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RECENSEMENTS DE PORT-ROYAL

Années.

Bêtes à cornes.

Bêtes à laiae.

Terres cultivées.

Habitants.

La quantité du bétail avait donc augmenté depuis quinze ans, malgré les exportations, et la richesse moyenne de chaque famille s'était encore accrue bien davantage, puisqu'il y avait plus de bestiaux et moins d'habitants; le nombre de ceux-ci en effet, qui s'était assez bien soutenu de 1686 à 1698, avait tout à coup considérablement diminué de 1698 à 1701, époque où se prononça le plus fort mouvement d'émigration sur les Mines ; on y envoya aussi beaucoup de bêtes à cornes dans le même temps, ce qui en explique la diminution en 1698; quant aux terres cultivées, elles avaient triplé, et rien ne pouvait arrêter leur progression.

On voyait peu d'émigrants venir de France; autant qu'on peut le relever dans les recensements nominaux de l'Àcadie, 22 Français vinrent s'établir en Acadie entre 1686 et 1701, mais ce chiffre est évidemment trop faible, parce qu'un certain nombre de noms nous échappent, et que les simples engagés paraissent rarement dans les recensements ; on peut donc évaluer le nombre des immigrants à 35 ou 40, en y comprenant les soldats congédiés; ces observations nous permettent d'évaluer avec quelle rapidité se multipliaient les familles acadiennes. En 1686, il se trouvait à Port-Royal 620 habitants et 60

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aux Mines, — en 1701, nous comptons 575 âmes à Port- Royal et 190 aux Mines; si nous déduisons de ces derniers chiffres les rares immigrants venus de France, on voit que la population autochtlione s'était accrue de quarante pour cent en quinze ans. Il convient môme de surélever un peu ce chiffre, à cause des émigrants que Port-Royal dut disséminer dans le reste de la contrée.

Ces calculs nous montrent qne la colonie progressait surtout par elle-même, et sur son propre fonds; sa population se doublait par son essor naturel tous les vingtcinq ans (la rapidité de cette progression s'accrut même notablement dans la suite), et les neuf dixièmes des habitants appartenaient aux vieilles souches acadiennes, implantées par Razilly et d'Àulnay, dont le recensement de 1671 a consacré la mémoire.

L'aisance de chaque famille se développait, nous l'avons vu, plus promptement encore, non-seulement par la culture, mais par un certain essor d'industrie naturellement lié à l'esprit d'entreprise qui caractérisait les Àcadiens. La pêche maritime commençait à se populariser parmi eux; le gouvernement français ayant, en 1680, autorisé une compagnie commerciale à former en Àcadie de grands établissements de pêcheries, cet exemple entraîna quelques familles à donner plus de développement à leurs pêches ordinaires, car nous voyons en 1701 un Acadien de Port-Royal, Pierre Landry, à la tête d'une véritable entreprise pour la pêche maritime ' ; il avait avec lui, outre ses cinq fils, neuf engagés, dont cinq avaient été probablement embauchés sur des navires venus de France, car ils étaient étrangers aux familles du pays. Cette industrie de la pêche maritime eût pris certainement un grand essor et joué un rôle important en Àcadie, sans les courses

1 Recensement de 1701.

perpétuelles des corsaires, et sans les événements graves dont nous allons bientôt parler.

Il commençait aussi à s'opérer un certain commerce de bois de construction ; ainsi les Archives nous révèlent les noms de deux contractants ' , qui chaque année livraient une assez grande quantité de mâts à la marine ; ces mâts étaient déposés dans des fosses, et chargés sur les navires du roi pour leur retour. D'autres fabriquaient du bardeau pour couvrir les maisons, et même un peu de merrain, industrie qui avait été introduite dans le pays en 1635 par Denys, lequel avait amené de France les premiers fendeurs de bois.

Les moulins s'y multipliaient. Dès 1689, on comptait à Port-Royal deux moulins à farine, l'un à eau et l'autre à vent ; un autre moulin à eau était muni d'un double mécanisme, pour la mouture et pour le sciage. En 1700, il y avait au moins trois moulins à eau (La Mothe-Cadillac) , et nous verrons tout à l'heure comment un de ces meuniers, Thibaudeau, était devenu un homme riche et important.

Non-seulement les défrichements s'étaient étendus trèsloin, en remontant dans la vallée, mais on les voyait même déborder déjà sur les collines, malgré la répulsion traditionnelle qu'éprouvaient les Acadiens à cultiver d'autres terres que les marais endigués. Les autres cultures leur paraissaient offrir un produit relatif si médiocre, qu'ils les négligeaient volontiers 2 . Néanmoins, en 1689, on comptait déjà cent trente-six arpents défrichés dans les terres hautes, et en 1701 la quantité s'en était probablement doublée.

1 Naquin et Louis Âllain, tous deux habitants de Port-Royal. Allain faisait un assez grand commerce, même avec Boston, mais il est plusieurs fois signalé comme un esprit difficile, indiscipliné et même brutal.

8 Recensement de 1701.

Mais leur occupation habituelle et leur principale richesse consistaient clans la culture de ces marais conquis sur le flux de l'océan, que d'Àulnay avait créés avec tant de patience et d'industrie ; il n'y avait presque point de familles qui n'en possédât quelque parcelle , et quelquesuns des plus riches tenanciers avaient à force de travail singulièrement agrandi ces terrains fertiles, où l'on récoltait avec abondance des fourrages, du lin, des légumes et même des grains. Ces cultures les attiraient tous vers le voisinage du cours d'eau, et leurs petits fiefs étaient généralement disséminés le long de la charmante rivière, qui rend aujourd'hui si riante la situation de la moderne Ànnapolis.

Là s'éparpillaient sur les deux rives les modestes cabanes de ces colons; toutes gracieuses dans leur pauvreté, chacune d'elles était entourée d'un enclos bordé d'aubiers : c'était leur jardin et leur verger; de vigoureux pommiers, se mêlant à la pâle verdure des saules, masquaient la construction rustique dans leurs touffes vertes, à travers lesquelles on voyait s'ébaudir des bandes d'enfants blonds et joyeux.

« Les familles acadiennes sont en effet plantureuses en u progéniture; deux couples voisins ont fait à l'envy l'un « de l'autre chacun dix-huit enfants tous vivants ; c'est être u fort habile en ce métier, cependant un autre couple a été « jusqu'à vingt-deux et en promet encore davantage. Mais « c'est la richesse du pays ; quand ils sont en état de travailu 1er, ils épargnent à leur père des journées d'hommes qui u coûtent là 25 et 30 sols, et cela va à une dépense qu'ils a ne sauraient faire, car il en coûte beaucoup pour accom- « moderles terres que l'on veut cultiver 1 . » (Diéreville.) Tous ces nids de verdure gais et fleuris qui s'épanouissaient sur la rivière, les prairies, les champs fertiles qui

1 Diéreville, Voyage en Âcadie, Amsterdam, 1T08, in-12.

les entouraient, n'étaient en effet que des terrains artificiels, conquêtes laborieuses de l'industrie humaine : de fortes digues les séparaient du cours d'eau et les abritaient contre les hautes marées, qui refluent jusqu'à huit ou dix lieues dans l'intérieur.

« Mais quel travail ne faut-il pas pour les mettre

en état d'être cultivées! Cependant les Àcadiens en viennent à bout, par de puissantes digues qu'il appellent des aboteaux , et voici comment ils font : ils plantent cinq ou six rangs de gros arbres tout entiers, < aux endroits par où la mer entre dans les marais, et entre chaque rang ils couchent d'autres arbres de long, :< les uns sur les autres, et garnissent tous les vides si bien avec de la terre glaise bien battue que l'eau n'y saurait plus passer. Ils ajustent au milieu de ces ouvrages un esseau, de manière qu'à la marée basse il permet à l'eau des marais de s'écouler par son impulsion, et défend à celle de la mer d'y entrer.

« Un travail de cette nature, qu'on ne fait qu'en certains temps que la mer ne monte pas si haut, coûte beaucoup à faire et demande bien des journées, mais la moisson abondante qu'on en retire dès la seconde année, après que l'eau du ciel a lavé ces terres, dédommage des frais qu'on a faits. Gomme elles appartiennent à plusieurs, ils y travaillent de concert; lorsque la terre « est à un seul particulier, il faut qu'il paye les autres, ou bien que dans d'autres travaux il leur donne autant de journées qu'on en aurait employé pour lui, et c'est comment ils s'accommodent ordinairement entre eux. » (Diéreville.)

La rivière circulait parmi ces habitations et ces vergers, les branches des aubiers étaient pendantes çà et là jusque dans l'eau; et derrière les feuillées, dans quelque crique retirée, chacun tenait ses barques, les unes en

écorce de bouleau, les autres creusées dans des troncs d'arbres. Elles servaient aux communications journalières, aux transports et à la pêche, car bien des habitants tiraient encore des eaux d'abondantes ressources; les femmes et les enfants se mettaient de la partie, et chez eux, dès le bas âge, c'était plaisir de manier la rame.

« Ils naviguent la plupart du temps en canots de bois u ou d'écorce, dit Cadillac; les femmes font la même « besogne, ne craignant point l'eau, et presque toutes a bonnes ménagères ayant un grand naturel pour leurs « enfants l . »

Le cours d'eau était ainsi fort animé, sillonné continuellement par leurs canots, et tout traversé de chansons et de causeries joyeuses; il servait plus que les chemins aux transports journaliers : navigation sous la verdure, bizarre et charmante autant qu'on puisse le désirer; rue ombreuse et fraîche, naturellement peuplée par le bavardage des femmes et des enfants, qui se mêlait au chant des oiseaux; vraie musique du bon Dieu, soutenue en cadence par le battement des avirons, tandis que par intervalles jaillissaient les refrains graves et réguliers des rameurs, comme l'hymne solennel du bonheur et de la paix.

Sur cette scène mobile, où foisonnait la vie naïve de l'homme et de la nature, se révélaient à chaque pas en effet, dans la profondeur des bosquets, mille tableaux d'intérieur, saisissants et variés, qui faisaient deviner, sous l'ombre des pommiers et des saules, ce bonheur des misérables : le contentement de leur médiocrité. Les habi- « tants ne laissent pas d'y être contents, dit Diéreville, et « on n'y parle ni d'impôts ni de tailles.

1 Mémoire de La Mothe-Cadillac sur les côtes de l'Amérique du Nord en 1692. (Archives,)

« Sans avoir appris de métiers

« Ils sont en tout bons ouvriers; « De leur laine ils se font habits, bonnets et bas, « Ne se distinguent point par de nouvelles modes,

« Ils portent toujours des capots, « Et se font des souliers toujours plats et commodes « De peaux de loups marins, et de peaux d'orignaux ; « De leur lin, ils se font encore de la toile;

« A voir seulement un modèle « Ils trouvent tout aisé pour l'exécution; « C'est comme faire un vers a moi quand j'ai la rime l !

« Sauf les asperges et les artichauts, ils ont toutes sortes « de légumes, et tous excellents ; il ont des champs cou- « verts de choux pommés et de navets, qu'ils conservent « toute l'année ; ils mettent les navets à la cave ; ils sont u moelleux et sucrés, et beaucoup meilleurs qu'en France, « aussi les mangent-ils comme des marrons cuits dans les « cendres. Les choux restent dans les champs, latêteren- « versée, et la neige les couvre qui les conserve. On fait de « plantureuses soupes avec ces deux légumes et de grosses « pièces de lard; ils font surtout beaucoup de choux, « car les cochons en mangent les débris, et c'est leur uni-

a que nourriture pendant l'hiver Les chênes et les

« hêtres y sont très-communs, et on y trouve des cours « ou courtils, aussi bien plantés de pommiers qu'en Noru mandie. » (Diéreville.)

Derrière ces heureux bocages, où s'abritait la demeure de l'homme, se prolongeaient jusqu'aux montagnes les longues bandes de terre closes et cultivées qui formaient l'héritage de chaque famille; à leur extrémité dans les terres hautes, elles restaient boisées et confinaient à la forêt sauvage, où l'on allait chasser les bêtes fauves pendant l'hiver. Chez les colons anglais, ces lots de terre for-

1 Diéreville.

niaient des carrés réguliers; chez nos Français, ils furent toujours plus longs que larges, ce qui permettait de rapprocher davantage les habitations sur la ligne de front. Cette disposition du terrain en parallélogrammes allongés se retrouve partout où furent établies des colonies françaises, jusque dans le bassin supérieur du Mississipi, à Saint-Louis, à Kaskaskias, à la prairie du Chien, au saut Saint-Antoine, à Dubuque, à Saint-Paul, etc., etc. Quelques-uns expliquent cette diversité d'habitudes par la différence du besoin de sociabilité chez les deux peuples. En tout cas, l'observateur peut, à la seule inspection du cadastre et d'après la configuration des terres, juger presque avec certitude quelle a été la première origine d'une colonie américaine. Entre les maisons et la rivière se trouvaient les polders ; la culture de ces fertiles enclos était la grande affaire des Àcadiens, depuis le mois d'avril jusqu'à la fin de novembre, époque où la neige commence à tomber ; ils y joignaient l'élève du bétail dans les pâturages des terres hautes, et les soins de la basse-cour.

« L'Acadie produit froment, seigle, bled d'Inde, et « toutes sortes de légumes, herbes potagères, principale- « ment des choux cabus, qui y viennent d'une grosseur « excessive sans y prendre que peu de soin ; les plantes y « réussissent aussi fort bien, entre autres les pommiers « et les poiriers. On sème le froment depuis le commen- « cernent d'avril jusqu'à la fin de mai , et on fait la u récolte vers la fin d'août; on y élève des bestiaux autant « qu'on le veut ; le bœuf y est d'un goût merveilleux, les « moutons y sont aussi gros et grands que dans les Pyré- « nées et en Espagne. On les mène sur la montagne, « c'est-à-dire à une demi-lieue, où ils s'engraissent extrô- « mement, à cause de la quantité de serpolet qu'elle pro- « duit. Les chevaux y sont de belle taille, bien traversés, «forts, la jambe bonne, l'ongle dur, la teste un peu

« grosse, mais on ne prend point de soin pour en élever, « à cause qu'on n'en trouve point le débit. Il y a aussi u quantité de volailles, des oyes, des coqs d'Inde, et des « pigeons francs l . »

Lorsque La Mothe-Cadillac écrivait ces choses vers 1690, la population en était déjà à la troisième génération, et les bestiaux, dont l'importation datait de soixante ou soixante-dix ans, s'étaient certainement reproduits douze ou quinze fois depuis lors. Les diverses races d'êtres vivants commençaient donc à être complètement naturalisées, et en subissant les modifications que pouvaient entraîner les lieux et le climat, elles avaient revêtu un caractère approprié à leur nouvelle patrie. Les hommes eux-mômes avaient éprouvé cette influence : les enfants des émigrants français étaient devenus les Àcadiens, et parvenaient à former un petit peuple nouveau, avec de nouvelles coutumes, unis par les traditions et les usages que la force des choses leur avait imposés en commun.

Les caractères cependant n'étaient point toujours faciles, parmi ces hommes grossiers que venaient souvent aigrir les difficultés au milieu desquelles ils vivaient ; ils n'étaient pas exempts des défauts propres à la race française, et que l'on retrouve partout où elle s'établit : une certaine légèreté d'esprit, qui s'inspire bien plus volontiers des impressions présentes que des prévisions de l'avenir; une vanité individuelle, féconde pour quelques hommes qu'elle pousse aux grandes actions, mais qui, dans le commun de la vie, nous rend souvent insupportables les uns aux autres ; peu de subordination, à moins qu'elle ne soit imposée par la force ou l'entraînement; enfin un grand amour de la critique et du commérage,

1 Mémoire de La Mothe-Cadillac, 1692. {Archives de la Marine.}

avec une jalousie innée de ses voisins, suites abusives de notre grande sociabilité.

De là des divisions fréquentes, des coteries et des difficultés de détail qui tendent à dissoudre les sociétés humaines, quand elles ne rencontrent pas de contre-poids ; un des gouverneurs, M. de Menneval, prétend que son existence en ce pays est un enfer 1 ; un autre, M. de Brouillan, signale les Acadiens comme des demi-républicains. Les gouverneurs anglais, après la conquête, les considéraient comme ingouvernables 9 . La religion seule parvint à assouplir assez leurs esprits, pour qu'il s'établît parmi ces êtres ingouvernables une société solide qui résista à toutes les traverses. Plutôt rudes que méchants, ils ne manquaient ni de gaieté, ni de cordialité ; mais les missionnaires eux-mêmes, malgré l'autorité respectée de leurs fonctions, ont assez souvent signalé les difficultés de leur caractère.

Il y avait au milieu d'eux comme curé, en 1670, un religieux cordelier ou récollet nommé Laurent Mo lin; ce fut lui qui exécuta personnellement, allant de porte en porte, le recensement demandé par M. de Grandfontaine. Nous avons vu ce document signé de lui, écrit de sa propre main; c'était un brave homme, simple et doux, patient par tempérament ou par vertu, répondant à une rebuffade par un soupir, et passant plus loin avec une révérence, attendant, comme le moine de Sterne, un meilleur moment pour ramener à la douceur le caractère irritable qui venait de le contrister. Il y raconte sans détour comment, en quelques maisons, il fut reçu à contre-cœur et presque avec colère, car les gens soupçonneux se regimbaient contre cette intrusion inaccoutumée de

1 Corresp. de M. de Menneval, 7 novembre 1689. (Archives.) s Notamment Armstrong et Mascarene. (Archives d'Halifax.)

l'administration. Il n'en montre du reste aucun emportement, et son écriture dépourvue de hâte et de prétention, humble et commune sur un gros papier qui buvait, semble jeter aux yeux sa modestie, sa bienveillance et tout ce poème d'abnégation ignorée que le missionnaire accepte de cœur et d'esprit, dans un isolement presque sauvage, pour le service de Dieu.

« The poor Franciscan made no reply but letting bis

« staff fall witliin his arm, he pressed Jboth his hand within resiu gnation upon his breast, and retired. » (Sterne, Sentimental Journey.)

Mais ce même homme les retrouvait à d'autres heures, sous l'impression d'autres sentiments, quand la prière, quand les pratiques et les cérémonies religieuses les ramenaient à la réflexion et à la déférence; il les morigénait alors, et eux, se recueillant en eux-mêmes, se retournaient contre leur propre violence, et refrénaient cette furie d'écart qui souvent menaçait de tout rompre. Ils se reprenaient alors à lutter d'ensemble contre les difficultés de leur situation, les surmontaient avec courage, et parvenaient à grandir et à s'accroître, au lieu de se laisser entraîner à la dérive par la dureté des circonstances, et le désespoir de leur pauvreté.

Dans l'église, ils se groupaient moralement et matériellement; ses fêtes étaient presque les seules fêtes de ces braves gens; ils s'enthousiasmaient de ces mélodies, de ces cérémonies pompeuses, de ces réjouissances champêtres dans lesquelles ils se comptaient, s'y retrouvant plus sûrs les uns des autres, unis dans une même idée, une même confiance et une même sincérité, sous l'œil du Dieu tout-puissant. C'est alors que leur curé trouvait, chez ces hommes rudes et grossiers, les esprits mieux dis-

23i UNE COLONIE FEODALE.

posés à s'assouplir sous ses remontrances, et à s'associer dans un action commune.

Dans le cours que prenaient les passions humaines sur cette scène chétive, aussi bien que dans les plus riches cités, le prêtre était donc le grand modérateur, calmant la fougue de ceux-ci, protégeant la débilité de ceux-là, maintenant le mieux possible chacun dans la juste mesure, de sorte qu'ils ne songeassent point, quand venait la détresse, à s'arracher les uns aux autres le peu que chacun pouvait avoir acquis.

Cet inévitable penchant à la médisance et à la jalousie, que nous signalions tout à l'heure dans le caractère français, nous rend en effet plus difficile qu'aux autres peuples de concerter nos efforts en un ensemble fécond et bien ordonné. C'est pourquoi il a toujours été nécessaire à notre race d'avoir un pivot d'action reconnu et accepté par la masse, une influence qui pût dominer tous les froissements de détail, soit par la subjection de tous à une autorité qui s'impose, soit par l'acceptation d'une idée commune à laquelle tous se soumettent par la croyance.

Le caractère du prêtre catholique, qui participe à l'un et l'autre principe, dominait de très-haut l'émulation des vanités, l'antagonisme des intérêts, les jalousies mesquines et l'animosité des propos ; il devenait presque toujours le centre où l'on venait se consulter; c'était le conseiller dans les affaires difficiles, le président naturel et accepté des délibérations destinées à mettre en branle les établissements nouveaux (et encore en cst-il ainsi aujourd'hui dans ces pays du Nord). La communauté se maintenait de la sorte ; non-seulement elle ne se disloquait point sous l'effort des tiraillements intérieurs, mais encore elle surmontait la fortune, et, en dépit des caprices du sort, elle parvenait à progresser par une expansion constante et bien entendue.

C'est ainsi que vivaient, au milieu des brouillards du banc de Terre-Neuve, ces tribus singulières presque séparées du reste des liumains, dans les premiers ébats de leur civilisation naissante. Qu'on ne croie point du reste que ce soit par fantaisie que nous nous sommes étendus sur ce sujet; il était nécessaire de noter ces préludes, pour que l'on connût bien comment se forma le peuple acadien, et que l'on comprît mieux les crises qui traversèrent son histoire.

Quoi qu'il en soit, il est visible qu'à cette époque les gens de Port-Royal jouissaient déjà d'une véritable aisance ; ils étendaient dans l'intérieur des terres leurs travaux et leurs défrichements. À partir de 1701, le nombre des habitants se reprit même à augmenter d'une manière normale, bien que les jeunes gens continuassent à remonter vers les Mines, mais ces départs se trouvèrent alors compensés, en partie du moins, par l'arrivée de quelques immigrants français, attirés par les travaux que l'on entreprit alors pour les fortifications et pour l'église.

La seigneurie de Beaubassin était loin de montrer un développement semblable à celui des Mines; cependant elle avait aussi notablement progressé en toutes choses, progression d'autant plus notable que ce pays avait eu à subir, en 1690, une invasion anglaise, l'incendie de plusieurs maisons et la perte de beaucoup de bestiaux.

De 1686 à 1693 : la population avait, il est vrai, un peu diminué dans cette seigneurie, parce que M. Leneuf de La Vallière ayant cessé d'habiter le pays, sa famille et ceux qui le suivirent au Canada y laissèrent un vide de plus de 20 personnes; de 129, le nombre des habitants y tomba à 118. Mais le bétail s'était fort accru; il s'y trouvait, en 1693, 309 bêtes à cornes et 280 moutons, un moulin à eau, un à vent et 164 arpents de terre cultivée, dont 87 arpents de terres hautes ; ce mouvement de crois-

sance se prononçait de plus en plus, lorsque survint l'invasion anglaise de 1696; malgré ce désastre, on trouve encore en 1698 la population fort augmentée (174 âmes). Cette augmentation provenait en partie des mariages et des naissances, et aussi du fait de cinq à six familles venues de Port-Royal : le bétail, au contraire, avait souffert de l'invasion; il ne s'y trouve que 352 bêtes à cornes, 178 moutons et 160 cochons. En 1701, le mouvement ascendant est visible sur toute la ligne : 189 habitants, 379 bêtes à cornes, 306 brebis, 169 cochons. Il ne venait plus cependant, depuis plusieurs années, aucune nouvelle famille ni de Port-Royal ni d'ailleurs; le souvenir de l'incursion anglaise, et le mauvais renom de Yillieu, qui administrait la seigneurie, en écartaient les immigrants ; la colonie s'accroissait donc exclusivement par elle-même. Aucun des recensements ne mentionne jamais les chevaux; nous en ignorons le motif; mais nous n'en savons pas moins, par l'ensemble des documents et par plusieurs détails mentionnés par La Mothe-Cadillac, Diéreville et autres , qu'il en existait un bon nombre dans tous les quartiers del'Àcadie.

Cependant, si la seigneurie même de Beaubassin ou Chignitou n'avait réalisé que des progrès relativement lents de 1686 à 1701, la baie de Beaubassin nous présente à cette même époque, sur sa côte occidentale, le spectacle de deux nouvelles colonies, dont nous allons raconter la fondation ; récit d'autant plus intéressant que nous avons pu retrouver, dans les documents d'un procès conservé aux Archives de la marine, de précieux détails, infiniment propres à nous faire connaître les mœurs et les procédés de ce petit peuple acadien, si rempli d'initiative, d'industrie et d'énergie.

LE MEUNIER TIIIBAUDEAU ET LA SEIGNEURIE DE CïIIPODY.

Il y avait à Port-Royal un vieillard nommé Pierre Thibaudeau 1 , qui figure dans le cens de 1671 comme âgé de quarante ans et marié à une fille acadienne, Jeanne Terriau, âgée de vingt-sept ans, dont il avait déjà six enfants. Il était donc probablement venu en Àcadie trèsjeune, avant l'occupation des Anglais en 1654, soit vers la fin de la vie de d'Àulnay, soit après sa mort, avec Leborgne.

Il avait établi un moulin sur la rivière de Port-Royal, à deux lieues de son embouchure, en un endroit appelé la Prée-Ronde 2 ; il était laborieux, intelligent, actif, et se créa dans son moulin et dans sa ferme une situation prospère. En 1691, on fut sur le point de lui acheter son bien, pour y transférer le fort situé à l' embouchure de la rivière; on l'eût rebâti sur un petit monticule rond qui domine la vallée à cet endroit 3 ; mais ce projet n'eut pas

1 Les descendants de Thibaudeau comptent aujourd'hui douze ou quinze cents brandies, tant en Acadie qu'en Louisiane, où l'un d'eux a fondé une ville, Thibaudeauville ; au Canada, des négociants considérables et plusieurs membres du Parlement sont sortis de cette famille.

2 Acte du décès de Thibaudeau, en 1714. — Voir à Y Appendix toute la correspondance de Desgouttins relative à la fondation de Chipody.

3 Mémoire sur les moyens de conserver TAcadie. ( Archives de la Marine.)

23S UNE COLONIE FEODALE.

de suites, et il était encore meunier quand se manifesta ce grand mouvement d'émigration que nous avons signalé, vers Beaubassin et les Mines.

Bien qu'il eut déjà soixante-sept ans en 1G98, se voyant pourvu de toutes les avances nécessaires et se sentant soutenu par sept fils, dont l'aine avait vingt-huit ans, il voulut, lui aussi, fonder un établissement nouveau; il arma donc une grande barque où il monta, au printemps de 1598, avec quatre de ses fils, Pierre, Jean, Antoine et Michel, accompagnés d'un de leurs camarades, Pierre Gaudet. Us se rendirent ainsi au fond de la baie Française, dans la fourche occidentale qui formait la baie de Beaubassin ; laissant alors Chignitou sur leur droite, et poussant tout à fait à l'ouest de la baie, ils rencontrèrent d'abord la rivière de Chipody (Nouvcau-Brunswick) , puis celle de Peticoudiak dont l'embouchure est comme un bras de mer, et, remontant son cours, ils pénétrèrent jusqu'à la rivière de Memeramcooke. Tous ces cours d'eau étaient bordés d'admirables prairies que la marée recouvrait en partie ; c'était la même physionomie, la même richesse du sol que dans toutes les autres rivières où s'étaient établis les Àcadiens.

Thibaudeau et ses compagnons furent frappés de l'aspect du pays ; on fit chaudière sur la rivière Chipody (on appelait ainsi les haltes dans les expéditions de canotage) , et, après une exploration attentive des environs, le chef de F expédition repartit pour Port-Royal, laissant dans un bon campement deux de ses fils et le reste de son monde. Ceux-ci devaient préparer des loges et magasins, pour abriter convenablement les hommes ainsi que les approvisionnements, et préparer les bois nécessaires pour construire avant l'hiver une habitation sérieuse et solide.

C'était pour s'assurer de tous les éléments nécessaires au succès de son entreprise que Thibaudeau retournait à Port-Royal, et il devait en revenir le plus tôt possible,

avec les provisions et matériaux qu'il avait préparés de longue main ; il s'arrêta en route à la rivière Saint-Jean, où il vit au commencement de juillet M. de Villebon, pour lui faire part de sa découverte et de son projet; le gouverneur l'approuva, l'encouragea, et notre meunier repartit pour Port-Royal, plein de résolution et d'espérance. Le meunier de la Prée-Ronde était un homme connu et bien posé ; il était réputé pour son habileté et pour sa richesse ; sa fille aînée avait épousé le sieur Desgouttins, commissaire de la marine et administrateur civil de la colonie.

Les récits qu'il fit de son voyage, sa résolution, la promptitude et l'activité de ses préparatifs, frappèrent fortement les esprits, déjà tout prédisposés à l'émigration vers des établissements nouveaux; plusieurs proposèrent de se joindre à lui, mais aucun ne fut plus prompt que Guillaume Blanchart, qui lui aussi possédait une grosse barque, qu'il monta aussitôt avec ses deux fils aînés, et il partit de conserve avec Thibaudeau.

Celui-ci emportait de la farine pour six mois, des outils, deux bœufs, un cheval, quelques semences; plusieurs jeunes gens se joignirent à lui pour la campagne, sans qu'il s'obligeât à autre chose qu'à défrayer leur entretien; quelques-uns d'entre eux se proposaient de prendre des terres de sa main, et de s'établir dans cette nouvelle colonie.

Il arriva dans la rivière de Chipody à la fin de juillet 1698, et y retrouva tout son monde gai et dispos; ces jeunes gens étant familiers avec les expéditions dans la solitude et avec la vie des bois, une telle existence ne les effrayait en rien, et ils savaient se créer mille ressources là où les premiers émigrants européens n'avaient trouvé si souvent que le dénûment et le désespoir. Les Blanchard se séparèrent ici du convoi, pour aller explorer les rives

du Peticoudiak, tandis que Thibaudeau reprenait avec les siens la suite de son entreprise.

On y travailla activement pendant tout l'automne ; au sommet d'une éminence qui dominait la prairie, une maison d'habitation fut bâtie, avec une étable et une grange où Ton serra une forte provision de foin ; sur le versant, on nettoya un bon quartier de terre, destiné à être ensemencé en blé; tous les débris de la construction et du défrichement y furent brûlés, les cendres répandues sur le sol, et le tout fut clos en entassant les bois abattus sur le terrain, en forme de barrières, comme il est d'usage en Amérique.

Pendant ces travaux, les pionniers, tout en profitant de leurs approvisionnements , trouvèrent de grandes ressources dans la chasse et dans la pèche ; ils se rencontrèrent ainsi souvent avec les sauvages des environs, qui étaient des Malachites ou Maréchiles; ceux-ci vinrent à leur tour visiter à diverses reprises les nouveaux arrivés ; visites amicales et utiles, car de tout temps les sauvages et les Àcadiens étaient alliés par une confiante réciprocité de sympathie et de bienveillance. Les Maléchites étaient euxmêmes de ces Indiens cultivateurs de maïs chez lesquels Poutrincourt alla plusieurs fois chercher quelques ravitaillements; ils venaient troquer des pelleteries et du gibier contre du pain européen, et surtout contre de la poudre ou des ustensiles; malheureusement ils acceptaient aussi volontiers des spiritueux, et nous devons avouer que Thibaudeau ne craignait point les profits de ce genre de commerce x . Les Indiens fournissaient encore des renseignements utiles sur la contrée, et notre meunier, qui était habile et prévoyant, fit plus d'une fois avec eux des excur-

1 Plaintes contre Thibaudeau dans le mémoire anonyme de 1702, sur Pile aux Cochons. — Lettre de M. de Menneval, du 7 novembre 1789. (Àppendix.)

LE MEUNIER THIISAUDEAU. 241

sions dans l'intérieur; il reconnut, durant une de ces courses, une place favorable pour établir un moulin, et la remarqua soigneusement en homme du métier.

Tous les dimanches on célébrait une messe blanche : c'était un usage consacré dans les nouveaux établissements, et qui persiste encore aujourd'hui, quand les missionnaires ne peuvent venir qu'à des intervalles inégaux et très-éloignés. Tout le monde s'assemble dans le lieu ordinairement consacré aux offices, et là le doyen des pionniers, prenant la présidence de l'assemblée, récite les prières de la messe, entremêlées des chants liturgiques qui sont soutenus en chœur par l'ensemble des assistants. On rencontrait en effet parmi ces pauvres colons, beaucoup plus souvent que nous ne l'imaginons, des personnes sachant lire et écrire; nous avons été nous-même fort étonné, en parcourant les anciens actes et registres de ces contrées, d'y rencontrer autant de signatures dont plusieurs sont propres et correctement écrites; on peut même affirmer, sans crainte de méprise, qu'il s'y trouvait moins d'illettrés que dans nos communes rurales, il y a trente ans. Ainsi dans le serment des Àcadiens de Port-Royal en 1730, sur deux cent vingt-sept noms il y a quarante-neuf signatures, presque le quart, dans un pays conquis où il n'y avait pas d'école depuis la domination anglaise.

Cette expansion relative de l'instruction primaire surprend d'abord, dans un pays complètement privé d'écoles. Après la destruction du séminaire des Récollets, la première école régulière en Acadie fut établie par la Sœur Chausson, en 1702. Mais cela s'explique en partie par les habitudes religieuses des populations. Chez les peuples protestants, l'usage fréquent de la lecture de la Bible a contribué puissamment à entretenir parmi les populations rurales un certain degré d'instruction , de même il en était pour les cultivateurs français, dans les temps où les i. 14

pratiques religieuses étaient plus strictement et plus fréquemment observées. Il était rare que les curés ne s'attachassent point, d'année en année, à quelques enfants mieux doués que les autres, auxquels ils apprenaient certains éléments des connaissances usuelles; et d'autre part, durant les longues veillées d'hiver, les parents perpétuaient souvent parmi leurs enfants le peu de savoir qu'ils possédaient, savoir que la lecture des livres de piété maintenait soit dans l'intérieur de la famille, soit dans les réunions publiques.

Ces assemblées dominicales, auxquelles assistaient les sauvages voisins, étaient parfois suivies dans la soirée de quelques jeux violents et d'un grand repas, où se cimentait l'amitié des deux races, dans de longs récits avec force causeries et chansons. Quelquefois un missionnaire parvenait jusqu'au Camp des pionniers, à travers ses longs et laborieux pèlerinages, et c'était alors jour de grande frérie, avec office du matin et du soir (il y avait alors à Beaubassin un prêtre résidant, M. Trouvé, des Missions étrangères ! , et un moine récollet, M. de No inville, évangélisait les tribus à l'ouest de la baie Française 2 ). Plus tard, lorsqu'il y eut des familles et des enfants, le missionnaire s'arrêtait plusieurs jours, confessant les uns, catéchisant les autres, mariant les jeunes couples, édifiant toute la communauté en une sorte de retraite spirituelle, où tout le monde se recueillait, dans un campement improvisé, autour de cet homme apostolique.

Cependant l'hiver s'approchait, et il était inutile de passer à Ghipody cette rude saison, qui n'eût pas permis de pousser plus avant les travaux d'établissement; on ferma les bâtiments, en y laissant les gros outillages, et l'on

1 Mémoires sur les moyens de conserver l'Acadie. {Archives, n° 53.)

2 Note trouvée sur les actes de l'église de Port-Royal.

en confia la garde aux amis sauvages que Ton s'était ménagés, absolument comme avaient fait, un siècle auparavant , le bon Lescarbot et Poutrincourt ; on embarqua le bétail, le menu ménage, et nos gens, pleins de joie et d'espérance, firent voile sur Port-Royal à la fin de 1698.

Cet hiver fut employé à compléter les préparatifs nécessaires pour mener à bonne fin cette grande entreprise, et dès le printemps de 1699 on reprit la mer avec de nouveaux approvisionnements et quatre bœufs ; on trouva tout en bon ordre sous la garde des Maléchites, et l'on put se remettre promptement au travail. Les approvisionnements de foin assuraient largement l'existence des bestiaux ; le labourage et les semailles furent exécutés tout de suite; puis les travaux d'abatis, de défrichement et de construction, furent poussés de nouveau avec activité ; on commença même le fossé et l'abboiteau. Les Indiens apportèrent leurs fourrures de l'hiver, et à l'automne, quand le chef de la famille retourna à Port-Royal, il laissa sur place trois de ses fils, Pierre, Antoine et Michel, pour garder son établissement, ses cultures et ses bœufs; ils devaient en même temps continuer le trafic des pelleteries, plus fructueux en hiver qu'en toute autre saison.

Il arrivait donc à Port-Royal joyeux, frais et dispos, lorsqu'il s'y trouva surpris par un orage que rien jusqu'alors n'avait fait soupçonner. Les Blanchard, qui l'avaient accompagné en 1698, étaient encore venus de nouveau, cette année même 1699, explorer les côtes où ils désiraient s'établir ; mais ils étaient retournés à Port- Royal bien avant Thibaudeau, et avaient raconté avec de grands détails leurs excursions, ses travaux, les avantages qu'il pensait en tirer, et jusqu'aux gros profits qu'il réalisait sur les fourrures.

Gomme ces causeries se colportaient dans toute la seigneurie et y faisaient grand bruit, il arriva qu'un des

officiers de la petite garnison, M. de Villieu, gendre de M. de La Vallière, le seigneur de Beaubassin, se mit en tête que tous ces événements, se passant dans la baie de Beaubassin, devaient intéresser la seigneurie de son beaupère, car il s'imaginait naïvement que celui-ci étant seigneur de Beaubassin, tout ce qui touchait cette baie devait lui appartenir. De Villieu éprouva donc une grande irritation contre ce qu'il appelait les usurpations et déprédations des Thibaudeau et autres gens de Port-Royal ; il se répandit publiquement en menaces contre eux, ne visant à rien moins qu'à faire détruire tous leurs travaux et à les poursuivre devant le gouverneur.

Ce fut sur ces entrefaites que Thibaudeau débarqua à Port-Royal ; il ne fut pas médiocrement étonné de tout ce bruit, surtout après la démarche qu'il avait faite auprès de M . de Villebon ; mais comme il était de sens rassis et expérimenté dans les traverses de la vie, il alla, sans s'effrayer outre mesure , se consulter près de son gendre Desgouttins, le commissaire de la marine, et celui-ci le rassura de son mieux, en écrivant aussitôt à M. de Villebon sur cette affaire.

Les pourparlers traînèrent ainsi pendant l'hiver (1699 à 1700), et Thibaudeau, dans cet intervalle, commanda à Boston les mécanismes d'un moulin à blé et d'un moulin à scie qu'il destinait à Ghipody. Les communications avec la France étaient si difficiles, si rares, si peu certaines, qu'il fallait souvent, comme on voit, s'adresser aux colonies anglaises, et sous le coup des nécessités urgentes, l'autorité française fermait elle-même les yeux.

Cependant la discussion durait toujours ; Thibaudeau et ses amis montraient avec raison que les rivières de Ghipody et de Peticoudiak, se versant dans une fourche de la baie tout à fait séparée de la seigneurie et fort loin d'elle, ne pouvaient être comprises dans ses limites. D'autre

part, M. de Villieu assurait que son beau-père avait toujours considéré cette contrée comme une dépendance implicite de son poste de traite et de sa seigneurie, que l'annexion régulière lui en avait été promise, et qu'il avait toujours envoyé ses agents dans cette contrée, pour faire la troque avec les Indiens.

Le temps se passait donc et le procès allait s'entamer, lorsque Thibaudeau et Blanchard, agissant en gens prudents et pratiques, offrirent à M. de Villieu de prendre des concessions éventuelles émanant de M. de La Vallière, auquel ils se soumettraient s'il était reconnu seigneur du lieu, tandis qu'elles tomberaient à néant et que la seigneurie leur serait dévolue, si le gouvernement ne reconnaissait pas la légitimité de ses prétentions ; ils préféraient un sacrifice aux ennuis et aux pertes d'un plus long retard. Mais Villieu, qui avait un caractère hautain et difficile, au lieu de reconnaître la modération de leur conduite, reçut fort mal leurs ouvertures, et ne voulut leur accorder que des concessions de terrain si petites qu'elles étaient dérisoires pour une telle entreprise.

La négociation fut donc rompue, et Thibaudeau ainsi que Blanchard , chacun de leur côté , demandèrent directement au gouvernement royal qu'il leur fût accordé en fief la rivière Ghipody et la rivière Peticoudiak, avec deux lieues de front sur la baie de Beaubassin; ils s'autorisaient de l'exemple de Mathieu Martin , à qui l'on avait concédé en fief la rivière de Cobeguit; ils alléguaient les frais qui étaient déjà faits , les travaux qu'ils avaient exécutés, et les ressources de toute nature qu'ils avaient réunies dans leurs mains, pour mener promptement à bonne fin une entreprise qui intéressait si fort toute la province.

Gomme le gouverneur Villebon demeurait toujours à Pentagoët, et que d'ailleurs il avait donné son assentiment

aux projets de Thibaudeau, Desgouttins, qui remplissait le rôle d'administrateur à Port-Royal, expédia lui-même ces demandes en les appuyant formellement; il rassura ces courageux pionniers sur la possession et la jouissance actuelle des terres qu'ils avaient travaillées, et les engagea à attendre l'avenir avec tranquillité et confiance; il est certain qu'il avait lui-même intérêt au succès de ces réclamations, puisque Thibaudeau, un des pétitionnaires, était son beau-père ; mais il est non moins évident que le pays tout entier ne pouvait que gagner à l'établissement prompt et solide de ces nouvelles colonies.

u Le nommé Guillaume Blanchard et autres habitants « de Port-Royal, écrit Desgouttins, sont venus ici il y a « deux jours, pour prendre des concessions dudit sieur de « Villieu, comme fondé du sieur de La Vallière; mais « celui-ci ne voulant leur donner que deux arpents de « front pour fourrages, et de la terre pour semer huit baru riques (de blé), ils se sont en allés sans rien faire. — Or et il est à remarquer que cette terre n'est qu'une prairie et « qu'il n'y a aucune profondeur, et où un habitant ne peut « pas élever de bestiaux, ce qui retarde l'établissement de « la colonie et cause un notable préjudice à ses habitants.

« Les nommés Jean, Antoine, Pierre et Michel Thibau- « deau, comme étant ceux qui ont découvert ladite rivière, « et y ont fait le transport à leurs frais, avec leurs bâti- « ments, des habitants qui ont pris des habitations dans « ladite rivière, supplient qu'on leur accorde, à titre de a fief, deux lieues de front au lieu où ils ont commencé « leur établissement. Vous ne pourriez, monseigneur, en « gratifier en ce pays de plus dignes sujets. »

1700. — En 1700, au milieu du printemps, Thibaudeau reprit donc la mer avec tous les siens , y compris sa propre femme; un de ses voisins, riche cultivateur de

Port-Royal, Jean-François Brossard, lui confia son fils aîné Pierre, âgé de dix-huit ans ; ce Brossard s'était établi en Àcadie entre 1671 et 1686, et il avait prospéré dans ses travaux; c'était un homme actif, entreprenant, d'environ cinquante ans, auquel souriait assez l'idée d'un établissement nouveau ; il envoyait donc pour ainsi dire son fils en avant-garde, pour reconnaître ces fertiles vallées où lui-même devait plus tard jouer un certain rôle. Quatre autres jeunes fils de tenanciers laboureurs, André et Jacques Martin, Pierre et François Pitre, s'adjoignirent aussi à l'expédition comme explorateurs; tous étaient dans la force de la jeunesse, tous appartenaient à d'anciennes familles de l'Acadie, capables de les soutenir dans leurs travaux 1 ; enfin six autres jeunes garçons avaient été engagés de côté et d'autre par Thibaudeau, qui les prenait à sa solde pour deux ans. Avec ses deux moulins, il embarqua aussi toutes les munitions nécessaires, et une bassecour complète : un cheval, des vaches, un taureau, des porcs, de la volaille, etc., etc.

En entrant dans la rivière de Ghipody, il trouva ses fils qui l'attendaient sur le rivage, car dès la veille ils avaient été avisés, par leurs amis les Maléchites, qu'on apercevait en mer un navire européen. Bien qu'ils eussent supporté courageusement les ennuis de ce long hivernage, il est facile de comprendre combien leur joie fut grande, et quel accueil cordial et chaleureux on se fit des deux parts. Ces jeunes gens n'avaient point perdu leur temps : de nombreux paquets de pelleteries dans les magasins, avec beaucoup d'ustensiles façonnés; au dehors, des constructions nouvelles et de vastes amas de bois déjà équarris, témoignaient de leur activité et de leur savoir-faire. Ils n'avaient

1 Voir et comparer les recensements acadiens de 1686 à 1700» — Les Martin et les Pitre sortent des recensements de 1671 à

eu du reste qu'à se louer de leur santé, et après les premières joies de la réunion, après avoir débarqué la cargaison, on put se remettre avec énergie aux travaux d'installation et de culture.

Pendant qu'une partie des travailleurs s'occupait des labours et des semailles du printemps, le surplus des gens termina la confection des fossés et de l'abboiteau, pour entreprendre aussitôt après la retenue d'eau et les écluses sur lesquelles on devait construire le moulin. Tout ce monde était jeune, alerte, habitué à ces sortes de besognes ; unis tous par des sentiments communs et par la simplicité de leurs mœurs, ils étaient dirigés avec habileté par le vieux Thibaudeau. L'ouvrage allait donc à souhait et s'avançait vite; le printemps, qui était dans toute sa verdeur, ouvrait les âmes à l'espérance, et dissipait les inquiétudes sur l'avenir par le charme puissant des réalités que l'on sent croître et prospérer sous sa main.

Le meunier de la Prée-Ronde se voyait déjà seigneur du lieu, investi d'un titre et d'un fief comme son compère Mathieu Martin ; parmi les jeunes gens qui l'avaient accompagné, plusieurs, nous l'avons vu, avaient l'intention de s'établir sur la rivière, après s'être maries; il leur désignait leurs lots; on les marquait et on les bornait; il apercevait dans ses espérances sa seigneurie déjà peuplée et les troupeaux de ses censitaires se répandant dans ces vastes prairies; chacun de ses fils formait alors autant d'établissements nouveaux, dans les contrées désertes qui confinaient à la seigneurie principale. Eh! pourquoi ne l'eussent-ils pas fait? N'avait-il pas amassé tout ce qui pouvait être nécessaire pour les soutenir dans ces entreprises, et d'ailleurs cette colonie qu'il fondait, ne devaitelle pas être une nouvelle source de fortune dans ses mains intelligentes et expérimentées?

Ainsi raisonnait ce féodal pionnier, au milieu des joies

de sa création grandissante. Déjà elle prenait une figure de prospérité. Quand il réunissait les jours de fête, autour d'un festin grossier, mais plantureux, ses fils, ses compagnons de travail et ses amis les sauvages ; quand on trinquait, selon le vieil usage, à sa santé et à son bonheur, au milieu de ce désert où il était maître sans contrôle, il pouvait déjà se croire seigneur et puissant, entouré des hommages de ses censitaires et de ses voisins !

À l'automne de 1 700, les bâtiments se trouvaient complétés et l'installation terminée; les prairies étaient bordées par sept cents toises de fossés et d'abboiteaux ; sur ces terrassements, on avait planté, selon l'habitude, déjeunes saules qui déjà verdissaient; une petite, mais heureuse récolte, levée dans les abatis, justifiait les espérances que l'on avait conçues; de nombreuses couvées caquetaient avec les poules autour de la maison, de jeunes génisses étaient nées, prémices de l'avenir bondissant dans les prés ; et le moulin, dans ces solitudes, tournait pour la première fois !

Guillaume Blanchard ne s'était embarqué', que longtemps après les Thibaudeau, pour venir préluder à son établissement sur le Peticoudiak ; en passant à Ghipody, il donna quelques nouvelles. On attendait toujours à Port- Royal les réponses de la France, et l'on annonçait le retour prochain du gouverneur au véritable chef-lieu de la colonie; du reste, tout était paisible, et il confirma nos gens dans leur confiance et dans leur courage. Il était lui-même accompagné de ses trois fils aînés, René, Antoine et Jean, de son gendre Olivier Daigle, et de ses neveux, fils de Pierre Godet le cadet, qui avait épousé sa sœur. Ils venaient tous ensemble commencer quelques travaux d'installation sur le Peticoudiak, qu'ils avaient exploré l'année précédente; plusieurs d'entre eux avaient dessein de s'associer à la fortune de Guillaume Blanchard , et de se préparer aussi un établissement pour l'avenir à côté du sien ;

on les vit bientôt à l'œuvre, abattant les bois de charpente, les équarrissant et les empilant pour leurs constructions premières; ces travaux, selon l'habitude, étaient entremêlés de chasses et de courses dans l'intérieur, et les deux camps de pionniers se trouvaient à une si faible distance, qu'ils se réunissaient de temps à autre soit aux messes blanches, soit dans quelque festin ; réunions pleines de joie et d'entrain , où se retrempait leur courage , dans une heureuse communauté d'idées, de sentiments et d'espérances.

Les ressources de l'existence étaient dès lors bien plus larges et bien plus faciles que l'année précédente ; on recourait encore à la chasse et à la pcche, mais les vaches fournissaient abondamment du lait et du beurre, le moulin donnait de la farine fraîche et des planches. Un beau semis de maïs, fait en débarquant, avait permis d'élever et de nourrir beaucoup de jeunes porcs avec de jeunes volailles, et au printemps on avait pu fabriquer cette boisson du Nord, déjà familière aux Àcadiens, que l'on nomme maintenant spruce-beer 1 . Elle se produit par la fermentation des bourgeons de sapin, mais les Àcadiens y mêlaient, au moment de la cuvée, une certaine quantité de mélasse, ou même d'eau-de-vie, dont Thibaudeau, nous le savons, tenait magasin ; on s'était ainsi assuré une boisson forte, parfumée, très-agréable et abondante. Les blés d'hiver furent semés sur une plus large échelle; déjà de vastes abatis avaient éclairci un grand espace autour des habitations ; au milieu de ces blés naissants, on voyait encore en grand nombre s'élever les squelettes noircis des arbres que le feu avait atteints sans les dévorer entièrement. Alors comme aujourd'hui, on cultivait tout autour, sans prendre la peine de les arracher; le temps les consume

1 Diéreville.

peu à peu; au bout de quelques années, ils succombent sur leurs racines pourries, et les uns servent de bois de chauffage, tandis que les autres, accumulés sur les bords, forment de grossières clôtures.

En attendant cette chute définitive, leurs formes noires et décharnées se dressaient çà et là, au milieu des moissons jaunissantes, comme les spectres fantastiques des vieux génies gardiens du nouveau monde. Vaincus sous l'étreinte des hommes blancs et d'une civilisation inconnue, ces géants tordus d'épouvante et d'horreur projetaient leurs longs bras, leurs ombres menaçantes et bizarres, comme une malédiction débile, sur ces entreprises impies qu'ils n'avaient pu conjurer.

Les audacieux qui bravaient ainsi la majesté de la solitude et l'antique quiétude des forêts, n'étaient guère pourtant qu'une vingtaine de pauvres laboureurs et de chasseurs rustiques : mais ceux-ci avaient pour eux^le génie plus puissant d'une civilisation savante et industrieuse; et la simple tradition de ses enseignements leur suffisait, à eux grossiers et ignorants, pour dompter toutes les sauvageries de la nature brutale, avec quelques outils et un peu de méthode.

Dans la seule colonie de Chipody, on comptait alors dix-huit personnes : Thibaudeau père avec sa femme, une fille et quatre de ses fils, Pierre, Antoine, Michel et Charles ; Pierre, fils de Jean Brossard, André et Jacques Martin, Pierre et François Pitre, plus six engagés. Nonseulement Thibaudeau, sur sa petite colline, avait édifié son manoir en forte charpente, ses magasins et tous ses bâtiments, mais le jeune Brossard, de concert avec les frères Martin et les frères Pitre, construisaient à leur temps, sur les lots qu'ils avaient choisis, des loges (loghouses) en bois brut, première ébauche d'une installation prochaine; Brossard avait choisi pour son père un

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