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V2 UNE COLONIE FEODALE

premier lot de deux cents arpents; chacun des Martin et des Pitre en avait pris cent. Déjà on avait cueilli et battu une récolte, la seconde verdissait au soleil; le moulin formait le fond du tableau, tandis qu'au premier plan le troupeau de vaches, déjà bien accru par k s naissances, profitait des derniers pâturages de l'automne, en compagnie de plusieurs bandes bruyantes de pourceaux gros et petits.

Des amas considérables de charpentes et de madriers, sciés au moulin, s'étalaient sur le rivage, prêts à être employés ou emportés, car on pouvait à Port-Royal embarquer pour la France des bois façonnés * ; les magasins, pleins de fourrages et d'approvisionnements de toute sorte, permettaient de braver sans crainte les rigueurs de l'hiver; une seule chose manquait encore pour compléter l'installation de la colonie, c'était l'inauguration de la famille, avec son cortège de femmes et d'enfants; Thibaudeau avait bien amené avec lui sa vieille compagne Jeanne ïerriau, qui avait donné le jour à onze enfants, et qui, vigoureuse encore , présidait avec une de ses filles à l'établissement de leur ferme, de la basse-cour et de la laiterie; mais ce n'était qu'un séjour passager, et déjà même elles avaient pris les devants pour retourner à Port-Royal, afin de veiller aux intérêts de la maison; il fallait donc attendre maintenant le mariage de quelqu'un de ces jeunes gens, déjà installés dans le pays sur ces concessions territoriales, qu'ils avaient choisies et sur lesquelles ils voulaient s'établir.

Cet événement ne pouvait pas beaucoup tarder, car plusieurs d'entre eux annonçaient déjà leurs projets de mariage pour cet hiver, et comptaient à cette fin retourner à Port-Royal avec le vieux meunier; celui-ci, en effet,

1 Voir le chapitre v.

certain désormais d'avoir assis son entreprise sur des bases solides, certain même d'avoir assuré sur place, la production d'une forte partie de ses vivres, songeait à quitter Chipody, pour aller donner ses soins aux affaires de toute nature qu'il avait laissées derrière lui. Il partit donc à l'entrée de l'hiver, sur la fin de 1700, laissant sur sa ferme trois de ses fils, Pierre, Michel et Charles, avec un des Pitre et six jeunes engagés.

Rien de nouveau n'était survenu à Port-Royal : les difficultés suscitées par M. de Villieu étaient toujours pendantes, car les décisions que l'on attendait de France à ce sujet n'étaient point encore arrivées; Desgouttins confirma son beau-père dans ses espérances, puis celui-ci débarqua sa cargaison, car il rapportait à chaque voyage les pelleteries qu'il avait achetées, et le produit de leur vente l'aidait efficacement dans les dépenses qu'il faisait à Chipody.

On s'étonnera peut-être de voir qu'un faible commerce , dans un canton très-restreint, pût donner des bénéfices satisfaisants dans cette entreprise coloniale, alors que de Monts, Poutrincourt, d'Àulnay, Le Borgne et tant d'autres n'avaient trouvé dans leur trafic qu'une rémunération médiocre et souvent de ruineuses déceptions, bien qu'ils eussent le monopole du commerce dans toute la contrée ; mais il convient de remarquer : 1° que l'Àcadie vivait désormais pour une forte part sur ses propres produits, et qu'elle était ainsi dégrevée des frais considérables que les approvisionnements de toute nature entraînaient dans le principe ; 2° que Thibaudeau, qui pourvoyait à tout par lui-même ou par les siens, opérait d'une manière moins onéreuse d'une part, et plus profitable de l'autre, que les seigneurs et les Compagnies qui présidaient aux travaux des établissements primitifs.

1701 . — Aussitôt que Thibaudeau eut vaqué aux soins

de son débarquement, il regagna son moulin de la Préc- Ronde, où il passa l'hiver au milieu des siens, et, dès le mois de mai 1701, il expédia des munitions nouvelles à ses fils. Gomme André et Jaeques Martin s'étaient mariés pendant l'hiver, ainsi que Jean Pitre, ils s'embarquèrent tous, avec leurs jeunes femmes, pourvus de bestiaux et d'une grande quantité d'ustensiles de ménage et de culture, pour s'installer sur les défrichements qu'ils avaient préparés l'année précédente. Cet arrivage fut une grande fête pour les gens de Ghipody : chacun se mit à l'œuvre afin de faciliter l'établissement des jeunes gens ; ils furent provisoirement accueillis dans le manoir de Thibaudeau, où les nouvelles épousées prirent aussitôt la charge de la basse-cour.

Jacques Martin, qui avait pris pour femme une des filles de Jean-François Brossard, avait été accompagné par son beau-père et sa belle-mère, qui voulaient se rendre un compte exact de la situation de leur gendre, et visiter la terre que leur propre fils avait prise à rente, et déjà préparée en 1699 et 1700; ils en furent si satisfaits qu'ils marquèrent de nouveau, à quelque distance, un autre lot de trois cents arpents de terre qu'ils retinrent sous les conditions ordinaires, mais avec cette réserve « que Thi- « baudeau fût confirmé dans sa seigneurie, car ce genre de « contrat était purement réel entre le fief et le manoir » . Gomme on avait construit, l'année précédente, plusieurs logements, et que les bois de charpente, tout préparés, étaient amassés sur place, chacun fut très-promptement établi chez lui, et le cours habituel des travaux de la culture reprit activement.

Il en était de même au Peticoudiak : Blanchard avait installé ses logements et commencé ses défrichements l'année précédente ; il revenait maintenant avec tout ce qui était nécessaire à son établissement; trois de ses

neveux qui l'avaient toujours accompagné dans ses expéditions, Antoine, Germain et Guillaume, fils de son beaufrère Pierre Godet le cadet 1 , s'étaient décidés à se fixer près de lui ; leur père lui-même était très-porté à suivre cet exemple avec toute sa famille.

Tout ce monde travailla hardiment pendant l'été, et ces efforts ne furent point infructueux, car lorsqu'ils quittèrent la rivière, à l'entrée de l'hiver, tout était prêt : les maisons grossières, mais solides, leurs étables pleines de fourrages, et des amas de bois de toute nature établis dans les cours; tout le gros outillage de la ferme était déjà façonné, charronné, disposé à entrer en œuvre. Blanchard laissa cette année, à la garde de son domaine de Peticoudiak, deux de ses fils et son gendre Olivier Daigle, avec sa femme et un petit enfant ; il n'y avait plus lieu du reste de redouter l'isolement en cet endroit, maintenant que l'établissement de ïhibaudeau était régulièrement habité.

Dans la seigneurie de Ghipody se trouvaient en effet : deux des fils de Thibaudeau dans le manoir paternel, avec leurs engagés ; Jean Pitre, André Martin et Jacques Martin, chacun en leur maison avec leurs femmes, et chez ce Jacques Martin demeurait aussi sa belle-mère, la femme de Jean-François Brossard, qui avait voulu passer l'hiver près de sa fille récemment accouchée. Cette vaillante mère de famille, ainsi que son mari, avait été émerveillée de la beauté et de la richesse du pays; tout en y prenant une nouvelle terre, ils avaient conservé pour leur compte,

1 Voir le rapport de Desgouttins du 2 octobre 1702 et les recensements de J686, 93, 98, etc. (Archives de la Marine.) — Ce nom s'écrit Gaudet ou Godet, et les membres de cette famille sont très -nombreux, non-seulement dans le Nouveau-Bruns wick, mais en Canada et en Louisiane ; il y avait aussi une branche métisse de cette famille sur la côte de l'Est, qui paraît dater de 1650 à 1660. (Actes de Port- Roy al.)

celle que leur fils avait déjà commencé à défricher les années précédentes. Leur dessein était de le laisser sur leur terre de Port-Royal, et d'aménager pour chacun des autres fils, sur la rivière de Chipody, une ferme toute préparée pour le moment de leur mariage. Tous ces nouveaux ménages devaient ainsi se trouver groupés autour de la maison que Brossard allait fonder, et pendant deux générations peut-être on pouvait espérer en agir de la sorte ] . Ainsi avaient raisonné Jean-Francois Brossard et sa bonne femme Catherine Richard.

Après maintes conversations et délibérations, il fut donc décidé que Catherine resterait près de sa fille et du petit enfant, pendant que Jean-François, retournant à Port- Royal, prendrait toutes les dispositions nécessaires pour transporter à Chipody le bétail , les outils , les approvisionnements destinés à la nouvelle demeure qu'ils se proposaient de fonder ; Catherine de son côté devait, avec le concours de son gendre et, au besoin, avec l'aide des Thibaudeau, améliorer les préparations déjà faites par leur fds, perfectionner le bâtiment, ramasser des fourrages, façonner des bois de charpente, suivre et développer la culture dans les premiers défrichements déjà exécutés. C'était une femme entendue et rude aux travaux de la terre; et pendant tout l'hiver, notre digne matrone fut le centre de l'activité, de la gaieté et de la vie sociale dans ce quartier désert. Les neiges de janvier y virent pour la première fois les familles européennes rassemblées autour des âtres pétillants et joyeux du ménage domestique; c'est ainsi que finit, dans les seigneuries de Chipody et de Peticoudiak, l'année 1701.

1 Etude comparée des recensements de 1693, 1698, 1700, 1701. Nous avons pu, dans ces derniers temps, observer encore cette pratique dans plusieurs établissements nouveaux de l'Amérique du Nord.

1702. — Les environs de Ghipody et de Peticoudiak montrent encore, à l'heure qu'il est, de fort beaux restes de bois francs, mais alors tout le pays était couvert d'admirables futaies, dont les débris actuels ne peuvent donner une juste idée ; il faudrait aller, de nos jours, jusque dans le comté de Gumberland (Nouvelle-Ecosse), pour retrouver ces grandes voûtes ombragées par le feuillage des chênes et des érables qui ornaient alors les collines des comtés de Westmoreland et d'Albert. Ces érables surtout avaient tout de suite fixé l'attention de nos Àcadiens, et au printemps de 1702, tous les gens de Ghipody et de Peticoudiak étaient occupés sous ces futaies aux travaux et aux joies de la sucrerie. C'est une des grandes fêtes, en effet, des populations de l'Amérique du Nord que la fabrication du sucre d'érable, et quelles que soient les traverses de bonheur ou de malheur qui aient secoué l'existence de l'homme, les enfants du Canada, de l'Acadie et de la Nouvelle- Angleterre n'oublieront jamais ces fêtes de l'érable, qui ont parsemé leur enfance de tant de joies et d'innocents plaisirs.

Au moyen d'incisions pratiquées dans le tronc des arbres, on recueille leur sève, et cette sève est placée sur un grand feu, dans de vastes chaudrons où se forme et se clarifie la Jiqueur sucrée; à mesure qu'elle se cuit et s'épaissit, on en extrait toutes sortes de produits variés, depuis une boisson chaude et agréable jusqu'à des tirées de bâtons souples et dorés comme nos sucres d'orge; enfin, quand le jus précieux a atteint le point voulu de densité, on le verse dans des moules de formes diverses, où les jeunes artistes peuvent donner carrière à leur imagination et à leur adresse; là il se durcit en refroidissant, et voilà la provision de sucre serrée pour l'année.

Nous voyons d'ici toute cette scène qui se passe en plein air, au milieu des futaies, sous les premiers effluves du printemps ; elle est animée par le va-et-vient de ceux

qui cueillent la sève, par les grands feux de bivouac dispersés dans le bois, par l'émulation des cuiseurs et la naïve gourmandise des enfants, par les ris, les chansons, les clameurs de ceux qui dégustent, et il est facile de pressentir comment elle ne le cède en rien pour la gaieté à nos vendanges, qu'elle surpasse infiniment par la poésie du site et l'originalité générale du tableau.

Tel était le spectacle d'entrain rustique et de joie familiale que présentaient les collines de Ghipody, lorsque Jean-François Brossard entra dans la rivière, au printemps de 1702, avec toute une cargaison de bétail, de harnais, d'outils et de provisions variés : dix bêtes à cornes, des porcs, de la volaille, deux jeunes engagés loués chez ses voisins ; tout cela fut bientôt installé et mis en place dans la ferme nouvelle, que la bonne Catherine avait soigneusement aménagée pendant l'hiver l . Jean-François amenait avec lui sa seconde fille Marie-Anne, et il apprit à sa femme que le mariage de leur fils aine aurait lieu durant l'automne : il annonça aussi au manoir de Thibaudeau la prochaine arrivée du seigneur meunier; quant à lui, il se proposait de rester jusqu'à la fin d'août, pour retourner alors, avec tous les siens, assister à la noce, à Port-Royal; mais en attendant cette fête, il voulut planter la crémaillère dans sa nouvelle demeure, dès le surlendemain de son arrivée, et il donna un grand banquet dans lequel il réunit toute la colonie, avec quelques chefs des Maléchites.

Un mois après environ, une seconde barque atterrit sur ce rivage; c'était le vieux Thibaudeau qui venait visiter son fief, accompagné, lui aussi, de sa femme, de plusieurs de ses enfants et de deux jeunes garçons, qui venaient

1 Consulter et comparer les recensements et les relevés des bestiaux de 1698 à 1701.

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prendre la place de deux de ses engagés dont le temps allait expirer. Quoiqu'il fût déjà pressé par l'âge et encore très-inquiet du résultat de ses démarches et de ses espérances, il avait voulu néanmoins visiter ce vaste domaine qui lui était cher à tant de titres, et qui lui avait déjà coûté tant de travail, tant d'argent et tant de soucis. Ses deux nls, Pierre et Charles, qui avaient hiverné dans le manoir, l'attendaient, et il fut reçu en véritable seigneur : Jean-François Brossard, bien qu'il fût en quelque façon son compère, se reconnaissant censitaire du fief, vint, en tête de tous les hommes, le complimenter; trois sauvages qui étaient avec eux lui présentèrent des colliers de porcelaine, et quand il parcourut les sucreries, partout on lui présenta la tirée d'honneur, avec force clameurs et coups de fusil. Gomme il redescendait la côte, il alla jusqu'à son moulin, qui formait l'établissement le plus éloigné sur le haut de la rivière ; il le visita avec soin et ordonna en connaisseur les réparations à faire, soit dans la voie d'eau, soit dans le mécanisme; de là, s'asseyant sur un rocher qui dominait le moulin, il put embrasser d'un coup d'œil toute cette colonie qui lui devait l'existence. Bien que son âme fût assombrie par les difficultés contre lesquelles il luttait, et par les dernières nouvelles qu'il rapportait de Port-Royal (la guerre était sur le point d'éclater entre la France et l'Angleterre), il sentit s'éveiller en lui l'émotion d'une juste fierté et se ranimer tous les rêves de ses espérances. Autour de son manoir, il voyait déjà s'élever cinq fermes; plusieurs grands hangars étaient en outre dispersés dans les terres. Le bétail, l'épaisse verdure des blés, les feux de la sucrerie, le mouvement des travailleurs, le bruissement de la chute d'eau, jetaient sur tout le paysage une vive animation qui remuait le cœur du vieillard ; ces établissements progressaient à vue d'œil, tout ce monde était heureux, et c'était lui, un

pauvre homme sorti d'un sillon de la terre, qui à force de travail, d'économie, d'intelligence et d'activité, avait créé la vie et la fécondité au milieu du désert; c'était à lui que chacun de ces jeunes ménages devait son bonheur et ses espérances, et si la France, agrandissant son domaine, étendait la patrie jusque sur ces côtes, n'était-il pas un des instruments utiles de cette grande œuvre?

Il se revoyait dans un horizon lointain, lui simple garçon de ferme du Poitou, quittant le foyer paternel entouré d'une famille trop nombreuse, n'ayant pour toute fortune que son courage et sa bonne humeur, avec un petit paquet au bout de son bâton; il s'était engagé à la Rochelle au service de Le Borgne, alors que celui-ci tâchait de faire valoir la succession de d'Àulnay ; il se rappelait avec tressaillement les premiers écus qu'il avait serrés sur ses gages; il comptait alors retourner au pays rejoindre son vieux père! Mais il fit connaissance de Jeanne Terriau; son patron lui offrit une concession de terre dans la seigneurie, il savait la terre fertile, il se sentait laborieux et entreprenant, il tenta la fortune, et la fortune lui sourit. Tout ce qui l'entourait en ce moment lui rappelait les souvenirs de cette époque : ce pauvre ménage qu'il façonnait lui-même et qu'il installait avec sa femme, dans la loge qu'il avait construite; les travaux si rudes qu'ils avaient supportés ensemble durant les premières années ; le strict nécessaire dont il fallait se contenter, et la douce confiance de leur affection mutuelle, qui les avait soutenus dans ces épreuves.

Combien était différente aujourd'hui la situation de ceux qui s'établissaient dans la contrée ! Il s'était créé de grandes ressources en Acadie, le bétail et les provisions abondaient, les parents pouvaient maintenant venir en aide à leurs enfants, et tous ces pionniers qui travaillaient sous ses auspices trouvaient encore, dans les grandes dépenses qu'il

faisait sur son fief, un subside précieux qui facilitait leur établissement.

Ces pensées, le ramenant naturellement sur sa propre famille, le rappelèrent bientôt à un grand projet qu'il avait en tête, et qui était même un des principaux motifs de son voyage : il s'agissait de marier son fils Pierre, celui qui depuis trois ans conduisait l'exploitation de la seigneurie; il songeait à le marier à Marie-Anne Brossard, la propre fille de ce Jean-François Brossard qui venait, nous le savons, dans le dessein bien arrêté de se fixer à Ghipody avec toute sa famille.

Le jeune Tliibaudeau était laborieux, très-rangé, d'allure un peu sévère, et le père avait résolu de le placer définitivement à la tête de ses affaires en ce canton. Cinq années plus tôt, s'il eût obtenu tout de suite la concession de ce fief, il fût venu sans aucun doute s'y installer lui-même ; mais aujourd'hui il sentait plus lourdement le poids des ans ; sa santé commençait à s'ébranler, et, quelle que fût l'issue de ses instances, il ne pouvait plus penser à venir résider à demeure dans sa seigneurie ; mais il entrait dans ses plans que ce fief, s'il l'obtenait, ne fût point partagé : il voulait l'attribuer à un seul de ses fils. Déjà il avait établi aux Mines, vers 1690 (dans un temps où il ne songeait pas encore à prendre de seigneurie), l'aîné de tous, qui se nommait aussi Pierre l ; s'il avait choisi celui-ci pour Ghipody, bien qu'il ne fût que le quatrième fils, c'était à cause de son caractère, qui lui semblait plus propre que celui des autres à remplir le rôle qu'il lui destinait; il avait en outre placé près de lui, et comme sous sa tutelle, le septième et dernier: de ses fils, nommé Charles, afin qu'il pût trouver facilement près de son frère un établissement convenable dans ce canton nouveau.

1 Voir les recensements de 1693, 1701 et 1707.

Voyant donc le père Brossard déterminé à se fixer avec tous les siens à Chipody, il avait pensé, non sans raison, que rien n'était plus convenable, pour consolider la situation de son fils, que son union avec la fille de ce riche habitant, qui allait devenir le doyen d'âge de la seigneurie, en même temps que le plus notable de ses censitaires. Déjà les préliminaires de cette union avaient été posés entre les deux familles, et, tout en regagnant le manoir, Thibaudeau, roulant ces projets dans sa pensée, résolut d'en presser la réalisation. La vieillesse venait, il ne voulait pas se laisser surprendre par le risque des événements, ni par les faiblesses de l'âge. Au point où en étaient les choses, ce ne fut point une besogne difficile : au commencement de juin, Pierre Thibaudeau et Marie-Madeleine Brossard furent fiancés, et l'on convint qu'aussitôt après la saison des travaux, les deux familles se rendraient à Port- Royal, pour faire consacrer leur mariage.

Thibaudeau avait aussi amené avec lui, cette année 1702, quelques passagers pour Peticoudiak ; c'étaient deux neveux du futur seigneur de ce lieu qui avaient épousé ses deux filles. Quant au chef de la colonie, Guillaume Blanchard, le père de ces deux jeunes femmes, il n'avait pu les accompagner et venir visiter son manoir et ses terres, mais il envoyait à sa place ses deux fils pûmes Antoine et Jean; leur barque les conduisit directement dans leur rivière, où les attendait Daigle, leur beau-frère, qui avait passé là l'hiver avec tous les siens. Ces deux établissements de Chipody et de Peticoudiak présentaient alors un noyau de population déjà considérable, dont l'état suivant donnera une idée précise :

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