‹ Une colonie féodale en Amérique [microforme]Chapitre 34 sur 63 · ACADIENS · texte numérisé non relu

ACADIENS

trouverons ensuite répandues en divers lieux, sur les côtes occidentales de la baie Française; leurs noms sont pour la plupart étrangers aux familles acadiennes,

Villebon avait d’ailleurs, bien avant la fin de la guerre, envoyé à Port-Royal son délégué, le commissaire de marine Desgouttins, dont la volumineuse correspondance, aux Archives de la marine, est une des principales sources de l'histoire à cette époque; M. de Belle-lsle, seigneur de Port-Royal, était aussi revenu dans son manoir, et Desgouttins, de concert avec lui, administra le pays sous la direction de Villebon; ce furent eux qui recurent M. de Fontenu, commissaire de marine, qui vint alors de France en Acadie, accompagné dans cette inspection par M. de Villieu, neveu de M. de La Vallière, dont nous avons plus haut raconté les exploits. Il fut décidé dès ce moment que l’on reconstruirait le fort de Port-Royal, et l’on ordonna de préparer les matériaux : on voulait, en effet, y rétablir le siége du gouvernement, en laissant toutefois M. de Villebon à Jemsek jusqu’à la fin de sa carrière.

Il mourut précisément en 1700, et fut remplacé par un brave officier qui commandait à Plaisance (Terre- Neuve), et qui se nommait M. de Brouillan; celui-ci, au lieu de faire le tour de la presqu'ile par mer, pour aller prendre possession de son nouveau poste, se fit débarquer dans le havre magnifique de Chibouctou, aujourd'hui Halifax, mais alors complétement désert; désirant se rendre directement à Port-Royal par terre, en traversant le pays des Mines, dcat la richesse naissante lui avait

déjà été signalée.

Il gagna donc par un portage très-court la grosse rivière de Chiben-Acady, qui va se jeter dans la baie des Mines; cette arrivée du gouverneur à travers les forêts, à la manière indienne, comme s’il eût été un natif même du pays, plut aux habitants des Mines, qui lui firent un

accueil très-cordial, tout en gardant le franc-parler de leur nature un peu rude et farouche, Brouillan, de son côté, fut étonné de la prospérité déjà visible de cette colonie toute nouvelle, et qui n'avait rien coûté à l'État : «Le « bétail y est très-abondant, dit-il, et l’on pourrait aisé- « ment en exporter seot à huit cents barriques de blé, « mais les habitants sont à demi des républicains, très- « indépendants de caractère, et habitués à décider de tout « par eux-mêmes, »

Les seigneuries de ce quartier avaient singulièrement progressé; nous avons vu plus haut que la population avait sextuplé, le bétail quintuplé, et les défrichements quadruplé de 1686 à 1693. Il y avait trois fois plus de bestiaux que d'habitants, et encore ne comptons-nous pas les chevaux, dont les recensements ne parlent jamais. Presque toutes les familles de Port-Royal, surtout celles qui étaient aisées, y envoyaient leurs enfants à mesure qu'ils se mariaient; une certaine partie des anciennes familles quittèrent même entièrement la vieille seigneurie, vendant leurs héritages pour aller se fixer aux Mines en accroissant ainsi l’étendue de leurs terres.

lün visitant cette contrée, M. de Brouillan, frappé de la promptitude de ses développements et de la richesse du pays, songea aussitôt à faciliter ses relations avec Port- Royal; jusque-là les transports ne pouvaient guère s’exécuter que par mer, au moyen d’un très-grand détour, bien que la distance entre les deux paroisses ne fût guère que de vingt lieues; cet intervalle plein de buis sauvages et de déserts était impraticable; :! me s'y rencontrait que des sentiers abrupts à l'usage tons. Il ass mbla donc les gens des Mines, ces demi-r. ublicains, comme il les appelle, et il leur proposa d'ouvrir une route entre leur paroisse et Port-Royal, route dont ils feraient eux-même la moitié, c’est-à-dire dix lieues; cette proposition fut bien

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Brouillan partit alors pour Port-Royal en suivant le tracé de cette route nouvelle, et il arriva dans son cheflieu le 20 juin 1701. Les fermes, les cultures, l’éducation du bétail avaient continué à progresser dans cette seimeurie, malgré les invasions des Anglais, malgré l’émigration considérable qui s'était portée aux Mines, mais l'aspect du port et du centre de la colonie était peu satisfaisant pour un gouverneur; les ruines laissées par les Anglais comimnencaient à peine à se réparer, tout présentait encore un aspect misérable, les débris du fort jonchaient le sol, et, malgré les recommandations de MM. de Fontenu et Saccardie, c’est à peine si l’on avait commencé à approcher quelques matériaux pour le reconstruire.

Là, comme aux Mines, M. de Brouillan rassembla les habitants, afin de mieux connaitre les besoins et les ressources du pays; il y parla de la route des Mines, et il insista sur la nécessité de relever promptement le fort et les magasins, s’étonnant de la lenteur que l’on avait apportée dans les préparatifs de ce travail. Les habitants ne lui dissimulèrent pas la répulsion que leur inspirait cette entreprise ; ils craignaient, dirent-ils, que l’on ne concédit la contrée à une compagnie commerciale! Or tels étaient les abus que ce genre d'institution entrainait, que ces compagnies étaient partout souverainement redoutées ; ls gens de Port-Royal avouèrent naïvement que, s’ils devaient être gouvernés par une compagnie, ils préféraient ne pas être défendus contre les Anglais, dont ils avaient, disaient-ils, moins à craindre".

Quels que fussent les abus du gouvernement royal, que nous avons souvent signalés, il faut donc croire qu'ils

! Mémoires de M. de Brouillan, 1701. (Archives de la Marine.)

provenaient, pour une forte part, des circonstances et du milieu dans lequel on vivait, car les sociétés commerciales, composées de gens du tiers état, versés dans le négoce et les transactions d’affaires, offrant certaines garanties de capacité et d'intelligence, étaient encore plus appréhendées par les peuples que les officiers de la couronne.

Le gouverneur rassura les Acadiens, en leur montrant |

leur erreur, et les détermina à s'occuper plus activement de la restauration du fort.Du reste, il proposait en même temps à la cour de France de consacrer à ce travail une

somme assez forte; il eût désiré que les grosses œuvres |

fussent construites en maconnerie, dont il estima le coût à 68,835 livres; il demandait aussi que l’on envoyat de France G tailleurs de pierre, 12 macons avec un chef d'équipe, 2 charpentiers, 2 carriers et L chaufournier; enfin les vaisseaux qui venaient en Acadie eussent pris pour lest de la pierre à chaux, qui manquait dans ce pays. Toutes ces demandes n'obtinrent que des réponses partielles ou tardives, et dans le laps de trois ans on ne put édifier qu’une sorte de blockhaus, avec des terrassements avancés garnis de palissades en bois.

Cependant, si les fortifications, le commerce et la pre-

mière vue de Port-Royal laissaient encore beaucoup à |

désirer, si la négligence du gouvernement francais avait été extrême, le progrès des cultures, des récoltes, de l'aisance publique était considérable, comme nous l'avons vu dans le précédent chapitre; la population elle-même de la vieille seigneurie se soutenait, malgré les émigrations constantes et nombreuses qu’elle envoyait dans les nouveaux fiefs. En 1671, toute l’Acadie comptait : #40 âmes (page 158); nous trouvons en 1686, dans les trois sei-

gneuries que nous allons décrire, 880 habitants, et 1,173

en 1701; plus à l’état dispersé, dans les fiefs épars : 80 personnes en 1686 et 126 en 1701. En voici le détail :

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