HOMMES ET FEMMES
CHIPODY
Pierre Thibaudeau — Jeanne Terriau. . .
% garçons — # engagés — 3 métis. . . .
Jean-François Brossard — Catherine Ri-
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André Martin — EdméeN. .... . ..
| Jacques Martin — Madeleine Brossard. .
Jean Pitre — Anne Commeaux. . « . . .
Pierre Pitre — Marie Martin. , , . . . .
Germain Savoye, ses deux fils, et Julien
Lord, passagers à Chipody. . . . . ..
PETICOUDIAK
Jean et Antoine Blanchard, . . . . . ..
Olivier Daigle — Jeanne Blanchard, avec
engagés. . .
Antoine Gaudet — Anne Blanchard, Germain Gaudet — Élise Blanchard,
Guillaume Gaudet. , .
Il s’y trouvait donc, au printemps de 1702, 48 habitants, dont 3 inétis engagés, 3 chevaux, 47 bêtes à cornes, 24 moutons et 64 porcs.
Pendant tout l'été, les deux petites colonies se visitèrent souvent, et se réunirent quelquefois; c’était plaisir de voir, les dimanches, toutes ces jeunes femmes, au bras de leurs maris, se promenant dans les prairies si fraiches de ces vallées, pour se rassembler le soir sous les auspices de la mère Brossard, dont la verte vieillesse et l’intarissable entrain jetaient une animation toujours nouvelle au milieu de ces scènes de bonheur; sa fille, pleine de gaieté comme elle, mais encore rougissante dans ses émotions virginales, recevait les compliments et confidences de son fiancé, le grave Thibaudeau, grand garçon de belle prestance, mais dont le naturel sérieux imprimait à sa tendresse une certaine dignité méläncolique. A la suite de ces veillées, les jeunes garcons de Chipody allumaient de grandes torches de résine et reconduisaient les gens de Peticoudiak jusqu’à leur rivière, en chantant de vieux noëls ou quelques gais refrains; mais on ne se séparait point avant que le vieux Thibaudeau n’eût présidé à la prière du soir, en donnant à l’assistance sa bénédiction de patriarche et de seigneur.
Ce dernier avait depuis longtemps réexpédié sa barque à Port-Royal; en homme prudent et qui voyait arriver la guerre, il avait fait acheter, aussi bien à Boston qu’aux navires qui venaient de France, des outils, du fer, de la poudre, quelques étoffes et des marchandises de troque, afin d'assurer l’approvisionnement de sa seigneurie, si les événements venaient à interrompre pour longtemps les relations; ce chargement lui parvint dans le mois de juin. Il le fit placer de son mieux dans ses magasins et dans le manoir; mais il avait eu soin aussi, durant ce dernier séjour, de faire ébaucher au milieu des futaies
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qui couronnaient les terres hautes, à deux lieues environ de la rivière, derrière une petite crique qui la protégeait, une forte bâtisse en grosses pièces de bois brut, où l’on pût serrer les marchandises en cas d’alerte, et où chacun pût en même temps mettre à couvert ses objets les plus précieux; cette loge, commencée sous sa direction, devait être terminée pendant l’hiver.
Sur cette barque était aussi revenu Pierre Pitre, qui avait été se marier à Port-Royal, et un habitant nommé Germain Savoye, accompagné de deux de ses fils; il y avait déjà longtemps que ce Germain Savoye était tenté de suivre la fortune de Thibaudeau. Il venait «once visiter la contrée et il en fut charmé; il désigna même les lots où il désirait plus tard voir s’établir ses enfants; mais les circonstances s’opposèrent à la réalisation de ce désir, et c’est seulement huit ou dix ans après, que toute cette famille put venir se fixer sur ces côtes, où ses descendants devaient ensuite se répandre en si grand nombre '; on peut penser combien ces nouveaux venus furent alors cordialement accueillis et festoyés par tous les colons.
La récolte du foin a toujours été une grosse affaire dans ces grandes vallées, et encore aujourd’hui on expédie chaque année vers la Nouvelle-Angleterre des navires entièrement chargés de foin; en 1702, la fenaison devint l’occasion d’une fête en l’honneur de Thibaudeau : quand tout fut fauché, ramassé en meules et presque rentré, la dernière voiture, attelée de quatre bœufs, fut ornée de fleurs et de feuillages ; le vieux meunier, encore vigoureux malgré ses soixante-quatorze ans, se hissa au sommet avec sa femme et sa future belle-fille ; toute la jeunesse, hommes et femmes, se groupa autour du chariot, tandis
! Recensements de Chipody en 1752. (Archives de la Marine.)
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que Jean-Francois Brossard et Germain Savoye, les doyens d’âge, se mettant à la tête des bœufs, ouvraient la marche. Le cortége arriva ainsi jusqu’au manoir, riant, chantant, folâtrant et poussant des hourras; là on rencontra sur le seuil la mère Catherine Brossard, toute parée et toujours joyeuse; elle se répandait en compliments et montrait, avec force gestes, une grande table dressée sur l'herbe, où tout le monde devait se réunir pour le banquet du soir.
Le soleil, quoique déjà sur le penchant, était encore dans ‘out son éclat, le paysage resplendissait de vie, la voiture, que le soleil prenait de flanc, était enveloppée de ses rayons dorés, et les cheveux demi-flottants du patriarche, légèrement agités par le zéphyr, brillaient sous cette lumière en reflets argentés. Ce vieux pionnier aux habitudes rustiques, d’un caractère rude et peu familier avec les délicatesses du sentiment, se trouva pourt\nt ému par cetle scène; en remerciant ses enfants, ses amis, ses censitaires, il jeta un long regard fier et satisfait sur toute cette œuvre qui était la sienne, les larmes le gagnèrent avec une sorte de mélancolie. Prévoyait-il alors que, dans cette fête sans lendemain, il donnait sa bénédiction dernière aux hommes et aux choses de ce pays, qu’il ne devait plus revoir?
Peu de jours après, le petit bâtiment étant prêt à mettre à la voile, Thibaudeau s’embarqua avec sa femme, son fils Pierre, les Brossard, sa bru future et les Savoye, pour Port-Royal, où ils arrivèrent au commencement d’août 1702. La première nouvelle qui frappa leurs oreilles en débarquant fut la déclaration de guerre entre la France et l’Angleterre; loin d’ébranler leurs projets, cette nouvelle confirma leur résolution ; on hâta les préparatifs du mariage, et un mois ne s'était pas “coulé depuis leur arrivée que les deux jeunes époux rep:-aient
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la mer (septembre 1702) ; le père Brossard et sa femme, qui venaient de marier leur fils ainé, se joignirent à eux, et ils partirent pour Chipody emportant, les uns et les autres, mille vœux et mille témoignages d'amitié des habitants de la vieille seigneurie, dont la moitié étaient leurs parents ou leurs alliés.
Ces mariages avaient répandu dans tout Port-Royal une atmosphère de fête et de bonne amitié dont M. de Villieu profita pour faire à Thibaudeau et à Blanchard des offres de compromis qu’il eût peut-être été sage à ceux-ci d'accepter; il consentait au nom de M. de La Vallière à agréer leurs conditious premières, c’est-à-dire à les reconnaitre comme propriétaires non-seulement des terrains qu'ils avaient défrichés, délimités et occupés, mais même de la totalité des rivières et des vallées auxquelles ils prétendaient, s’ils voulaient admettre M. de La Vallière pour leur seigneur dans ces mêmes cantons. Un bruit avait couru en effet que le conseil du Roi confirmerait les pionniers dans leur possession, et M. de Villieu cherchait sans doute à prendre .es devants, pour sauvegarder au moins les apparences. Cet arrangement, certes, eût été très-raisonnable pour toutes les parties : puisque les pionniers eussent conservé le domaine utile de tout le territoire, en laissant à M. de La Vallière, avec quelques redevances médiocres, le titre de seigneur, qui pour eux n’était encore qu’une expectative incertaine. Mais Thibaudeau, qui déjà était un peu grisé par le rôle important qu'il jouait à Chipody et même à Port-Royal, se laissa dominer par des motifs de vanité plus que par la saine raison; il refusa le compromis et entraina dans son refus Blanchard et Godet.
1703. — Cet arrêt, du reste, sur lequel chacun basait des présomptions aventurées, n’était pas encore rendu. Ce ne fut que le 20 mars 1703 que le Conseil d’État
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confirma les habitants de l’Acadie dans la possession des établissements qu'ils avaient formés sur les rivières Chipody, Peticoudiak et autres, mais avec cette réserve encore menacante : « sans rien juger au fond sur les droits | seigneuriaux réclamés par M. de La Vallière! ». La nouvelle de ce jugement mit un peu de joie au cœur de Thibaudeau et de ses amis; mais son gendre Desgouttins, le commis de la marine, sentait fort bien qu’en réalité cette décision ne résolvait rien; ce dernier renouvela donc immédiatement, et avec une pressante insistance, la demande qu’il avait déjà faite du titre seigneurial de Chipody et Peticoudiak, pour son beau-père et pour Guillaume Blanchard. Cette demande put même être expédiée tout de suite, car, malgré la guerre qui régnait entre la France et l’Angleterre, les communications étaient encore à peu près libres sur la baie Française et sur les côtes de l’Acadie; nous savons même, par une lettre de Desgouttins, que l’on put aller de Port-Royal à Chipody non-seulement pendant l’année 1703, mais encore au commencement du printemps de 1704, époque où Thibaudeau et Blanchard expédièrent des barques chargées de munitions diverses vers leurs établissements respectifs.
Dans ces petites colonies, toutes choses marchaient à souhait; nos jeunes familles prospéraient. Pendant les années 1703 et 1704, on vit s'installer quatre nouveaux ménages : un des fils de Guillaume Blanchard s’étant marié à Port-Royal, alla se fixer à Peticoudiak, dans le manoir paternel ; un des engagés de Thibaudeau, nommé Lanaux, épousa une jeune métisse, et deux des métis employés habituellement au manoir se marièrent également dans les tribus voisines, en restant attachés au domaine avec leurs
1 Arrêt du Conseil d'État du 20 mars 1703, mentionné dans l'arrêt du 2 juin 1705. (Appendix.)
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femmes. — Ces trois derniers mariages furent célébrés à Chipody même par le missionnaire de Beaubassin; il y eut enfin cinq naissances en 1703, parmi lesquelles nous remarquons Catherine, fille du jeune Thibaudeau, et quatre autres en 170%; les bestiaux multipliaient d’année en année, tandis que les récoltes étaient telles, désormais, qu’elles pouvaient subvenir et au delà aux besoins des habitants. Ces bonnes nouvelles devaient être la dernière joie du père Thibaudeau; affaibli par l’âge et par les fatigues de toute nature d’une vie remplie de luttes, d’aventures et de travail, il mourut près de Port-Royal, à son moulin de la Prée-Ronde, le 28 décembre 1704.
Ainsi finit cet homme vraiment remarquable dans sa condition vulgaire; type curieux des pionniers de cette époque, qui nous a été transmis par l’heureuse et fortuite conservation de quelques pièces de procès. Son œuvre, comme nous le verrons, ne périt pas avec lui; de même que Jacob Bourgeois avait été le fondateur de Beaubassin, de même que Pierre Mélanson et Jean Terriau avaient créé les Mines, de même son industrieuse énergie donna naissance à une forte colonie, divisée plus tard en trois paroisses : Chipody, Peticoudiak et Memramcouche. Mais ses rêves de seigneurie ne furent qu’une vaine fumée ; il fut même heureux de mourir en cette année 1704, car il évita ainsi la fâcheuse déception qui l’eût frappé l’année suivante.
Le 2 juin 1705, le Conseil d’État rendit en effet un arrêt définitif par lequel, tout en reconnaissant aux pionniers leur droit de premiers occupants et leurs propriétés, il confirmait les titres seigneuriaux de M. de La Vallière. Il lui accordait, par extension, l’adjonction à sa seieneurie de Beaubassin des rivières Peticoudiak et autres
! Actes de l’église de Port-Royal.
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qui y confinaient, mais lui enjoignant expressément « de ne point déposséder ni troubler les habitants qui se trouveront en possession de terres et héritages dans cette seigneurie, cultivant et habitant, ou faisant cultiver lesdits héritages ».
Cette décision mettait à néant les espérances ambitieuses qu'avait concucs notre pauvre défunt ; elle entrainait même pour les siens un préjudice assez notable; car, étant réduits au simple rôle de propriétaires des fonds qu’ils occupaient, ils perdaient la disposition des autres terres et n'avaient à espérer ni redevance ni aucune indemnité, directe ou indirecte, qui pât compenser leurs grosses dépenses de premier établissement, dépenses qui avaient cependant servi d'appui à tous les autres colons. Mieux eût valu, certes, accepter les dernières offres de M. de Villieu, qui leur reconnaissait la propriété de toutes les vallées!
Le nouvel état de choses nuisit en outre au développement même de la colonie : ce M. de Villieu, qui représentait M. de La Vallière, était un très-bon chef de partisans, mais il n’avait aucune des qualités propres à diriger une opération coloniale. Son caractère était hautain et difficile, et tandis que Thibaudeau et Blanchard attiraient à eux les hommes entreprenants, il n’était bon qu’à les écarter; aussi, pendant que les colonies des Mines prenaient un essor aussi rapide que surprenant, Beaubassin montra un progrès bien moindre pendant trente ans, et Chipody languit, avec Peticoudiak, jusqu’après 1715, sans s’accroitre sensiblement.
Nous devons ajouter que la guerre, qui commencait à sévir jusque dans ces contrées, apporta un grand obstacle à de nouvelles immigrations; à la fin de l’été de 1704, une croisière partie de Boston avait parcouru toutes les côtes de la baie Française, opéré quelques déprédations
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à Beaubassin et poussé jusque sur le littoral difficile du pays des Mines. Il est vrai qu'elle ne pénétra point du côté de Chipody, dont l'établissement lui était probablement encore inconnu; mais les communications étant devenues très-difficiles et périlleuses, personne ne voulait plus se hasarder vers ces côtes écartées et désertes. Ceux qui avaient pris des terres et commencé leurs travaux se maintinrent sur leurs propriétés ; mais pendant longtemps on ne vit s'élever aucune habitation nouvelle, et ce ne fut qu'à la suite des tristes résultats de la guerre que plusieurs colons de Port-Royal, pour s'éloigner des Anglais, allèrent Joindre leurs parents et amis de Chipody et de Peticoudiak.
Bien que les recensements soient presque muets sur ces cantons jusque vers 1735, nous pouvons à peu près établir, d’après la comparaison des détails que nous trouvons épars parmi les autres documents, l’état des familles qui s'y étaient définitivement établies en 1705. Nous comptons dans les deux colonies, 14 familles et 7 engagés, comprenant ensemble 55 personnes (sur les 14 familles, 12 sont européennes et 2 métisses) ; 12 chevaux, 70 bêtes à cornes et 50 brebis se trouvaient répartis dans les diverses habitations.
Il convient de remarquer en outre que, en dehors de
ce personnel fixe et permanent, il se rencontrait toujours
autour de nos pionniers quelques Indiens etchemins ou maléchites, qui échangeaient soit leurs pelleteries, soit leur gibier, soit même des services passagers, contre des bagatelles européennes ou quelques provisions; des métis venant du fleuve Saint-Jean s’engageaient souvent pour
A l'année ou pour une portion de l’année, comme nous le
voyons dans les états cités plus haut, et il s’en trouvait bien plus encore enrôlés comme coureurs de bois; enfin on voyait, de même qu’à Beaubassin, des aventuriers,
des trappeurs, des commerçants arriver de temps en temps du Canada, soit par les navires qui trafiquaient sur le golfe Saint-Laurent et la baie Verte, soit par la voie de terre, en compagnie des sauvages, dans quelque hasar deuse excursion.
De cette façon, il se maintint à Chipody et à Peticoudiak, de 1705 à 1715, une population moyenne de cinquante à soixante-quinze âmes, dont les quatre cinquièmes étaient de sang européer. Ces courageuses familles de pionniers restèrent ainsi échouées sur ces côtes désertes, longtemps seules et sans autres recrues que quelques engagés de hasard. Ce ne fut que bien plus tard que Guillaume Blanchard fit occuper par ses plus jeunes fils les terres qu’il s'était assurées, ainsi que les habitations où demeuraient déjà ses fils ainés, ses gendres et deux de ses fils à Peticoudiak; alors aussi vinrent en même temps qu'eux à Chipody les Savoye, les Levron, les Préjean, les Hébert, les Saulnier, etc., qui déjà avaient exploré le pays avec Thibaudeau et qui, en 1750, s’y trouvèrent en si grand nombre.
Tel fut le résultat de cette courageuse et féconde entreprise, concue par quelques pauvres laboureurs acadiens livrés à leur propre initiative et à leurs seules ressources; contrariés par les circonstances et par les hommes, il ne la conduisirent pas moins à bonne fin, sans éclat et sans emphase, à force de patience, de travail, d'économie et de résignation : ils n'avaient aucune de ces qualité brillantes qui souvent restent stériles, mais ils possédaient toutes ces vertus modestes que dédaigne le vulgaire, et qui constituent cependant, pour le commun des hommes, les seules forces solides et fécondes.
1 Recensements de Chipody, Peticoudiak et Memerancooke, «
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En rassemblant les éléments épars de l’histoire de ce vieux meunier qui agissait comme un seigneur, en cherchant à reconstruire ce caractère singulier et vigoureux, combien de fois nous nous sommes reportés à ces paroles si profondes d’un des publicistes les plus éminents de ce siècle, M. Leplay :
« Les autorités sociales appartiennent à toutes les classes, “aux paysans comme aux grands propriétaires. Toutes «se reconnaissent à une aptitude saisissante : dans le «cercle de leur influence, elles résolvent sûrement le «grand problème qui consiste à faire régner la paix publi- “que et la prospérité sans le secours de la force. Pour «atteindre ce but, ell:: emploient toutes les mêmes «moyens : elles donnent ie bon exemple, en inspirant à «leurs serviteurs, à leurs ouvriers et à leurs voisins le «respect et l’affection. »
Lt, cependant, qu’il nous soit permis d’ajouter ici une réflexion bien simple. Rien de plus digne d’éloges, certes, que les généreuses entreprises de ces hardis pionniers;
{mais ces colonies si curieuses ne pouvaient suppléer en
rien aux colonies primitives que fondèrent les gentilshommes venus d'Europe, escortés de leurs tenanciers. C'est ici que se montre sur le vif l’infériorité numérique des établissements français : ils ne s’accroissaient que par
leur propre fonds. Ni Thibaudeau, ni Mathieu Martin, ni
Bourgeois, n'étaient en situation d'aller en France recruter, à leurs frais, des familles d’émigrants; ils offraient d'excellents instruments pour le développement de la population existante, mais insuffisants pour l’accroitre par l'immigration.
Quoi de plus facile pourtant, pour le gouvernement français, que de retrouver des gentilshommes, ou même des bourgeois riches, qui eussent suivi l’exemple de Poutrincourt, de Razilly, de d’Aulnay et de tant d’autres qui
se distinguèrent au Canada! La race n’en était pas perdue, Avec la promesse de quelques faveurs, de quelques titres, cela eût suffi; et, lors même qu’il eût fallu y joindre quelque assistance pécuniaire, la charge pour le Trésor eût été encore bien légère, en comparaison du profit. D’autre part, eût-il donc été difficile de ramener en France des hommes comme Thibaudeau, qui, parmi leurs parents, leurs anciens compagnons, auraient facilement trouvé de nouvelles familles pour les associer à leur fortune, s'ils eussent été aidés par l’État?
Mais, dès le commencement du dix-huitième siècle, les idées et les sentiments étaient déjà bien changés. La cour de France, loin de pousser la nobiesse à l’esprit d’entreprise, ne tendait qu’à l’énerver. Les simples particuliers eux-mêmes, du haut en bas de la nation, tous enivrés des fruits, nouveaux pour eux, d’une civilisation raffinée, s'imprégnaient peu à peu des idées et des habitudes qui devaient caractériser ce siècle fatal, et ils préparaient le déclin de la société française, par une légèreté spirituelle, imprévoyante et stérile. Le gouvernement français ne songeait guère alors à accroitre la population de ses colonies; il ne pensait même pas à protéger les progrès laborieux qu’elles accomplissaient par leur propre vertu.
L'entreprise de Thibaudeau n’était elle-même que h continuation de celles qui avaient créé Beaubassin et les Mines. lle présageait sans aucun doute aux Acadiens un développement énergique et rapide; mais que pouvait-on en attendre? Elle n’était appuyée par aucune immigration française, et elle se trouva tout de suite paralysée par le renouvellement des hostilités, que nous allons raconter.
Cette nouvelle guerre fut infiniment regrettable sous tous les rapports : en ce moment, les Acadiens étaient entrainés de toutes parts, par un vif esprit d'entreprise, vers un mouvement d’expansion actif et fécond. Trois
était pas perdue, e quelques titres, lu y joindre quelr le Trésor eût été u profit. D'autre er en France des ni leurs parents, lement trouvé de eur fortune, s'ils
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ans après le commencement de la guerre, en 1707, la population de la colonie dépassait dix-huit cents âmes, auat voici l’état détaillé’ :
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Femmes.
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| Port-Royal. . .| 20% | 260 | 55%! 063,1,245| 97%] 126 Les Mines. . .| 331 | 328 | 659) 9%6| 846! 753| 120 | Beaubassin. . .| 150 | 120 270] 510! 500! 328| 60
Chipody. . . .| 30 | 25 | 55] 70] 50! » | 20
a | cms | sms | mm. | am | mm | ns |
| Toraz. . . .| 805 | 733 |1,838/2,56412,641/2,055| 526
Si nous considérons à part les seigneuries des Mines, nous voyons donc qu’en six années leur population et leur richesse en bétail s’étaient augmentées d’un tiers! Cette plantureuse colonie s’étendait maintenant dans les vallées de neuf rivières : les trois rivières de Sainte-Croix, de l'Ascension et de Keneskoët à Pigiguit; la rivière de la Grand’Prée, centre de la colonie; celle des Gaspareaux ; celle des Canards; la rivière de Saint-Antoine; celle des Vieux-Habitants, et celle de Cobeguit.
Les immigrants commencaient à arriver de France en nombre un peu notable; par suite de leur affluence, la population de Port-Royal s’était accrue d’un cinquième,
‘Recensements de 1706 et divers documents épars aux Archives.
malgré les émigrations dirigées sur les autres seigneuries ; l’Acadie tout entière comptait quatre cents âmes de plus qu’en 1701, c’est-à-dire un quart en sus : encore dix années de paix et de travail, cette population se fût élevée à trois ou quatre mille âmes, réparties en dix ou douze groupes autour de la baie Française, et l’Acadie, avec un peu de secours, eût pu défier les efforts de l'Angleterre; mais les événements se précipitaient, plus rapides encore que ses progrès, et cette dernière guerre devait ravir définitivement à la France ce flcuron de sa couronne”.
1 On trouvera à l’Appendix (fin du 2 volume) les documents qui nous ont fourni les éléments de ce récit :
4° Dans la série n° 2, la correspondance de Desgouttins, où il faut consulter spécialement les lettres : du 1° novembre 1699, du 2 octobre 1702, du 29 novembre 1703, et les arrêts de 1703 et 1705.
20 L’extrait d’un mémoire sur l’Acadie, concernant la Prée- Ronde; paraissant être de 1690; catalogué n° 63.
3° Série n° 3, acte de décès de Thibaudeau, 26 décembre 1704, dans le premier registre des actes de Port-Royal.
%° Série des recensements. Consulter ceux de 1671 à 1703; c’est de là que, par une série d'observations comparées, nous avons fait sortir les filiations, les émigrations, les distributions de familles; c’est par là aussi que nous avons établi la quantité de bestiaux, dont les émigrants pouvaient disposer.
res seigneuries ; ts âmes de plus us : encore dix ion se fût élevée n dix ou douze Acadie, avec un de l’Angleterre; s rapides encore levait ravir défiuronne},
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La colonie acadienne avait été la première établie dans l'Amérique septentrionale : c’est en 1604 que les premières constructions furent érigées. Mais les Anglais ne tardèrent point à suivre la trace des Francais; parti de Londres en lécembre 1606, John Smith débarqua en 1607 sur les côtes de la Virginie avec cent six colons, et forma à Jamestown une plantation qui devait être le noyau de ce grand peuple des États-Unis parvenu, en deux cent soixantequinze ans, à un si haut degré de puissance.
Les Français, de leur côté, sous la conduite de Cham-plain, un des anciens compagnons de MM. de Monts et de Poutrincourt, procédèrent en 1608 à une nouvelle installation, à Québec, sur les bords du Saint-Laurent; et pendant que les colonies françaises et anglaises traversaient péniblement l’époque laborieuse de leurs débuts, les Hollandais vinrent occuper en 1623 l’ile de Manhattan (aujourd’hui New-York) ; ils y créèrent une colonie qui devint promptement florissante, mais que les Anglais annextrent aux leurs en 1664. Enfin en 1620 commenca à se produire le grand exode des puritains anglais vers les côtes du Massachusetts, au nord de la colonie hollandaise et au sud de la baie Française, qui baignait l’Acadie. Lord Baltimore et ses Irlandais fondèrent la colonie du Maryland en 1634, et les Suédois occupèrent les rives de la