ancienne routine et qui tenta d'entraîner les Acadiens dans Tintérieur, loin du littoral; il y avait bien longtemps que l'abbé Sigogne avait prêché pour la première fois, aux gens de la ])aie Sainte- Marie et aux habitants de la Bivière aux Anguilles, de
s'occuper davantage de leurs terres, de prolonger leurs défrichements, d'accroître leur bétail; il leur avait assuré d'énormes réserves territoriales dans les forêts publiques ; il les avait même exhortés, mais en vain, à y former des établissements.
Ce fut un des hommes les plus intelligents de la baie Sainte-Marie, M. Robicfiaut, qui avait été député de ce district au Parlement d'Halifax et qui devait son éducation aux sages leçons de l'abbé Sigogne, qui inaugura ce mouvement vers 1855; il vendit résolument, pour un fort bon prix, la belle ferme qu'il possédait sur le rivage de la baie ; il acheta mille ou deux mille acres dans les terres publiques de Gorbéry, à trois ou quatre lieues de la côte; il y construisit tous les bâtiments nécessaires pour son habitation et son exploitation, et s'y installa avec toute sa famille.
Nous eûmes l'honneur et la bien douce satisfaction de le visiter dans son établissement, en 1860. Il avait déjà planté autant de vergers, préparé autant de défrichements qu'il avait de fds ; autour de lui s'étaient installées plusieurs familles acadiennes entraînées par son exemple ; d'autres avaient acheté des terres en vue de l'avenir ; il était fier, comme il me disait lui-même, d'avoir posé les premières assises d'une paroisse dans Tintérieur, et loin de la mer; si M. Sigogne avait pu revivre, avec quelle effusion Tauraitil béni, avec quelle sainte joie aurait-il vu ainsi réalisé le rêve de ses espérances î
Un peu plus tard, derrière les concessions primitives de Sainte- Anne du Ruisseau aux Anguilles [Et-Brook), les préparatifs qu'avait faits l'abbé Sigogne, en assurant aux Acadiens les grands terrains boisés qui en étaient contigus, portèrent aussi leurs fruits. De son vivant, il avait inutilement cherché à pousser les Acadiens vers ce canton; les temps n'étaient pas encore mûrs, mais depuis lors on a vu peu à peu un certain nombre de familles s'y établir; II. 16
278 UNE COLOME FEODALE.
c'est vers 18t)0 que se formèrent aux Forkes ces premières installations. C'étaient de pauvres bûcherons ({ui se fixaient dans les chantiers où ils allaient travailler; aujourd'hui, il se trouve en ce lieu soixante-ijuinze familles, toutes acadiennes. 3Ialheureusement, cette C()lonie, (jui s'est formée pauvrement par hasard, sans fort(^ initiative et sans direction, n'a pas pris l'importance que la situatioji des lieux aurait pu lui assurer.
La paroisse de Sainte-Anne, de lacpielle elle dépend, n'a presque jamais eu, depuis la mort de l'abbé Si(]ogne, que des curés irlandais (|ui n'ont pas assez de crédit sur leurs paroissiens pour prendre l'initiative d'un mouvemejit colonisateur propre à contre-balancer le fléau de l'émigration aux Etats-Unis, qui décime non pas les Forkes, où les familles se maintiennent assez bien, mais le centre même de la paroisse Sainte-Anne, d'où il part constamment des familles pour le Massachusetts. Cette paroisse cependant est exclusivement française, puisque le dernier recensement constate que sur deux mille huit cents catholiques il n'y a pas dix familles irlandaises! Il semble donc qu'un curé fran(;ais y seiait mieux à sa place qu'un prêtre irlandais.
Ces deux tentatives faites pour porter les Acadiens dans l'intinûeur sont les premières en date; c'étaient les dernières émanations de la pensée et de la direction de ce vénéi'able missionnaire. Il avait été pendant cinquante ans l'oi^^jaiiisateur et le pilote de tout ce, district acadien , débris d'un (jrand naufrage arraché après la proscription, en 17G5, aux griffes anglaises; qui sait maintenant si le lion britanni([ue ne va pas plus aisément ressaisir sous une autre forme ce groupe isolé?
Mais depuis lors des colonies bien plus nombreuses et bien plus importantes ont été créées. En I8G0, ral)bé Belcourt , <^^^uré de Rustico, paroisse acadieniie de Tde du Prince-Edouard, préoccupé du trop-plein (jui se mani-
Testait dans son troupeau, conçut le projet d'engager un certain nombre de familles et de jeunes gens à aller s'établir dans le Nouveau-Brunswick, en arrière de Bouctouche 5 dans un cantonnement de terres publiques , bonnes, boisées et d'un accès peu difficile; il fut secondé par un bon nombre de Canadiens et de Français, parmi lesquels j'eus l'iionneur de me trouver. Cette colonie, qui s'appelle aujourd'liui la paroisse Saint-Paul, située dans le haut de la rivière de Bouctouclie, comté de Kent, reçut donc ses premiers colons de l'ile du Prince-Edouard; il s'y joignit bientôt plusieurs familles du comté de Kent, il en vint de Memerancook ; bref, la nouvelle paroisse a prospéré à tel point qu'on y compte aujourd'hui plus de deux cents familles, dont la situation est généralement bonne.
Caraquette est une paroisse essentiellement maritime; située presqu'à l'entrée de la baie des Chaleurs, ses habitants ont longtemps professé le plus grand dédain pour la possession de la terre et pour le travail des champs ; quoique la paroisse fut déjà, il y a quarante ans, une des plus importantes au moins par le nombre, la culture ne s'écartait guère du littoral; c'est en vain que leurs amis et leurs curés eux-mêmes cherchaient, en 1860, à leur persuader de pénétrer en arrière des anciennes concessions et d'y préparer les éléments d'une paroisse nouvelle, afin d'enlever ainsi aux Anglais protestants la possibilité de s'y établir et de leur interdire tout agrandissement ultérieur. Ce ne fut que plusieurs années après que leur curé canadien M. Paquette parvint à leur persuader d'acquérir des terres, où plusieurs familles vinrent s'installer, en un lieu que Ton nomma Paquetteville, en l'honneur du curé qui avait été un des principaux moteurs de cette entreprise, qui a parfaitement réussi.
Dès avant la création de Paquetteville, dans le même
comté de Gloucester, beaucoup de gens de Nepisiguy avaient vendu des terrains aux Anglais, qui affluaient dans la nouvelle ville de Batliuist. Ils remontèrent alors trèshaut le long de la rivière, pour s'établir dans l'intérieur, à plusieurs lieues de la mer, où ils se sont groupés sur des habitations noml)reuscs et fertiles.
Il n'est pas douteux que ces petites évolutions agricoles aient rendu de grands services aux Acadiens et à la religion catholique elle-même; mais il n'est pas moins certain (|u'au point où l'on en était arrivé en 1870, elles auraient pu se développer sur une plus large échelle, s'il se fut trouvé un plus grand nombre de zélateurs pour entraîner les populations vers cette conquête pacificjue du sol. Gela aurait été d'autant plus opportun que, déjà avant 1860, commençait à pénétrer dans la Nouvelle-Ecosse le fléau de l'émigration vers les États-Unis. Or, l'expansion des jeunes familles sur les terres publiques pour les défricher, l'amélioration et le perfectionnement des anciennes cultures auraient été les moyens les plus propres à restreindre l'émigration, en créant des moyens de travail non-seulement dans la campagne, mais dans toutes les branches de l'industrie et du commerce, par une conséquence nécessaire.
Il est arrivé, au contraire, qu'après 1860 cette émigration vers les Etats a toujours été en croissant, pénétrant dans le nord de la Nouvelle-Ecosse et jusque dans le Nouveau-Brunsvvick. Aussi le recensement de 1870 s'en est-il di'jà ressenti : si nous nous reportons en effet à l'année 1803, nous trouvons environ 8,000 Acadiens; puis, en 1812, ce chiffre monte à 12,000; en 1840, à 32,000, ce qui témoigne d'une progression constante de 3.50 à 3.80 pour 100 par année; en 1860, nous estimons la population à 69,000 âmes, ce qui donne encore 3.40 pour 100 par an. Mais ici je dois signaler une erreur
notable que je commis en publiant la France aux colonies (1859). J'évaluais alors, sur des renseignements erronés, tous les Acadiens des provinces maritimes à 80,000 âmes. Cette erreur portait surtout : V sur File Saint-Jean et autres îles du golfe, notamment sur les iles Madame, où le nombre des Acadiens était porté au double de leur chiffre réel; 2° sur le comté de Westmoreland, No u veau-Bruns vvick, où ce nombre avait été aussi fort exagéré.
En réalité, la totalité des Acadiens dans les trois provinces ne dépassait pas 69,000 âmes en 1860, savoir : 33,000 dans le Nouveau-Brunswick , 17^000 dans la Nouvelle-Ecosse, 10,000 dans File du cap Breton et le détroit de Ganseau, et 9,000 dans File Saint-Jean (Prince- Edouard). C'est donc ce chiffre de 69,000 âmes qui représente la véritable évaluation de la population acadienne en 1860, et c'est de là que nous repartirons pour étudier la progression ultérieure des Acadiens.
Or, dans le recensement de 1870 nous en trouvons, ainsi que nous l'avons dit, 87,740, savoir :
Dans la Nouvelle-Ecosse, 32,833; — le Nouveau-Brunswick, 44,907; — File du Prince-Edouard, 10,000; ce qui constitue une progression de 27 pour 100 en dix ans, ou 2.42 pour 100 par an. Cette progression est donc déjà assez affaiblie relativement aux accroissements antérieurs, dont la moyenne était de 3.50 pour 100 par an; mais la réduction s'accentue de nouveau en 1880, époque où nous trouvons, dans les trois provinces, 108,605 Acadiens; la progression n'est plus ici que de 23 pour 100 pour la décade, soit 2.09 pour 100 et par an, c'est-à-dire que sa quotité est d'un cinquième moins forte qu'en 1870, et de deux cinquièmes moins forte que celle des époques antérieures.
Ces faits sont fâcheux à constater; mais ce n'est qu'en
2R-2 lm: colome ii:odale.
étudiant en détail le reccusemenl de 1880 ((ue Ton en comprend parliiitement la (gravité. Quels sont les cantons où la progression des Acadiens a le mieux soutenu sa marche? Quels sont au contraire ceux qui ont le plus souffert de rëmi[;ration? Questions aussi curieuses (pi'utilcs à étudier.
Dans l'ile du Prince-Edouard, la progression est Irèspeu forte pour toutes les races; pour les Acadiens, elle est insignifiante : 750 sur 10,000 en dix ans. Le r/^gime légal de l'ile suffirait au besoin pour expliquer cette stagnation; mais ce qui serait curieux à étudier, ce serait de savoir où passent les émigrants acadiens, s'ils se déversent dans le Nouveau-Bruns wick ou aux Etats-Unis.
Dans la Nouvelle-Ecosse, le nombre des Acadiciis s'élève, •en 1880, à 41,219, mais il a été commis dans le comté d'Yarmoutli, au Tovvnsliip Sliebocjuej une erreur en trop de mille âmes qui doit faire réduire ce nombre à 40,219, ce ({ui donne sur 1870 un accroissement de 7,35u àmcs, soit 22 pour 100 en dix ans; bien qu'il soit inférieur aux précédents, cet accroissement est cependant supérieur à la progression générale de la province, (jui est à peine de 1 4 pour 100 en cette décade. Si l'on examine spécialement la population anglaise, on trouve (jue les Anglais proprement dits se sont accrus de 14 pour 100; les Écossais, de 13.50 pour 100, et les Irlandais, de 5 pour 100 seulement.
Les Acadiens paraissent résister à l'émigration vers les États mieux (|uc les autres habitants , mais encore se montre- 1- il que leur augmentation moyenne est de 22 pour 100 au lieu de 30 et 35. Cette influence de l'émigration est du reste assez vaiiée selon les lieux : ainsi, dans le même comté de Yarmouth, N. 1^]. , Témigration dévaste El-13rook depuis plusieurs anjiées, tandis (ju'elle ■est peu sensible à ïusket-^Yedge et (|u'il n'y en a aucune
trace à Pubnico. Sur le littoral sud du Gut de Ganseau et dans les iles Madame, la population acadienne s'accroît à peine; et au nord du cap Breton, Cheticamp et M agrée offrent des groupes modèles où la population, les mœurs, le lan(]age et les traditions se maintiennent dans une intégrité parfaite.
Cheticamp et Pubnico! deux petites républicjues chrétiennes isolées du reste du monde, entre l'Océan et une barrière de rochers, aux deux extrémités opposées de la province, présentent deux aspects différents d'un même phénomène : l'intégrité des mœurs, supportée par une dignité de caractère et une indépendance d'allures extrêmement curieuses. ]Vous ne saurions nous étendre ici sur ce sujet, mais nous tâcherons, s'il est possible, de raconter leur histoire à la fin de V Appendlx,
Le nombre des Acadiens du ^Xouveau-Biunswick s'éle- Vait, en 1880, à 56,635, ce qui représente un gain de ' 11,738 personnes sur 1870. La progression a donc été de 26 pour 100 en dix ans; elle est un peu supérieure à celle de la Nouvelle-Ecosse, mais elle aussi est bien audessous des périodes précédentes, durant lesquelles elle avait atteint le chiffre de 33 et 35 pour 100. Si nous considérons maintenant la population de cette province dans son ensemble, elle offre un gain de 33,5 i7 habitants sur 1870; mais comme il faut décompter sur ce chiffre 11,738 personnes qui représentent l'accroissement spécial des Acadiens, il en résulte que la progression des populations de langue anglaise dans le Nouveau-Brunswick, entre 1870 et 1880, n'a été que de 21,809, c'està-dire 9 pour 100 sur le tout. Cette augmentation, qui est aussi faible que possible, est fort au-dessous de la moyenne que nous a présentée la Nouvelle-Ecosse pour ces mômes populations anglaises. Nous croyons pouvoir expliquer une telle différence par ce fait que les Ecossais,
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(jui sont pré.lomiiiaiils (huis la .Xouvelle-Écossc, conservent mieux leur natalité que les Irlandais, et de même que les xicadiens, ils se défendent mieux aussi contre les entraînements de T émigration.
Quoi ([u'il en puisse être, en considérant dans leur ensemble toutes ces populations d'origines diverses tjui occupent les provinces maritimes, nous y constatons avec la plus (grande évidence l'affaiblissement démesuré (jue leur occasionne l'émigration, d'autant plus que, simultanément, toute immigration européenne a complètement disparu, surtout dans le ?souveau-Brunsvvick et dans l'ile du I^rince-Edouard. Il ne nous déplaît pas non plus de montrer (|ue, mai(;ré les grosses pertes (pi'ils ont subies, ce sont encore les Acadiens qui se maintiennent le plus solidement contre l'émigration. Il est d'autant plus à propos d'insister sur cette remarque, qu'elle coïncide avec tout un ensemble de développements et de progrès que les Acadiens ont accomplis depuis vingt-cinq ans, et ({ui montrent ([uels puissants germes d'avenir ce peuple recelait en son sein.
Aous avons montré en son temps les circonstances vraiment providentielles qui ont présidé à la fondation du collé{;e de Memerancook, et comment il avait contribué à répandre les bienfaits de l'instruction et de la religion elle-mcme parmi les Acadiens; ce progrès intellectuel a été secondé par la création de plusieurs écoles de filles et de garçons, (pii ont rendu de grands services. Malgré la médiocrité absolue du système scolaire usité dans ces provinces, il s'est révélé tout à coup, parmi les Acadiens, d'excellents instituteurs , dont plusieurs se sont môme élevés ail-dessus de cette condition modeste pour devenir, les uns commerçants, les autres journalistes et hommes politiques.
Huit ans après l'établissement de Memerancook, on a
même vu surgir un second collé^je classique : deux jeunes prêtres, l'un, M. Richard^ élève du collège de Memerancook et Acadien, l'autre, M. Biron^ venu de France sous l'empire de la sympathie la plus vive pour les Acadiens, dont l'histoire l'avait ému, et qui désirait se consacrer aux missions acadiennes, l'un et l'autre appartenant à des familles considérées et jouissant d'une ceitaine aisance, ils unirent leurs efforts et leurs ressources personnelles pour établir à Saint-Louis, dans le comté de Kent, en 1774, un collège acadien.
C'étaient deux hommes aussi dévoués que sympathiques, qui furent accueillis par la population avec la plus grande faveur. Pendant huit années consécutives , ils groupèrent autour d'eux de nombreux élèves, qui conserveront toujours un souvenir ineffaçable de leur affectueuse bonté; sept jeunes ecclésiastiques sont sortis de ce collège, qui faisait concevoir les plus belles espérances, lorsqu'il survint des difficultés et des oppositions venant d'un point d'où on n'aurait jamais dû les attendre; ces difficultés, dont l'origine se justifie mal et ne s'explique pas du tout, eussent nécessité une lutte que la faible constitution de l'abbé Biron ne lui permettait pas d'affronter; après avoir épuisé ses ressources et prodigué sa santé dans des travaux qui dépassaient ses forces, M. Biron se résigna donc à rejoindre ses amis de France, qui avaient toujours conservé pour lui l'estime la plus affectueuse.
Il fut aussitôt attaché au célèbre collège de Vaugirard, tenu par les P. Jésuites près de Paris, où il jouit d'une grande considération. Mais rien n'a jamais pu lui faire oublier l'affection qu'il portait aux Acadiens, ni le professorat dur et pénible qu'il leur a consacré, professorat plein de fatigues, mais si rempli de consolations et d'espérances. Il ne s'écoule pas d'années sans qu'il ne ramasse tout ce qu'il peut ménager, pour l'envoyer, comme un
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souvenir secourable, sur les bords de la baie Française, afin de venir en aide à ({uclque pauvre clerc qui désire se consacrer au service du Seigneur. Sa mémoire restera v(*nérée dans les annales ccclésiasti(|ues des provinces maritimes, et il est peu probable (jue le nom de ses opposants, persécuteurs au petit pied, jouisse jamais de tant d'honneur.
Quant à son collègue, M. Tabbé Richard, il est resté dans le conité de Kent, où il se consacre exclusivement au ministère paroissial; toujours aussi zélé, toujours aussi dévoué, il est devenu le plus ardent zélateur de la colonisation, et nous aurons occasion tout à l'heure de montrer tout le bien (|u'il a fait pour la reli{;ion et [)our son pays. Cependant, à mesure cpic l'histruction se répandait ainsi panni les Acadiens, de nouveaux horizons souvraient devant eux; les (^arrières libérales, en leur devenant accessibles, ijitroduisaient dans la société acadienne des mo(hfications profondes; médecins, avocats, né^^ociants, commis, industriels et artisans se sont extrêmement nmltipliés ; d'année en année, ils ont formé une classe (|ue Ton n'eût pas soupçonnc^e, il y a trente ans, et en présence de la(|uelle il faut absolument refaire les calculs et les prévisions d'autrefois. Les Acadiens occupent aujourd'hui d'excellentes situations dans toutes les carrières sociales; il s'est établi en peu d'années trois journaux français : le Moniteur acacUea, à Shediak, N. B., rédi(jé par MM. llobidoux et Placide Gaudet; le Courrier des provinces nKtritiincs, iiBathurst, iN'., B. rédi{;é par M. Landry; l' Ev ange Une, à Di^by, N.-E., par MM. Valentin Landry et CuUen; tous journaux écjits avec une véritable émulation de patriotisme et de talent.
On compte huit députés acadiens dans les Chambres locales, et deux au Parlement fédéral; un d'entre eux, M. Landry, honnne d'un vrai talent et d'une rare énergie,
a été ministre à plusieurs reprises à Saint-Jean du Nouveau- Brunswick ; enfin, un des membres les plus distingués du Sénat fédéral, M. Poirier, orateur passionné à la tribune et poète à ses beures près du foyer domestique, est le frère d'un ricbe négociant de Shcdiak et un des meilleurs élèves du P. Le Fèvre. Le fds de l'un des principaux babitants de Memerancook, l'abbé Pliilippe Béliveau, entré dans l'ordre des Jésuites, est aujourd'hui professeur à l'université du Manitoba; plusieurs jeunes Acadiens sont sortis avec distinction de l'école normale du Nouveau- Bruns wick et dirigent d'excellentes écoles publiques, tout en étant restés très-bons catholiques et fervents patriotes; plusieurs d'entre eux sont même devenus inspecteurs d'écoles; nous avons eu l'honneur de visiter quelques-uns de ces étal)lissements, et nous avons été souvent surpris des progrès rapides que l'instruction a pu faire parmi cette jeunesse en si peu d'années.
/ Il est vrai que, par un revers fortuit, nous avons éprouvé un jour une surprise bien différente dans une école tenue par de bonnes religieuses, qui certainement étaient plus saintes que savantes; dans cette paroisse de deux mille âmes, toute française, et qui comptait à peine dix familles anglaises, il n'y avait pas une seule religieuse qui pût dire deux mots de suite en français; pour, comble de malheur, nous étions accompagné d'un prêtre français fort éminent, qui trouvait cette manière d'enseigner assez peu convenable; les Sœurs étaient assez confuses, et la scène menaçait de tourner au ridicule, si l'on n'ava*it point détourné l'attention sur la beauté du paysage, afin de couper court à une inspection si peu satisfaisante.
Il est à espérer, pour l'honneur de l'autorité scolaire aussi ])ien que pQur l'autorité religieuse, que c'est là un fait exceptionnel qui ne se renouvelle pas trop fréquemment ; car le comte de Gobineau, dans son Voyage à Terre ■
Neiivej a déjà couvert de ridicule les iiiallieureuses écoles de la Nouvelle-Ecosse, et il deviendrait nécessaire d'y ajouter un nouveau chapitre.
En même temps que grandissaient dans ces provinces les progrès de l'aisance, de l'instruction et de l'industrie, les cultures s'étendaient, des établissements nouveaux se formaient dans l'intérieur, et un certain nombre de prêtres acadiens et canadiens se mettaient à la tête de ce mouvement agricole. Nous avons déjà signalé à l'époque précédente l'intervention active de M. Paquette à Garaquet et de M. Belcourt à Bouctouclie. Depuis lors, M. l'abbé Girouard, M. Robert à Batliurst, M. Michaud à Bouctouche, et surtout M. Richard, curé de Rogersville, ont été les conseillers, les promoteurs des améliorations rurales, en même temps que les apôtres de la colonisation.
M. l'abbé Robert et M. l'abbé Michaud, l'un à Batliurst, l'autre à Bouctouclie, paraissent s'être efforcés surtout de perfectionner les travaux de leurs compatriotes et de leur apprendre les secrets de la culture intensive, relie qui tire sa principale valeur de l'activité soigneuse de l'homme et de rintelligentc économie des forces employées pour féconder le sol. M. l'abbé Richard et ceux qui ont suivi ses traces se proposent un autre but : ils veulent étendre le domaine territorial des liaJ)itants, faciliter aux pères de famille l'établissement de leurs enfants, pousser les défricheurs dans la forêt et créer de nouveaux centres destinés à devenir de nouvelles paroisses.
Les Acadiens sont presque les seuls qui forment ainsi des lignes pénétrantes de colonisation dans ces grandes forêts qui constituent l'intérieur du Nouveau-Brunswick. Rien que dans le nord de cette province, nous avons pu compter huit paroisses nouvelles ainsi fondées depuis vingt ans; indépendamment des développements auxquels il a contribué dans des centres déjà formés, M. Richard a
provoqué et dirige, depuis qu'il a été obligé de quitter le collège de Saint-Louis, trois paroisses nouvelles : Acadie" ville, Carleton et Rogersville, sur les confins des comtés de Kent et de Northumberland. Avec l'aide de sa société de colonisation, M. Richard est par\^enu, à force d'activité et d'une abnégation personnelle extraordinaires, à faire franchir à ces jeunes colonies la période difficile de leurs débuts à travers les plus difficiles épreuves ; aujourd'hui, la plus récente, Rogers ville, dont il est à la fois le curé et le promoteur, compte plus de deux cents familles, et l'ouverture du chemin de fer Intercolonial est pour elle le présage d'une croissance rapide.
Tous ces prêtres entreprenants et dévoués s'efforcent, sous différentes formes, d'atténuer l'essor de l'émigration aux États ; ils reproduisent, dans une mesure réduite, les grands travaux conduits par M. l'abbé Labelle au Canada ; malheureusement, en dehors de la population acadienne, qui est généralement pauvre, ils ne rencontrent point autour d'eux le soutien cordial et les encouragements chaleureux qui ont permis à M. Labelle de conduire la colonisation, au Canada, avec tant de puissance et de succès; sauf chez les prêtres français, ils trouvent peu de concours dans le clergé ; ils se sentent plutôt gênés par la froideur qui les entoure, et il semblerait vraiment que ce fût une entreprise personnelle plutôt qu'une œuvre d'intérêt public qui soit le but de leurs efforts.
Un autre progrès considérable, et qui intéresse particulièrement les Acadiens, a été réalisé dernièrement dans les provinces maritimes, c'est la création de deux grandes lignes de chemins de fer : l'un, qui s'appelle Ylntercoloniai, va directement de Québec à Halifax ; il est livré au public depuis plusieurs années, et permet de traverser facilement cette grosse chaîne de montagnes inhabitées, abruptes et sauvages, qui formaient un obstacle infrann. 17