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S UNE COLONIE FÉODALE

de suites, et il était encore meunier quand se manifesta ce grand mouvement d'émigration que nous avons signalé, vers Beaubassin et les Mines.

Bien qu'il eñt déjà soixante-sept ans en 1698, se voyant pourvu de toutes les avances nécessaires et se sentant soutenu par sept fils, dont l’ainé avait vingt-huit ans, il voulut, lui aussi, fonder un établissement nouveau; il arma done une grande barque où il monta, au printemps de 1598, avec quatre de ses fils, Pierre, Jean, Antoine et Michel, accompagnés d’un de leurs camarades, Pierre Gaudet, Ils se rendirent ainsi au fond de la baie Francaise, dans la fourche occidentale qui formait la baie de Beaubassin ; laissant alors Chignitou sur leur droite, et poussant tout à fait à l’ouest de la baie, ils reneontærent d'abord la rivière de Chipody (Nouveau-Brunswick,, puis elle de Peticoudiak dont Fembouchure est comme un bræs de mer, et, remornlant son cours, ils pénétréres:t jusqu'a la rivière de enr ramcooke. Tous ces cours d’eau étaient bordes d'adim:rables prairies que la marée recouvrait en partie ; c'était la méme physionomie, la même richesse du sol que dans toutes les autres rivières où s'étaient établis les Acadiens.

Thibaudeau et ses compagnons fureni frappés de l'aspect du pays: on fit chaudière sur la rivière Chipody (on appelait ainsi les haltes dans les expéditions de canotage), et, après une exploration attentive des environs, le chet de l'expédition repartit pour Port-Royal, laissant dans un bon campement deux de ses fils et le reste de son monde. Ceux-ci devaient préparer des loges et magasins, pour abriter convenablement les hommes ainsi que les approvisionnements, et préparer les bois nécessaires pour construire avant l'hiver une habitation sérieuse et solide.

C'était pour s'assurer de tous les éléments nécessaires au succès de son entreprise que Thibaudeau retournait à Port-Royal, et il devait en revenir le plus tot possible,

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avec les provisions et matériaux qu'il avait préparés de longue main ; il s'arrêta en route à la rivière Saint-Jean, où il vit au commencement de juillet M. de Villebon, pour lui faire part de sa découverte et de son projet ; le souverneur l’approuva, l'encouragea, et notre meunier repartit pour Port-Royal, plein de résolution et d'espérance.

Le meunier de la Prée-Ronde était un homme connu et bien posé; il était réputé pour son habileté et pour sa richesse; sa fille ainée avait épousé le sieur Desgouttins, commissaire de la marime et administrateur civil de la colonie,

Les récits qu'il fit de son voyage, sa résolution, la promptitude et lactiviié de ses préparatifs, frappèrent fortement les esprits, déjà tout prédisposés à l'émigration vers des établissements nouveaux: plusieurs proposèrent de se Joindre à lui, mais aueun ne fut plus prompt que Guillaume Blanchart, qui lui aussi possédait une grosse barque, qu'il monta aussitôt avec ses deux fils ainés, et il partit de conserve avec Thibaudeau.

Celui-ci emportait de la farine pour six mois, des outils, deux bœufs, un eheval, quelques semences; plusieurs jeunes gens se Joignirent à lui pour la campagne, sans qu'il s’obligeat à autre chose qu'à défrayer leur entretien; quelques-uns d’entre eux se proposaient de prendre des terres de sa main, et de s'établir dans cette nouvelle colonie,

I arriva dans la rivière de Chipody à la fin de juillet 1698, et y retrouva tout son monde gai et dispos; ces jeunes gens étant familiers avec les expéditions dans la solitude et avec la vie des bois, une telle existence ne les cffrayait en rien, et ils savaient se créer mille ressources là où les premiers émigrants européens n'avaient trouvé si souvent que le dénûment et le désespoir. Les Blanchard se séparèrent ici du convoi, pour aller explorer les rives

du Peticoudiak, tandis que Thibaudeau reprenait avec les siens la suite de son entreprise.

On y travailla activement pendant tout l'automne; au sommet d’une éminence qui dominait la prairie, une maison d'habitation fut bâtie, avec une étable et une grange où l'on serra une forte provision de foin; sur le versant, on nettova un bon quartier de terre, destiné à être ensemencé en blé; tous les débris de la construction et du défrichement y furent brâlés, les cendres répandues sur le sol, et le tout fut clos en entassant les bois abattus sur le terrain, en forme de barrières, comme il est d’usage en Amérique.

Pendant ces travaux, les pionniers, tout en profitant de leurs approvisionnements, trouvèrent de grandes ressources dans la chasse et dans la pêche ; ils se rencontrèrent ainsi souvent avec les sauvages des environs, qui étaient des Maléchites où Maréchites ; ceux-ci vinrent à leur tour visiter à diverses reprises les nouveaux arrivés; visites amicales et utiles, car de tout temps les sauvages et les Acadiens étaient alliés par une confiant® réciprocité de sympathie et de bienveillance. Les Maléchites étaient euxmêmes de ces Indiens cultivateurs de maïs chez lesquels Poutriacourt alla plusieurs fois chercher quelques ravitaillements; ils venaient troquer des pelleteries et du gibier contre du pain européen, et surtout contre de la poudre ou des ustensiles; malheureusement ils acceptaient aussi volontiers des spiritueux, et nous devons avouer que Thibaudeau ne craignait point les profits de ce genre de.commerce'. Les Indiens fournissaient encore des renseignements utiles sur la contrée, et notre meunier, qui était habile et prévoyant, fit plus d'une fois avec eux des excur-

1 Plaintes contre Thibaudeau dans le mémoire anonyme de 1702,

sur l'ile aux Cochons. -— Lettre de M, de Menmeval, du 7 no-

vembre 1789. (Appendix.)

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Tous les dimanches on célébrait une messe blanche : c'était un usage consacré dans les nouveaux établissements, et qui persiste encore aujourd'hui, quand les missionnaires ne peuvent venir qu'à des intervalles inégaux et très-éloignés. Tout le monde s’assemble dans le lieu ordinairement consacré aux offices, et là le doven des pionniers, prenant la présidence de l'assemblée, récite les pricres de la messe, entremélées des chants liturgiques qui sont soutenus en chœur par l’ensemble des assistants. On rencontrait en effet parmi ces pauvres colons, beaucoup plus souvent que nous ne l’imaginons, des personnes sachant lire et écrire; nous avons été nous-même fort étonné, en parcourant les anciens actes et registres de ces contrées, d'y rencontrer autaut de signatures dont plusieurs sont propres et correctement écrites; on peut même affirmer, sans crainte de méprise, qu'il s’y trouvait moins d’illettrés que dans nos communes rurales, il y a trente ans. Ainsi dans le serment des Acadiens de Port-Royal en 1730, sur deux cent vingt-sept noms il y a quarante-neuf s'-natures, presque le quart, dans un pays conquis où il n'y avait pas d'école depuis la domination anglaise.

Cette expansion relative de l'instruction primaire surprend d’abord, dans un pays complétement privé d'écoles. Après la destruction du seminaire des Récollets, la première école régulitre en Acadie fut établie par la Sœur Chausson, en 1702. Mais eela s'explique en partie par les habitudes religieuses des populations. Chez les peuples protestants, l'usage fréquent de la lecture de la Bible a contribué puissamment à entretenir parmi les populations rurales un ecrtain degré d'instruction, de même il en était pour les cultivateurs français, dans les temps où les

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