‹ Une colonie féodale en AmériqueChapitre 6 sur 23 · t;ne colonie féodale · texte numérisé non relu

t;ne colonie féodale

évidence, chez tous ces gentilshommes et bourgeois qui vinrent en Àcadie après Poutrincourt. On les retrouve avec toute leur générosité, dans l'histoire du Canada, dans l'esprit de Ghamplain et de Maisonneuve, chez les Sulpiciens de Montréal et parmi les officiers licenciés du régiment de Carignan; c'étaient les idées de l'intendant Talon, et le bonhomme Hébert, l'apothicaire parisien, avait vendu ses maisons sous l'empire de réflexions semblables, ainsi qu'il le raconte dans sa supplique au Roi ; d'Énambuc aux Antilles, le chevalier Brue au Sénégal, La Salle en découvrant le Mississipi , rêvaient à l'extension de leur patrie, et la Mothe-Cadillac lui-même, ce rusé Gascon fondateur du Détroit, à travers ses calculs égoïstes, se sentait élevé, par le courant de son époque, jusqu'à ce noble songe de la France agrandie.

Quand on parcourt les documents relatifs au dixseptième siècle, quand on considère ce grand nombre d'hommes qui s'inspirèrent alors de leurs propres réflexions, pour se donner spontanément à eux-mêmes ces missions lointaines et héroïques, et lorsque l'on voit combien peu il s'en retrouve après, on ne peut se dissimuler qu'à partir du siècle dernier, l'initiative individuelle et l'amour des grandes choses n'aient subi en France un déclin singulier, qui n'a pas peu contribué à la médiocrité de notre fortune coloniale.

Mais au commencement du dix-septième siècle, ces idées généreuses régnaient dans toute leur nouveauté, et tous les hommes qui coopérèrent à la création de l'Àcadie en étaient fortement imbus ; ce fut même dans cette contrée que firent leur apprentissage, nous le répétons, plusieurs de ceux qui devaient plus tard se distinguer sur d'autres rivages, tels que de Monts, Ghamplain, Pontgravé et Hébert. Dans ce commerce journalier, leur esprit s'éleva, et l'expérience qu'ils acquirent ne leur fut point inutile

au Canada ; de sorte que l'Àcadie fut non-seulement notre première colonie, mais en quelque sorte une pépinière de fondateurs de colonies.

Poutrincourt revint de son excursion sur les côtes, à Port-Royal, le 14 novembre 1606; Lescarbot, qui était plein d'entrain, et qui connaissait sans aucun doute la part d'utilité qu'il faut attribuer aux démonstrations extérieures, parvint à lui préparer une entrée quasi triomphale; la nature, bien entendu, en fit les principaux frais, maison sut en tirer bon parti; ce n'étaient partout que décorations et guirlandes de verdure; une magnificence champêtre cachait la rusticité des édifices de bois et des cabanes; un théâtre même fut dressé où l'on représenta quelques scènes allégoriques; il y eut festin, décharges d'artillerie, et tout autant de bruit que pouvaient faire, en cette solitude, une cinquantaine d'hommes joints à quelques sauvages, dont les familles servaient de spectateurs l . Cependant Poutrincourt, au milieu de toutes ces réjouissances, songeait à ses semailles et à ses cultures; la première effusion passée, il demanda à aller visiter les champs de blé, qui étaient pour la majeure partie à deux lieues du fort, en amont de la rivière, vers le lieu que l'on nomma plus tard la Prée-Pionde ; au point où s'arrête la marée montante, lesdits blés furent trouvés s'être bien comportés; ils avaient cependant été semés assez tard, une partie même n'était en terre que depuis six à dix jours; mais, ajoute Lescarbot, ils ne laissèrent pas de croître sous la neige durant l'hiver, comme je l'ai remarqué.

« Cette rude saison fut employée à ouvrir des chemins « dans les bois , à faire du charbon , et pour se tenir u joyeusement et nettement quant aux vivres, il fut éta-

1 Lescarbot.

« bli un ordre en la table du sieur de Poutrincourt, qui « fut nommé l'ordre du Bon-Temps ; mis en avant prête mièrement par Champlain, suivant lequel ceux d'ieelle « table étoient maîtres d'hôtel chacun à son tour, qui étoit « en quinze jours une fois. Or a voit-il le soin que nous fusu sions bien et honorablement traités. Ce qui fut si bien « observé que (quoique les gourmands de deçà nous disent a souvent, que là nous n'avions point la rue aux Oîies de « Paris) nous y avons fait ordinairement aussi bonne chère « que nous saurions faire en cette rue aux Oues, et à moins « de frais. Car il n'y avoit celui qui, deux jours devant que « son tour vînt, ne fût soigneux d'aller à la chasse et à la « pêcherie, et n'apportât quelque chose de rare, outre ce « qui étoit de notre ordinaire; si bien que jamais au dé- « jeûner nous n'avons manqué de saupiquets de chair ou « de poisson , et au repas de midi ou du soir encore u moins : car c'étoit le grand festin, là où Y Arcliitrictin, u idest maître d'hôtel, ayant fait préparer toutes choses au u cuisinier, marchoit la serviette sur l'épaule, le bâton « d'office en mains, le collier de Tordre au col, et tous « ceux l'icelui ordre après lui, portant chacun son plat. a Le même étoit au dessert, non toutefois avec tant de « suite, et au soir, avant rendre grâces à Dieu, il rési- « gnoit le collier de l'ordre, avec un verre de vin, à son suc- « cesseur en la charge, et buvoient l'un à l'autre .

« En telles actions nous avions toujours vingt à

« trente sauvages, hommes, femmes, filles et enfants, qui « nous regardoient officier. On leur bailloit du pain gratui- « tement, comme on feroit à des pauvres ; mais quant au « sagamo Menbertou et autres sagamos, ils étoient à table « mangeant et buvant comme nous, et avions plaisir de a les voir, comme au contraire leur absence nous étoit

« triste Une fois ils emmenèrent en leurs chasses un

« des nôtres, lequel véquit quelque six semaines comme

u eux, sans sel, sans pain, et sans vin, couché à terre sur « des peaux et ce en temps de nèges. Au surplus, ils « a voient soin de lui, car ce peuple aime les François, et « en un besoin s'armeront tous pour les soutenir {ce qui u ne manqua point en effet dans la suite).

u Toutefois il nous décéda quatre compagnons en féu vrier et mars, de ceux qui étaient ou chagrins ou pares-

a seux D'ailleurs nous étions tous mal couchés, de

« manière que quelques-uns des nôtres eurent le mal de « bouche et F enflure des jambes, à la façon des phty-

u siques {le scorbut) Jusques en janvier nous y avons

u toujours été en pourpoint : et me souviens que le qua- » torzième de ce mois, par un dimanche après midi, nous « nous réjouissions chantant musique sur la rivière de « l'Éguille, et qu'en ce même mois nous allâmes voir les a blés à deux lieues de notre fort, et dînâmes joyeuseu ment au soleil ; mais ne voudrois dire que toutes les an- « nées fussent semblables à celle-ci.

u Les froidures étant passées sur la fin de mars,

u tous les volontaires d'entre nous se mirent, à l'envi l'un « de l'autre, à cultiver la terre et faire des jardins pour y « semer et en recueillir des fruits ; ce qui vint bien à pro- « pos, car nous fûmes fort incommodés l'hyver faute « d'herbes de jardin. Quand chacun eut fait ses semailles, « c'était un merveilleux plaisir de les voir croître et pro- « fiter chaque jour, et encore plus grand contentement u d'en user si abondamment que nous fîmes ; si bien que « ce commencement de bonne espérance nous faisoit près- « qu'oublier notre pays originaire

« Tandis que les uns travailloient à la terre, le

« sieur de Poutrincourt fit préparer quelques bâtiments u pour loger ceux qu'il espéroit nous devoir succéder; et « considérant combien le moulin à bras apportait de trait vail, il fit faire un moulin à eau qui fut fort admiré des

u sauvages, et nos ouvriers eurent beaucoup de repos

a Parmi toutes ces choses, le sieur de Poutrincourt ne « laissoit de penser au retour; ce qui étoit un fait d'homme « sage, car il ne faut jamais tant se fier aux promesses des a hommes, que Ton ne considère qu'il y arrive souvent <: beaucoup de désastres en peu d'heures; et partant dès ce le mois d'avril il fit accommoder deux barques , une « grande et une petite, pour venir chercher les navires de ce France vers Garnpseau, cas avenant que nous n'eussions ce pas de secours ] . »

Personne ne nous reprochera, certes, d'avoir reproduit dans son intégrité ce charmant récit que rien n'aurait pu suppléer ; ce document est d'autant plus précieux, qu'il présente un contraste frappant, avec les récits analogues que nous possédons sur les débuts de quelques autres colonies, notamment celle de la Nouvelle-Angleterre. La sagacité avec laquelle nos Français surent éviter la plupart des difficultés qui surgissent en de telles circonstances, les précautions ingénieuses par lesquelles on soutint le moral de l'expédition, et par-dessus tout la sérénité d'àmc, la bonne harmonie, l'entrain qui se reflètent en chaque trait de ce tableau, sont d'une originalité saisissante et unique en son genre.

Cette grande préoccupation des faits moraux, cette élévation d'esprit qui domine en toute chose, furent certainement les causes essentielles de cette bonne réussite, et neutralisèrent jusqu'aux effets du scorbut, le seul péril sérieux qui les eût atteints. Après avoir ainsi surmonté les difficultés de l'hiver, tout semblait sourire à Poutrincourt; les blés se montraient admirables; les constructions, bien consolidées, progressaient en vue de l'avenir, et mille ressources commençaient à naître par l'industrie

1 Lescarbot, liv. IV, cliap. xvi.

LES POUTRINCOUHT. 37

laborieuse de nos colons. Tous étaient pleins d'espoir, et les nouvelles de France survenant avec des renforts, il semblait que Port-Royal eût définitivement surmonté les risques et vicissitudes de l'installation première. Mais Lescarbot vient de nous dire, avec beaucoup de raison, qu'entre les espérances de l'homme et la réalité, il arrive souvent beaucoup de désastres en peu d'heures!

En effet, pendant que les travaux et les affaires de la colonie prenaient si bonne tournure, pendant que les esprits se livraient à la joie du présent, et peut-être à de séduisants rêves d'avenir, il se préparait en France un fâcheux revers de fortune, qui devait réduire à rien tous ces songes, et presque ruiner même ces résultats laborieusement acquis.

La plupart des entreprises lointaines, à cette époque, reposaient sur des privilèges commerciaux concédés par charte royale; ce système, fâcheux au point de vue économique, était la plupart du temps, il faut en convenir, une nécessité de la situation; une entreprise coloniale, même celle de l'Àcadie, si simple qu'elle puisse nous paraître, était alors une opération de longue haleine, fort au-dessus des moyens d'une fortune ordinaire, tant il eût fallu de longs délais pour rentrer avec profit dans les avances répétées que nécessitait, pendant longtemps, la création d'une colonie. Le commerce courant avec les pays nouveaux, n'aurait jamais fourni assez de bénéfices pour la défrayer et la maintenir; il fallait donc, en dehors des ressources privées et communes, une subvention extérieure ou un profit extraordinaire : les Espagnols trouvèrent ce profit dans l'exploitation des métaux précieux, qui est sans doute une très-mauvaise base pour la colonisation, mais dont les produits sont immédiats; les Anglais du Massachussetts furent subventionnés et soutenus, pendant de longues années, par les cotisations très-abondantes 1. 3

des puritains d'Angleterre, sans lesquelles leur histoire nous montre qu'ils eussent péri de faim et de dénûment à diverses reprises, pendant les vingt premières années; leur position était donc bonne , car ils se trouvaient à peu près pourvus de toutes leurs nécessités, tandis que la plupart des capitaux qui fournissaient ces nécessités ne demandaient aucuns profits, ni même de remboursement.

Nos colons français n'étaient point en une telle condition; l'État seul, qui représente plus particulièrement l'avenir, aurait pu subventionner ces entreprises à long terme, si intéressantes pour le pays; mais les hommes d'État à cette époque avaient pour soucis principaux la guerre au dehors, et leur autorité au dedans. Quant à la société, elle vivait bien plus par les individus que par l'État, par ses traditions et par ses mœurs plutôt que par ses lois : on pourrait dire que c'était à peu près le contraire de ce qui se passe aujourd'hui.

ISe donnant pas de subsides, l'Etat n'avait qu'un moyen d'aider le mouvement colonisateur : c'était d'accorder, aux entrepreneurs, des privilèges commerciaux qui pussent leur procurer des bénéfices prompts, extraordinaires, ou du moins les leurrer de cet espoir. (Car la théorie des privilèges commerciaux est plus séduisante que profitable, plus spécieuse que solide; cercle vicieux où l'on escompte avec une perte énorme le produit de l'avenir, pour créer au début quelques revenus artificiels.)

Ces explications étaient nécessaires pour faire comprendre la situation de M. de Monts et de ses associés, ainsi que les difficultés que nous allons voir surgir : ils avaient obtenu, en effet, le monopole du commerce dans les possessions françaises du nord de l'Amérique, et c'était sur les produits de ce monopole qu'ils comptaient pour soutenir leur établissement de Port-Royal, pensant se couvrir

LES POUTRINGOURT. 39

d'abord par les profits du négoce, puis se trouver, à la longue, titulaires de fiefs et seigneuries qui, peuplés par leurs soins, fussent devenus une source de produits.

Ce projet pouvait laisser à désirer, et nous serions nousmême assez disposé à critiquer de tels procédés; mais, une fois les promesses faites et la partie engagée, il était loyal, et en même temps raisonnable, de les suivre jusqu'au bout. Or, on pourra juger ici combien il était difficile de conduire à bonne fin, et de concert avec l'État, des opérations sérieuses à cette époque, tant il régnait de variations et d'incertitude dans l'exécution trop arbitraire des engagements publics.

M. de Monts avait donc obtenu pour dix ans, en 1603, le privilège du commerce en Àcadie ; tout alla bien d'abord , mais les marchands et armateurs, que gênait ce privilège, ne tardèrent pas à se remuer et à faire monter leurs intrigues jusqu'à la cour, afin de faire retirer ou restreindre les concessions accordées. On objectait la ruine du commerce, le peu de navires expédiés par les associés et l'insuccès de la conversion des sauvages.

Bien que le roi fût alors Henri IV, homme habile et pénétrant, la cabale était si forte que la concession fut rapportée dans le courant de 1606, et M. de Monts privé de son privilège fut ramené au droit commun. Les travaux éloignés, pénibles, mais pleins d'avenir, qu'il avait opérés en Àcadie,ne pouvaient prévaloir contre la parole adroite et l'influence présente des intrigants de cour, que les marchands de Dieppe et de la Rochelle avaient mis dans leurs intérêts.

L'entreprise se trouvait donc ruinée dans sa base ; les profits de pelleteries et de pêcheries étant réduits par la concurrence, les associés ne pouvaient plus supporter les frais de création et de ravitaillement de cette colonie naissante; bien plus, Port-Royal, ne devant plus être l'en-

trepôt d'un grand mouvement commercial, n'avait plus de raison d'être pour eux, et mieux valait désormais se contenter d'un commerce volant, fait sur les cotes avec quelques navires, venant de la métropole et y retournant chaque année.

M. de Monts se trouva ainsi dans la dure nécessité d'abandonner son entreprise coloniale, malgré les dépenses qu'elle avait déjà occasionnées, et malgré les résultats solides qu'elle semblait promettre. Il réexpédia le Jonas vers M. de Poutrincourt, avec ordre d'envoyer aussitôt en France toutes les pelleteries qu'il avait pu recueillir, en lui annonçant qu'il lui était dès lors impossible de soutenir plus longtemps la colonie. Ce navire entra dans la rade de Port-Royal en juin 1G07 1 , au moment où l'entreprise commençait à offrir l'aspect le plus encourageant : la moisson prochaine se présentait dans les champs avec une séduisante apparence; déjà plusieurs des ouvriers songeaient à faire venir leurs familles, afin de s'installer sur ces terres comme tenanciers de la seigneurie, et en attendant chacun s'employait activement à préparer pour la récolte les voitures, les hangars, les outils et harnais de toute espèce.

Tandis que son fds était engagé dans une partie de chasse considérable avec les Micmacs de l'intérieur, notre baron se trouvait dans le haut de la vallée, au milieu de ses ouvriers et des cultures que l'on préparait déjà pour les semailles de l'automne ; ce fut là qu'un exprès envoyé par Lescarbot vint le rappeler en toute hâte en lui annonçant Tentrée du navire dans le bassin. Les nouvelles qu'apportait le Jonas furent comme un coup de foudre pour les gens de Port-Royal ; de Monts se prononçait pour l'abandon de la contrée, mais il laissait les colons libres de

1 Lescarbot.

prendre le parti qu'ils jugeraient convenable. Or tel était le vif intérêt qu'ils portaient tous à leur œuvre, que ces âmes bien trempées ne désespérèrent pas tout d'abord, et leur première pensée fut de rester :

« ... Ce fut une grande tristesse sans doute de voir une « si belle et si sainte entreprise rompue; que tant de tra- « vaux, de périls passés ne servissent de rien, et que l'es- « pérance de planter là le nom de Dieu et la foi catholique « s'en allât évanouie. Néanmoins, après que le sieur de « Poutrincourt eut longtemps songé sur ceci, il dit : que « quand il devroit venir tout seul avec sa famille il ne « quitter oit point la partie,

« Ce nous étoit, dis-je, grand deuil d'abandonner ainsi « une terre qui nous avoit produit de si beau blé, et tant « de beaux ornements de jardins. Tout ce qu'on avoit pu « faire jusque-là, ç'avoit été de trouver lieu propre à faire « une demeure arrêtée, et une terre qui fût de bon rap- « port. Gela étant fait, quitter l'entreprise, c'était bien « manquer de courage, car passée une autre année, il ne « falloit plus entretenir l'habitation, la terre étoit suffi- « santé de rendre les nécessités de la vie.

« ... G'étoit le sujet de la douleur qui nous poignoit ...

a Mais le sieur de Monts et ses associés étant en perte, « et n'ayant point d'avancement du Roi, c'étoit chose « qu'ils ne pouvoient faire sans beaucoup de difficultés, que « d'entretenir une habitation par delà. . .

« . . . G'étoient là les effets de l'envie qui étoit au cœur a des llollandois, et aussi de certains marchands frann cois !

h Le sieur de Poutrincourt demanda alors, si quelques- « uns de notre compagnie vouloient bien demeurer là pour h un an ; il s'en présenta huit bons compagnons , auxn quels on promettoit chacun une barrique de vin de celui « qui nous restoit et du blé suffisamment pour une

u année, mais ils demandèrent si hauts gages qu'il ne put « s'accommoder avec eux ! . »

Ne pouvant laisser Port-Royal occupé, et étant obligé de retourner en France, afin de s'y ménager les moyens de reprendre cette œuvre, M. de Poutrincourt ne put se résoudre néanmoins à un complet abandon de son établissement; considérant son absence seulement comme provisoire, tant était ferme son dessein de revenir, il profita de l'affection que lui portaient les sauvages pour s'entendre avec eux, et particulièrement avec leur grand chef Membertouy afin qu'ils prissent en garde les bâtiments et magasins, son moulin et tous les travaux que l'on avait exécutés avec tant de labeur et d'industrie ; il leur abandonnait en récompense tous ses excédants de provisions : l'avenir montra que cette confiance n'avait pas été vaine.

Toutes ces précautions prises, il fit embarquer ses gens le 30 juillet, les dirigeant sur Gampseau, où le Jonas était occupé à la pèche de la morue. Pour lui, il ne partit point encore, tant il avait d'attache pour ce pays, pour ses travaux, et spécialement pour ses cultures, qu'il considérait comme le fondement des espérances futures; il voulut donc rester jusqu'à la parfaite maturité des grains, et ainsi fit-il, conservant avec lui huit hommes et une embarcation.

« Onze jours après, sitôt qu'il vit que le blé se pou- « voit cueillir, il arracha du sègle avec sa racine pour en « montrer par deçà la beauté, bonté, et démesurée hau- « teur. Il fit aussi des glannes des autres sortes de semen- « ces : froment, orge, avoine, chanvre et autres à même « fin; ce que ceux qui sont allés ci-devant au Brésil et à « la Floride n'ont point fait. En quoi j'ai à me réjouir ii d'avoir été de la partie, et des premiers culteurs de cette

1 Lescarbot.

« terre; et à ce je me suis plu d'autant plus que je me « remettois devant les yeux notre ancien père Noé, grand « roi, grand prêtre et grand prophète, de qui le métier « étoit d'être laboureur et vigneron; et les anciens capi- « taines romains : Serranus, qui fut trouvé semant son « champ, et Quintus Cincinnatiis , lequel tout poudreux « labouroit... M' étant plu à cet exercice, Dieu a béni mon « petit travail, et ai eu en mon jardin d'aussi beau fro- « ment qu'il y sçauroit avoir en France, duquel ledit sieur « de Poutrincourt me donna une glanne, quand il fut « arrivé au port de Gampseau, laquelle (avec une de sègle) « je garde avec son grain dès il y a dix ans. »

Ce fut le 11 août 1607 que M. de Poutrincourt quitta Port-Royal avec le reste de ses gens ; les pauvres sauvages pleuraient, et il leur fallut promettre que l'année suivante on y enverrait des ménages et des familles pour habiter totalement leur terre.

Ces détails sont d'apparence assez mesquine, et le théâtre de l'action fort restreint; mais dans la force d'âme et le ferme bon sens de ce gentilhomme si dévoué à son entreprise, dans l'attachement naïf de ses compagnons pour cette terre qu'ils avaient déjà fécondée, il y a certes autant d'intérêt et d'enseignement utile qu'en aucun récit épique de l'histoire des grands empires. Ces esprits industrieux et résolus étaient alors en France plus nombreux qu'ils ne se trouvèrent plus tard. Malheureusement ils ne rencontrèrent trop souvent sur leur chemin que traverses et déboires; tout sembla se combiner contre la réussite de leurs entreprises, nos fautes aussi bien que nos succès; on est surpris, dans l'histoire de nos colonies, de voir quelquefois nos victoires mêmes et notre apparente grandeur contribuer à paralyser l'effort de nos colonisateurs, tandis que chez nos voisins les Anglais non-seulement leurs qualités, mais leurs fautes elles-mêmes et leurs

malheurs, paraissent conspirer pour leur réussite. Ne serait-ce point là une conséquence du caractère très-différent des deux nations, l'une plus réfléchie et plus constante, l'autre plus ardente à l'action, mais plus légère dans la conduite de ses affaires?

De retour en France, Poutrincourt resta fort longtemps sans pouvoir sortir d'embarras. Sa fortune était modeste, et il était difficile de trouver des bailleurs de fonds pour une entreprise si lointaine , et si étrangère aux spéculations ordinaires du commerce. Il s'adressait parfois aux seigneurs de la cour, dont il avait été le compagnon d'armes, et ceux-ci l'amusaient de belles promesses qui n'aboutissaient point ; il fut ainsi leurré et tenu en de vaines espérances jusqu'à la fin de 1609, et ce ne fut que le 25 février 1610 qu'il put enfin, après maintes et maintes démarches, appareiller du port de Dieppe pour l'Àeadie, avec les ouvriers et les approvisionnements nécessaires \

Il y avait deux ans et demi qu'il avait quitté ce pays; la traversée fut assez laborieuse, mais à son arrivée à Port-Royal il fut réconforté par le grand accueil qu'il reçut des sauvages; ils l'avaient attendu chaque année avec impatience et se livrèrent aux plus bruyantes réjouissances en le revoyant. Membertou et les chefs n'avaient oublié aucun de leurs anciens amis; ils s'informèrent avec sollicitude de Ghamplain, de Lescarbot, de Ghampdoré,

1 Au commencement de février 1610, il partit de Saint- Just en Champagne, et s'embarqua sur un bateau qu'il avait rempli de vivres, de meubles et de munitions de guerre; il descendit ainsi l'Aube, puis la Seine jusqu'à son embouchure et arriva à Dieppe à la fin de février. Il emmenait avec lui son fils aine, Charles de Biencourt, et Jacques de Saiazar, son second fils, qui continua la lignée des Poutrincourt; plus les sieurs de Coulogne, René Mahen, Belot de Montfort, de Jouy et Bertrand, natif de Sczanne. (Moreau, Hist. de UAcadie, pages 50 et 51.)

LES POUTBINCOURT. 45

de tous ceux qu'ils ne revoyaient point parmi les nouveaux arrivants. Ghamplain en effet tentait alors ses premières campagnes au Canada, et beaucoup d'autres étaient restés en France.

Louis Hébert revint encore cette fois en Àcadie, et les Micmacs s'empressèrent auprès de ce bon ramasseur d'herbes, qu'ils prenaient volontiers pour un être extraordinaire ; Poutrincourt laissa encore sa femme et ses enfants à Saint-Just, mais il amena avec lui l'aîné de ses fils, Biencourt, déjà âgé de dix-buit ans, actif et résolu, pour l'initier aux babitudes et aux travaux de ce nouveau pays qu'il voulait faire sien ; plus un personnage dont la famille joua un grand rôle dans cette histoire, et dont la mémoire est parfaitement conservée sur ces côtes, par ses nombreux descendants du côté des femmes, Claude de Latoxir, ou peut-être simplement Laiour, car les uns en font un gentilhomme et d'autres un simple maçon; ce Latour était accompagné de son fils Charles, alors âgé de quatorze ans; enfin Robin de Coulogne, fils du gouverneur de Dieppe, avait voulu suivre l'expédition, à laquelle il avait fortement contribué de ses deniers et de sa personne.

Le fort, les magasins, le moulin, toutes les constructions laissées à Port-Royal en 1607, et que Membertou gardait depuis deux ans et demi, furent retrouvés en bon état de conservation, sauf les toitures, qui étaient endommagées. Telle avait été la sollicitude des Indiens Micmacs, que tous les meubles et ustensiles laissés dans ces bâtiments étaient encore dans les mêmes positions et les mêmes lieux qu'au départ des Français.

Il sembla donc à Poutrincourt rentrer chez lui après une longue absence, plutôt que former un nouvel établissement; aussitôt ses hommes débarqués, sa pensée se retourna vers sa préoccupation dominante, celle des cultures, qu'il considérait avec tant de raison comme le fond

essentiel de toute création coloniale. Il avait amené avec lui des bestiaux, et, reprenant les charrues, on se mit immédiatement au labour, afin de préparer les semailles d'automne.

Il n'y avait encore aucune famille à Port-Royal, mais Poutrincourt résolut de préparer leur installation, en formant dès lors les cadres de la seigneurie qu'il se proposait d'établir ; il rassembla ses hommes , et leur ayant demandé s'ils étaient dans l'intention de rester avec lui en ce pays comme vasseaux censitaires, ils répondirent affirmativement. « S'il en est ainsi, dit-il, il faudra que « ceux qui sont mariés amènent ici leurs femmes et leurs « enfants, et que les garçons aillent en France chercher « femme , car ainsi ferai-je moi-même avec madame de « Poutrincourt, et tous mes autres enfants, et veux dès u aujourd'hui vous marquer les terres que vous tiendrez à « cens et à rentes, afin que vous puissiez, entre temps, pré- « parer déjà la demeure et le foyer de vos ménages, tra- « vaillant ainsi pour vous-mêmes et vos enfants. »

Ce fut de la sorte sans doute que dut parler le bon sire, en procédant au lotissement qui nous est relaté par Cadillac et par M. de Meulles, et ce fut probablement alors qu'il distribua ces billets terriens signés de sa main, que l'on retrouva encore quatre-vingts ans plus tard, et qui ont été les premiers actes et la première ébauche de l'organisation féodale des tenanciers européens, dans le Nouveau Monde.

Cependant un autre point éveillait aussi sa sollicitude par plus d'une raison, nous voulons parler de la conversion des sauvages. Poutrincourt était en effet un de ces chrétiens sincères et positifs, aux yeux desquels la religion prend une importance d'autant mieux sentie, qu'ils en apprécient les effets pratiques à chaque instant de leur vie. D'autre part, cette conversion des infidèles était une

des visées principales que Ton se proposait dans ces entreprises, et le Roi stipulait toujours que l'on s'occuperait activement de cette œuvre. Malheureusement, lors de la première expédition, la mort si prompte de M. Aubry, le missionnaire, avait beaucoup entravé l'exécution de ce dessein; Lescarbot s'était fort employé, il est vrai, pour suppléer au défunt, mais son peu de connaissance de la langue micmac, la multiplicité de ses préoccupations le retardaient beaucoup, si bien que, malgré son bon vouloir et la confiance amicale des sauvages, aucun d'entre eux ne se trouvait suffisamment instruit pour recevoir le baptême.

Ce peu de succès dans les conversions fut un des griefs que firent valoir les adversaires de M. de Monts pour lui faire retirer son privilège. Mais Poutrincourt avait maintenant avec lui un religieux actif nommé Jessé Fléché, qui, profitant des semences que Lescarbot et ses compagnons avaient jetées dans les esprits, mena assez vivement l'instruction de ses néophytes pour que, dans le mois de juin qui suivit le débarquement, au jour de la Saint-Jean- Baptiste, il pût en baptiser vingt et un, en grande cérémonie. On apporta là, je crois, quelque hâte, peut-être, mais on tenait à envoyer en France cette nouvelle du baptême, par le navire qui allait y retourner; les patrons et amis de Poutrincourt attachaient en effet une grande importance à la conversion des Indiens, et la liste des parrains contient les noms du Roi et des plus hauts personnages de l'État.

Le 8 juillet 1610, le vaisseau mit à la voile, monté par Biencourt, le fils de Poutrincourt, qui devait spécialement rendre compte de tous les détails de cette nouvelle installation; son père demeura à Port-Royal avec vingt-trois hommes, continuant à développer son établissement et ses travaux agricoles.

Biencourt fut très-bien accueilli à la cour de France, mais il ne tarda pas à être assailli par de nouveaux embarras : les pelleteries qu'il rapportait avec lui étaient insuffisantes pour rembourser les avances faites à son père, et cependant il eût été nécessaire encore de réunir de nouvelles ressources, tant pour ravitailler la colonie que pour y transporter de nouveaux ouvriers et même des familles, ce qui avait toujours été le désir de Poutrincourt. En cette occurrence, Biencourt trouvait les négociants de Dieppe peu disposés à lui ouvrir de nouveaux crédits, lorsqu'on le mit en relation avec une dame de baut parafe, madame de Guercbeville, laquelle, émerveillée de la conversion des sauvages et désireuse de contribuer à propager cette œuvre, se proposait d'y consacrer une somme considérable 1 : Biencourt en fut extrêmement réjoui, mais lorsqu'il porta cette nouvelle aux négociants de Dieppe qui s'étaient associés à l'entreprise de son père, ceux-ci lui témoignèrent une froideur qui frisait le mécontentement. Madame de Guercbeville mettait en effet comme condition expresse à sa mise de fonds, que deux missionnaires jésuites fussent adjoints à l'expédition et spécialement ebargés de . la conversion des sauvages ; or, les négociants de Dieppe, étant bug uenots, avaient pour les Jésuites la plus grande aversion.

Ce fut en vain que Biencourt retourna vers madame de Guercbeville pour tâcber de modifier ses idées : celle-ci tint bon pour les Jésuites, et comme elle offrait un concours aussi désintéressé que précieux, il (Hait difficile de lui imposer des conditions; quant aux Dieppois, ils se montrèrent de plus en plus intraitables; des prêtres séculiers comme missionnaires, passe encore ; mais des Jésuites, point! Us préféraient rompre l'affaire. Biencourt se trou-

1 Parkman, les l ionniers français, clinp. v.

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vait donc dans une grande perplexité, lorsque madame de Guercheville, avec un grand désintéressement, offrit de rembourser aux Dieppois toutes leurs avances. Cette offre fut acceptée, et pour que le tour fût plus piquant, les deux Pères Jésuites furent substitués, en leur nom propre, aux négociants que l'on remboursait.

Notre jeune homme se trouvait donc affranchi désormais des exigences de ses bailleurs de fonds; mais ceux-ci, malheureusement, durant le cours de ces discussions, avaient déposé dans son âme le levain de leurs préjugés et de leurs antipathies contre les deux missionnaires, ce qui devait avoir dans la suite les plus funestes résultats.

On partit enfin le 26 janvier 1611, de Dieppe, et ce fut alors sans doute que se rendit en Àcadie, avec tous les siens, madame de Poutrincourt, la première femme européenne qui soit passée dans l'Amérique du Nord ; ce qui devait, dans le dessein de son mari, mettre le dernier sceau à sa création coloniale l . Mais on avait perdu six mois dans des discussions intempestives, au grand préjudice de la colonie, qui attendait avec impatience l'arrivée d'un ravitaillement; la traversée fut longue et très-pénible, on n'atteignit Port-Royal que le 22 juin 1611, après avoir passé cinq mois en mer et consommé une partie des approvisionnements que l'on apportait.

On trouva Poutrincourt et ses vingt-trois hommes en bonne santé, mais fort dénués de toutes choses ; ils avaient compté sur un retour très-prompt du navire parti le 8 juillet 1610, et n'ayant que peu de vivres, ils avaient dû, pour économiser leur ressources pendant l'hiver, se disperser parmi les sauvages et partager avec eux le produit des chasses et des pêches. L'amitié des sauvages ne se dé-

1 Auguste Garayoïi, Première Mission des Jésuites au Canada, Paris, 1864. Lettre du Père Biard, du 31 janvier 1612.

mentit point du reste un seul jour, et, grâce à cette bonne harmonie, les Français avaient pu attendre le retour de leurs compatriotes sans encombre, mais non pas sans inquiétude.

La vue du navire qui entrait dans la rade de Port- Royal ranima tous les courages; mais, lorsque Ton apprit que l'équipage avait du consommer, durant cette longue traversée, une partie des munitions, cet éclair de joie fut très-assombri. Les blés que Ton avait semés en 1610 commençaient, il est vrai, à montrer de belles espérances; mais, comme ces premières cultures n'avaient point été très-considérables, il était visible que cette future récolte, jointe aux vivres apportés de France, ne pourrait suffire pour alimenter tout le personnel de la colonie : Biencourt amenait trente-six hommes, tant matelots que colons, ce qui portait à cinquante-neuf le chiffre des habitants de Port-Royal. Poutrincourt résolut donc immédiatement de renvoyer au plus tôt en France tous ceux de ses gens qui ne devaient pas rester en Acadie; seulement il profita de la présence du vaisseau, pour pousser une expédition dans le nord de la baie Française (baie de Fundy), vers le pays des Àrmouchiquois : ce peuple passait pour cultiver une grande quantité de maïs, et l'on espérait s'y procurer, par quelques échanges, un supplément de subsistances. Bien que ces achats chez les Àrmouchiquois ne paraissent point avoir été très-importants, le voyage ne fut pas inutile, car on rencontra quatre navires français qui se livraient en ces parages à la pèche et à la troque, et l'on put tirer de chacun d'eux quelques subsides en nature. Nous voyons par cette circonstance que Poutrincourt jouissait encore de certains privilèges commerciaux, et entre autres d'un droit de quint sur les vaisseaux qui commerçaient dans les parages de Port-Royal.

Cette place étant ainsi ravitaillée, on commença à se

préparer au départ; Poutrincourt résolut de se rendre lui-même en France, afin d'établir nettement sa situation dans les nouveaux arrangements survenus avec madame de Guer cheville. C'était un homme d'un grand sens et fort rassis; il craignait, non sans raison, que son fils ne se fût comporté un peu étourdiment, durant toutes ces négociations; il devait vendre en même temps tout ce qu'on avait amassé de pelleteries, et en retour approvisionner convenablement Port-Royal de marchandises de troque. Ce troc de pelleteries avec les sauvages était en effet le seul profit immédiat que l'on pût espérer de la colonie encore naissante et si faible.

Les hommes étaient d'ailleurs habitués désormais au pays et déterminés à rester; il avait mesuré et distribué à chacun des terres, dont le lotissement fut si bien conservé, qu'en 1685 on montra encore à M. de Meulles les titres signés de sa main l . Il manquait encore cependant dans la colonie une chose essentielle : la famille n'était pas constituée ; il ne paraît pas en effet que, sauf madame de Poutrincourt, on y eût amené jusqu'alors aucune femme ni enfant. Les autres colons étaient tous des engagés célibataires; et un des motifs du bon seigneur, dans son voyage en France , était précisément de ramener quelques hommes mariés avec leur ménage, afin de donner ainsi à la colonie le dernier caractère d'une fondation durable et définitive ; malheureusement les circonstances ne devaient pas lui permettre d'accomplir lui-même ce sage dessein.

Ce fut dans le courant d'août 1611, après les récoltes, qu'il quitta l'Àcadie, un mois et demi environ après l'arrivée de son fils, auquel il remit le commandement pendant son absence; il laissait dans son manoir madame de Pou-

1 Voir le rapport de M. de Meulles de 1685, et aussi le Mémoire sur l'Acadie de janvier 1720. (Archives de la marine.)

trincourt et ses autres enfants ' avec vingt hommes et les deux missionnaires, Biard et Ennemond Masse, dont la correspondance nous a été conservée dans la célèbre collection des Relations des Jésuites. C'était encore bien peu de monde, et il n'en avait point hiverné davantage l'hiver précédent; mais la médiocrité des approvisionnements faisait une loi impérieuse de ne point conserver un plus nombreux personnel. Ce voyage en France fut très-utile à l'Acadie; Poutrincourt s'entendit à merveille avec la vieille dame de Guercheville, et de concert avec elle il put équiper un navire qui mit à la voile dans l'automne de 1611*.

Mais, d'autre part, cette absence de Poutrincourt devint l'origine de funestes désordres : Biencourt avait les qualités et les défauts de la jeunesse; instrument utile entre les mains de son père, il se laissa dominer, quand il fut seul, par cette ardeur inexpérimentée qui se résout malaisément à ménager les hommes et les circonstances; pourvu de peu d'instruction, et imbu des préjugés qu'une partie de la noblesse nourrissait alors contre les Jésuites, il subissait en outre l'influence des marchands de Dieppe, que ceux-ci avaient supplantés dans l'entreprise; il accueillait donc assez froidement ces associés que la nécessité lui avait imposés, bien plus que son propre gré ; les deux Pères Jésuites se sentirent piqués au jeu par le mauvais vouloir qu'ils rencontrèrent, et parfois ils cherchèrent trop à montrer qu'ils étaient non-seulement des auxiliaires, mais des coïntéressés ; ils en avaient incontestablement le droit, mais peut-être eût-il été désirable, pour la bonne direction de l'entreprise, de les voir un peu modérer la rigueur

1 Auguste Garayon, Première Mission des Jésuites au Canada, Paris, L864. s Moreau.

du droit, afin de conserver l'union et l'unité d'action dans la colonie.

Quoi qu'il en soit, les deux partis ne tardèrent point à être aux prises, et lorsque, le 23 janvier 1612 1 , arriva le navire que Poutrincourt expédiait à Port-Royal de concert avec madame de Guercheville, il s'éleva une violente discussion à propos de l'inventaire de ce bâtiment. Les Pères Biard et Masse voulurent y intervenir à titre d'associés. Biencourt se refusait à leur désir à titre de gouverneur; les choses en vinrent à ce point que les Pères prétendirent quitter la colonie et retourner en France. Biencourt, qui peut-être craignait plus encore ce retour que leur séjour en Àcadie, les retint de force et renvoya le navire ; ce fut sans doute en ce moment que retournèrent en France madame de Poutrincourt et ses enfants, qui jusque-là étaient toujours restés à Port- Royal.

La dissension persista donc plus âpre que jamais en Àcadie, et ses résultats furent déplorables, car madame de Guercheville, apprenant le mauvais accueil fait aux missionnaires, ainsi que les désagréments qui leur étaient suscités, se refroidit beaucoup, et commença à concevoir l'idée de fonder en son particulier une colonie qui répondît exclusivement à ses propres desseins.

Assurément Biencourt eut de grands torts en tout ceci, on ne saurait en disconvenir, quelle que soit l'opinion que l'on professe au sujet des Jésuites. C'était madame de Guercheville qui subventionnait l'entreprise ; rien dès lors n'était plus juste et plus utile que de tenir compte de ses intentions et de respecter ses mandataires ; il eût fallu avoir assez de raison pour sacrifier un peu de ses sentiments personnels au succès de l'œuvre commune. C'est ce que Biencourt ne sut pas faire, et si l'on doit critiquer les

1 Moreau, pages 75 et 7G.

Jésuites pour s'être montrés trop peu conciliants, on doit encore bien plus le blâmer, pour avoir voulu tout subordonner à l'arbitraire de ses sentiments. Tel fut le résultat de la bigoterie fanatique des huguenots de Dieppe, qui avaient semé le germe de ces divisions, en surexcitant sans utilité et sans raison l'esprit de ce jeune homme; ils ne voulaient point faire de sacrifices pour la colonie, et ils faisaient tout au monde pour empêcher qu'elle réussît en d'autres mains.

Quelle fut la conséquence de toutes ces discordes? La colonie souffrit bientôt d'une extrême pénurie, puis se divisa, s'affaiblit, et fournit ainsi aux ennemis de la France toute facilité pour ruiner son développement. Poutrincourt en effet, n'étant plus soutenu par madame de Guercheville, demeura hors d'état d'équiper aucun autre navire durant l'année 1612; à l'entrée de l'hiver, Port-Royal se trouva presque sans approvisionnement, et quoique Biencourt eût fait avec les sauvages un commerce considérable de troque, ses profits restaient inutiles pour son père, faute de moyens de transport.

Les Jésuites, mieux pourvus ou plus économes, avaient mis en réserve quatorze barils de provisions, qui aidèrent la colonie à vivre pendant deux mois ; ce temps fut employé à recueillir toutes les ressources que pouvait fournir la contrée : on ramassa des glands et une sorte de racine appelée chiben ou chiquebi, qui fut ensuite importée en France sous le nom de topinambour ; la pêche à l'éperlan fournit aussi quelques subsides ; la chasse vint en aide de temps à autre; c'est ainsi que, combinant toutes ces ressources avec les produits encore bien restreints de leurs cultures, nos colons suppléèrent tant bien que mal aux provisions défaillantes, et parvinrent à passer sans trop d'encombre ce misérable hiver. Ils étaient soutenus comme toujours par un courage intelligent, et par cette gaieté fer-

tile en expédients, dont Lescarbot nous a si bien dépeint l'influence; la colonie était pauvre, mais non pas énervée et maladive, parce que les hommes étaient énergiques et industrieux.

On dut passer Tannée 1613 de la même façon, car Poutrincourt n'avait encore trouvé aucune ressource pour secourir Port-Royal; mais madame de Guerche ville, ayant désormais le projet très-arrêté de fonder à elle seule un établissement nouveau, organisa une expédition sous les ordres de M. de La Saussaye; celui-ci partit sur un navire commandé par le capitaine Flory, et toucha à Port-Royal à la fin de mai, afin d'y prendre les deux Pères Jésuites : en ce moment les colons, qui pouvaient être de vingt à vingt-cinq, étaient presque tous dispersés, les uns occupés aux cultures dans le haut de la rivière, les autres à la traite parmi les sauvages, de sorte que La Saussaye ne trouva dans le fort que cinq personnes, savoir : les deux Jésuites avec leur domestique Valentin Pageau, I^ouis Hébert qui était comme le lieutenant de Biencourt, et un engagé qui gardait le fort avec lui. On embarqua donc les Pères Biard et Masse, ainsi que Pageau, et l'on fit voile vers une île voisine du continent, dite Pile des Monts-Déserts, où La Saussaye se prit à fonder une nouvelle colonie, qu'il nomma Saint-Sauveur .

Il n'est point sans intérêt de dire ici quelques mots de cette dame de Guercheville , dont le zèle patriotique et religieux ne craignit point de se mettre à la tête de cette entreprise difficile et lointaine. Plusieurs écrivains, sous l'influence d'une aversion extrême pour les Jésuites, qu'elle protégeait, ont paru vouloir incriminer son intervention en cette affaire; pour nous, nous avouons ne ressentir qu'un étonnement mêlé d'admiration, à la vue de cette grande dame de la cour, qui, par dévouement pour une idée, se jette de propos délibéré dans les risques et les

embarras d'une œuvre nationale ; elle ne pouvait en espérer ni profit ni gloire : au commerce elle n'entendait rien, et d'aucune ambition que devait-elle attendre? Elle ne pouvait viser aux spéculations coloniales, car elle n'avait point dessein d'aller établir une seigneurie en Acadie; et ces pauvres colons luttant péniblement pour leurs vivres, pas plus que ces sauvages inconnus, ne pouvaient guère servir sa renommée.

De telles visées sont assez rares, parmi les personnes auxquelles le rang et la fortune donnent la puissance, pour qu'on sache les louer ; et si dans l'exécution il se révèle des défauts, on peut bien leur accorder quelque indulgence, car la nature humaine n'est point parfaite, et dans nos meilleures actions il se glisse toujours trop de preuves de notre infirmité. Quoi donc ! nous trouvons à peine de la critique pour tous ces riches inutiles, dont la fortune n'est qu'un instrument de plaisir, et si quelque esprit plus généreux sort de ce matérialisme vulgaire , nous nous emportons en déclamations contre la moindre des faiblesses, qui peut offusquer nos opinions ! C'est en vérité perdre le sens ; soyons donc plus justes des deux parts, et que la critique historique se montre à la fois plus sévère pour ces épicuriens, plus sympathique pour les dévouements désintéressés.

Ces observations sont d'autant mieux fondées, que madame de Guercheville offre un type tout particulier; voici son portrait tracé par l'Américain Parkman, un des historiens les plus distingués des États-Unis : « Antoinette de « Pons, marquise de Guercheville, était dame d'honneur de « Marie de Médicis; renommée pour sa grâce et sa beauté; « sa réputation de vertu l'avait rendue encore plus dis- « tinguée, à travers les désordres de la cour licencieuse « où sa jeunesse s'était passée. Le Béarnais, dans l'ardeur « de la guerre civile, courait sans repos de combat en « combat, de maîtresse en maîtresse; la belle Corisande

LES P0UTR1NC0UPT. 57

« avait un instant fixé ses affections, mais la vue de ma- « dame de Guerclie ville détermina son abandon, et tous u les hommages du Roi appartinrent à notre héroïne; son u rôle de conquérant devait pourtant échouer à ses pieds : « le guerrier victorieux, le Roi triomphant au Louvre, « tenta en vain de vaincre cette fière vertu, et il en reçut « cette réponse devenue célèbre : « Sire, si mon rang ne <i me permet pas d'être votre femme, j'ai le cœur trop haut a placé pour devenir votre maîtresse. » Aussi la pria-t-il u d'être dame d'honneur près de la reine ; en la présentant a à Marie de Médicis : « Madame, lui dit-il, je vous donne « une dame d'honneur qui est en vérité une dame pleine « d'honneur l . »

Telle était la femme qui prit tellement à cœur la colonisation de FAcadie et la conversion des sauvages; en vérité, on ne peut guère hésiter entre elle et les marchands de Dieppe : ceux-ci, dans un pur intérêt de lucre, marchandaient à Poutrincourt des secours tardifs et médiocres, presque toujours 'insuffisants; ils prétendaient même que l'on respectât non pas seulement leurs intérêts, mais encore leurs caprices, et lorsque madame de Guerclieville amena à Poutrincourt des subsides et des hommes qui devaient aider son œuvre, ils refusèrent son concours par pur fanatisme ; en quoi cette fantaisie, qui sema la discorde, était-elle moins blâmable que celle de madame de Guercheville, qui désirait (en les payant de ses deniers) avoir deux Jésuites pour agents? Elle remboursa les marchands de Dieppe et les évinça de l'entreprise, et en cela elle fit, plus qu'eux, preuve de dévouement et de magnanimité ; mais eux, à leur tour, continuèrent, après le rembourse-

1 Parkman, les Pionniers français en Amérique. Traduit par madame de Clermont-Tonnerre. 1 vol., Didier et G ie , 1874. — Voir aussi les Mémoires de Choisy.

ment, à déblatérer contre l'entreprise, à exciter les esprits contre les Jésuites, et en ceci ils mésusèrent, car ces gens d'argent semaient ainsi la division et le désordre dans une affaire dont ils s'étaient désintéressés, sacrifiant par là le bien public à leur rancune misérable l .

Le malheureux Biencourt paya cher cet aveugle acharnement ; destitué de tout ravitaillement et de toute espérance de secours, il se trouva réduit à vivre sur le produit des cultures et de la chasse; il est vrai que dès lors les travaux et les récoltes de la colonie avaient commencé à prendre un certain développement. Nous savons en effet, par des documents authentiques % que chaque année depuis 1609, il y eut une suite toujours croissante de cultures et de défrichements dans le haut de la rivière, vers le lieu probablement qui fut plus tard appelé la Prée-liondc ; on élevait des poulains, des veaux et des pourceaux; de plus, il paraîtrait, d'après une lettre mentionnée par Lescarbot, édition de 1617, page 678, que Poutrincourt serait parvenu à expédier de la Rochelle à Port-Royal, en mai 1613, un mois et demi après le départ de La Saussaye, un navire chargé de provisions; mais ce fait n'est mentionné que dans cette édition 3 .

Il se trouvait donc en ce moment deux colonies françaises en Àcadie : celle de Port-Royal et celle de Saint-Sauveur. La Saussaye venait de s'installer en ce dernier lieu avec trente hommes; il commençait ses travaux d'installation, et les missionnaires, devenus plus familiers avec la langue sauvage, s'employaient déjà à la prédication des

1 Cliamplain.

9 Description du pillage de Port-Royal par Argall en 1613. — Déposition de Poutrincourt au tribunal de l'Amirauté à la Rochelle, du 18 juillet 1614. Lescarbot, édition de 1617, Paris, chez Adrien Périer. — Oarayon.

:î Lettre de Poutrincourt à Lescarbot.

indigènes, lorsqu'une agression violente et inattendue vint détruire en sa fleur cette colonie naissante.

Le coup vint des Anglais ; ceux-ci avaient en effet, peu d'années auparavant, en 1606, fondé leur première colonie en Amérique sur les côtes de Virginie. L'établissement était encore bien médiocre : en 1613, on y comptait à peine quatre cents âmes; mais déjà le voisinage des Français, bien qu'ils fussent les premiers en date, inquiétait la jalousie britannique ; ils considéraient nos postes comme un danger, et même comme un empiétement sur les droits de la couronne d'Angleterre. Il se montra donc sur les côtes de l'Acadie, peu de temps après la fondation de Saint-Sauveur, une petite flottille demi-marchande, demi-flibustière, commandée par un nommé Argall; elle venait de Virginie, et comme on était en paix avec l'Angleterre, il lui fut très-facile de surprendre notre jeune colonie; les hommes de Saint-Sauveur, occupés çà et là aux travaux d'installation, purent à peine opposer un semblant de résistance, et La Saussaye fut contraint de capituler aussitôt. Argall, qui dans toute cette affaire se conduisit en véritable forban, feignit au contraire de considérer les colons de Saint-Sauveur comme des pirates, et après avoir détruit les papiers et brevets de la colonie, il emmena les malheureux Français en Virginie, où ils furent traités comme des flibustiers. Avant de partir, il avait chargé sur ses bâtiments tout ce qui pouvait s'enlever, puis il brûla le reste, de sorte qu'il ne resta absolument rien de cet établissement, qui avait à peine quelques mois d'existence.

Tel fut le résultat des rivalités de partis et des discussions misérables par lesquelles on avait fractionné la Société de Port-Royal ; cette pauvre colonie jouait de malheur : presque toujours on y avait manqué de ressources suffisantes, et dès qu'elles se montrèrent abondantes, la discorde les rendit inutiles ; mais la suite devait être plus

funeste encore; la ruine de Saint-Sauveur ne fut que le prélude de la prise de Port-Royal. Le gouverneur de la Virginie, Thomas Dale, heureux de ce premier succès, et désireux de chasser entièrement les Français de ces côtes ' , confia à Argall une nouvelle expédition qui à la fin d'octobre 1613 atteignit la rade de Port- Royal. Elle put approcher sans opposition jusqu'au pied du fort; tous les habitants, confiants dans la paix entre les deux couronnes, étaient occupés à divers travaux. Bicncourt lui-même était chez les sauvages.

Les Anglais occupèrent donc librement le fort et les habitations de Port-Royal, qu'ils dévalisèrent complètement, emportant jusqu'aux charpentes et menuiseries qu'ils purent démonter; puis, profitant de la marée, ils remontèrent la rivière du Dauphin, afin d'atteindre les bestiaux et aussi les hommes qui travaillaient aux récoltes et aux cultures; la plupart des défrichements existaient en effet, comme nous l'avons déjà indiqué, à deux lieues environ en amont de la rivière. Ils parvinrent à enlever des chevaux et poulains qui paissaient dans la prairie, et saisirent aussi un assez bon nombre de pourceaux; mais lorsqu'ils atteignirent les cultures, les hommes qui y travaillaient se mirent en devoir de les repousser, et comme les Anglais craignaient d'être abandonnés par la marée, ils retournèrent à Port-Royal, où ils brûlèrent tout ce qu'ils n'avaient pas pu enlever.

Biencourt, averti par les siens dans l'intervalle, les suivit avec ses gens, et comme les Anglais s'étaient déjà rembarques, il fit proposer à Argall un combat seul à seul ou tant pour tant ; mais ce dernier, ne voyant là qu'un piège, leva l'ancre et partit avec son butin 2 ; ce désastre,

1 Lescarbot. — Parle ma n.

2 Lescarbot.

quelque grand qu'il fût pour notre colonie, au milieu du désert et sans ravitaillement possible, n'entraînait pas cependant sa destruction; la plus grande partie des ustensiles , beaucoup d'armes et des bestiaux restaient entre les mains des colons; quelques semailles étaient déjà effectuées; enfin, ressource précieuse, le moulin qui avait été construit sur la petite rivière avait échappé aux recherches des Anglais ave^tout ce qu'il contenait; mais, par-dessus tout, on pouvait se fier au courage, à l'énergie et à l'esprit de ressource de ces hommes, qui pour la plupart étaient habitués, depuis plusieurs années, à compter sur euxmêmes, plus que sur les secours extérieurs.

Port-Royal n'était donc en réalité ni détruit ni tout à fait désespéré; les sauvages se montrèrent fidèles en ce malheur, et Ton pouvait répondre de leur sympathie ; les colons ne manifestèrent ni faiblesse ni découragement, et Biencourt se prit aussitôt à rassembler les débris de son naufrage. Le moulin et quelques huttes situées sur les défrichements servirent d'abris provisoires, et l'on se hâta de profiter des derniers beaux jours de l'automne, pour construire des logements grossiers, mais chauds, où l'on pût se défendre du froid et de la pluie; d'autres hommes furent dépêchés dans les forêts pour recueillir des chibens et autres racines, dont on avait expérimenté les qualités durant les précédentes disettes ; les sauvages apportèrent du gibier, dont une partie fut salée ou fumée; on ramassa jusqu'à des glands. Rien ne fut négligé dans ces préparatifs : l'existence de tout le monde était en jeu.

Au milieu de cette activité générale, l'hiver se présentait déjà en effet avec son cortège glacial et menaçant de frimas, de rigueurs et de dénûment. Jamais encore les Français n'avaient ev à affronter dans ces parages une si terrible épreuve; elle était d'autant plus terrible que Fari. 4

rivée d'un ravitaillement dans le cours de Tannée suivante n'était rien inoins que certaine, de sorte qu'après les affreuses privations de l'hiver on avait en perspective f éventualité d'un dénûment plus grand encore pour 1614. Néanmoins il ne se montra jamais ni mécontentement ni défaillance; chacun portait son mal avec courage, luttant de son mieux contre les difficultés, avec cet esprit de ressource, actif, obstiné, industrieux, qui est un des caractères notables du Français , et par lequel il semble plus propre à résister aux privations de la mauvaise fortune qu'aux enivrements du succès.

Biencourt avait à peine vingt-deux ans, mais les rudes leçons de l'expérience mûrissent vite l'esprit des hommes; non-seulement il s'employa à parer aux difficultés du présent, avec une patience et une industrie remarquables, mais avec une prévoyance au-dessus de son âge, au milieu des privations matérielles et des angoisses morales de cet hivernage cruel, il ne perdit point de vue l'avenir; songeant à son pauvre père, à sa fortune compromise, aux créations qu'il avait rêvées sur ces terres nouvelles, et à la situation pénible qui lui était faite en France, par l'épuisement de ses ressources et de son crédit, il s'efforça de préparer quelques marchandises de retour, qui pussent aider Poutrineourt à solder au moins ses frais de ravitaillement; non-seulement il se livra assidûment à la chasse avec ses hommes, mais, malgré la perte de toutes ses marchandises d'échange, il sut, en redoublant d'activité, tirer des Indiens, tant par les services qu'il leur rendit que par son influence ou par ses promesses, un bon nombre de pelleteries, qu'il prépara et emmagasina avec soin. Si son père arrivait à son secours, il lui ménageait ainsi l'occasion de quelques heureux profits ; s'il restait au contraire abandonné à lui-même, ces fourrures devaient lui fournir un moyen précieux d'échange, pour obtenir des bâtiments

pêcheurs qui fréquentaient les côtes d'Àcadie, quelques denrées de première nécessité.

Ce fut son père qui arriva le premier; pendant que ces tristes événements désolaient sa colonie, Poutrincourt s'était lui-même trouvé aux prises avec de grands embarras : étant totalement brouillé avec madame de Guerche ville, par les préjugés des uns et la maladresse des autres, il avait perdu tout espoir d'appui de ce côté ; il sollicitait donc de toutes parts, tantôt parmi ses amis et connaissances, tantôt parmi les gens que l'élévation de leur esprit et leur patriotisme intéressaient à nos colonies d'Amérique. Il fallait en effet trouver un appui au dehors, ses ressources personnelles étant épuisées, et les produits de l'entreprise assez médiocres; il obtint enfin le concours de quelques marchands de la Rochelle, en leur offrant un intérêt dans les privilèges de traite, qu'il possédait autour de sa seigneurie de Port-Royal. Il put ainsi équiper un navire de soixante-dix tonneaux, sur lequel il s'embarqua lui-même, le 31 décembre 1613, et il atteignit Port-Royal le 27 mars

Jamais secours n'arriva plus à propos à de pauvres naufragés; Biencourt et ses gens renaissaient à l'espérance et à la vie ; mais en retrouvant la colonie dans une situation si fâcheuse, combien se seraient laissé abattre par cette persistance du malheur! combien auraient désespéré d'une entreprise où l'on avait infructueusement dépensé tant de sacrifices et d'efforts ! Heureusement que nos aventuriers du dix-septième siècle avaient l'âme plus haute. Chez Poutrincourt, avons-nous dit, dominait une idée assez répandue à cette époque : il se considérait comme le fondateur d'un grand fief, il agrandissait sa patrie, et créait pour sa famille, dans cette France nouvelle, une sorte de situation féodale, relevant de la couronne de France. Le caractère élevé de cette ambition, qui revêtait une teinte

de patriotisme et de devoir accompli, imprimait aux esprits une ténacité courageuse que les revers ébranlaient difficilement.

Entre lui , son fils et ses compagnons , la question ne s'éleva même pas de délaisser la contrée; il n'eut aucun regret d'avoir tenté cette entreprise, et s'y rattacha au contraire avec une forte résolution. Se retrempant dans de nouvelles espérances, on se mit aussitôt à l'œuvre pour édifier des logements et magasins, plus solides que les abris provisoires construits avant l'hiver; Biencourt montra avec une juste fierté que lui non plus ne s'était jamais abandonné au désespoir, et les fourrures qu'il avait su ramasser, au plus fort de son désastre, furent embarquées sur le navire de son père; celui-ci présida au rétablissement de toutes choses; il put visiter les champs que l'on avait ensemencés l'année précédente, au moment de l'invasion d'Argall; peut-être même eut-il la satisfaction de demeurer assez pour assister à la récolte, et recueillir ainsi ces précieuses épaves d'une ruine imméritée! Quoi qu'il en soit, il ne quitta Port-Royal qu'après avoir consacre», toute son énergie et toutes les ressources que pouvait fournir son navire, au ravitaillement de cette colonie chérie, à laquelle il avait déjà consacré les onze plus belles années de sa vie; enfin il repartit pour la France, en laissant de nouveau son fils à la tête de ce fief, auquel il avait voué son existence, et sur lequel reposaient ses meilleures et ses plus chères espérances.

Il ramena avec lui Hébert, l'apothicaire parisien, ce doyen de la colonie acadienne, le seul peut-être des anciens compagnons de Lescarbot qui fût resté dans la contrée; il venait d'y passer quatre ans, et retournait sans doute en France dans l'intention de ramener avec lui sa famille et toutes ses ressources. Mais ni lui ni Poutrincourt ne devaient plus revoir l'Àcadie. Hébert rencontra

en France Champlain, qui avait été avec lui le compagnon de Poutrincourt dans ses premières expéditions, et il ne put résister au plaisir de s'associer à son vieil ami ; celui-ci avait fondé en 1608 une colonie nouvelle à Québec, sur les bords du Saint-Laurent, et quand il repartit pour ce pays, Hébert se joignit à lui avec tous les siens. Ce fut la première famille française établie au Canada, où Ton compte encore un grand nombre de ses descendants par les femmes.

Quant à Poutrincourt, après avoir vendu sa cargaison, il comptait repartir Tannée suivante (1615) pour Port- Royal, quand il fut requis pour le service du Roi afin de soutenir en Champagne, par son influence et par son bras, l'autorité royale contre la levée de boucliers du prince de Conti. Notre héros était un homme de guerre, un ancien compagnon de Henri IV; il se mit à la tête de la milice provinciale. Non-seulement il obéissait ainsi à sa nature généreuse et guerrière, mais il espérait sans aucun doute trouver, dans cette intervention énergique de sa bravoure personnelle, l'occasion d'obtenir quelque puissant concours, pour cet établissement d'outre-mer qui lui tenait si profondément au cœur; car son dessein bien arrêté était de finir ses jours à Port-Royal, en y fixant sa famille.

Mais Dieu en avait disposé autrement, et cette noble carrière devait se terminer glorieusement au champ d'honneur; ayant été assiéger la petite ville de Mérysur-Seine en décembre 1615, il fut tué à l'attaque de cette place. Il avait alors cinquante-huit ans. Cette mort était doublement funeste pour l'Acadie; l'entreprise en effet perdait son chef naturel, homme expérimenté et dévoué à son œuvre; il allait compléter cette création en amenant, avec sa propre famille, plusieurs ménages de cultivateurs, et il succombait au moment même où il eut peut-être possédé des ressources moins précaires que

celles dont il avait disposé jusque-là ; cette mort rompait en outre, désormais, toute relation suivie et régulière avec la mère patrie, car la famille de Poutrincourt paraît avoir renoncé à poursuivre l'entreprise de son chef et abandonné entièrement au fils aîné, le jeune Biencourt, tous les intérêts engagés en Àcadie; celui-ci, qui avait passé sa jeunesse loin de la France, était hors d'état de renouer les pourparlers ni les projets entamés par son père; son crédit personnel était nul, et personne ne s'intéressait assez à lui ou à l' Acadie pour songer à soutenir cette opération lointaine et précaire; cependant il resta fidèle à la mémoire paternelle, et, se regardant comme engagé par les dernières volontés de son père, il s'attacha à la garde du poste que celui-ci lui avait confié; il y demeura, déterminé à vivre par ses propres ressources, en se procurant les approvisionnements indispensables, par les relations fortuites qu'il entretenait avec les navires de pèche qui venaient chaque année sur ces côtes.

La plupart des historiens de l'Amérique s'imaginent qu'après la mort de Poutrincourt, il y eut une interruption dans la domination française en Acadie, et que les colons disparurent du pays jusqu'à M. de Razilly en 1632. Ceux-là mêmes qui ont relaté les incidents qui nous démontrent l'existence des Français dans la contrée à cette époque, hésitent à affirmer la régularité de notre occupation, et n'ont jamais établi par un exposé méthodique la continuité et le maintien de la colonie fondée en 1604. Nous essayerons cependant de montrer en quelques pages la série des événements qui prouvent comment l'œuvre de Poutrincourt lui survécut, comment son fils la poursuivit jusqu'à sa mort, avec les hommes qu'il lui avait laissés, comment il transmit ses pouvoirs à Charles de Latour, et celui-ci à M. de Razilly.

Biencourt, avons-nous dit, avait courageusement ac-

LES POUTR1NCOURT. 67

cep té la succession de son père et la suite de ses desseins ; bien que ses rapports avec la France fussent désormais rares et fortuits, bien qu'aucune famille régulière ne fut encore installée en Acadie, il avait réellement sous la main un noyau de population européenne , un établissement colonial en formation, d'où l'on vit sortir plus tard un petit peuple, une nouvelle province française au delà de l'Océan. Plusieurs de ses compagnons avaient en effet formé, avec des squaws indiennes, des ménages irréguiiers dont sortirent les familles de métis qui se répandirent sur les côtes de l'Est; les colons que M. de Razilly amena plus tard prirent quelquefois parmi ces familles des compagnes même légitimes, et leur descendance s'est trouvée ainsi mêlée, à divers degrés, avec quelques-unes des familles européennes qui vinrent en Acadie vingt et trente ans plus tard l .

Le ravitaillement effectué en 1614 par Pouti incourt avait permis de rétablir le poste fortifié et les magasins de Port-Royal; l'ancien moulin, comme nous le savons, avait échappé à la dévastation d'Argall , et il est probable que Biencourt, averti par l'expérience, dut construire en amont de la rivière, au milieu des ses cultures, quelques bâtiments que leur éloignement abritait mieux contre les incursions de l'ennemi. D'autre part, la nature nouvelle de ses relations avec l'Europe, par l'intermédiaire des pêcheurs de morue, le força en outre à installer un certain nombre de postes grossiers, sur divers points de la côte; de là on observait dans la belle saison le passage des navires, que l'on appelait par signaux ; nous savons par un document authentique que l'un de ces postes s'appelait le fort Lomeron 2 , situé à peu près où existe aujourd'hui

1 M 'émoir e sur les établissements de V Acadie en 1698. (Archives.)

2 Lettre de Latour au roi de France, citée par Ferland.

le cap Fourchu ou Yarmouth; il en établit probablement aussi d'autres, à la Ilève et au cap Sable, car la fréquence des naufrages en ce dernier lieu offrait et offre encore aux habitants de l'Acadie, des épaves qui devenaient doublement précieuses, dans l'état d'isolement où se trouvait la petite colonie.

Il y a lieu de penser que pendant longtemps, et au moins pendant toute la vie de Biencourt, la tradition agricole si fortement établie par Poutrincourt se maintint par une série non interrompue de cultures, et même un certain élevage de bestiaux (les Anglais n'en avaient enlevé qu'une partie) ; d'autre part, la chasse et les échanges avec les sauvages fournissaient du gibier et des pelleteries; la pèche, très-abondante sur les côtes et dans les rivières, contribuait aussi à fournir des aliments; enfin une longue connaissance de la contrée permettait désormais aux colons de s'y ménager bien des ressources qui échappaient, dans les premiers temps, à leur inexpérience. .Par le moyen des fourrures que l'on emmagasinait pendant l'hiver, on parvenait au printemps à se procurer des armes, des munitions, des outils et quelques marchandises de troque sauvage, que l'on obtenait par échange des navires de Dieppe, de la Rochelle, du Cap-Breton (Landes) et de Saint-Jean de Luz, qui fréquentaient alors les pêcheries de l'Amérique du Nord.

C'est ainsi que Biencourt succéda à son père et maintint la seigneurie jusqu'en 1623. Poutrincourt y laissait ordinairement une vingtaine d'engagés, et Latour semble indiquer que les barques de pêche lui fournissaient de temps en temps quelques recrues l ; il pouvait donc s'y trouver, en 1623, quinze ou vingt hommes, dont plusieurs possédaient des lotissements de terre à Port-Royal; les

1 Supplique de Latour au Roi en 1627, citée par Ferland.

titres signes par Poutrincourt se transmirent de main en main, comme nous l'avons déjà dit : fait très-intéressant qui confirme la continuité de l'occupation française el de certains travaux de culture, depuis Poutrincourt jusqu'à M. de Razilly, en 1632.

Nous connaissons peu de chose de la vie de Biencourt et de ses compagnons; nous savons seulement que ce Claude de Latour, qui était venu de Champagne avec Poutrincourt en 1610, resta avec lui, ainsi que son fils Charles, alors âgé de dix-huit ou dix-neuf ans, lequel s'attacha étroitement à la personne de Biencourt; il y a lieu de croire aussi que l'un de ces Français s'appelait Loméron, nom qui fut donné à l'un des postes delà côte. Enfin Parkman cite une lettre de 1618, par laquelle Biencourt avait fait demander en France des colons auxquels il promettait un étahlissement avantageux l ; mais il ne paraît pas qu'on ait répondu à son appel.

Cette existence aventureuse et pleine d'émotions n'était pas sans offrir certain charme à des hommes jeunes, vigoureux et rompus à ce genre de fatigues dès leur adolescence ; mais elle était mêlée de périls et de privations de tout genre, auxquels les plus forts tempéraments résistent mal : Biencourt succomha à la peine en 1623, à l'âge de trente et un ans; en mourant, il laissa son héritage, son autorité et ses droits, à son compagnon et son ami Charles de Latour, âgé de vingt-sept ans. Bien que les ressources dont il disposait fussent médiocres, ce jeune homme, devenu à son tour seigneur de Port-Royal, s'attacha à continuer l'œuvre de Poutrincourt et de son fils; seigneur, hélas! sauvage et aventurier, qui comptait parmi ses vassaux plus d'Indiens peut-être que de Français, et dont le ma-

1 Parkman, les Pionniers français en Amérique. Traduit par madame de Clermont-Tonnerrc. 1 vol., Didier, 1874.

noir finit par devenir un campement mobile sous les voûtes de la forêt.

Bientôt en effet de graves difficultés surgirent autour de lui et empirèrent sa situation; les Anglais, depuis Argall, avaient toujours conservé leurs prétentions sur l'Àcadie, et en 1621 sir William Alexander, comte de Stirling, obtint du roi d'Angleterre la concession de toute l'Acadie, sous le nom de Nouvelle-Ecosse; il se proposait, lui aussi, d'y établir une principauté, dont le plan nous a été intégralement conservé. Ce plan était conçu sur une échelle beaucoup plus vaste que celui de Poutrincourt, plus vaste même que ceux de Razilly, de d'Aulnay, de Giffard, de Juchereau et tous autres gentilshommes français. Le comte de Stirling, membre de la Chambre des lords, se proposait de diviser son immense et déserte seigneurie en cent cinquante parts, de trois milles à six milles de front sur le rivage de la mer; chaque part devait être concédée, à titre de fief, à des gentilshommes auxquels il eût conféré le titre de baronnet, lesquels auraient transporté et établi sur leurs seigneuries des familles de cultivateurs , auxquelles ils auraient distribué les terres en sous-fiefs.

Les baronnets auraient eu ainsi pour tenanciers et feudataires la masse des fermiers, qui eussent peuplé le pays, tandis qu'eux-mêmes devaient rendre foi et hommage à William Alexander, comte de Stirling, lequel relevait directement du roi d'Angleterre pour la couronne d'Ecosse, à laquelle son ordre de baronnet eût été inféodé ' . On a même conservé les armoiries qui furent assignées à cette principauté avec leur devise : Munit hœc et altéra vinciu

En 1622 et en 1623, le nouveau prince de la Nouvelle- Ecosse fit reconnaître les côtes, et tenta même une prise

1 Ferland, Histoire du Canada. — BeamisK Murdocli, History of Nova Scotia. Halifax, 1865, vol. 1, page 68.

de possession ; ces démonstrations ne laissèrent pas que de jeter quelque inquiétude dans l'esprit de nos colons, et Charles de Latour résolut de faire un grand effort pour renouer ses relations avec la mère patrie. Nul ne lui parut plus propre à cette mission que son père Claude de Latour, qui, ayant été le compagnon de Poutrincourt, avait eu quelques relations avec les anciens amis de celuici ; il le chargea de se rendre en France sur un des navires pêcheurs qui fréquentaient la côte; là il devait solliciter pour son fils un titre régulier de commandement, et ohtenir quelques secours pour le soutien de la colonie. Celle-ci en effet, si l'on pouvait encore lui donner ce nom, végétait depuis plus de douze ans, n'ayant d'autres ressources que la traite des fourrures et la troque avec les sauvages; les cultures avaient été peu à peu désertées, les bestiaux avaient disparu, et nos pauvres Français reculaient insensiblement vers une demi-sauvagerie.

Ce fut le 25 juillet 1627 que Claude de Latour prit la mer, emportant avec lui une lettre adressée par son fils au roi de France , et dont le texte nous a été conservé l . Cette supplique fut-elle favorablement accueillie? On ne saurait l'affirmer, car Latour ne put rejoindre son fils. S'étant en effet rembarqué en 1628, le bâtiment qui le portait fut malheureusement attaqué et pris par une croisière anglaise commandée par Kirk.

Ici se place une des légendes les plus répandues dans l'Amérique du Nord, bien que son authenticité soit trèscontestable : Claude de Latour, conduit en Angleterre, aurait été séduit par William Alexander, qui lui aurait promis un titre de baronnet avec un fief pour lui et pour son fils, s'il décidait ce dernier à reconnaître sa suzeraineté

1 Supplique de Latour au Roi, citée par Ferland dans son Cours d'histoire.

et à lui remettre les postes qu'il occupait dans i'Acadie; Claude de Latour, mis à la tète d'une expédition, aurait échoué vis-à-vis de la magnanime résistance de son fils, qui l'aurait laissé à la porte de son fort, en refusant de l'écouter même par les meurtrières; sur ce texte, dont nous abrégeons les détails, ont été publiés en Amérique un nombre prodigieux de romans, de drames, et même des tragédies en vers l .

En réalité, les seuls faits qui nous soient connus d'une manière sérieuse sont : la lettre de Charles de Latour au roi de France, l'envoi de son père en France, la prise de celui-ci par Kirk, et l'inscription de leurs noms sur le rôle des baronnets de William Alexander 2 . Ce qui est également avéré, c'est qu'en 1629 ce dernier envoya en Acadie un certain nombre de familles écossaises, qui furent débarquées à Port-Royal, non pas au même lieu où s'était établi Poutrincourt, mais à l'ouest de la rade (où est aujourd'hui Grenville), presque vis-à-vis l'Ile aux chèvres; ils y bâtirent un fort dont Halliburton assurait encore, en 1830, pouvoir distinguer les traces; ce lieu du reste s'appelle encore Scotch-Fort. Quant aux Français qui avaient pu demeurer jusque-là sur la rivière du Port-Royal, ils se reportèrent dans le haut de la vallée, selon Denys, ou dans les postes du littoral.

Le nombre de ces colons écossais s'élevait à un peu plus d'une centaine, y compris les femmes et les enfants l . Leur établissement ne fut point prospère : au commencement de l'hiver, il n'y restait plus que soixante-dix

1 Voir le récit détaillé dans Halliburton, Ferland, Beamisli et tous les chroniqueurs de l'Amérique du iNord, le poërne de M. Gérin-Lajoie, etc.

s Bcamish.

* Gliarlevoix. — Ferland. — Beamish. — Mémoire inédit de La Motlie- Cadillac, aux Archives.

LES P0UTR1NC0URT. 73

personnes, et avant le printemps de 1630 plusieurs moururent encore de maladies et de privations. Enfin un nouveau convoi arriva d'Angleterre de la part du seigneur lord\ Ce secours sauva la colonie d'une destruction complète ; mais les Écossais étaient découragés : une partie se réfugia au Massachusetts, et le surplus languissait misérablement, quand le traité de Saint-Germain rendit FAcadie à la France, en 1632. Ainsi prit fin l'entreprise du comte de Stirling, à peine ébauchée, et avant qu'il eût pu installer dans leurs fiefs ses baronnets, dont les cadres étaient déjà tout préparés en Angleterre 2 .

Cependant le jeune Latour s'était toujours maintenu dans l'intérieur et dans ses postes du littoral , d'où il continuait à tenir la campagne , en faisant la troque avec les sauvages. 11 y avait bientôt quinze ans qu'il menait, ainsi que ses compagnons, cette existence étrange au milieu des Micmacs, « s'appuyant, dit-il dans une lettre, sur « l'amitié des gens du pays , vivant comme eux et vêtu « comme eux » . On passait l'hiver à courir les bois , en chassant, en troquant des babioles contre les pelleteries des Indiens; on cabanait dans des huttes de neige, on s'alimentait avec des racines, avec des viandes et du poisson fumés, puis de temps à autre on revenait vers les magasins de la côte, avec les ballots de fourrure que l'on amassait. Le printemps et l'été, nos aventuriers parcouraient les bords de la mer, vivant de pêche et de chasse, en guettant les navires qui venaient sur ces côtes, à la pêche de la morue; on leur faisait des signaux pour les attirer vers les petits forts ou magasins palissades, dans lesquels les peaux étaient entassées, et l'on recevait en retour des armes, des munitions, des denrées et quelques ustensiles.

1 Beamish.

2 Ibid., p. 74.

Ces relations étaient irrégulières, mais encore assez fréquentes, car la pèche de la morue avait pris en France un grand développement; quelques navires se proposaient même, comme objet principal, le commerce des pelleteries ; ainsi, il existait à Bordeaux en 1619 une compagnie qui s'occupait du trafic avec l'Àcadie; sur un de ses navires s'embarquèrent trois Récollets pour les missions de ce pays. Un d'entre eux s'installa à Port-Royal, où était encore Biencourt, et les autres se dirigèrent sur la rivière Saint- Jean et sur Miseou l . En 1624, trois autres Récollets furent débarqués en Àcadie; ils parcoururent tout le Nouveau-Bruns wick et parvinrent ainsi, en voyageant à pied, de tribu en tribu et de foret en foret, jusqu'à la colonie de Québec, sur le Saint-Laurent.

Ces moines reprenaient ainsi çà et là l'œuvre interrompue de Poutrincourt et des Pères Jésuites dans l'apostolat des indigènes; mais ils eurent aussi cette utilité, de tenir rattachés à la civilisation les Français dispersés dans ces solitudes ; ils purent aussi régulariser quelquefois les unions grossières contractées entre les Français et les squaws; plusieurs des compagnons de Biencourt et de Latour avaient eu en effet des enfants dans ce libertinage; Latour lui-même eut ainsi vers 1626 une fdle nommée Jeanne % et son mariage fut un de ceux que consacrèrent les Récollets, car il parait, par un acte authentique, que Jeanne de Latour fut légitimée 3 .

Il se constitua donc ainsi quelques rudiments de familles métisses, qui apportèrent plus tard un certain contingent d'utilité, lors de l'établissement des premières familles européennes; il eût même été à désirer de voir

1 Ferlant! .

a Beamish, p. 79.

3 Réclamation de Martin d'Aprendistigny sur la seigneurie de Jemsek, du 17 octobre 1672. (Registre des concessions en Acadie.)

régulariser ces unions en plus grand nombre; malheureusement, d'après le témoignage de d'Aulnay, la plupart d'entre elles ne furent que le résultat de débauches fortuites et brutales, dont le fruit était abandonné au milieu des tribus, qui n'en étaient ensuite que plus difficiles à civiliser par la morale de l'Évangile.

« Après le décès dudit sieur de Biencourt, ledit La tour « courut par les bois avec dix-huit ou vingt hommes, se « mêlant avec les sauvages et vivant d'une vie libertine « et infâme, sans aucun exercice de religion, n'ayant pas « môme soin de faire baptiser les enfants procréés d'eux « et de ces pauvres misérables femmes, au contraire les « abandonnant à leurs mères, comme encore à présent « font les coureurs de bois l . » Ici évidemment d'Aulnay charge un peu trop Latour, qui était son ennemi ; mais un tel extrait peut donner une idée de la vie ordinaire de ces coureurs de bois, et nous voilà certes bien loin de Poutrincourt, de Lescarbot et de leurs compagnons!

Non-seulement l'existence de Latour et des siens était ainsi aventureuse et désordonnée, mais un certain nombre de Français (quelques déserteurs de navires, peut-être), s'étant assemblés sur la grande rivière de la Hève, se refusaient à lui obéir et formaient une bande, comme il nous l'apprend lui-même, rivale de la sienne 2 . Dans de telles circonstances, et en présence delà colonie écossaise, Latour sentait de plus en plus le besoin de rentrer en rapports réguliers avec le gouvernement français ; la mission de son père étant restée infructueuse, il résolut, en 1630, d'expédier en France celui de ses hommes qui lui inspirait le plus de confiance, un nommé de Krainguitle % qui prend le titre de son lieutenant. Dans ce dessein, Latour

1 Mémoire de d'Aulnay en 1644. — Moreau.

s Supplique de Latour au Roi, de 1627, citée par Ferland.

3 Beamish, p. 80.

profita probablement de la présence de deux navires de Saint-Jean de Luz, commandés par le capitaine Marot, avec lequel il avait trafiqué, et qui même lui laissa quelques engagés venus de France, avec trois nouveaux moines récollets l . Krainguille partit donc avec lui, et étant parvenu à s'introduire à la cour, il exposa comment Bieneourt et après lui Charles de Latour s'étaient toujours maintenus en possession de l'Àcadie au nom du roi de France; comment ils v vivaient, et au prix de quelles privations et de quels dangers ils se soutenaient dans ce pays, contre les entreprises des Anglais et contre leur propre dén liment. Il raconta l'occupation de Port-Royal, où, d'après son dire, les Écossais demeuraient encore avec leurs familles et du bétail *.

Le Roi, reconnaissant de cette longue et courageuse persistance, accorda le 11 février 1G31 une commission royale confirmant, par provision, Latour dans son commandement; puis le capitaine Krainguille repartit pour l'Àcadie sur un navire de Bordeaux, commandé par le capitaine Laurent Ferchaux, qui le déposa à bon port au fort de Lomeron, où il remit à Latour les brevets qui désormais régularisaient sa situation; titres qui acquirent bientôt une valeur réelle, lorsque la paix fut rétablie entre la France et l'Angleterre.

Tel était en effet l'état des choses, lorsque fut conclu en 1632 le traité de Saint-Germain en Laye; l'Acadie ayant été formellement reconnue possession française, Richelieu, dont le génie actif embrassait les moindres cases de l'échiquier politique, suscita et patronna aussitôt deux compagnies de commerce et de colonisation, l'une pour le Canada et l'autre aux fins de restaurer et développer

1 Archives de la Marine, Voir YAppendix.

2 Beamish.

LES POUTRINGOURÏ. 77

les établissements de VAcadie; M. Isaac de Razilly, commandeur de Malte et officier supérieur de la marine, se mit à la tête de l'opération et reçut de Richelieu luimême les instructions suivantes l :

« Le sieur de Razilly ira recevoir des mains des Anglais « la côte d'Àcadie et notamment Port- Royal, pour y éta- « blir la compagnie formée par ordre de Sa Majesté pour « ledit pays , et ceci au compte et aux frais de ladite « compagnie, à charge par le Roy de fournir le vaisseau « l'Espérance en Dieu, tout armé, plus 10,000 livres « comptant, sans qu'il puisse en coûter autre chose au « Roy. Il y passera trois Capucins et le nombre d'hommes « que ladite compagnie jugera à propos, avec victuailles « et provisions nécessaires, et l'on renverra dans Tannée « le vaisseau l'Espérance en Dieu. »

1 Archives de la Marine.

RAZILL\ ET D AULNAW

« L'histoire, dit M. Ferland 1 , jouit en Amérique d'un « avantage inconnu aux histoires européennes, qui, en « remontant le cours des temps, vont se perdre dans les « ténèbres de la fable. Au Canada, l'histoire a assisté à « la naissance du peuple dont elle décrit l'enfance, et « qu'elle voit arriver aujourd'hui à l'âge viril. Elle l'a « connu dans toute sa faiblesse, elle a reçu ses plaintes, « lorsqu'il était tout petit et souffreteux ; elle a entendu « ses premiers chants de joie, elle est préparée à le suivre « et à l'encourager dans les luttes que recèle encore n l'avenir.

ii D'ailleurs, cette histoire présente, dans ses premiers « temps surtout, un caractère d'héroïsme et de simplicité « antique, que lui communiquent la religion et l'origine « du peuple canadien... En effet, c'est au nom de la re- « ligion que les rois de France chargeaient Jacques Cartier « et Champlain d'aller à la découverte pour civiliser et a convertir ces pays nouveaux. »

Les instructions que reçut le commandeur de Razilly à son départ pour l'Acadie ne furent point différentes, et l'on voit que le Roi lui adjoignit, comme auxiliaires essen-

1 Histoire du Canada,

tiels, trois Récollets, branche de l'Ordre des Capucins qui joua un grand rôle dans la colonisation de l'Amérique du Nord. L'expédition partit d'Àuray le 4 juillet 1632, forte de deux navires montés par trois cents hommes; et au commencement d'août, le commandeur reçut Port-Royal des mains des Anglais 1 . Quelques-uns des Ecossais établis en ce lieu y restèrent, au témoignage de La Mothe-Cadillac 2 ; on cite, notamment, une famille écossaise qui, ayant reçu des Français une assistance bienveillante, s'associa à leur fortune; mais quarante-six d'entre eux, c'est-à-dire le plus grand nombre, furent renvoyés en Angleterre. {Gazette de Renaudot, citée par Moreau, page 116.)

Les Ecossais qui demeurèrent à Port-Royal se mêlèrent alors avec quelques Français, qui s'étaient toujours maintenus dans le haut de la rivière, et il se reforma ainsi un petit noyau de population en cet endroit; mais Razilly et ses immigrants s'établirent à la Hève , au levant de la presqu'île. Quant aux aventuriers français qui étaient restés dans ce pays depuis Poutrincourt, à la suite de Latour fils, ils ne paraissent s'être mêlés que fort peu avec les nouveaux arrivants ; ils continuèrent pour la plupart à parcourir la contrée avec leur chef, se livrant au commerce des fourrures, tantôt vers le cap Sable, tantôt sur le fleuve Saint-Jean. La longue pratique d'une vie errante et aventureuse les rendait peu propres à s'attacher aux travaux sédentaires de l'agriculture : ils demeurèrent donc presque tous avec Latour. Le commandeur ne rechercha point leurs services, car il ne voyait aucune utilité à les mélanger avec les familles européennes qu'il se proposait d'installer immédiatement dans les habitudes d'un travail assidu et régulier; il abandonna même toute idée de s'établir à

1 Archives de la Marine, et Moreau.

2 Voir aussi Ferlant!.

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