‹ Une colonie féodale en Amérique (volume 2)Chapitre 18 sur 45 · II · texte numérisé non relu

II

Un de ces cliemins que l'on désijrnait comme rues, nommé la rue Saint-Antoine, se dirigeait précisément sur l'ile aux Godions; mais comme il eût fallu traverser l'ancien bras de mer qui séparait l'ile de la terre, la rue ne fut pas poussée plus avant. Cependant, lorsque le gouverneur arriva, en 1701, et qu'il fitliâterles travaux du fort, les clioses n'étaient plus dans le même état, le ])ras de naer avait été desséclié et converti en polder^ comme nous l'avons raconté; il songea donc à compléter le percement de la rue Saint- Antoine, en la faisant traverser le polder.

C'est ici que le rédacteur des plaintes décrit une sorte de complot tramé contre les propriétaires du polder , qui se refusaient à l'achèvement de la rue : il est possible que cette rue intéressât particulièrement M. de Brouillan, depuis qu'il avait acheté l'ile; mais il est certain que l'ouverture et le tracé de. la rue étaient arrêtés bien longtemps avant sa venue dans le pays, et il est aussi certain que, si Ton eût traversé ce terrain, on l'eût acquis par expropriation de môme que tous les autres.

II y a donc lieu de croire que l'imagination ou la malveillance avaient une forte part dans ces récriminations ; d'autant plus que l'auteur déverse une partie de ses critiques sur les épaules de Desgouttins, qui aurait eu lui aussi, assure-t-il, un grand intérêt à l'ouverture de ladite rue; or nous possédons et nous avons reproduit le rapport de Desgouttins sur cette affaire; non-seulement il reconnaît très-nettement les droits des propriétaires du polder, mais il prouve que leurs réclamations étaient bien fondées et légitimes.

On voit par là avec quel soin il faut se mettre en garde contre l'exagération de certaines plaintes, qui trop souvent sont le fruit de la passion, ou tout au moins de l'impatience.

Mais à coté de récriminations souvent suspectes, uous trouvons dans le cours de ces mémoires bien des détails précieux qu'il convient de ne pas négliger : ainsi, en combinant les observations que nous pouvons faire sur ces trois documents, nous y trouvons : 1" La trace des immigrations et des distributions de terre opéiées par les soins de d'Aulnay vers 1740; — S'' La constatation des travaux considérables que M. de La Valiière fit exécuter à beaubassin, et les engagés qu'il fit venir de France à cet effet, ^ous voyons tout ce monde travailler, s'agiter au milieu des digues que l'on élève et àm polders que l'on défriche; — 3*^ ISous apercevons comment ces enga-^és , les nouveaux venus, gagnaient leur vie, amassaient des économies, s'établissaient ensuite, s'enrichissaient quelquefois.

Nous y retrouvons avec leurs préoccupations, leurs plaisirs et leurs peines, les fjens dont nous avons parcouru les noms dans les recensements; mais ces noms prennent alors pour nous un sens, une physionomie ; nous relisons ces recensements, d'abord froids et monotones, avec un autre attrait ; nous suivons de génération en génération les familles qui revivent à nos yeux avec leur figure propre, leurs qualités et leurs défauts, nous les suivons avec un intérêt nouveau, dans leurs succès comme dans leurs revers.

Ce Jacob Bourgeois, amené par d'Aulnay comme chirurgien avec ses enrôlés militaires, cet homme qui prend une terre, deux terres , trois terres en sous-fiefs censifs , qui les défriche et les cultive, puis les revend et en rachète; qui construit des navires et va commercer avec les puritains de Boston, devient à nos yeux un personnage vivant. C'est un caractère ; il conduit sa barque avec prudence, il ne se laisse point griser par la fortune et procède en toute chose avec cette maturité qui modère le succès en le consolidant.

Il installe ses fils dans les divers établissements qu'il a créés, et sur ses vieux jours va fonder au haut de la baie Française, à Ghignitou, la première colonie des Acadiens. La, déjà âgé de soixante-quinze ans, il supporte, en 1696, le choc d'une invasion de corsaires anglais; les siens ne pouvaient plus compter sur son bras affaibli, mais sa tête avait conservé toute sa fermeté; il monte dans une chaloupe et aborde résolument la flottille ennemie; il reconnaît là des gens avec qui il a été en affaires à Boston ; il leur avait rendu des services, il avait des lettres d'eux, il les montre ; ce vieillard les étonne, son énergie les domine, on l'accueille, il emmène avec lui ces vieux camarades de commerce en son propre logis, et il sauve du pillage une partie de sa colonie. Etait-ce donc là un homme ordinaire? Et ne fournit-il pas d'aussi fortes leçons de politique et de savoir-faire que tant d'intrigants parvenus au faite des honneurs j dont le caractère affadi ne soutient pas la grandeur? (Voir le premier vol., p. 167, et les recensements.)

Mais l'observateur s'attache volontiers à la famille de celui dont il a suivi les travaux; si son nom reparaît dans la chronique, il s'arrête involontairement pour chercher comment les enfants ont poursuivi les entreprises du père; désormais la vie semble ranimer pour nous ces vieux papiers jaunis; ils nous font mieux comprendre les mystères du passé, et nous aimons à converser avec eux. Lorsque Bourgeois mourut à plus de quatre-vingts ans, ses enfants se partagèrent la suite de ses opérations ; Charles, l'aîné de ses fils,

316 PREMIÈBE SÉRIK.

était mort avant lui; sa veuve, Marie Blanchart, resta surThabitation avec ses deux, garçons, et s'y remaria avec Aubin Mignaut. Ces di'ux enfants eurent une nombreuse postérité, et c'est de lui que descendent presque tous les Bourgeois du nord de^ provinces maritimes et ceux qui émigrèrent de l'Acadie au Canada; le second fils, Guillaume dit Beaupré, resta à Port-Royal, dans les tenures que d'Aulnay avait concédées au vieux Jacob. Ce Guillaume continua et développa les opérations commerciales du père; nommé plusieurs fois député près du conseil d'Annapolis par ses compatriotes, il fut arrêté, en 172T, par ordre d'Armstrong, et figura toujours parmi les notables de Port-Royal. Germain, le troisième, resta longtemps a Beaubassin ; c'était avec lui que vivait son père; mais la femme de Germain, après la mort de son mari, retourna à Port-Royal, dans une habitation qu'ils y possédaient, laissant son fils aîné seul dans les établissements de Beaubassin. C'est ainsi entre ces deux paroisses que se partagea et se multiplia la postérité du vieux compagnon de d'Auhiay.

En reconstruisant ainsi tout un petit monde qui vit, qui s'agite, qui se passionne devant nous, on poursuit, à travers les vicissitudes d'une famille l'histoire d'un peu;)le tout entier. Mais cette histoire revêt un sens nouveau, une physionomie plus saisissantL' ; car l'expérience parlée des vieillards se fait mal écouter par les jeunes gens^ tandis que Texpérience d'un passé déjà lointain, retrouvée dans un manuscrit, se redresse devant eux sous la figure étrange d'un ressuscité, et s'impose au lecteur avec une autorité d'autant plus féconde, que dans les détails ravivés on a plus intéressé son esprit et éveillé son imagination.

Analyse de la lettj^e de M. le chevalier de Grandfontaine, qui accompagnait V envoi du recensement de l'Acadie de 1671. (Jlrchives maritimes.)

« Le vaisseau V Oranger est arrivé le 15, chargé de soixante pas- « sagers, y compris quatre filles et une femme; — il doit envoyer « de nouveaux coions au grand rapide de KidisUuit, par où le che- « min de Québec à l'Acadie doit passer; — il demande quelques «« officiers réformés ou gens capables de commandement, et que les « colons que l'on enverra soient gens de mer; — son avis serait « que l'on envoyât ceux que l'on voudra faire passer, dès le mois de

« mars, afin qu'ils aient le temps de défnclier leurs habitations pen- « dant Tété; — il envoie le rôle des hnbitants, qui sera plus grand « l'année prochaine, tous ses soldats voulant s'habituer, et il marque « que Tair est fort bon.

« Si le Roi faisait restituer par le duc d'Y'ork, Kénébéqiii et Pain- « court, les habitants qui ne veulent point reconnaître Boston, ne M demanderaient que la liberté de religion, et Sa Majesté profite- « rait de la pêche et de la traite de la côte. » [Extrait des Archives de la marine, à Paris.)

Lettre de Talon a Colberty du ïï novembre 1671.

« Par le retour de la barque envoyée en Acadie, dont j'étais en « peine, je reçois les mémoires Jur les instructions que j'avais données « au sieur Kandin, officier qui la commandait. Ces mémoires me K font connaître : que le fort de Pentagouët se soutient et qu'il est « en assez bon état; que la compagnie du chevalier de Grandfon- « taine qui le garde y subsiste d'autant plus aisément, qu'elle est « fort assistée de la pêche et de coquillages ; presque tous les sol- « dats se disposent à s'habituer, même à se marier, s'il leur vient « des filles de France ; que déjà vingt-deux, soit quatorze soldats « et huit engagés, sont établis à une lieue du fort, mais que la terre u qu'ils cultivent ne leur produit que du blé d'Inde, n'ayant pas M de blé français pour semer.

« Les habitants, dont j'envoie le rôle à mon secrétaire, sont au « nombre de trois cent quatre-vingt-neuf personnes, ils ont entre « eux si grand nombre de bœufs et de vaches, qu'en- échange des « bardes et denrées que j'ai fait porter au printemps, ils m'en ont « envoyé en sel, six mille livres de viande à raison de 2 sols la livre.

« Il faudrait interrompre sans violence le commerce que font les M Anglais avec ceux de Port-Royal, desquels ils tirent tous les ans « quantité de viandes, en échange de quelque droguets et autres M étoffes ; il suffirait de faire passer de France, ou d'ici au Port- « Royal, les étoffes et autres objets pour les besoins les plus pres- « sants, et même quelques métiers, que les colons me demandent « pour employer à leur usage leurs laines et leurs chanvres. » (^Archives de la marine, 3^ registre, de 1668 à 1672.)

318 PilE^UERE SEllIE.

Acte de concession d'une terre et prairie proche de Port- Royal y par Alexandre Le Borgne de Bellisle, seigneur de Port-Rojal, à lierre Martin, tenancier de Port-Royal, en 1079.

u Devant Jacques Gourantl, procureur fiscal et notaire, établi à « Port-Royal, pour le seijTneur de ladite place, fut présent en per- « sonne : le nohle homme, Alexandre Le Boj(j;ne, sieur de Bel- « lisle, en lieu et place de monsieur Emmanuel Le Ror{{ne, son « père, sieur du Coudray, chevalier de 1 Ordre de Saint- Michel, « sei{Tneur pour une partie en Acadie; lequel dit sieur de Bellisle, « dudlt nom, a volontairement reconnu avoir accordé, octroyé et « transféré, comme en effet il accorde, octrove et transfère, par « ces présentes, dès à présent et pour toujours, à Pierre Martin et u à Mathieu Martin, son fils, ledit Mathieu à présent, stipulant et « acceptant pour eux, leuis héritiers et représentants.

« Une pièce de terre et de prairie par eux mise en culture et sur « laquelle ils habitent, bornée d'un côté : à Test, par la grande « prairie, à l'ouest, par le ruisseau Domanchin ', au midi, parla « rivière Dauphin (maintenant Annopolis river), et au nord, par la « montagne. Afin que lesdits Martin père et fils, leurs héritiers et « représentants puissent en jouir et disposer de ladite terre comme « appartenant à leur propriété. Pour et en considération de cela, « ils s'obligent et seront tenus de remettre et payer audit seigneur « ou à d'autres, ses mandataires ; un denier tournois de rente fon- « cière, un chapon et un boisseau d'avoine, annuellement, per- « pétuellement, non rachetables, comme une rente foncière à raison « de son fief et de son manoir seigneurial de Port-Royal susmen- « tionné.

« Payables ledit denier de rente, ledit chapon et le boisseau d'a- « voine, chaque année le premier jour de janvier dans son manoir, à « Port-Royal. Les dites rentes foncières, portant profits de lots et « ventes, saisie et amende, si le cas se présente, pour toute vente faite « et non notifiée dans les vingt jours après la date du contrat. Toutes « les choses susmentionnées, les parties se sont obligées et enga- « gées à les observer sous obligation hypothécaire de tous leurs « biens présents et à venir, renonçant à toutes choses contraires à

^ Je crois le mot mal lu, il faudrait lire : ruisseau du Moulin.

« ces présentes conditions, qu'ils dt'^sirent être observées et tenues « selon leur forme et teneur.

« Fait à Port-Royal, au domicile dudit seigneur, le neuvième « jour d'août mil six cent soixante dix-neuf. Présents : Jacques «< DE LA Tour, Pierre Mellanson.

« Aussi ont signé dans la minute : Bellisle; Mathieu Martin; « Jacques de La Tour ; Pierre Mellaî^son ; Gourand, procureur fiscal « et notaire. »

14 février 1737, cet acte a été copié et traduit par moi, William Sliireff, secrétaire du conseil d'Annapolis.

N. B. La copie française de cet acte est extraite du registre des actes gardé à Annapolis à l'époque où le gouverneur anglais y résidail. — Le Pierre Martin qui figure dans cet acte comme tenancier censitaire doit être le même qui est inscrit au recensement de 1671 comme âgé de soixante-dix ans.

Origine des d' Entremont.

J'ai trouvé, aux Archives de la maidne (vers 1858, avant leur classement), une sorte de mémoire sur la famille La Tour et sur les d'Entremont.

Il y est dit que les Latour vinrent de Champagne en Acadie en 1609. Et plus loin :

« Charles de La Tour, fds du premier La Tour, amena en Aca- « die en 1651, comme «son major général, Philippe de Mius d'En- « tremont, baron de Pobomcoup, qui était de Normandie, à qui « il concéda la baronnie de Pobomcoup en Acadie. Celui-ci eut « deux fds de sa femme, Madeleine Hélie : Jacques et Abraham; « Jacques épousa une fille de La Tour de Saint-Etienne, dont il « eut trois fils : Jacques, Charles et Joseph.

Dans la lettre de Desgouttins, du 23 décembre 1707 (voir cette pièce plus loin), il y est dit, page 4, que le sieur Philippe Mius d'Entremont, mort en 1700, âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, était natif de Normandie.

« Philippe Mius d'Entremont fut amené par La Tour en 1651, « il lui fut attribué dès lors en fief tout le quartier du cap Sable; ■« il s'y fixa avec sa famille et y résidait en 1671 ; peu d'années après,

« il y attira plusieurs engagés et quelques familles de Port-Royal, « et cette seifjiiourie fiait par former un petit centre tle population. " En 1701 il s'y trouvait déjà, en dehors des Mlus d'Entremont, « quatre ou cinq familles, comme on le voit dans les actes de l'église « de Port-Royal, par la Tournée du missionnaire de 1700 à 1710. »

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