‹ Une colonie féodale en Amérique [microforme]Chapitre 35 sur 63 · PORT-ROYAL · texte numérisé non relu

PORT-ROYAL

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Terres cultivées.

Bêtes

Aunées. à laine. Habitants. |

La quantité du bétail avait donc augmenté depuis quinze ans, malyré les exportations, et la richesse moyenne de chaque famille s’était encore accrue bien davantage, puisqu'il y avait plus de bestiaux et moins d'habitants ; le nombre de ceux-ci en effet, qui s'était assez bien soutenu de 1686 à 1698, avait tout à coup considérablement diminué de 1698 à 1701, époque où se prononca le plus fort mouvement d’émigration sur les Mines; on y envoya aussi beaucoup de bêtes à cornes dans le même temps, ce qui en explique la diminution en 1698; quant aux terres cultivées, elles avaient triplé, et rien ne pouvait arrèter leur progression.

On voyait peu d’émigrants venir de France; autant qu'on peut le relever dans les recensements nominaux de l'Acadie, 22 Français vinrent s'établir en Acadie entre 1686 et 1701, mais ce chiffre est évidemment trop faible, parce qu'un certain nombre de noms nous échappent,

et que les simples engagés paraissent rarement dans les recensements ; on peut donc évaluer le nombre des immigrants à 35 ou 40, en y comprenant les soldats congédiés; ces observations nous permettent d'évaluer avec quelle rapidité se multipliaient les failles acadiennes. En 1686, il se trouvait à Port-Royal 620 habitants et 60

aux Mines, — en 1701, nous comptons 575 àmes à Port- Royal et 490 aux Mines; si nous déduisons de ces derniers chiffres les rares immigrants venus de France, on voit que la population autochthone s'était accrue de quarante pour cent en quinze ans. Il convient même de surélever un peu ce chiffre, à cause des émigrants que Port-Royal dut disséminer dans le reste de la contrée.

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surtout par elle-même, et sur son propre fonds; sa population se doublait par son essor naturel tous les vinpgt-

cinq ans (la rapidité de cette progression s’accrut même

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L’aisance de chaque famille se développait, nous l’avons vu, plus promptement encore, non-seulement par la culture, mais par un certain essor d'industrie naturellement lié à l'esprit d'entreprise qui caractérisait les Acadiens. La pêche maritime commençait à se populariser parmi eux; le gouvernement français ayant, en 1680, autorise une compagnie commerciale à former en Acadie de grands établissements de pêcheries, cet exemple entraina quelques familles à donner plus de développement à leurs pêches ordinaires, car nous voyons en 1701 un Acadien de Port-Royal, Pierre Landry, à la tête d’une véritable entreprise pour la pêche maritime; il avait avec lui, outre ses cinq fils, neuf engagés, dont cinq avaient été probablement embauchés sur des navires venus de France, car ils étaient étrangers aux familles du pays. Cette industrie de la pêche maritime eût pris certainement un grant essor et joué un rôle important en Acadie, sans les courses

1 Recensement de 1701.

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perpétuelles des corsaires, et sans les événements graves dont nous allons bientôt parler.

Il commençait aussi à s’opérer un certain commerce de bois de construction; ainsi les Archives nous révèlent ls noms de deux contractants', qui chaque année livraient une assez grande quantité de mâts à la marine; ces mâts étaient déposés dans des fosses, et chargés sur ls navires du roi pour leur retour. D’autres fabriquaient du bardeau pour couvrir les maisons, et même un peu de merrain, industrie qui avait été introduite dans le pays en 1635 par Denys, lequel avait amené de France les premiers fendeurs de bois.

Les moulins s’y multipliaient. Dès 1689, on comptait a Port-Royal deux moulins à farine, l’un à eau et l’autre à vent ; un autre moulin à eau était muni d’un double mécanisme, pour la mouture et pour le sciage. En 1700, il y avait au moins trois moulins à eau (La Mothe-Cadillac), etnous verrons tout à l'heure comment un de ces meuniers, Thibaudeau, était devenu un homme riche et important.

Non-seulement les défrichements s'étaient étendus trèsbin, en remontant dans la vallée, mais on les voyait mème déborder déjà sur les collines, malgré la répulsion traditionnelle qu’éprouvaient les Acadiens à cultiver d'autres terres que les marais endigués. Les autres cultures leur paraissaient offrir un produit relatif si médiocre, qu'ils les néghgesnt volontiers?. Néanmoins, en 1689, on comptait déjà cent trente-six arpents défrichés dans les terres hautes, et en 1701 la quantité s'en était probablement doublée,

INaquin et Louis Allain, tous deux habitants de Port-Royal, Allain faisait un assez grand commerce, même avec Boston, mais est plusieurs fois signalé comme un esprit difficile, indiscipliné et mème brutal.

* Recensement de 1701,

226 UNE COULONIE FÉODALE.

Mais leur occupation habituelle et leur principale richesse consistaient dans la culture de ces marais conquis sur le flux de l'océan, que d’Aulnay avait créés avec tant de patience et d'industrie; il n’y avait presque point de familles qui n’en possédat quelque parcelle, et quelquesuns des plus riches tenanciers avaient à force de travail singulièrement agrandi ces terrains fertiles, où l’on récoltait avec abondance des fourrages, du lin, des légumes et même des grains. Ces cultures les attiraient tous vers le voisinage du cours d’eau, et leurs petits fiefs étaient généralement disséminés le long de la charmante rivière, qui rend aujourd’hui si riante la situation de la moderne Annapolis.

Là s’éparpillaient sur les deux rives les modestes cabanes de ces colons; toutes gracieuses dans leur pauvreté, chacune d'elles était entourée d’un enclos bordé d’aubiers : c'était leur jardin et leur verger; de vigoureux pommiers, se mêlant à la pâle verdure des saules, masquaient la construction rustique dans leurs touffes vertes, à travers lesquelles on voyait s’ébaudir des bandes d'enfants blonds et joyeux.

« Les familles acadiennes sont en effet plantureuses en « progéniture; deux couples voisins ont fait à l’envy lun « de l’autre chacun dix-huit enfants tous vivants; c’est être « fort habile en ce métier, cependant un autre couple a éte « jusqu’à vingt-deux et en promet encore davantage. Mais « c’est la richesse du pays ; quand ils sont en état de travail- « ler, ils épargnent à leur père des journées d'hommes qui « coûtent là 25 et 30 sols, et cela va à une dépense qu'ils « ne sauraient faire, car il en coûte beaucoup pour accom-

moder les terres que l’on veut cultiver", » (DIÉREVILLE.

Tous ces nids de verdure gais et fleuris qui s’épanouissaient sur la rivière, les prairies, les champs fertiles qui

1 Diéreville, Voyage en Acadie. Amsterdam, 1708, in-12.

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les entouraient, n'étaient en effet que des terrains artificiels, conquêtes laborieuses de l’industrie humaine : de fortes digues les séparaient du cours d'eau et les abritaient contre les hautes marées, qui refluent jusqu’à huit ou dix lieues dans l’intérieur.

«.….. Mais quel travail ne faut-il pas pour les mettre «en état d’être cultivées! Cependant les Acadiens en « viennent à bout, par de puissantes digues qu'il ap- « pellent des aboteaux, et voici comment ils font : ils « plantent cinq ou six rangs de gros arbres tout entiers, « aux endroits par où la mer entre dans les marais, et « entre chaque rang ils couchent d’autres arbres de long, « les uns sur les autres, et garnissent tous les vides si bien «avec de la terre glaise bien battue que l’eau n’y saurait « plus passer. Ils ajustent au milieu de ces ouvrages un « esseau, de manière qu’à la marée basse il permet à l’eau « des marais de s’écouler par son impulsion, et défend à « celle de la mer d'y entrer.

« Un travail de cette nature, qu’on ne fait qu’en cer- « tains temps que la mer ne monte pas si haut, coûte « beaucoup à faire et demande bien des journées, mais « la moisson abondante qu’on en retire dès la seconde « année, après que l’eau du ciel a lavé ces terres, dédom- « mage des frais qu’on a faits. Comme elles appartiennent « à plusieurs, ils y travaillent de concert ; lorsque la terre « est à un seul particulier, il faut qu’il paye les autres, ou « bien que dans d’autres travaux il leur donne autant de « journées qu’on en aurait employé pour lui, et c’est « comment ils s’accommodent ordinairement entre eux. »

(DIÉREVILLE.)

La rivière circulait parmi ces habitations et ces vergers, les branches des aubiers étaient pendentes çà et là jusque dans l'eau; et derrière les feuillées, dans quelque crique retirée, chacun tenait ses barques, les unes en

écorce de bouleau, les autres creusées dans des troncs d'arbres. Elles servaient aux communications journaïières, aux transports et à la pêche, car bien des habitants tiraient encore des eaux d’abondantes ressources; les femmes et les enfants se mettaient de la partie, et chez eux, dès le bas âge, c'était plaisir de manier la rame.

« Ils naviguent la plupart du temps en canots de bois « ou d’écorce, dit Cadillac; les femmes font la même « besogne, ne craignant point l’eau, et presque toutes « bonnes ménagères ayant un grand naturel pour leurs « enfants', »

Le cours d’eau était ainsi fort animé, sillonné continuellement par leurs canots, et tout traversé de chansons et de causeries joyeuses; il servait plus que les chemins aux transports journaliers : navigation sous la verdure, bizarre et charmante autant qu’on puisse le désirer; rue ombreuse et fraiche, naturellement peuplée par le bavardage des femmes et des enfants, qui se mélait au chant des oiseaux; vraie musique du bon Dieu, soutenue en cadence par le battement des avirons, tandis que par intervalles jaillissaient les refrains graves et réguliers des rameurs, comme l’hymne solennel du bonheur et de la paix.

Sur cette scène mobile, où foisonnait la vie naïve de l'homme et de la nature, se révélaient à chaque pas en effet, dans la profondeur des bosquets, mille tableaux d'intérieur, saisissants et variés, qui faisaient deviner, sous l'ombre des pommiers et des saules, ce bonheur des misérables : le contentement de leur médiocrité. Les habi- « tants ne laissent pas d’y être contents, dit Diéreville, et « on n'y parle ni d’impôts ni de tailles.

1 Mémoire de La Mothe-Cadillac sur les côtes de l'A mérique du

Nord en 1692. (Archives.

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« Sans avoir appris de métiers « Ils sont en tout bons ouvriers; « De leur laine ils se font habits, bonnets et bas, « Ne se distinguent point par de nouvelles modes, « Ils portent toujours des capots, « Et se font des souliers toujours plats et commodes « De peaux de loups marins, et de peaux d'orignaux ; « De leur lin, ils se font encore de la toile; « À voir seulement un modèle « Ils trouvent tout aisé pour l'exécution ; « C'est comme faire un vers à moi quand j'ai la rime!!

« Sauf les asperges et les artichauts, ils ont toutes sortes « de légumes, et tous excellents; il ont des champs cou- « verts de choux pommés et de navets, qu'ils conservent « toute l’année; ils mettent les navets à la cave; ils sont « moelleux et sucrés, et beaucoup meilleurs qu’en France, aussi les mangent-ils comme des marrons cuits dans les cendres. Les choux restent dans les champs, la tête renversée, et la neige les couvre qui les conserve. On fait de « plantureuses soupes avec ces deux légumes et de grosses «pièces de lard; ils font surtout beaucoup de choux, « car les cochons en mangent les débris, et c’est leur uni- “que nourriture pendant l'hiver... Les chênes et les “ hêtres y sont très-communs, et on y trouve des cours « où courtils, aussi bien plantés de pommiers qu'en Nor- «mandie. » (DIÉREVILLE.)

Derrière ces heureux bocages, où s’abritait la demeure de l’homme, se prolongeaient jusqu'aux montagnes les longues bandes de terre closes et cultivées qui formaient l'héritage de chaque famille; à leur extrémité dans les terres hautes, elles restaient boisées et confinaient à la forèt sauvage, où l’on allait chasser les bêtes fauves pendant l’hiver. Chez les colons anglais, ces lots de terre for-

1 Dicreville,

maient des carrés réguliers; chez nos Francais, ils furent toujours plus longs que larges, ce qui permettait de rapprocher davantage les habitations sur la ligne de front. Cette disposition du terrain en parallélogrammes allongés se retrouve partout où furent établies des colonies francaises, jusque dans le bassin supérieur du Mississipi, à Saint-Louis, à Kaskaskias, à la prairie du Chien, au saut Saint-Antoine, à Dubuque, à Saint-Paul, etc., etc. Quelques-uns expliquent cette diversité d’habitudes par la différence du besoin de sociabilité chez les deux peuples. En tout cas, l’observateur peut, à la seule inspection du cadastre et d’après la configuration des terres, juger presque avec certitude quelle a été la première origine d’une colonie américaine, Entre les maisons et la rivière se trouvaient les polders; la culture de ces fertiles enclos était la grande affaire des Acadiens, depuis le mois d'avril jusqu'à la fin de novembre, époque où la neige commence à tomber; ils y joignaient l'élève du bétail dans les pâturages des terres hautes, et les soins de la basse-cour.

« L’Acadie produit froment, seigle, bled d'Inde, et « toutes sortes de légumes, herbes potagères, principale- « ment des choux cabus, qui y viennent d’une grosseur « excessive sans y prendre que peu de soin; les plantes y « réussissent aussi fort bien, entre autres les pommiers «et les poiriers. On sème le froment depuis le commen- « cement d'avril jusqu'à la fin de mai, et on fait h « récolte vers la fin d'août; on y élève des bestiaux autant « qu’on le veut; le bœuf y est d’un goût merveilleux, les « moutons y sont aussi gros et grands que dans les Pyre- «nées et en Espagne. On les mène sur la montagne, « c'est-à-dire à une demi-lieue, où ils s’engraissent extrt- « mement, à cause de la quantité de serpolet qu'elle pro « duit. Les chevaux y sont de belle taille, bien traverses « forts, la jambe bonne, l’ongle dur, la teste un pt

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Lorsque La Mothe-Cadillac écrivait ces choses vers 1690, la population en était déjà à la troisième génération, et les bestiaux, dont l'importation datait de soixante ou soixante-dix ans, s'étaient certainement reproduits douze ou quinze fois depuis lors. Les diverses races d’êtres vivants commencaient donc à être complétement naturalisées, et en subissant les modifications que pouvaient entrainer les lieux et le climat, elles avaient revêtu un caractère approprié à leur nouvelle patrie. Les hommes eux-mêmes avaient éprouvé cette influence : les enfants des émigrants francais étaient devenus les Acadiens, et parvenaient à former un petit peuple nouveau, avec de nouvelles coutumes, unis par les traditions et les usages que la force des choses leur avait imposés en commun.

Les caractères cependant n'étaient point toujours faciles, parmi ces hommes grossiers que venaient souvent aigrir les difficultés au milieu desquelles ils vivaient ; ils n'étaient pas exempts des défauts propres à la race francaise, et que l’on retrouve partout où elle s'établit : une certaine légèreté d'esprit, qui s'inspire bien plus volontiers des impressions présentes que des prévisions de l'avenir; une vanité individuelle, féconde pour quelques hommes qu’elle pousse aux grandes actions, mais qui, dans le commun de la vie, nous rend souvent insupportables les uns aux autres; peu de subordination, à moins qu’elle ne soit imposée par la force où l'entrainement ; enfin un grand amour de la critique et du commérage,

! Mémoire de La Mothe-Cadillac, 1692. (Archives de la Marine.)

avec une jalousie innée de ses voisins, suites abusives de notre grande sociabilité.

De là des divisions fréquentes, des coteries et des difficultés de détail qui tendent à dissoudre les sociétés humaines, quand elles ne rencontrent pas de contre-poids ; un des gouverneurs, M. de Menneval, prétend que son existence en ce pays est un enfer’; un autre, M. de Brouillan, signale les Acadiens comme des demi-républicains. Les gouverneurs anglais, après la conquête, les considéraient comme ingouvernables *. La religion seule parvint à assouplir assez leurs esprits, pour qu’il s'établit parmi ces êtres ingouvernables une société solide qui résista à toutes les traverses. Plutôt rudes que méchants, ils ne manquaient ni de gaieté, ni de cordialité; mais les missionnaires eux-mêmes, malgré l’autorité respectée de leurs fonctions, ont assez souvent signalé les difficultés de leur caractère.

Il y avait au milieu d'eux comme curé, en 1670, un religieux cordelier ou récollet nommé Laurent Molin; ce fut lui qui exécuta personnellement, allant de porte en porte, le recensement demandé par M. de Grandfontaine. Nous avons vu ce document signé de lui, écrit de sa propre main; e’était un brave homme, simple et doux, patient par tempérament ou par vertu, répondant à une rebuffade par un soupir, et passant plus loin avec une révérence, attendant, comme le moine de Sterne, un meilleur moment pour ramener à la douceur le caractère iritable qui venait de le contrister. Il y raconte sans détour comment, en quelques maisons, il fut recu à contre-cœur et presque avec colère, car les gens soupconneux se regimbaient contre cette intrusion inaccoutumée de

! Corresp. de M. de Menneval, 7 novembre 1689. (Archives.) % Notamment Armstrong et Mascarene. (Archives d’'Halifax.)

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l'administration, Il n’en montre du reste aucun emportement, et son écriture dépourvue de hâte et de prétention, humble et commune sur un gros papier qui buvait, semble jeter aux yeux sa modestie, sa bienveillance et tout ce poëme d’abnégation ignorée que le missionnaire accepte de cœur et d'esprit, dans un isolement presque sauvage, pour le service de Dieu.

«..…. The poor Franciscan made no reply... but letting his « staff fall within his arm, he pressed both his hand within resi- « gnation upon his breast, and retired, » (STERNE, Sentimental

Journey.)

Mais ce même homme les retrouvait à d’autres heures, sous l'impression d'autres sentiments, quand la prière, quand les pratiques et les cérémonies religieuses les ramenaient à la réflexion et à la déférence; il les morigénait alors, et eux, se recueillant en eux-mêmes, se retournaient contre leur propre violence, et refrénaient cette furie d'écart qui souvent menacait de tout rompre. Ils se reprenaient alors à lutter d'ensemble contre les difficultés de leur situation, les surmontaient avec courage, et parvenaient à grandir et à s’accroitre, au lieu de se laisser entrainer à la dérive par la dureté des circonstances, et le désespoir de leur pauvreté.

Dans l’église, ils se groupaient moralement et matériellement; ses fêtes étaient presque les seules fêtes de ces braves gens; ils s’enthousiasmaient de ces mélodies,

de ces cérémonies pompeuses, de ces réjouissances champètres dans lesquelles ils se comptaient, s’y retrouvant plus sûrs les uns des autres, unis dans une mème idée, une même confiance et une même sincérité, sous l'œil du Dieu tout-puissant. C’est alors que leur curé trouvait, chez ces hommes rudes et grossiers, les esprits mieux dis-

posés à s'assouplir sous ses remontrances, et à s'associer dans un action commune,

Dans le cours que prenaient les passions humaines sur celle scène chétive, aussi bien que dans les plus riches cités, le prêtre était donc le grand modérateur, calmant la fougue de ceux-ci, protégeant la débilité de ceux-là, maintenant le mieux possible chacun dans la juste mesure, de sorte qu'ils ne songeassent point, quand venait la détresse, à s'arracher les uns aux autres le peu que chacun pouvait avoir acquis.

Cet inévitable penchant à la médisance et à la jalousie, que nous signalions tout à l'heure dans le caractère francais, nous rend en effet plus difficile qu'aux autres peuples de concerter nos efforts en un ensemble fécond et bien ordonné. C’est pourquoi il a toujours été nécessaire à notre race d’avoir un pivot d'action reconnu et accepté par la masse, une influence qui pût dominer tous les froissements de détail, soit par la subjection de tous à une autorité qui s'impose, soit par l'acceptation d'une idée commune à laquelle tous se soumettent par la croyance.

Le caractère du prêtre catholique, qui participe à lun et l’autre principe, dominait de très-haut l’émulation des vanités, l’antagonisme des intérêts, les jalousies mesquines et l’animosité des propos; il devenait presque toujours le centre où l’on venait se consulter; c’était le conseiller dans les affaires difficiles, le président naturel et accepté des délibérations destinées à mettre en branle les établissements nouveaux (et encore en est-il ainsi aujourd'hui dans ces pays du Nord). La communauté se maintenait de la sorte; non-seulement elle ne se disloquait point sous l'effort des tiraillements intérieurs, mais encore elle surmontait la fortune, et, en dépit des caprices du sort, elle parvenait à progresser par une expansion constante et bien entendue.

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C'est ainsi que vivaient, au milieu des brouillards du banc de Terre-Neuve, ces tribus singulières presque séparées du reste des humains, dans les premiers chats de leur civilisation naissante, Qu'on ne croie point du reste que ce soit par fantaisie que nous nous sommes étendus sur ce sujet; il était nécessaire de noter ces préludes, pour que l'on connût bien comment se forma le peuple acadien, et que l’on comprit mieux les crises qui traversèrent son histoire.

Quoi qu'il en soit, il est visible qu'à cette époque les gens de Port-Royal jouissaient déjà d’une véritable aisance ; ils étendaient dans l’intérieur des terres leurs travaux et leurs défrichements, À partir de 1701, le nombre des habitants se reprit même à augmenter d’une manière normale, bien que les jeunes gens continuassent à remonter vers les Mines, mais ces départs se trouvèrent alors compensés, en partie du moins, par l'arrivée de quelques immigrants francais, attirés par les travaux que l’on entreprit alors pour les fortifications et pour l’église,

La seigneurie de Beaubassin était loin de montrer un développement semblable à celui des Mines; cependant elle avait aussi notablement progressé en toutes choses, progression d’autant plus notable que ce pays avait eu à subir, en 1696, une invasion anglaise, l'incendie de plusieurs maisons et la perte de beaucoup de bestiaux.

De 1686 à 1693 : la population avait, il est vrai, un peu diminué dans cette seigneurie, parce que M. Leneuf de La Vallière ayant cessé d'habiter le pays, sa famille et ceux qui le suivirent au Canada y laissérent un vide de plus de 20 personnes ; de 129, le nombre des habitants y tomba à 118. Mais le bétail s'était fort accru; il s'y trouvait, en 1693, 309 bètes à cornes et 280 moutons, un moulin à eau, un à vent et 164% arpents de terre cultivée, dont 87 arpents de terres hautes; ce mouvement de crois-

sance se prononcait de plus en plus, lorsque survint l’invasion anglaise de 1696; malgré ce désastre, on trouve encre en 1698 la population fort augmentée (174 âmes). Cette augmentation provenait en partie des mariages et des naissances, et aussi du fait de cinq à six familles venues de Port-Royal : le bétail, au contraire, avait souffert de l'invasion; ilne s’y trouve que 352 bêtes à cornes, 178 moutons et 160 cochons. En 1701, le mouvement ascendant est visible sur toute la ligne : 189 habitants, 379 bêtes à cornes, 306 brebis, 169 cochons. Il ne venait plus cependant, depuis plusieurs années, aucune nouvelle famille ni de Port-Royal ni d’ailleurs; le souvenir de l’incursion anglaise, et le mauvais renom de Villieu, qui administrait la seigneurie, en écartaient les immigrants; la colonie s’accroissait donc exclusivement par elle-même. Aucun des recensements ne mentionne jamais les chevaux; nous en ignorons le motif; mais nous n’en savons pas moins, par l’ensemble des documents et par plusieurs détails mentionnés par La Mothe-Cadillac, Diéreville et autres, qu'il en existait un bon rombre dans tous les duartiers de l’Acadie.

Cependant, si la seigneurie même de Beaubassin ou Chignitou n'avait réalisé que des progrès relativement lents de 168€ à 1701, la baie de Beaubassin nous présente à cette même époque, sur sa côte occidentale, le spectacle de deux nouvelles colonies, dont nous allons raconter la fondation ; récit d'autant plus intéressant que nous avons pu retrouver, dans les documents d’un procès conservé aux Archives de la marine, de précieux détails, infiniment propres à nous faire connaitre les mœurs et les procédés de ce petit peuple acadien, si rempli d'initiative, d’industrie et d’énergie.

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