‹ Une colonie féodale en AmériqueChapitre 5 sur 23 · UNE · texte numérisé non relu

UNE

Lorsque les Espagnols envahirent l'Amérique, ils s'emparèrent des personnes autant que du territoire, et les populations indigènes se trouvèrent mêlées avec les vainqueurs en une si forte proportion, qu'elles exercèrent une influence considérable sur cette nouvelle formation sociale. Mais au Nord il n'en fut pas de moine , et les colonies anglaises, françaises et hollandaises, en poussant dans l'intérieur les sauvages clair-semés, installèrent sur un territoire vacant, non pas une société nouvelle, mais une prolongation de la société européenne.

Celle-ci était encore organisée, à cette époque, sous le régime féodal; ses colonies furent donc la transplantation du mécanisme féodal sur des terres nouvelles. Il convient même d'ajouter qu'il ne pouvait en être autrement; et ce point n'a pas échappé à la perspicacité de l'un de nos plus illustres savants, M. Léopold Delisle :

Comment eût-on procédé, dit-il, dans les temps féodaux, à l'établissement d'une colonie fondée sur un sol vierge?

« JSos émigrants eussent été conduits par un chef, « Nous l'appellerons seigneur suzerain; ce chef se réi. 1

a servera quelques portions du territoire de la colonie, u par exemple : l'emplacement des meilleurs ports; a celui des châteaux les plus importants ; de vastes u forêts, de grandes prairies, etc., etc.; il partagera le « reste du sol entre ses principaux compagnons ; le lot « de chacun constituera un grand fief ; ce fief sera, souu vent composé de terres éloignées les unes des au- « très, etc., etc .... Ceux qui recevront ces grands fiefs te (les vassaux), s eront sous la dépendance immédiate du u souverain, ils tiendront en chef ou nuement de ce a dernier, ils lui feront hommage... Les tenants en u chef imiteront la conduite de leur suzerain; ils retienu dront dans leurs mains une partie de la terre qui leur a a été inféodée; avec le reste ils établiront en faveur u de leurs propres vassaux de petits fiefs qui relèveront u d'abord d'eux-mêmes, ensuite du seigneur suzerain; u si nous les envisageons dans leurs rapports avec celuiu ci, nous les appellerons : u arrière-fiefs » . Ils sont u soumis à des obligations qui seront analogues à celles a des il grands fiefs. »

a Mais ni le suzerain, ni les tenants en chef, ni les « arrière-tenants ne pouvaient exploiter les terres qui « leur étaient échues; chacun d'eux procédait alors à « une nouvelle opération : il faisait deux parties de sa « terre, il se réservait l'exploitation de la première, et u la seconde se partageait entre des laboureurs qui u jouissaient de chaque parcelle à diverses conditions. <i Les plus ordinaires de ces conditions étaient des rentes u en argent ou en nature, et des services destinés le u plus souvent à l'exploitation de la terre restée entre « les mains du seigneur, n

Rien ne manque à ce tableau pour en faire l'histoire exacte et saisissante de ce qui s'est passé il y a trois cents ans dans les colonies européennes du nord de l'Amérique.

Cependant le livre de M. Delisle a été écrit il y a quarante ans 1 , alors que l'histoire primitive de ces colonies était fort mal connue; l'histoire du Canada, notamment, aussi bien que les chartes royales des seigneuries anglaises de l'Amérique , était alors enfouie parmi des documents inexplorés ; l'existence même de nos Canadiens français était un fait à peu près ignoré en France.

Au milieu des préjugés qui régnaient à ce sujet, nous n'avions donc pas lieu d'être étonnés que l'idée d'une féodalité transportée en Amérique suscitât quelque contradiction. Riais ce qui nous parut bien plus surprenant, ce fut de voir comment l'exacte réalité des faits avait été prévue, décrite et prophétisée en quelque sorte par l'éminent conservateur de la Bibliothèque nationale. Comme il n'avait pu être guidé alors que par la puissance de son érudition générale, éclairée par une merveilleuse sagacité, cette vision si claire de ce qui devait être arrivé nous rappelait les beaux travaux paléontologiques de Cuvier, alors que celui-ci, rassemblant des ossements dispersés , devinait et reconstituait, à force de science et de génie, la vie jusqu'alors ignorée d'un monde disparu.

C'est donc pour nous une singulière bonne fortune, tout en mettant ici en lumière la curieuse intuition historique de M. Delisle, de pouvoir nous appuyer, dans cette nouvelle édition, sur une autorité si considérable. Ce qu'il avait prévu, les chartes de concession et l'histoire primitive des colonies du I\ord- Amérique nous le démontrent aujourd'hui ; et nous y trouvons partout la forte empreinte que la féodalité grava dès le début sur cette société naissante.

Ces colonies féodales du nord de l'Amérique peuvent se classer en trois catégories :

1 Histoire des classes agricoles en Normandie.

4 l NE COLONIE FEODALE.

1° Celles qui furent établies sur des territoires tellement étendus, qu'elles constituaient de véritables principautés; les seigneurs avaient en effet le droit d'y créer des fiefs et de les sous-inféoder. Nous pouvons citer : la baronnie anglaise de la Nouvelle-Ecosse, créée en 1621 par Jacques I er au profit du comte de Stirling; les deux grandes Compagnies seigneuresses de la Virginie et de Plyinoul.li; la seigneurie du Maryland; celle de la Pensylvauie, etc.

2° Les seigneuries de médiocre étendue, qui généralement n'avaient pas le droit de sous-inféoder; celles-là n'étaient que desimpies châtellenies relevant directement de la couronne. Telles étaient toutes les seigneuries du Canada ; les seigneuries de Ferdinand Gorges et celle de Mason dans le Maine; tous les Patroonsbips des Hollandais dans l'État de New-York, et les fiefs de l'Ile du prince Edouard, dans le golfe Saint-Laurent.

3° Enfin, les concessions en censive royale, accordées directement aux cultivateurs et relevant immédiatement de la couronne. Telle était la banlieue de Québec, la colonie du Détroit dans le Micliigan, celle des Illinois, les premiers établissements de la Louisiane, et les petits cultivateurs hollandais autour de Manhattan.

On peut reconstituer les titres et l'histoire d'un grand nombre de ces établissements féodaux :

La baronnie du comte de Stirling dans TAcadie (1621) : elle devait être divisée en cent, cinquante seigneuries, et nous en avons les armoiries. Il s'y installa peu de colons; mais en 1632, l'Àcadie ayant été restituée à la France, quelques Écossais s'adjoignirent au groupe des Français qui s'étaient toujours maintenus dans cette contrée ; c'est de là que sont "sortis les premiers Àcadiens français, et ce pays fut divisé en trois grands fiefs.

La grande Compagnie de Plymouth créa par sous-inféodation beaucoup de fiefs, tels que : la Baie du Massa-

clmssetts; la colonie des Pèlerins (Pilgrims) à New-Ptymonlli; la Lac o nie, dans le Maine; Piscatagua, dans le Maine; le territoire du New-Hampsliire et plusieurs autres de moindre importance.

L'autre Compagnie, dite de Londres ou de Virginie, sous-inféoda aussi, sous forme de vente, une grande partie de son territoire à de petits gentilshommes qui constituèrent partout des manoirs : ils firent cultiver d'abord leurs terres par des engagés, que les capitaines de navire enrôlaient en Angleterre; à la fin du temps de leur engagement, ces hommes recevaient d'eux de petits lots de terre, où ils devenaient tenanciers du manoir; c'était la reproduction de ce qui se passait dans les seigneuries de l'Angleterre.

Le Maryland fut constitué en seigneurie par Charles I er au profit de lord Baltimore en 1632; celui-ci la peupla en partie avec des tenanciers tirés de ses domaines d'Europe, et en partie av T ee des aventuriers auxquels il sous-inféodait certains cantons de sa seigneurie ; puis ces derniers y installaient des manoirs et des tenanciers, comme on faisait en Virginie.

La Pensylvanie fut concédée à Guillaume Penn, par une charte royale de 1681, dans les mêmes termes que la précédente : mêmes obligations de vassalité vis-à-vis de la couronne, mêmes droits de soiis-inf coder à ses vassaux. Mais il est juste de noter ici que Penn et Baltimore doivent être comptés parmi les rares seigneurs anglais qui vinrent de leur personne installer leurs tenanciers ; encore n'y demeurèrent-ils pas longtemps.

Les Carolines furent aussi féodalemcnt constituées; la charte de la Caroline du Sud fut accordée, en 1663, à sir Berkeley, à lord Shaftesbury et. à leurs amis; puis ceuxci s'entendirent avec le célèbre philosophe Locke, pour rédiger une constitution politique. Les seigneurs de la

Caroline n'avaient jamais mis le pied clans leur seigneurie, et Locke n'était jamais sorti de son cabinet ! De cette collaboration sortit une quintessence de féodalité et de philosophie qui dépasse toutes les bornes du ridicule. Ce chef-d'œuvre de sottise, (pie l'on peut bien appareiller avec le Contrat social de Rousseau, fut nommé le grand modèle, et, malgré cinq ans d'inutiles efforts, on dut renoncer à l'appliquer.

Toutes ces grandes chartes, toutes ces colonies furent évidemment féodales et furent établies féodalemciit ; mais le but que se proposaient les concessionnaires fut presque toujours disproportionné avec les ressources dont ils disposaient; la plupart de ces fiefs furent donc transformés en provinces royales, et dans le peu qui survécut à la fin du dix-septième siècle, il ne resta plus en réalité que quelques droits pécuniaires réservés au profit de la famille des anciens landlords.

Cependant, si les grands établissements féodaux disparurent, les petites seigneuries, les ehàtellenies simples, demeurèrent; il restait de ce chef en 1700 :

1° Dans les colonies anglaises : les Patroonships créés par les Hollandais au nord de New- York , et tous les manoirs sous-inféodés par les landlords originaires, dans la Virginie, le Maryland, la Pensylvanie, etc. ;

2° Sur le territoire français : les seigneuries du Canada et de TAcadie, dont le nombre à cette époque dépassait cent cinquante.

Si l'on joint à ce grand nombre de ehàtellenies la quantité notable des habitants établis sous le régime de la eensive royale directe, tant au Canada que près de New- York et en quelques lieux de la Virginie, on peut apprécier combien restaient encore de pays où Ton vivait sous les formes féodales, au commencement du dix-huitième siècle.

Mais si les origines et l'existence féodales de toutes ces colonies sont parfaitement confirmées par les titres et par les faits, il est non moins évident que les influences et les traditions de la féodalité ne se sont point installées partout avec la même puissance. Dans quelques contrées, elles avaient décliné rapidement; dans certaines autres, elles s'étaient consolidées; il est même visible que le système des ehâtellenies simples a présenté une force de résistance toute particulière ; non-seulement il se maintint, mais dans plusieurs endroits il se développa et fut un des facteurs du progrès général.

Néanmoins, il est bien certain que, prises en masse, les institutions féodales subirent peu à peu en Amérique de grandes altérations , sous la pression des nécessités et des habitudes qu'entraine tout établissement nouveau. Ceci, du reste, n'a rien qui puisse nous surprendre; car dans l'Europe elle-même, la féodalité avait déjà éprouvé et continua d'éprouver de très- grandes modifications.

Il convient maintenant de remarquer ici que ces transplantations féodales ne s'opérèrent point de la même façon partout. Dans les colonies anglaises, la seigneurie fut installée à la coutume anglaise : les manors, avec leurs caractères spéciaux; les basses tenures, avec la diversité de leurs formes, et partout la Court-Baron, usage traditionnel en Angleterre, consistant en une réunion quasi périodique des tenanciers autour de leur seigneur en son manor.

Dans cette réunion, le landlord passait en quelque sorte la revue de ses hommes, et conférait avec eux des intérêts généraux du canton. Instituée d'abord dans l'intérêt du seigneur, la Court-Baron finit par être plus utile encore aux tenanciers; elle devint pour eux une garantie réelle contre l'arbitraire, qui foisonnait dans le régime féodal anglais : tout le monde sait que ce fut du Court- Iioll de la Court-Baron que sortit une nouvelle tenure

dite le Copy-Hotd, qui a consolide la situation foncière d'une grande partie des paysans anglais.

Cette importante institution de la féodalité anglaise fut transportée en Amérique, et y devint l'origine de ces cours délibérantes que l'on voit surgir aussitôt dans toutes les seigneuries. Elles y prirent promptcment la direction des affaires publiques, et en voici la cause :

Déjà nous avons signalé que la plupart des seigneurs anglais ne passèrent pas la mer, abandonnant à des mandataires l'administration de leurs territoires. En fait, c'était le renversement des principes de la féodalité, dont le but était de rapprocher, ou tout au moins de relier ensemble les différents échelons de la nation.

Les relations familiales, traditionnelles, journalières, qui existaient en Angleterre entre les seigneurs et leurs tenanciers, rachetaient en effet, pour une forte part, les abus de l'organisation des fiefs. Le lord était forcé, par les coutumes et la tradition, de se considérer comme un paterfamitias , ou tout au moins comme un chef de tribu. C'était ce que M. le Play appelle si bien une autorité sociale reposant sur un ensemble d'idées et d'intérêts, de sentiments et de souvenirs, communs entre lui et les vassaux. Mais lorsque le mandataire remplaça le seigneur, la situation changea complètement de caractère; celui-là n'apportait avec lui aucun prestige, aucun cortège de coutumes ou d'affections partagées, aucuns souvenirs de vie commune. L'autorité sociale disparaissait, et il restait, à découvert, un gendarme ou un percepteur.

Aussi toutes ces cours féodales, à mesure qu'elles se constituent en Amérique, montrent-elles des esprits aigris, chicaniers, toujours mécontents; le mandataire du lord ignore ou néglige tout ce qui tendait, en Angleterre, à aplanir les petits conflits de basse féodalité; le tenancier, d'autre part, devient aussitôt méfiant, exigeant, un esprit

révolté. Les relations dès lors se rendissent, et la Court- Baron, qui en Angleterre avait été un instrument d'union, devint en Amérique un foyer de discorde et d'hostilité; son rôle grandit, celui des mandataires diminua, et elles devinrent partout des assemblées politiques.

Voilà une des premières causes de l'amoindrissement des idées et des usages féodaux, dans les colonies anglaises ; mais au Nord, et surtout dans la Nouvelle- Angle terre, il s'y joignit un motif particulier ; les puritains poussaient le zèle religieux jusqu'au fanatisme; le gouvernement devint peu à peu entre leurs mains une oligarchie théocratique, qui substitua en toutes choses une hiérarchie puritaine à la hiérarchie féodale, et quand ces seigneuries, saisies par l'autorité royale, furent transformées en provinces, il n'y restait déjà presque plus de traces des usages féodaux qui avaient présidé à leur formation. Cependant il convient de noter ici que l'on eut encore, pendant de longues années (telle était la force de la tradition), le spectacle singulier d'une province puritaine (leMassachussetts), qui était seigneuresse de deux seigneuries achetées dans le territoire du Maine, et qu'elle gouvernait contre leur gré.

Dans le Sud, au contraire, la lutte s'établit d'abord entre les seigneurs des petits fiefs et leslandlords, qui possédaient de véritables provinces. Après la disparition de ceux-ci, les manors et les petites seigneuries constituèrent en fait une véritable aristocratie terrienne ; mais ce qui défigura et altéra dans ce pays toute féodalité sérieuse, ce fut l'introduction de l'esclavage.

La féodalité hiérarchise en effet tous les éléments d'une société, mais elle n'en annule aucun. Le complément de la féodalité,, en Europe, a été la libération de la glèbe, qui a fait passer les serfs à l'état de tenanciers ; — jusque-là, la féodalité n'était guère qu'une ébauche. — Dans le système féodal complet, tous les féodaux sont solidaires; tous les

rangs ont leurs droits et leurs devoirs, et il n'y a pas place, dans ces rangs, pour quelqu'un qui n'a pas la plénitude de sa responsabilité personnelle; c'est un heymatlosen, un déclassé. Du moment où l'esclavage des noirs devint un fait social, il n'y avait donc plus de féodalité proprement dite.

Tandis (pie dans les colonies anglaises, les institutions féodales elles-mêmes, comme la Court-Baron, contribuaient à la ruine du système, en jetant la désunion entre le lord et ses tenanciers, entre ceux-ci et la métropole; nous voyons au Canada, tout au contraire, la pratique du régime féodal resserrer plus étroitement les liens qui unissaient les seigneurs et les tenanciers, la colonie et la France.

Dans la seigneurie régnait ici une bonne harmonie ; il était sans exemple qu'un seigneur canadien demeurât en Europe. La vie du gentilhomme était constamment mêlée avec celle de l'habitant; assez pauvres tous deux, mais sans être misérables, ils s'accordaient aisément : il y avait accord pour l'extension des cultures, pour la distribution des familles ; accord sur les affaires intérieures des fiefs ; accord sur l'agrandissement du territoire; accord surtout pour les expéditions militaires. Le seigneur, qui s'exerçait toute sa vie pour la guerre, marchait toujours à la tète de ses hommes. ïl se formait ainsi entre eux mille souvenirs communs de travail, de fatigues, de dangers, qui ne s'oublient jamais et qui préviennent les discussions. Les charges du tenancier étant d'ailleurs extrêmement légères, les questions d'intérêt étaient bien rarement assez graves pour ébranler les sentiments si puissants qui rattachaient ces hommes entre eux. Combien de tenanciers se souvenaient très-bien que leurs ancêtres étaient venus s'établir dans la seigneurie, en même temps que les aïeux du seigneur

lui-même ! Il s'était créé de la sorte une espèce de parenté, ou tout ou moins d'alliance, entre tous les habitants de la même seigneurie ; les idées qui naissaient alors étaient assez semblables à celles qui se rencontraient dans les clans de l'Ecosse, et il semblait que, par ses traditions, chaque famille se rattachât quelque peu à celle du chef.

Par cette confiance réciproque, admirable et féconde, naquit leur puissance et grandit leur progrès : le clergé a préside 1 , aux luttes pacifiques par lesquelles la nation étendait ses conquêtes sur la nature sauvage ; mais ce fut cette forte hiérarchie féodale qui l'entraîna dans les luttes guerrières, alors que ces tenanciers héroïques, se rangeant en bataille derrière leurs gentilshommes, couvraient de sanglantes hécatombes les montagnes ravinées du Maine, les gorges de la Malengueulée et les escarpements de Carillon : jusqu'au dernier et sanglant sacrifice , où tenanciers et seigneurs, gentilshommes et coureurs de bois, tombant pêle-mêle, se firent hacher derrière les abatis de leurs forêts, avant que l'Américain pût franchir la frontière sacrée qui couronnait de rochers et de bois le splendide bassin du Saint-Laurent.

D'où venait donc cette habileté guerrière? D'où venait cette énergie, à ce petit nombre d'hommes, assaillis pendant tout un siècle par des ennemis qui se comptaient vingt contre un? D'où leur venait tant de puissance, sinon de cette cohésion sociale et de cette bravoure traditionnelle qu'avaient produites chez eux les institutions tutélaires de leur féodalité?

Que faut-il donc conclure, dira-t-on, de résultats si contradictoires? Quel a été le véritable rôle de la féodalité en Amérique? Questions fort légitimes; et c'est pour les résoudre que nous avons publié cette monographie de la première colonie européenne fondée dans le nord de l'Amérique. Là, nous pourrons voir sur le vif comment se sont

opérées les émigrations, ce qu'étaient ces émigrants et comment ils vivaient.

Nous étudions trop souvent le passé d'une manière , non pas historique, mais plutôt philosophique et abstraite ; pour un certain nombre d'écrivains fort honnêtes, mais doués de plus d'imagination que de science, la formation des États-Unis n'a été que la matière d'un roman politique. On a ainsi jeté dans l'ombre les dix-neuf vingtièmes des colons européens, pour ne mettre en lumière que ce petit nombre d'esprits bizarres qui se sont établis à New- Plymouth, et encore leur a-t-on fait dire bien des choses auxquelles ils n'avaient jamais pensé. Nous rendons toute justice aux vertus des Pilyrims, et nous concevons la plus haute estime pour leur caractère; mais ce n'était pas une raison pour les surfaire et semer dans la foule des préjugés qui rendent aujourd'hui les meilleurs esprits rétifs à l'acceptation des faits historiques les plus simples et les plus évidents.

N'oublions donc jamais que, pour bien juger les faits et les hommes du passé, au lieu de les amener à nous, il faut aller vers eux, nous mettre en leur place et nous pénétrer de leurs idées et de leurs habitudes. Or, en l'année 1700, les gens de toutes conditions, lorsqu'ils s'établissaient sur le sol, n'avaient d'autre pensée, en le travaillant, que de s'assurer, en même temps que le vivre, un droit terrien qui leur assignat lui rang déterminé dans l'organisation sociale; leurs préoccupations n'avaient pas le même but que nos soucis; leurs méthodes de travail n'étaient pas semblables aux nôtres, et leurs procédés intellectuels ou sociaux évitaient les complications rêveuses où notre imagination aime à s'étaler, en s 'égarant quelquefois. Peut-être avaient-ils trop de simplicité ; mais n'avons-nous pas nous-mêmes trop de prétention?

Aujourd'hui, lorsque nous concevons le projet d'une

entreprise ou même d'une réforme, nous l'entourons dès le début de tant de combinaisons, de systèmes, de mémoires en conseil et de rapports discutés à l'assemblée, que tous les consultants, réunis autour de cette affaire encore naissante, me rappellent un vieux conte appris dans mon enfance :

On y voyait, groupées près du berceau d'une princesse, toutes les fées du pays : chacune lui apporte un don particulier; elle devient aussitôt douée de tant de qualités, de beautés et de richesses, que la pauvre enfant en est tout embarrassée; d'autant plus embarrassée, qu'au milieu de leurs bavardages, les fées ont oublié de la doter d'un peu de bon sens. Alors paraît une vieille fée, qui ne lui donne rien, mais qui lui porte malheur! De façon que cette belle, riche et adroite princesse ne peut réussir à rien durant sa vie. Pourquoi? Parce que cette vieille fée qui ne donne rien représente la nécessité, que la princesse ne prévoyait jamais, et les forces majeures, avec lesquelles elle ne voulait pas compter; aussi fut-elle non moins malheureuse que richement dotée.

Qu'est-ce donc que cette belle fille, si bien douée par les fées? C'est notre société; et ces fées? Ce sont nos hommes d'Etat, nos savants et nos sophistes. Quant à l'impuissance de la princesse, c'est la nôtre, à nous qui avons trouvé l'art, au milieu d'une civilisation si riche et si savante, d'être tous inquiets, aigris et mécontents, parce que tous nous avons surexcité à l'excès nos conceptions et nos désirs.

C'est trop d'ambition, en effet, que de croire à la toutepuissance de la richesse, de la science et de la beauté; il faut d'abord qu'elles aient l'humble respect du sens commun. Il y a deux nécessités qui dominent toute existence : Tune représente les choses qui doivent être faites, sous peine de faiblir et de déchoir; l'autre représente les

U UNE COLONIE FEODALE.

choses qui ne doivent ou ne peuvent pas cire faites, sous peine d'excéder et de se rompre. Nous gravitons toute la vie entre ces deux séries, comme entre deux murailles. Dans cet espace limité, Dieu nous laisse agiter librement nos efforts; mais nos faiblesses, non plus <{ue nos excès, ne peuvent les franchir impunément.

Aussi notre présomption, qui nous sert quelquefois, nous perd le plus souvent, dans nos procédés comme dans nos pensées. Il n'est pas si vulgaire projet, si mince conception qui ne se gonfle, en nos mains, comme la grenouille; nous échafaudons autour d'eux vingt théories scientifiques et trois systèmes de philosophie, avant d'avoir entamé l'œuvre; s'il était possible, on mettrait ce plan à F urgence, parmi les affaires du monde entier! Projets boursouflés, qui très-souvent crèvent avant maturité, quand ils n'ont point avorté, en naissant.

Gela frise déjà le ridicule; mais ce qui passe les bornes, c'est que nous ne pouvons pas admettre que Ton fasse autrement, et lorsque nous rencontrons un esprit simple et droit, qui a pensé ou agi sans y mettre tant de cérémonie , nous reconstruisons malgré lui la théorie qu'il aurait dû faire, et à laquelle il n'a pas songé.

C'est précisément pourquoi nous comprenons mal le passé. Nos anciens n'agissaient point delà sorte : pauvres qu'ils étaient, ils visaient tout de suite le nécessaire pour subvenir à la force majeure du besoin qui les serrait; ils tachaient d'y pourvoir simplement, et sans prétendre à changer l'axe du monde; ils savaient accepter, sans se créer d'illusions, la nécessité, contre laquelle certes il faut apprendre à lutter, mais que Ton ne surmonte avec fruit qu'en sachant quelquefois, devant une force divine, s'incliner à propos \ Mais pour nous, cela renverse nos habi-

1 Voir le clmp. iv, p. 156, 157, 158.

tudes : nous voulons corriger le passé, ad usum Delphini; et voilà pourquoi l'on a affublé les premiers colonisateurs de l'Amérique de nos sentiments et de nos manières de voir. N'en déplaise cependant à beaucoup d'abstracteurs de quintessence, lorsque les gens de cette époque partaient pour le Nouveau Monde, ils ne se tourmentaient guère l'esprit pour imaginer une constitution politique ou un système social.

M. Delisle, avec bien moins d'emphase, et plus de sagacité, nous a expliqué les choses d'un seul mot : ils portaient dans les colonies le système féodal, parce qu'on ne pouvait pas faire autrement, et lorsqu'ils ont suivi avec confiance leurs chefs naturels pour aller s'installer sur un continent ignoré, ils ont agi absolument comme ils auraient agi chez eux, s'il s'était trouvé un territoire vacant à leur proximité. Voilà comment les colonies du dix-septième siècle ont été des établissements féodaux.

« ... Chacun dit : Y a-t-il des trésors? Y a-t-il « des mines d'or et d'argent? et personne ne « demande : Ce peuple-là est-il disposé à en- « tendre la doctrine chrétienne? Quant aux « mines, il y en a vraiment, mais il faut savoir « les fouiller; la plus belle mine que je sache, « c'est du blé et du vin avec la nourriture du « bestial; qui a ceci, il a de l'argent, et de « mines nous n'en vivons point. »

(Lescarbot, chap. n.)

Les Biencoiirt sortaient d'une bonne et vieille famille féodale de Picardie, dont plusieurs membres avaient figuré dans les Croisades; en 1590, Jean de Biencourt, sieur de Poutrincourt , baron de Saint- Jus t en Champagne, avait embrassé la cause du roi Henri IV. Bien qu'il fut bon catholique, il était personnellement dévoué à la cause monarchique et au Roi lui-même; il le suivit dans toutes ses guerres, se distingua dans maintes affaires par sa bravoure, et le Béarnais prisait tout particulièrement son dévouement et sa sagacité. « Il était chevalier de « l'ordre du Roi, gentilhomme de sa chambre, mestre de « camp de six compagnies d'hommes à pied, et on van- « tait son intelligence à l'égal de son courage l . »

Cependant il faut convenir que le sieur de Poutrin-

1 Moreau, Hist. de VAcadie. — Marc Lescarbot.

court, chevalier preux et loyal, avait amassé en tout ceci plus d'honneur que de fortune : le démembrement des anciens héritages et de grandes dépenses avaient déjà, bien avant lui, amoindri la situation de sa famille; lui-même, durant ses campagnes, avait contracté plus d'un emprunt qui pesait lourdement sur la baronnie de Saint-Just. Aussi, quand il se réinstalla dans son manoir après la paix, et que, suivant les leçons et l'exemple de Sully, il voulut améliorer les cultures et les produits de ses domaines, il s'aperçut promptement combien sa position était difficile.

Ses ressources étaient trop bornées pour entreprendre les travaux qui eussent été nécessaires, et d'autre part la perspective de nouveaux emprunts l'effrayait outre mesure; il portait souvent ses regards sur l'avenir, et sur les générations qui devaient le suivre, ainsi que c'était alors l'habitude des chefs de famille honnêtes et prudents, et il se sentait inquiet, craignant que la famille des Bieneourt, en déclinant sans cesse, n'en vînt à déchoir dans les derniers rangs de cette noblesse ruinée, dépossédée, réduite aux aventures, qui, dépouillée de ses fiefs patrimoniaux, végétait, sans indépendance et sans dignité, à la solde des princes et seigneurs dont leurs ancêtres avaient été les égaux.

C'est dans ces dispositions d'esprit qu'il vivait fort retiré à Saint-Just, avec sa femme Jeanne de Salazar et ses enfants, consacrant toute son économie et son industrie à lutter contre les difficultés de sa mauvaise fortune; il mettait de l'ordre en toute chose, réparant peu à peu ses bâtiments, ménageant la bonne distribution des fourrages et des engrais, surveillant l'accroissement de son bétail, lorsqu'il reçut, en 1602, la visite d'un de ses anciens compagnons d'armes, M. de Monts, sieur du G uas t. Celui-ci lui apprit que plusieurs gentilshommes

de leurs amis formaient en ce moment une société dans le but de fonder au nord de l'Amérique une colonie qui, sous le nom de la Nouvelle-France, devait être une extension de la mère patrie de l'autre côté de l'Océan.

Il entra à ce sujet en des détails très-circonstanciés : le Roi favorisait ouvertement ce projet et l'encourageait par les chartes et privilèges les plus étendus, tandis que plusieurs marchands de Paris et de Dieppe fournissaient des fonds considérables pour son exécution l ; les privilèges commerciaux attachés à l'entreprise devaient à la fois défrayer les avances de ces bailleurs de fonds et fournir les ressources nécessaires au soutien de la colonie. Jl s'agissait maintenant de trouver des gentilshommes hardis et dévoués à leur patrie, qui voulussent apporter dans cette sorte de conquête leur activité, leur sagacité et leur concours personnel. Les terres et forêts que l'on occuperait devaient être partagées entre eux, à titre de fiefs féodaux relevant de la couronne, ayant pour tenanciers et vassaux les familles de cultivateurs européens que l'on emmènerait dans le pays nouveau, et les sauvages indigènes que l'on civiliserait en les convertissant au christianisme. Tous ces récits plaisaient fort à Poutrincourt , et il assura à son vieil ami qu'il se sentait très-disposé à entrer dans ses vues, et peut-être même à payer de sa personne dans la réalisation de ces projets.

« Le sieur de Poutrincourt, dit Lescarbot, se trouva « désireux de voir ces terres de la Nouvelle-France, et d'y « choisir quelque lieu propre pour s'y retirer avec sa fa- « mille, femme et enfants ; pour n'être pas des derniers qui « courront et participeront à la gloire d'une si belle et si « généreuse entreprise, il lui print envie d'y aller 2 . » Ce

1 Chronique de Lescarbot.

2 Lescarbot, liv. IV, ch. n.

îO UNE COLONIE FEODALE.

pays presque inhabité et ces grandes forets vierges offraient à Poutrineourt pour l'avenir, et pour sa postérité, une physionomie particulière et des espérances conformes à ses désirs; il songea que du manoir principal qu'il aurait fondé il pourrait diriger, comme autant d'essaims secondaires, chacun de ses cadets sur quelque fief nouveau au milieu de cette vaste solitude; il assurait ainsi pendant plusieurs générations à la famille de Biencourt une série d'établissements territoriaux, au milieu desquels se fût élevé comme une colonne le grand manoir de la branche aînée, le tout formant une sorte de principauté dont il eût été le créateur. Notre baron était un homme des temps antiques, amateur de la tradition des ancêtres, dévoué au culte de la famille; il entrevit donc avec satisfaction ce vaste champ qui s'ouvrait, en Amérique, aux espérances, et à la légitime ambition, des gentilshommes français; il ne tarda pas à s'identifier entièrement aux idées de son compagnon d'armes, et lui promit tout son concours, quand celui-ci le quitta pour rejoindre Henri IV à Paris. L'année s'était à peine terminée (1603) que M. de Monts lui rappela ses promesses : « Sachant le désir du sieur de Poutrin- « court qui étoit d'habiter par delà, et y établir sa famille « et sa fortune, et le nom de Dieu tout ensemble, le sieur « de Monts lui écrivit, et envoya un homme exprès pour « lui faire ouverture du voyage qui se présentoit. Ce que a ledit sieur de Poutrineourt accepta, quittant toutes « affaires pour ce sujet, bien qu'il eût des procès de eon- « séquence ' . . . »

Nous n'entrerons pas ici dans de plus grands détails, sur la formation de la Société qui fut alors créée à Paris pour la colonisation de la Nouvelle-France, sous le patronage spécial du Roi; on les trouve avec surabondance

1 Lescarbot, liv. IV.

dans tous les historiens du Canada 1 . Nous arrivons de suite au départ de nos gentilshommes pionniers : de Monts, Poutrineourt et de Chaste; de Champlain et Pontgrave, qui devaient plus tard coloniser le Canada, se réunirent au Havre avec plusieurs autres; là, avant équipé quatre navires, ils en dirigèrent un sur l'embouchure du Saint-Laurent et un autre sur le détroit de Campseau, destinés tous les deux à la pèche de la morue et au trafic des fourrures, tandis qu'ils s'embarquèrent le 7 mars 1604 sur les deux autres ; ceux-ci étaient chargés de provisions et munitions de toute sorte, ayant à bord cent vingt engagés et ouvriers divers 2 .

Le but de leur expédition était la péninsule appelée alors YAcadle, ou plutôt la Cady } connue aujourd'hui sous le nom de Nouvelle-Ecosse , ainsi qu'il est expressément spécifié dans la commission donnée le 8 novembre 1603 au sieur de Monts par le roi de France. Us côtoyèrent pendant un certain temps les côtes de cette presqu'ile, pénétrèrent dans la baie Française (aujourd'hui baie de Fundy), puis revenant sur leurs pas, ils débarquèrent en juillet sur l'ile de Sainte-Croix, dans la baie de Passa-ma-Cady, où ils résolurent de se fixer. Ils y construisirent aussitôt quelques magasins palissades, en prévision des rigueurs de l'hiver; mais cette rude saison leur révéla de tels inconvénients dans la situation de leur établissement, qu'ils se décidèrent à le transporter dès le printemps sur la terre ferme, en un lieu plus favorable.

Poutrineourt cependant n'avait point passé l'hiver avec eux; il avait profité du retour de l'un des navires renvoyé en France, sous le commandement de Pontgravé, pour

1 Cliarlevoix, — Garneau, — Ferlantl, — Beamisli Murdoclie, — Moreau, — Parltman.

2 Lescarbot. Voir aussi l'étude si intéressante faite sur Pontgravé par M. Benjamin Suite. Ottawa, 1876.

retourner dans ses foyers. L'étude des lieux n'avait, fait mie le confirmer dans ses projets, mais il était nécessaire qu'il prit les mesures utiles à leur accomplissement : il voulait choisir lui-même les ouvriers qui devaient le. seconder dans son entreprise, s'assurer de certaines ressources, revoir sa femme et ses enfants, prendre certains arrangements d'argent et de famille, afin de pouvoir se consacrer librement, pendant plusieurs années, à l'œuvre difficile de la première installation. Déjà en effet il avait jeté les yeux sur un lieu qui lui parut éminemment propre à son établissement; c'était une belle rade donnant sur la baie française, qu'il avait visitée durant l'exploration de 1004; il l'avait fort admirée, ainsi que le pays (fui l'environnait : M. de Monts avait alors spontanément offert de lui attribuer en fief ce canton, qui paraissait lui plaire si fort et qu'ils nommèrent le Porl-Royal.

Cette promesse avait été faite et acceptée de grand cœur. Elle reçut ensuite sa confirmation et son exécution ; mais dans l'embarras où se trouvèrent les chefs de l'expédition au printemps de 1605, après avoir perdu plusieurs hommes du scorbut, il fut décidé que malgré cette attribution, et tout en réservant les droits éventuels de Poutrincourt, on transporterait aussitôt sur les rivages de cette rade l'établissement provisoire de l'île Sainte-Croix, afin de placer la colonie dans une condition plus favorable.

La rade de Port-Royal (aujourd'hui Annapolis basin) est en effet fort belle, et nous croyons bien faire en reproduisant ici la description qui en fut écrite quatre ans après par Marc Lescarbot, un des compagnons et collaborateurs de Poutrincourt, lequel nous a laissé une précieuse chronique sur l'établissement de Port-Royal l .

1 Lescarbot, Hist, de la Nouvelle-Fra nce.

LES POUTR[JVGOURT. 23

« Ce port est environné de montagnes du côté du nord; a vers le sud, ce sont coteaux, lesquels versent mille ruis- « seaux qui rendent le lieu agréable plus que nul autre « du monde, et il y a de fort belles chutes pour faire des « moulins de toutes sortes. A l'est est une rivière entre lcs- « dits coteaux et montagnes, dans laquelle les navires « peuvent faire voile jusqu'à quinze lieues, et durant cet « espace, ce ne sont que prairies d'une part et d'autre de « ladite rivière, laquelle fut appelée LÉguille. Mais ledit « port pour sa beauté fut appelé le Port-Royal.

« Le sieur de Poutrincourt ayant trouvé le lieu à son « gré, il le demanda, avec les terres y continentes, au « sieur de Monts; ce qui lui fut octroyé, et depuis en a « pris lettres de confirmation, de Sa Majesté, en intention « de s'y retirer avec sa famille pour y établir le nom cliré- « tien et françois, tant que son pouvoir s'étendra. — Le- « dit port a huit lieues de circuit. »

Au point où la rivière de l'Eguille débouche dans le bassin, elle en reçoit une autre plus petite, et sur la pointe qui sépare les deux cours d'eau s'élève un mamelon qui domine légèrement la rade. C'est en ce lieu, au confluent même des deux rivières, que vint prendre terre la petite colonie au printemps de 1605, et ce fut sur ce mamelon que M. de Monts établit ses constructions, à peu près au lieu où existe encore maintenant le petit fort occupé par la garnison anglaise.

Autour du bassin, le sol plat et fertile forme un immense vallon circulaire, et s'élève par des pentes graduées jusqu'aux collines qui bordent le fond du tableau; tout ce qui n'était pas atteint par le reflux des marées était couvert d'admirables forêts. Les matériaux que l'on apportait de Sainte-Croix, et le bois qui abondait sur le lieu même, permirent donc d'édifier en très-peu de jours un bâtiment d'habitation et un magasin; le tout fut entouré ensuite

d'une enceinte palissadéc, et ce fortin reçut le même nom que la rade qu'il commandait, celui de Port-Koyal : il occupait exactement remplacement actuel de la ville dAnnapolis. Ce fut le premier établissement fixe formé par les Européens, dans ces contrées septentrionales; nous devons même ajouter qu'au nord du golfe du Mexique il n'existait alors qu'un autre établissement européen, celui de Saint- Aiigustûi dans la Floride, qui appartenait aux Espagnols.

11 fallut un assez grand travail pour réinstaller la colonie dans son nouveau site; les constructions, qui étaient tout en bois, ne présentaient pas une œuvre très-compliquée, mais encore devait-on abattre et amener les charpentes, éclairer et défricher les environs du fort, emmagasiner et ordonner tous les approvisionnements et munitions. Pour ménager les vivres, on se livrait à la pèche et à la chasse; en même temps, on reconnaissait le pays et l'on se mettait en rapport avec les indigènes (Micmacs ou Souriquois), qui se montrèrent fort accommodants pour les nouveaux venus. Ils apportèrent quantité de pelleteries, qu'ils échangèrent volontiers contre toutes sortes de bagatelles provenant de notre industrie; leur grand chef Memherlou manifesta pour les Français la plus vive sympathie; il ne se lassait point de séjourner parmi eux, se renseignant de son mieux sur tous leurs usages, essayant même parfois de s'y conformer, et il devint pour eux dans la suite un ami sur et dévoué. Cependant tous ces soins demandaient du temps et du souci, si bien qu'on atteignit l'automne sans avoir encore pu faire aucune culture ' .

Dans l'intervalle, Pontgravé était revenu de France avec un navire chargé de munitions et portant un renfort de quarante hommes. M. de Monts, voyant alors sa colonie installée dans un lieu propice, songea à aller

1 Lescarbot.

LES POUTRINCOTJRT. 25

rejoindre Poutrincourt, qui était encore en France, fort occupé à donner ses soins à ses propres affaires et à celles de la Société. De Monts savait combien ce dernier désirait vivement revenir en Àcadic, et il voulait lui restituer la liberté de ses mouvements; d'ailleurs les besoins financiers de l'entreprise, dont il avait été le promoteur, rendaient maintenant sa présence plus utile à Paris que dans la colonie elle-même. Il s'embarqua donc pour l'Europe au commencement de l'automne 1605, emmenant avec lui les engagés dont le temps était expiré, et les pelleteries troquées avec les sauvages. Pontgravé demeura à Port-Royal comme son lieutenant, en compagnie de Cliamplain, de Gliampdoré et. de l'abbé Àubry, missionnaire qui accompagnait l'expédition.

Ceux-ci s'employèrent activement, avec les hommes qui étaient restés sous leurs ordres, à tout préparer pour affronter un nouvel hiver; ils avaient une grande barque et une chaloupe avec lesquelles ils parcoururent les côtes, en péchant et en trafiquant avec les sauvages; la chasse non plus ne fut point négligée, et les approvisionnements se trouvèrent ainsi considérablement accrus. Les relations avec les Indiens furent entretenues avec soin, afin d'en obtenir facilement les fourrures, qui jusqu'à présent fournissaient les seules ressources propres à défrayer les dépenses de la colonie ; on abattit et l'on charroya des bois de charpente et de chauffage, on travailla assidûment à l'accroissement et à l'arrangement des constructions, et tous ces soins conduisirent les colons jusqu'aux premières neiges.

Ce second hiver, sans être aussi difficile que le précédent, fut encore pénible à traverser; six hommes périrent du scorbut, le missionnaire succomba ; les provisions se trouvèrent un peu courtes, et, l'été survenant sans que le convoi attendu de France eût paru, l'inquiétude i. 2

commença à saisir les gens, <jui se croyaient abandonnés dans cette extrémité du monde. Pontgravé, voulant profiter des beaux jours pour échapper à ce péril, partit à tout hasard dans la grande barque, le M juillet 1606; il emmenait tout son monde, sauf deux hommes, La Taille et M le/ ue le t., qui se dévouèrent pour garder rétablissement et y recevoir le convoi, s'il en venait un. L'intention de Pontgravé était de gagner les pêcheries de Terre- .\euve, pour y joindre quelques navires français occupés à la pèche ; mais ce projet devint inutile.

Douze jours en effet après le départ de Pontgravé, le 26 juillet, les deux courageux gardiens de Port-lloyal, virent entrer dans la rade le navire le Jonas, qui ramenait Poutrincourt avec de gros renforts. Il était parti de la Rochelle le 13 mai 1606, tandis que 31. de Monts demeurait dans la métropole, pour y représenter et y soutenir les intérêts de la Société; mais les difficultés de la navigation, en retardant beaucoup la marche du bâtiment, avaient occasionné ce grand retard, qui avait si fort effrayé Pontgravé et ses compagnons. Le navire d'ailleurs apportait tout ce qui était nécessaire pour la colonie : provisions, outils, grains, bestiaux, et un assez nombreux personnel.

Parmi les nouveaux venus, on remarquait un avocat du parlement de Paris, Marc Lescarbot, touriste amateur, qui avait voulu visiter ces contrées nouvelles et assister à la fondation d'une colonie; esprit ferme d'ailleurs et plein de ressources , doué d'un grand sens et de cet entrain gaulois, caustique et plaisant, particulièrement propre à la nature française ; aussi fut-il utile à la colonie, autant par la gaieté de son naturel que par son jugement et son savoir-faire. r\ T ous tenons de lui un récit trop peu connu et fort curieux de toute cette expédition : ce M. de Poutrin- « court, dit Lescarbot, me parla de son projet; m'étant « alors bien consulté en moi-même, désireux non pas tant

LES POTjTBINCOURT. 27

« de voir le pays que de connoître la terre oculairemenl, a à laquelle j'avois ma volonté portée, et fuir un monde u corrompu, je lui donnai parole. »

Voilà comment il se décida à faire ce voyage, et l'on serait tenté de croire que Swift a lu sa préface.

Poutrincourt, avant de quitter la France, s'était amplement concerté avec de Monts; celui-ci avait définitivement assuré entre ses mains la seigneurie de Port-Royal, tout en stipulant au profit de la Compagnie de la Nouvelle-France certaines réserves commerciales propres à lui fournir une juste rémunération. L'étendue de la seigneurie avait été provisoirement déterminée, et la confirmation du titre fut plus tard complétée par ordonnance royale, en 1607 ] . Le nouveau seigneur pouvait donc désormais donner un libre cours à ses vues et à l'exécution de ses projets. Gomme il était plein de sens, il s'éleva tout de suite au-dessus des préjugés et des idées ordinaires qui avaient cours alors. Il comprit dès l'abord la vanité des calculs que tant d'autres fondaient sur les mines et sur les trésors métalliques ; les pêcheries et les fourrures ne lui parurent- même qu'une ressource incidente; il visa tout de suite au fond de la question, c'est-à-dire à une création agricole appuyée sur une population laborieuse et sédentaire.

Dès le lendemain de son arrivée, le 28 juillet, on commença à ouvrir la terre, afin de la préparer pour des semailles d'automne; on y déposa même aussitôt quelques graines, tant ils étaient curieux, et inquiets à la fois, de savoir si nos végétaux d'Europe pourraient prospérer en ce climat.

u Il mit de suite une partie de ses gens en besogne

« au labourage et culture de la terre ; et par grand désir « de savoir ce qui se pourroit espérer de cette terre, je fus

1 Marc Lescarbot.

u avide au dit labourage, s'écrie Lescarbot, plus que les u autres.

« Après deux labours espacés de quinze jours , ils se- « nièrent du blé françois, froment et seigle, et à la huitaine a suivante on vit le travail n'avoir été vain, ains une belle ti espérance, par la production que la terre avoit jà fait « des semences qu'elle avoit reçu, et ce fut un sujet au « sieur de Poutrincourt de faire son rapport en France, « de chose toute nouvelle en ce lieu là. »

Il réexpédia en effet le Jonas vers la fin d'août, sous le commandement de Pontgravé, lequel était revenu à Port- Royal peu de jours après l'arrivée de Poutrincourt, ayant appris par d'autres navires, à Campseau, le passage de ce dernier. Pontgravé devait, en débarquant en France, rendre coinpte à M. de Monts de la situation du pays, et lui remettre les pelleteries et autres marchandises que l'on avait amassées depuis son départ.

Toutes choses se trouvant mises en ordre, les provisions serrées dans le fort, les cultures entamées, et les ouvriers disposés chacun en leur besogne, les uns pour l'agrandissement des bâtiments, les autres à la terre, et d'autres à leurs métiers, Poutrincourt monta la patache qui lui était demeurée, et alla faire une excursion en mer vers le Sud. En passant à l'île Sainte-Croix, il y trouva intacts les magasins laissés par M. de Monts, et, chose plus précieuse, il y cueillit des épis de blé mûr, provenant des blés précédemment semés en cet endroit; le blé pouvait donc réussir en ces quartiers ! Cette trouvaille lui donna grand courage et doubla ses espérances.

Pendant ce temps, Lescarbot était resté à Port-Royal comme lieutenant de Poutrincourt, ayant l'œil sur toutes choses et se mettant le premier à la tête de tout ouvrage. « Je puis dire sans mentir que jamais je n'ai tant tra- « vaille du corps, pour le plaisir que je prenois à dresser

« et cultiver mes jardins , les fermer contre la gourman- « dise des pourceaux , y faire des parterres , aligner des « allées, bâtir des cabinets, semer froment, seigle, orge, a avoine, fèves, pois, herbes de jardin, et les arroser; n tant j'avois désir de reconnoitre la terre par ma propre « expérience, si bien que les jours d'été m'étoient trop « courts, et bien souvent, au printemps, j'y étois encore « à la lune.

« Quant est du travail de l'esprit, j'en avois honneste- « ment; car chacun estant retiré au soir parmi les ca- « quets, bruits et tintamarres, j 'étois enclos en mon

a étude même je ne serai point honteux de dire

u qu'ayant été privé par le sieur de Poutrincourt, notre u chef, de donner "quelques heures de mon industrie à « enseigner chrétiennement notre petit peuple, pour ne « vivre en bêtes, et pour donner exemple aux sauvages, « je l'ai fait par chaque dimanche, et quelque fois extrait ordinairement presque tout le temps que nous y avons « été. »

Le fort n'était en réalité qu'une construction de bois fort humble, dans laquelle pénétrait souvent l'eau du dehors. Lescarbot fit pratiquer un bon fossé qui, tout en accroissant les moyens de défense, « reçut les eaux et « humidités qui paravant découloient par-dessous les loge- « ments, parmi les racines des arbres qu'on y avoit défri- « clié » .

Au nombre des colons se trouvait un Louis Hébert, ex-apothicaire à Paris, qui, transporté, lui aussi, d'un beau zèle colonisateur, était venu dès l'année 1604 avec M. de Monts ; au milieu des travaux et soucis de ce nouvel établissement, il ne perdait point de vue l'intérêt de la science et faisait de longues courses pour étudier les plantes du pays et s'enquérir de toutes les ressources utiles qu'il pouvait offrir. Fort dévoué à cette œuvre d'expansion

30 t ne colonie féodale.

nationale, il vendit plusieurs maisons à Paris pour s'y consacrer entièrement 1 ; mais ce n'était point en Àcadie qu'il devait rester : il devint plus tard un des compagnons de Champlain dans l'établissement du Canada, où il se fixa définitivement avec toute sa famille, et sa descendance par les femmes y est encore fort nombreuse aujourd'hui. Champlain lui-même, avons-nous dit, fut aussi parmi les fondateurs de Port-Royal, où il préluda aux travaux qu'il fit dans la suite à Québec.

Il est fort à remarquer combien, à cette époque, il se trouva dliommcs, en France, mus par ce désir d'étendre dans les pays nouveaux leur race et leur patrie; ce sentiment revêtait dans leur esprit la forme du patriotisme le plus élevé, et l'extrait suivant de la préface de Lescarbot pourra donner une touchante idée de ces sentiments à travers les bigarrures bizarres du style de cette époque :

« A la France! Bel œil de l'univers, ancienne nourrice « des lettres et des armes, secours des affligés, ferme « appui de la religion chrétienne, très-chère mère, ce « scroit vous faire tort de publier ce mien travail (chose « qui vous époinçonnera) sous votre nom, sans parler à « vous, et vous en déclarer le sujet. Vos enfants (trèsu honorée mère), nos pères et majeurs, ont jadis par « plusieurs siècles été les maîtres de la mer, lorsqu'ils a portoient le nom de Gaulois, et vos François n'étoient u réputés légitimes, si dès la naissance ils ne savoient « nager. »

« Il vous faut, dis-je, chère mère! faire une

« alliance imitant le cours du soleil, lequel comme il porte « chaque jour sa lumière d'ici en la Nouvelle-France , u ainsi que continuellement votre civilité, votre justice, « votre piété, bref votre lumière se transporte là même

1 Voir à son sujet les Histoires du Canada : Garncau, Ferlant!, etc.

« par vos enfants ; que s'ils n'y ont trouvé les trésors

u d'Atabalippa et d'autres qui ont affriandé les Espace gnols, on n'y sera pourtant point pauvre. Àins cette ic province sera digne d'être votre fdle : la transmigra- « tion des hommes de courage, l'Académie des arts, et u la retraite de ceux de vos enfants qui ne se contente- « ront de leur fortune; desquels plusieurs, faute d'être « employés, vont es pays étrangers, où déjà ils ont ente seigné les métiers qui vous étoient anciennement parie ticuliers. Mais au lieu de ce faire, prenant la route de « la Nouvelle-France, ils ne se débaucheront plus de u l'obéissance de leur prince naturel, et feront des négoce ciations grandes sur les eaux »

Ce patriotisme plein de sens, qui se montre ici en un abandon si naïf d'esprit et de langage, possède un charme tout particulier : les Espagnols couraient vers le Nouveau Monde enfiévrés par l'appât des mines et des richesses ; les Anglais s'établirent dans le Massachussetts par fanatisme religieux et sous les nécessités de la persécution ; mais ces colonisateurs français nous présentent seuls l'idée, chevaleresque et désintéressée, de la patrie qui s'agrandit et de l'humanité qui s'étend.

Tout chevaleresques qu'ils fussent, leurs desseins n'en paraissaient pas moins empreints de sagesse et d'esprit pratique : on rencontre dans ce petit discours de Lescarbot beaucoup de réflexions judicieuses, qui révèlent chez l'auteur une grande habitude de l'observation, et des idées générales fort étendues. « Eh quoi ! » disait Vauban, quatrevingts ans plus tard, u quel plus sage projet que d'entrea prendre la fondation d'une colonie? N'est-ce pas par ce n moyen plus que par tout autre que l'on peut avec toute u justice s'agrandir et s'étendre? » (Les Oisivetés,)

Telles étaient alors les pensées ordinaires des colonisateurs français ; la suite de ces récits les mettra fort en

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