APPENDIX
1° Mémoire sur l'Àcadie, extrait des Archives de la Marine^ où sont relatées les concessions de terre accordées par le sieur de Poutrincourt.
Ce mémoire est attribué par plusieurs à Lamothe-Gadillac, qui en a adressé un grand nombre au ministère; il contient cependant un fait qui, au premier abord, semble infirmer cette origine : c'est l'âge du sieur Petitpas, car ce dernier n'aurait eu quatre-vingts ans qu'en 1706 ou 1704, époque à laquelle Cadillac avait quitté TAcadie depuis longtemps. Mais cette contradiction apparente n'est point sérieuse; car Petitpas mourut avant 1693 (dans laquelle année sa veuve Catherine Bugaret avait déjà épousé Charles Chevalier). Petitpas n'a donc jamais eu quatre-vingts ans; lorsqu'il mourut, vers 1690, il avait tout au plus soixante-cinq à soixantehuit ans; or, à ce moment, Cadillac était encore en Acadie; il y aurait donc tout simplement une erreur sur l'indication de l'âge de Petitpas,
« Suivant la tradition des plus anciens habitants qui y étaient
M en 1685, entre autres d'un nommé Abraham Dugast, qui faisait « les fonctions de lieutenant général, et suivant les actes et mé-
« moires du {jreffe tenus par le sieur Petitpas, âgé de quatre-vin{{ts « ans, il est dit que depuis l'année 1640 la province d'Acadie se « prenait depuis la Hève jusqu'au cap de Poutrincourt, aujourd'hui « cap des Mines, etc..
M Les concessions données par le sieur de Poutrincourt
« sont par simples billets, aussi bien que celles données par le sieur « Biencourt qui lui a succédé. (Extrait des Archives de la Marine « à Paris. )
Extrait d'un mémoire sur les e'tablissements primitifs de VAcadie écrit en 1698 et déposé aux Archives de la Marine à Paris.
« En 1613, ces mêmes Anglais attaquèrent et pillèrent Port-
M Royal et retournèrent ensuite en Virginie. Les Français restés " au Port-Royal furent secourus^ en 1614, par un lieutenant du «sieur de Poutrincourt, qui mourut quelque temps après en K demandant justice de l'entreprise des Anglais en pleine paix. « Depuis 1614, il y eut des Français qui passèrent en diverses «< fois, et qui s'établirent en Acadie jusqu'en 1640, que le sieur de « Gharnissé alla s'établir à la Hève et ensuite au Port-Royal, où « il mena tous ses gens, et les joignit aux anciens habitants cjue « le sieur de Poutrincourt et autres y avaient menés. Le sieur de « La Tour alla, vers ce temps, s'établir à la rivière Saint-Jean, mais « la jalousie s'étant mise entre les deux gentilshommes, ils se firent « la guerre. »
Ce mémoire contient une erreur notable, en attribuant la dernière campagne de Poutrincourt à un prétendu lieutenant de celui-ci; mais il relate un fait très-intéressant, c'est l'adjonction des colons amenés par d'Aulnay aux anciens concessionnaires de Poutrincourt.
Etat des travaux exécutés en Acadie par le sieur d'Aulnay; lequel étaty dressé le 15 octobre 1687 par les notables de Port-Royal y a été déposé et certifié a Paris le 27 décembre 1688, par-devant deux notaires au Châtelet.
« Nous, Michel Boudrot, lieutenant général en Acadie avec les
" anciens habitants du pays, je certifie que feu niessir tl'AuInay « CKarnisay, anciennement {rouverneur pour le roi sur la côte « d'Acadie, fit construire trois forts sur ladite côte : le premier à « Pentagoët, le second à la rivière Saint- Jean et le troisième a « Port-Royal ; lesquels forts étaient bien fournis de tous les canons « et de toutes les munitions nécessaires; et avec trois cents hommes « ordinaires pour défendre les susdits forts.
i< Nous certifions aussi que ledit dernier sieur d'Aulnay Ghar- « nisay ordonna la construction de deux moulins : l'un était un « moulin à eau et l'autre un moulin à vent; et ledit dernier sieur « ordonna à Port- Royal la construction de cinq pinnaces, et de M plusieurs chalouppes, et deux petits vaisseaux d'environ soixante- « dix tonnes chaque; avec deux fermes ou manoirs, et les bâti- « ments nécessaires : aussi bien maisons d'habitations que granges « et étables, et aussi ledit sieur défunt ramena de France, a ses « dépens, plusieurs familles dont la plus grande partie existe « encore; qu'il établit et entretint à ses propres frais.
« Nous certifions aussi également que ledit dernier sieur entre- « prit plusieurs autres établissements, comme : La Hève, Miscou, « Sainte-Anne, lesquelles entreprises furent commencées et soute- « nues pendant plusieurs années par ledit feu sieur d'Aulnay de « Charni^say, à grande dépense et avec d'excessives charges, comme « cela apparaît encore à ce jour, quoique subséquemment les « Anglais eussent ruiné les forts, emporté les canons et pillé plu- « sieurs des habitants; ayant réduit les enfants dudit sieur de M Gharnisay et leur mère à mendier, ils les obligèrent à se retirer « en France, sans aucun secours. Le défunt sieur de Gharnisay « ayant été noyé quatre ans avant, dans la rivière de Port-Royal.
« Tout ce qui est ci-dessus nous le certifions être vrai, car nous « l'avons vu; en foi de quoi nous avons signé à Port-Royal, le « 15 octobre 1687, en présence de M. de Menneval, gouverneur « pour le roi de toute l'Acadie, et de M. Petit, grand vicaire de Sa « Grandeur l'évêque de Québec, et curé de ladite place de Port- «' Royal.
« Ainsi ont signé : Messire Boudrot, lieutenant général; François « Gaunizot; BouncEOïs; Pierre Martin; Mathieu Martin; Glaude » Teriot; d'Entremont, procureur du Roi.
« Avec les marques de : Antoine Bourg; Pierre Bouet '; Denis
^ Le nom se lit mal et n'est pas un nom acadien; peut-être faul-il lire Godet ou Braut,
u Le Blanc' ; Abraham Dugast. » Et plus loin en bas est écrit : « Je « certifie que les habitants qui ont sijïné ci-dessus sont des habi- « tants de Port-Royal, le jour et l'année comme ci-dessus.
« Signé : de Menneval. »
Et plus bas en dessous : « Petit, missionnaire, prêtre remplis- « sant les fonctions de curé à Port-Royal : collationné avec le « document orifjinal justement maintenant exposé par les sous- « signés conseillers du roi, notaires au Châtelet de Paris, ce jour « du 27 décembre 1688.
« Signé : Huche et Tardive au. »
Jeanne de La Tour, née vers 1726, d'un premier mariage (cette première femme paraît avoir été une scjuaw) de Charles Amador de La Tour, épousa le sieur Martin d'Arpentigny ou Asprentigny, sieur de Martignon, qui après la restitution de l'Acadie à la France, obtint la possession du fort Latour sur la rivière Saint-Jean. (Ferland. Histoire du Canada, 1®*" vol., p. 497.)
Cette Jeanne figure dans le recensement de 1686, comme âgée de soixante ans; elle serait donc née en 1626. {Recensement de 1686, série 5.)
« Martignon avait fait d'assez grandes avances à son beau-père, «« et il la mort de celui-ci, il lui était dû 40,817 livres, plus les « intérêts. Cette succession ne put ctre liquidée, parce que les K Anglais s'emparèrent de la rivière Saint-Jean et ravagèrent tout « le pays, en 1652, 1653 et 1654; il était donc resté créancier et « héritier de Charles de Latour. C'est en considération de cette « situation que, le 17 octobre 1672, on lui accorda une concession « de six lieues de front sur le fleuve Saint-Jean, » Voir, dans la cinquième série, la liste des concessions en Acadie.
Capitulation de Port-Royal en 1654, le 16 août,
« Entre La Verdure, commandant de Port-Royal et subrogé « tuteur des enfants mineurs de défunt M. d'Aulnay, et M. Robert « Sedgwicii, commandant anglais, etc., etc.
' Il faut lire Daniel Le Blanc.
« Le sieur La Verdure sortira liors cUi fort avec sa {jarnison, « avec armes et tambours battants, ensei^jiie déployée, balle en « bouche, mousquet ou fusil sur l'épaule, mèclie allumée par les « deux bouts, et leurs baj^a^^es , sans qu'ils puissent être fouillés « ni molestés, et leur sera fourni bâtiment pour leur passage en « France, avec leurs victuailles pour deux mois.
« Quant aux enfants {je pense (juil s'agit des enfants d'Aul- « naj^ on fait réserve de tous les meubles, immeubles, marchan- « dises et bestiaux qui peuvent leur appartenir.
i< Les habitants auront la liberté de conscience, et de demeurer <* en leur maison ordinaire, et tous his meubles et immeubles qui « leur appartiendront, leur demeureront moyennant la reconnais- « sance et devoirs sei}!;neuriaux, auxquels ils sont obligés par leurs « concessions; avec la liberté de vendre lesdits meubles et im- » meubles quand bon leur semblera pourvu que ce soit aux sujets « anfrlais, ou aux Français demeurant au pnys. Lorsqu'ils auront « volonté de retourner en France, le p issafT(î leur sera aussi donné, « et emporter la valeur de leurs l)iens. Quant au bétail pris par « les soldats anjrlais, il est et demeure perdu.
« Les Révérends Pères Mission naines auront la liberté de re- « tourner en France, et s'ils veulent rester dans le pays, cela leur « sera permis, moyennant qu'ils se tiennent éloif^nés de deux à « trois lieues de la forteresse.
« Et pour assurance des articles ci-dessus, le sieur La Ver-
« dure a laissé pour ota^ife M^ Jacques Bouq^eois son beau- frère, « et lieutenant de la place; et le sieur Emmanuel Le Borgne le <t fils, jusqu'à l'accomplissement du traité.
« Ont signé : Robert Bourgeois, — Robert Sedgwick, — Robert
« Salem, — Marke llarrison, — Rob(;rt Martin, — Richard
^« Morse, plus le Révérend Père Léonard de Ghai'tres, vice-préfet
« d(î la mission, et M. Guillaume Trouini ', sindic des habitants,
« et le sieur Le Borgne. (Arc h. mar .)
Extraits tires d'un procès de sorcellerie intenté au sieur Jean Campagna (ou Campagnard) habitant de Beaubassin et autrefois de Pentagoëty ledit procès relaté a la date de 1685 dans
' Il faut lire Trahan.
des i' e g ùtr es judiciaires que f ai consultés en 1860 a la bibliothèque du Parlement a Québec.
Ce document et les deux autres qui le suivent sont curieux a consulter, ainsi qu;i les observations qui les accompagnent, à cause des détails qu'ils fournissent, de 1640 à 1685, sur {es habitudes et les relations intérieures de la population, et sur les travaux de d'Aulnay, de La Vallière, de Jacques Bour^^eois, etc. « Déposition des témoins :
« 1®"^ témoin : — Regnault dit Bordonnaut, âgé d'environ 33 ans, « domestique du sieur de Saint-Gastin demeurant à Pentagouët, « pays de l'Acadie, dépose qu'il y a 15 ans, étant arrivé de France « et demeurant audit lieu de Pentagouét, il y vit l'année suivante « ledit Jean Gampagna qui arriva de France engagé, lequel de- « meura audit lieu de Pentagouet pendant deux ou trois ans; après « quoi il fut envoyé au Port-Roval par le sieur de Grandfontaine, « gouverneur de l'Acadie, parce qu'il n'y avait pas assez de vivres « audit lieu de Pentagouet. » (Il était engagé du sieur de Grandfontaine. — Bordonnaut a signé sa déposition très-lisiblement, et il est appelé Renaut tout court dans une autre pièce du procès, où il est dit qu'il se trouve par circonstance à Québec et qu'il est descendu chez le sieur ''hibe^;;ge.)
« Da Pensenible .^c sa déposition, il résulte que Gampagna avait « toujours été un bon ouvrier, et qu'il avait même ramassé de « l'argent, ce qui faisait que quelques-uns, pour ne pas le payer «* de ce qu'ils lui devaient, disaient qu'il était sorcier. » Interrogatoire de Gampagna :
« Jean Gampagna, âgé de quarante-cinq ans, laboureur natif « d'Angoulème en Aunis, demeurant avant sa détention à Beau- « bassin en Acadie; il a été arrêté il y a plus de neuf mois, par « les ordres de M. de La Vallière, par le nommé Galland ou « Michel Arche, domestique de M. de La Vallière. On l'a accusé « de faire mourir par sortilèges des hommes et des bestiaux à Beau- « bassin. — (Il paraît qu'en 1678 il y eut une grande mortalité dont on le rendit responsable.)
« i^^ question, — N'avez-vous pas, en 1678, soufflé dans l'œil «< de François Pellerin (le frère de Pellerin qui est cité à la « page 308), dans le temps qu'il travaillait au marais du sieur « de La Vallière? — 2^ question, — N'avez-vous pas dit à Pel- « lerin, lorsqu'il était près de mourir : Voilà bien moudre pour « de l'orge? — Réponse : Un jour il a dit, en effet, voilà mal
(' moudre pour de l'orf^e, mais qu'il ne pensait pas alors autlit
« Pellerin, mais bien au mal qu'il sentait lui-mom«i ; que c'est une
« façon de parier de son pays, lorsqu'on veut railler.
«< Navez-vous pas posé un jour la main sur la poitrine du nommé
« Cliatillon, lequel se leva en sursaut en disant : Malheureux, tu
« me veux faire mourir?
« Déposition d'Andrée Martin, âf;ée de quarante ans, veuve de
« François Pellerin : — Gomme quoi étant au Port-Royal en 1675, le sieur Campa(]nard voulut la frapper, et elle lui donna un coup de bâton à cause des insolences qu'il voulait faire à une fille ; il lui dît qu'elle s'en repentirait. — Puis étant a Beaubassin en 1678, le sieur Jean Campa{jnard travaillant au marais du sieur de La Vallière, il aurait été requis par François Pellerin de lui
i' souffler dans l'œil, après que ladite Andrée Martin lui aurait soufflé, et en même temps ledit François Pellerin aurait senti le mal qui lui montait à la tête, et fut le soir attaqué d'une fjrosse fièvre cliaude
« Déposition de Marie Martin, âgée de quarante -trois ans. — « Déposition de Pierre Mercier, dit Gaudebecq, âfjé de quarante " ans environ. — Déposition de Martin Aucoin^ âgé. de trente-quatre '» ans. (Celui-ci a signé.) — (Toutes ç^.s.d'^-ositions sont à peu piès « analogues aux ])récédentes.)
« Déposition de Roger Kessy (ou Quessy), Irlandais de nation, " de présent liabitant de Beaubassin^ âgé de trente-cinq ans ou « environ. — Dans le mois d'avril 1684, ledit Jean Campagnard, « après avoir reçu une bouteille d'eau -de-vie de cliez M. de La Val- » lière, serait venu au logis dudit déposant, où étant il aurait fait " la demande de la fille dudit déposant, à quoi il lui aurait répondu « que cela ne dépendait pas de lui seul ; que sa femme était à Mou-
« jagouetche, et qu'il lui pourrait demander Mais celle-ci ayant
« refusé, le sieur Campagnard l'aurait menacée et lui aurait dit que " dans liuit jours elle s'en repentirait.
» Elle demanda alors ce qu'elle pouvait craindre que le sieur « Campagnard put lui faire. Celle-ci lui dit que c'était un fou et « qu'elle ne devait rien craindre, mais au bout de huit jours il leur « tomba malades, trois vaches pleines, une vache ouillière, une "jeune taure et deux jeunes bœufs; ce que voyant, le déposant « aurait eu recours au remède spirituel et aurait prié le révérend « père Claude, d'aller bénir le boire et le manger de ses animaux « qui mouraient toujours, enragés de vouloir manger sans pouvoir « se lever. Ce que voyant, le sieur de La Vallière, touché de com-
« passion de voir que ledit déposant perdait tous ses bestiaux, passa « à Moujagouëtclie et menaça ledit Jean Campagnard de lui passer « son épée au travers du corps, s'il continuait à arriver accident « aux bestiaux dudit déposant; que le lendemain matin ayant été à « son étable, il trouva lesdits bestiaux sur pied, qui s'en furent « aux champs comme ies autres, sans besoin de les aider a se lever.
«< Dépositions : de Marie Kessy, âgée de seize ans. — de Tlio- « mas Cormier, âgé de cinquante ans, et de sa femme Madeleine M Girouard, âgée de trente et un ans, — de Françoise Poirier, « d'Isabelle Pellerîn, de Marie Godet, etc., etc., sur diverses me- « naces de sortilèges et autres qu'aurait faites Jean Campagnard.
« Déposition de Jean-Aubin Mignaux, âgé de trente-cinq ans (il a signé).
« Déposition de Pierre Godin, dit Cbâtillon, qui prétend avoir « été ensorcelé par Campagnard, et s'être fait désensorceler de son «.sortilège en le menaçant.
« Ce procès se termina le 28 juin 1685, par une ordonnance « d'élargissement pour le sieur Campagnard.
« Signé : Duquet de La Chesnaye. »
Mémoire de Desgoutin'- du 29 novembj^e 1703, sur l'île aux Cochons. Suivi d'un mémoire anonyme de 1702 sur le înême sujet. (Archives de la marine.)
« M. de BrouiJlan ayant jeté les yeux sur l'île aux Cochons, « distante du fort d'un bon quart de lieue, — fit proposer à l'habi- « tant à qui elle était, de la lui vendre; — après plusieurs hési- « tations, il le détermina pour le prix de 500 livres. Mais cet habi- « tant déclara qu'il ne vendait que ce qu'il avait acquis du sieur M Bourgeois, — c'est-à-dire tout ce que la marée ne baigne pas; M — sa femme ne voulut pas consentir, — Après un certain temps « on Ht sommer cette femme a ratifier, puis on insista auprès de « son mari et de grands garçons qu'elle a et qui la déterminèrent « à consentir.
« Puis on prétendit que le ruisseau, qu'on appelle le ruisseau « de llle, doit faire les bornes d'un côté, or ce n'est pas ce ruis- « seau qui fait l'île mais la marée, et cet habitant et deux autres, « qui ont des terres contigues, ont empêché l'étal de la marée par « des travaux qui ont coûté plus de onze cents livres à eux tous, « afin d'y récolter du foin, coupant et resserrant ainsi la mer et y « faire des terres à bled, que le sieur Bourgeois, qui a vendu ladite
u île était présent lorsqu'on a fait ces travaux, sans s'y être opposé, « qu'il y a plus do dix-huit ans que François Brossard, qui a vendu « la terre basse qui est au pied de l'ile à un habitant, percevait « les foins jusqu'à ladite île. »
Mémoire anonyme envoyé a M. de Pontchartrain en 1702 (catalogué sous ce titre : Mémoire important sur V Acadie ; Archives de marine), suivi de l'histoire de l'île aux Cochons et de détails sur les familles Bourgeois et Pèlerin*
« La colonie semble avoir reçu les plus beaux avantages pour
« devenir florissante Mais on empêcbe aux habitants tout com-
« merce par terre et par mer; ce qu'ils acheptent est au-dessus du « prix raisonnable^, et ce qu'ils vandent est au-dessous; le décou- « rafjement ou lis sont en met toujours quelf[nes uns en fuite, et fait «t peur à ceux qui voudraient s'y établir.
« A l'arrivée de M. de Brouillan, on s'attendait à un plus doux « rèf[ne, et le contraire ayant paru, tout le monde tremble et per- « sonne n'ose parler, ceux-là même qui écrivent^ n'osent mettre u leur nom parce qu'ils seraient perdus sans ressource s'ils étaient « connus.
« Quant il prit possession de son (rouvernement, il jeta d'abord M les yeux sur la terre d'un particulier pour y faire bâtir une ména- M gerie. (C'était une île dans le bassin de Port-Pioyal, qui se nomme « Vile aux Cochons.) Cet homme ne s'en voulait pas défaire, c'était « une acquisition depuis envij'on cjuinze ans, fort nécessaire pour w la conservation d'une terre qui faissait subsister sa famille.
(Il résulte d'un extrait de lettres de l'x^cadie, intitulé du %7 février 1703, que l'individu à qui appartenait l'île aux Cochons s'appelait Pèlerin.)
" Ce que voyant M. de Brouillan, ne pouvant tirer le consen- « tement de cet homme, s'y prit d'un autre biais, ce fut de forcer « le fils de celui qui avait vendu la terre quinze ans auparavant, " à fidre une requête qu'il lui dicta lui-même, par laquelle il repré- « sentait au juge que son père avait perdu le jugement alors, à cause I* de son grand âge et du peu d'argent qu'il l'avait vendu, et deman- « dait ainsi à rentrer en possession; il est bon de remarquer que « cet exposé était bien faux, puisque deux ans auparavant le ven- « deur fut mandé par feu M. de Villebon, de Beaubassin à la « rivière de Saint-Jean, pour donner une déclaration des connais-
« sances anciennes qu'il avait des limites de l'Acadie, qui a été « envoyé à la cour*.
« Cette requête, jointe aux menaces de mondit sieur de Brouil- « lan, contraignit ce malheureux Pèlerin à consentir au prix qui « lui fut offert; il passa un contrat de vente, malgré sa femme M qui ne voulut point signer; six mois après le mari reçut une « assignation pour se voir condamner à payer les grands travaux « faits sur cette terre, ou à faire ratifier sa femme, faute de quoi M on ferait saisir meubles et bestiaux, ce qui épouvanta si fort ces « pauvres gens, qu'à la sollicitation des émissaires de M. de Brouil- •t lan, ils firent tout ce qu'il voulut.
« Ce fils dénaturé qui avait flétri la mémoire de son père par « cette requête, reçut la récompense de son aveuglement : une « fille qu'il avait mariée en quatre-vingt-treize avec un nommé « Pierre Braut, habitant des Mines, dans le con tract de mariage, « ils étaient communs et s'étaient fait donation au dernier survi- « vaut. En quatre-vingt-huit (ce doit être 98), le père donna à sa « fille la moitié d'une terre en friche du consentement de sa se- « conde femme, à condition qu'elle et son mari renonceraient a « toutes prétentions tant du côté paternel que maternel.
« Cet homme, par son labeur, a rendu cette terre considérable, « et cette femme (la fille Bourgeois) étant morte sur ces entrefaites, « il fit faire un inventaire; quelque temps après son beau-père, « assisté du sieur Bonaventure, qui le voulait récompenser de la « lâche complaisance dont il a été parlé, passa aux Mines avec « mon dit sieur Bonaventure, qui de son autorité et par menaces, « força ledit Braut à renoncer à la tutelle de ses enfants, et le mit « hors de chez lui.
« Cette acquisition de M. de Brouillan se nommait l'ile aux « Cochons, et sur le contrat qu'en avait donné M. d'Aulnay, il y « a plus de quarante ans passé, à Jacob Bourgeois, il n'est parlé « que d'un chemin le long de la rivière du Dauphin, dont le nom- « bre des pieds de la largeur est en blanc. Ce chemin n'accommo- « dait pas le dernier acquéreur, il voulait bâtir une maison qu'il « pût voir du fort en perspective; qu'a-t-il fait pour réussir?
« Il y avait eu autrefois quelques rues tracées pour une ville, et « celle qu'on nommait Saint-Antoine était vis-à-vis son établis- « sèment, mais Comme elle finissait à un petit bois au-dessous « duquel était un marécage^ il a fait un projet de réserver ce ter- « rain pour y bâtir une ville, et à dessein de rendre sa terre con-
* Ce vieillard était Jacques Bourgeois.
310 P*. UÈRE SÉRIE.
K sidérable par la proximité, il a prétendu que cette rue Saintw Antoine devait être continuée jusque-là; ce terrain proposé « pour bâtir une ville avait été concédé à un particulier qui l'a « démembré par la vente qu'il en a fait à trois particuliers, les- « quels s'opposent verbalement à la continuation de la rue parce M qu'elle coupe leur terre par la moitié.
« Mon dit sieur de Rrouillan, loin de les vouloir écouter, a souf- M fert que M. de Bonnaventure, lieutenant du roi, sous un autre « nom, ait forcé la dame du lieu de lui vendre ce qui était de l'au- K tre côté de cette rue, et lui-même abusant de la simplicité de « cette dame, lui a fait entendre qu'elle pouvait vendre, n'ayant M pu donner dans la môme concession d'icelle rue ; M. Desgouttins M le jufre a partagé cette usurpation avec mondit sieur de Bonaven- « tare, étant à leur bienséance à l'un et à l'autre; et les particu- « liers à qui cela appartenait, ils ont été obli{Té3 de souffrir ce « qu'ils n'ont pu empêcher. » {^Archives de la Marine.)
Observations sur les trois documents qui précèdent et sur les renseignements qui en découlent pour V histoire des Acadins,
Ce n'est point sans dessein que nous avons rapproché l'un de l'autre ces documents sur : le Procès de Campagnard, et sur le Litige de Vile aux Cochons, ces deux pièces étant fort propres à nous bien f^iire connaître les habitudes générales de la vie dans ces colonies naissantes, les travaux auxquels on se livrait et les transactions qui s'y opéraient.
Cependant, nous devons avertir le lecteur qu'il ne faudrait pas s'abandonner aveuglément aux commérages et aux déclamations qui, dans le dernier document, embrouillent le récit avec une prolixité outrée. ]\ons répétons ici ce que nous avons déjà dit à propos de la corre?;pondance des gouverneurs : il ne faut prendre à la lettre ni les exagérations des uns, ni les doléances des autres ; il est d'autant plus raisonnable ici d'en agir de la sorte, qu'à Port- Roval il existait, en 1680, un petit groupe de jeunes gens bavards, malveillants et acrimonieux, qui assiégeaient le ministère de récriminations souvent assez peu fondées.
Les principaux étaient : Souleygre, un officier de la garnison; La Mothe- Cadillac, un aventurier gascon qui ne manquait pas d'habileté; de Vargas, autre Gascon ; Desgoutins^ etc. Quelques-uns n'étaient pas sans valeur, comme ils le prouvèrent plus tard; mais
dans le rôle d'ambitieux déclassés qu'ils jouaient alors à Port- Royal, ils se montraient désœuvrés, bavards, insupportables pour tout le monde, et jetant le trouble partout. Au moment de ce procès, plusieurs avaient à la vérité quitté Port-Royal, mais ils y avaient laissé des élèves et des imitateurs, dont iL convient de se méfier.
Pour se mettre en garde contre les plaintes fréquente^ et les réclamations outrées que l'on rencontre souvent dans toutes les archives, on peut toujours recourir à une considération générale qui les contrôle toutes dans une certaine mesure : Quel était l'état du pays avant l'époque incriminée? Quelle est sa situation après? Si l'on trouve à ce dernier moment que la misère est moins grande, le peuple paisiblement et activement occupé dans des travaux profitables, la moralité satisfaisante, un progrès général bien constaté dans la colonie, il y a lieu de réduire à peu de chose les abus signalés, quelle que soit la violence des plaintes, à moins de preuve certaine; elles sont quelquefois le résultat d'un fait accidentel, et le plus souvent l'explosion de certains esprits chagrins ou intrigants qui cherchent à tirer profit de leurs déclamations.
Or, la multiplication extraordinaire des familles acadiennes, l'expansion rapide de leurs cultures, de leurs défrichements, l'intensité de leurs progrès sous toutes les formes, donnent à penser que les abus ne devaient pas être très-criants; il n'est pas jusqu'à la liberté de leurs allures, très-gaies en même temps que très-douces, qui ne montre dans tous les documents contemporains une population tranquille, heureuse, qui n'avait pas beaucoup à se plaindre de son gouvernement.
Le récit du voyage de M. de Brouillan à travers les seigneuries des Mines achève la démonstration, par l'indépendance très-cordiale, mais très-libre, des habitants dans leurs observations et leurs relations avec le gouverneur; ce ne sont ni des révoltés qui bravent l'autorité, ni de serviles adulateurs qui la redoutent; ils disent avec aisance et naturellement ce qu'ils pensent et ce qu'ils font, comme des gens qui sont habitués à vivre familièrement avec ceux qui les commandent.
On y voit même que le bon cœur donne bonne façon à toutes choses; car ce gentilhomme, qui venait de la cour hautaine de Louis XIV, ne se montre pas trop offusqué de ce libre langage, quoiqu'il en soit évidemment fort surpris. II faut donc croire que ces Acadiens ne se sentaient pas très-opprimés, et nous ne serions pas étonné que leur condition sociale, morale et matérielle, eut été plus heureuse, plus gaie, plus satisfaisante que celle de leurs
voisins moroses, acrimonieux et disputeurs, que J'olifjarcîiie des puritains ié{];issait sur la baie du Massachusetts,
Il convient maintenant de résumer en Ja simplifiant cette chronique de l'île aux Cochons, pour en faire sortir d'autres renseignements plus positifs et plus utiles pour la compréhension de l'histoire acadienne : on voit dans ces mémoires que, vers 1646, M. d'Aulnay concéda en censive, à Jacques Bourjreois, une île fort bien située près de l'embouchure de la rivière, mais seulement pour le terrain que la marée n'atteignait pas. Postérieurement à cette concession, trois -habitants de Port-Royal, dont François Brossard, firent des travaux considérables pour empêcher la marée de pénétrer dans le ruisseau qui séparait File de la terre ferme; ces travaux sont évalués à onze cents livres; par ces travaux ils conquirent à la culture un terrain excellent.
Nous nous arrêterons ici un instant pour noter qu'il résulte de l'ensemble des documents que ce Jacques Bourgeois, qui était chirurgien, faisait partie, ainsi que son frère Robert, du groupe d'immigrants amenés directement de France par d'Auhiay, vers 1640; les deux frères étaient actifs et intelligents, ils paraissent avoir joui de la confiance de leur seigneur, et l'aidèrent beaucoup dans le rétablissement de la seigneurie de Port-Royal. Ce Jacques Bourgeois fut plus tard un des promoteurs de la colonisation de Beaubassin.
L'île aux Cochons dont nous parlons fut donc une des terres dont il était le tenancier, et grâce à son activité, il parvint, avec l'aide de ses enfants, à mettre en bonne valeur ses opérations agricoles et commerciales, car il faisait aussi quelque négoce. Dès 1680, ce négoce le conduisit à créer un établissement considérable à Chignitou (Beaubassin), et comme le sol commençait à prendre une certaine valeur à Port-Royal, où plusieurs familles avaient amassé quelque argent par leur économie, il vendit une partie de ses terres afin de subvenir aux frais de ses établissements nouveaux; c'est ainsi que Tile aux Cochons fut vendue à Etienne Pèlerin, vers
Il est assez difficile de préciser l'année où les Pèlerin vinrent en Acadie. A l'époque du recensement de 1671, on ne trouve qu'un seul Pèlerin, âgé de trente-cinq ans et marié, mais on sait par les autres recensements qu'il avait un frère alors âgé de vingt-quatre à vingt-cinq ans et non porté sur le registre, parce qu'il n'était pas marié. Ce dernier est précisément l'acquéreur susénoncé. Ces deux frères ne doivent pas être nés en Acadie, puisque le premier Français né en Acadie était Mathieu Martin, qui est un peu plus jeune
que l'aîné des Pèlerin; il n'est pas probable non plus que ce soient des engagés célibataires ramenés par d'Aulnay, car en 1650 le plus âgé d'entre eux avait à peine quinze ans.
Ces deux jeunes gens durent cependant arriver à Port-Royal avant 1665, époque où l'aîné d'entre eux épousa une Acadienne, Andrée Martin ; l'un d'entre eux avait cette année-là vingt-neuf ans, et l'autre vingt ou vingt et un ans. Ce fut donc entre 1660 et 1665 qu'ils vinrent en Acadie, mais rien n'indique d'où ils ont pu venir ; c'est alors qu'est venu aussi Daniel Leblanc. (Voir t. Il, p. 217.)
Etienne Pèlerin cultiva avec soin et avec fruit sa nouvelle terre, et comme il était marié depuis buit ou neuf ans, il avait sans doute ailleurs une tenure censive à lui propre sur laquelle était sa maison ; il avait acheté l'île avec les profits provenant de ses récoltes, et il possédait en achetant sa terre buit bêtes à cornes et douze moutons^ ce qui indique une situation au-dessus de la moyenne. Il conserva ce petit bien jusqu'en 1702, époque où M. de Brouillan lui acheta l'île pour 500 livres, somme qui représentait peut-être alors 3 ou 4,000 francs de notre monnaie. Bien que cette somme ne paraisse pas un prix déraisonnable, sa femme s'opposa toujours à la vente.
C'est ici que l'on accuse M. de Brouillan d'avoir emporté le consentement du mari en abusant de son autorité; il serait impossible aujourd'hui de discuter une telle allégation; il est possible qu'elle soit fondée, mais ce que nous pouvons dire, c'est que de tels faits se présentaient rarement; nous avons même parcouru de véritables expropriations faites par les gouverneurs, et les choses se passaient à peu près comme elles se passent aujourd'hui : on offrait un prix au propriétaire, et si celui-ci n'acceptait pas, on nommait une commission parmi les notables pour en apprécier la valeur. Si l'espace nous le permet, nous tâcherons même de reproduire un de ces procès-verbaux d'estimation, pour quatre maisons et dix-sept morceaux de terre sis à Port-Royal, en 1705, c'està-dire à l'époque même qui nous occupe ici.
Quoi qu'il en soit, l'achat de M. de Brouillan se termina amiablement. Etienne Pèlerin conclut le marché et toucha ses 500 livres, qui lui servirent à préparer l'établissement de ses enfants, car il avait cinq garçons. Cette acquisition terminée, M. de Brouillan se trouva aux prises avec une autre difficulté. Lors de la restauration du fort, vingt ans auparavant, on avait tracé des rues on prévision du cas où se créerait une ville en ce lieu. Ce tracé fut de nouveau remis en lumière, lorsque MM. de Fontenu et Saccardie ordonnèrent de relever le fort, ruiné par les Anglais en 1690.