‹ Une colonie féodale en Amérique [microforme]Chapitre 42 sur 63 · LO · texte numérisé non relu

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Delaware en 1638. Il s’établit donc ainsi sept colonies européennes, dans l'Amérique du Nord, durant la première partie du dix-septième siècle.

Le développement de ces colonies fut très-variable, et les Français, qui avaient été les permiers en date, laissèrent longtemps leurs établissements languir dans une sorte d'abandon. À cette époque, on ne pouvait trouver que deux courants d'idées propres à entrainer sur les côtes de l'Amérique une masse d’émigrants laborieux et sociables. Les unes étaient les idées féodales et familiales, que nous avons signalées dans l'introduction, et dont on reconnait facilement l'influence sur l'esprit de beaucoup de gentilshommes colonisateurs. Les autres étaient les idées religieuses, qui, dominant les consciences, pouvaient déterminer un grand nombre de familles à se transporter dans les pays nouveaux, afin d’y fonder, loin d’un monde corrompu (suivant la locution du temps), des cités modèles, soit pour y réaliser un idéal doctrinal, soit pour y propager le christianisme, en convertissant les indigènes; nous possédons aussi plusieurs exemples de ce mode de colonisation.

Malheureusement la cour de France commença, dès le règne de Louis XIT, à exercer une funeste influence sur la

noblesse francaise; attirés par le luxe, les divertissements et les intrigues de palais, les gentilshommes les plus entreprenants et les plus intelligents se concentrèrent de plus en plus autour du trône. La noblesse, c’est-à-dire la tête du monde féodal, s’énerva insensiblement par cette concentration ; l’esprit chevaleresque disparut, ainsi que le goût des créations lointaines et des hardiesses généreuses ; de sorte que les promoteurs d’émigration devinrent rares et que les colonies rencontrèrent peu d’appui et peu de ressources.

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terre un caractère de fanatisme rigide et d’exaltation puissante, aurait pu, sous d’autres formes, donner à la France des instruments utiles de colonisation : l'élément protestant eût volontiers alimenté une émigration libre ! ; tandis que les Ordres religieux eussent pu, en d’autres contrées, fournir à la colonisation des cadres et une organisation vigoureuse. Si l’on eût voulu se servir de ces forces toutes préparées, si on leur eût seulement accordé une pleine liberté d’action, il n’est pas douteux, d’après les entreprises rudimentaires tentées par les Jésuites, par quelques communautés de femmes, et surtout d’après l'exemple des Sulpiciens de Montréal, que les Ordres monastiques ne se fussent jetés, et même avec une grande ardeur, dans la carrière colonisatrice ?.

Mais si l’on craignait de voir les huguenots se constituer un centre, même hors de la France, on appréhendait tout autant de donner trop d'indépendance et de force aux Ordres religieux; on leur reprochait, dès cette époque, un grand esprit d’envahissement, et l’on redoutait, à tort ou à raison, de leur donner trop de puissance. C’est ainsi que par une politique ombrageuse on écarta, on répudia même, des éléments de colonisation d’une grande valeur; on préféra ne rien faire et conserver sans émigrants, sans population, sans force, des établissements débiles et stérilisés. Tel est malheureusement l'effet des passions trop vives de notre tempérament francais; et aujourd’hui, comme autrefois, nous préférons souvent ne rien faire, au déplaisir de voir faire les choses les plus utiles par ceux dont la contradiction nous offusque. Certes, tout ressort que l’on emploie recèle un danger : il faut pourtant

Weiss, Histoire des réfugiés protestants.

? Histoire de la Sœur Bourgeois et de la colonie de Ville-Marie, par l'abbé Faillon.

savoir s’en servir, sinon à force de prudence on demeure impuissant !

Au début de cette histoire, nous avons signalé un exemple notable de cette jalousie mesquine et énervante, dans l’incident de madame de Guercheville et des Jésuites en 1612 ; si Biencourt eût accepté franchement leur concours, l’expédition d’Argall eût sans doute échoué, et, lors même qu’elle eût partiellement réussi, il est bien certain que la puissante Compagnie ainsi que ses amis n’eussent point délaissé les débris, encore vivaces, qui restèrent de la colonie de Port-Royal. Qu'’arriva-t-il de Poutrincourt abandonné à lui-même? Il mourut pauvre, impuissant, et les colons acadiens restèrent après lui, pendant dix-sept ans, sans appui, sans direction, dans un état presque désespéré. Une société religieuse au contraire ne meurt point, et avec ses missionnaires elle eût constamment soutenu, ravitaillé, développé la colonie, comme le firent les Sulpiciens à Montréal et les puritains à Boston, avec une si merveilleuse persévérance. Dès lors la fortune de la France, consolidée à son début dans le nouveau monde, eût été entièrement changée, et elle eût exercé une influence considérable jusque sur ses affaires européennes.

Mais ces réflexions et ces regrets rétrospectifs, quoique pleins d'enseignements, doivent être laissés bien loin derrière nous, dans les horizons du passé. Constatons seulement qu’en France, à partir du dix-septième siècle, les classes élevées perdirent promptement le goût des créations et des entreprises lointaines, tandis que les forces religieuses furent annulées par la méfiance gouvernementale et les préjugés du temps. L’Acadie ne recut même pas 400 colons immigrants, de 1630 à 1710; le Canada, mieux protégé contre l’ennemi, et moins oublié de la métropole, en vit arriver 5,700; le résultat de cette immigration si faible donnait en 1706 dans l’Acadie 1,600 habitants, et dans

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Or les colonies anglaises, qui bordaient les nôtres au sud, présentaient en ce même temps un tout autre aspect : après avoir absorbé successivement les établissements suédois et hollandais, elles possédaient déjà plus de deux cent soixante mille colons. Dès le principe, des masses d’émigrants avaient afflué sur ces rivages; non pas que le gouvernement anglais se fût montré plus actif et plus intelligent que le gouvernement français : il avait aussi entiérement abandonné le peuplement des colonies à l’initiative privée; mais, tandis que l'influence fâcheuse de la cour de France débilitait la noblesse, les gentilshommes et les riches négociants de l’Angleterre établirent résolâment des fiefs coloniaux nombreux et importants; et tandis que les préjugés de nos légistes et de nos idéologues, paralysaient parmi nous l’essor de l’élément religieux, on se garda bien, en Angleterre, de tomber dans une pareille faute.

Quoique les fanatiques sectateurs du Covenant inspirassent aux politiques du temps des appréhensions bien autrement fondées que ne pouvait l’être en France la crainte des huguenots et de l’esprit monastique, on leur laissa le champ libre, et ils jetèrent, dans le cours de vingt années, vingt-sept mille immigrants sur les côtes du Massachusetts, du Connecticut et de Rhode-Island. D'autre part, les cavaliers, les seigneurs de la Virginie, du Maryland, de la Caroline, recrutèrent quarante mille colons, et quand les Anglais s’emparèrent des manoirs hollandais de Manhattan (New-York), on y comptait déjà trois à quatre

mille âmes, Il n’y a donc point lieu de s'étonner qu’en 1706 il se trouvât dans les colonies anglaises deux cent soixante mille habitants?, c’est-à-dire une population treize fois plus forte que celle de la Nouvelle-France.

Bien loin d’avoir à s'étonner d’un tel résultat, on doit se demander, d’une part, comment la disproportion n’était pas plus forte, et d’autre part, comment les colonies françaises avaient pu subsister jusque-là, sans succomber sous l’hostilité de voisins si puissants.

Les colonies anglaises avaient recu en effet seize fois plus d’immigrants que les nôtres, savoir : dans la Virginie, Maryland, Caroline, 40,000; dans la Nouvelle-Angleterre, 27,000 de 1620 à 1640, plus 20,000 de 1640 à 1710; si l’on y joint les colons hollandais de l’État de New-York et les émigrants anglais qui les rejoignirent après la conquête, on atteint facilement le chiffre de 96,000 immigrants. En s'appuyant sur une pareille base, les colonies anglaises en 1706, au lieu de 260,000, auraient donc dû compter 320,000 âmes, si leur progression eût été proportionnelle à celle des Canadiens et des Acadiens. Nous signalons cette différence; nous en donnerons tout à l'heure les raisons.

Mais ce qui est bien plus surprenant encore, c’est de voir cette faible population de la Nouvelle-France se maintenir contre les attaques répétées de voisins si puissants. Ces deux colonies, de races, d’habitudes et d’intérêts si contraires, se montrèrent animées en effet d’un esprit de rivalité aussi constant, aussi acharné que leurs métropoles respectives. Pendant cent cinquante ans, les luttes incessantes, l’hostilité de plus en plus violente qui régnèrent entre ces deux peuples, présentent à peine quel-

1 Carlier, Histoire des peuples américains. — Cadillac, Mémoire manuscrit. (Archives.) 3 Bancrofft. — Hildreth. — Humphrey, etc. — Garneau.

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ques éclaircies; or on voit la Nouvelle-France résister non-seulement jusqu’en 1710, mais pendant encore un demi-siècle le Canada se soutint, et se soutint victorieusement, jusqu’à ce que les Anglais fussent devenus en 1760, par suite de leur iminigration toujours croissante, vingt fois plus nombreux que les Français. Quand on étudie les péripéties de cette lutte, on se demande donc naturellement comment nos colons ont pu repousser, pendant un si long laps de temps, de si furieuses attaques, malgré tous les désavantages du nombre, de la richesse et du climat.

Cette considération est d’autant plus embarrassante que la position seule de la question semble contredire, dès le premier abord, les opinions généralement adoptées sur la supériorité des colonies anglaises, tant dans le personnel de leurs colons que dans les institutions qui les régissaient; et cette question est d'autant plus délicate pour nous en particulier, que nous avons été comme beaucoup d’autres séduit par les illusions du succès et de la fortune ; nous avons cru en un temps aux qualités supérieures de la société et de l’organisation anglo-américaines, et dans un précédent ouvrage nous avons plusieurs fois adopté et soutenu cette thèse.

Cependant voici un fait incontestable : c’est que les petites colonies francaises, qui ne comptaient encore que 16,000 âmes en 1700 et 19,000 en 1706, avaient su résister depuis leur origine aux colonies anglaises, qui en 1706 possédaient 260,000 habitants. Était-ce le concours des armées de la métropole qui leur donnait cette force? Non; la garnison française, même en temps de guerre, était illusoire. Cependant, seul et sans appui, le Canada put dominer longtemps encore après 1700, jusqu’en 1760, toutes les attaques, les intrigues et les invasions par lesquelles il fut assailli avec une animosité sans exemple. Non-seulement il résista, mais presque toujours il fut vain-

queur; il se défendait en se faisant redouter, et l’on peut dire que les Canadiens, en 1760, ne succombèrent qu’épuisés par leurs propres victoires!

Cette difficulté s'impose, il faut l'expliquer; déjà nous en avions été frappé sans pouvoir bien la résoudre; mais, depuis lors, un séjour prolongé aux États-Unis et une étude plus approfondie de la formation et de l’histoire des colonies anglaises ont tellement modifié nos idées premicres sur la société et les institutions américaines, que cette explication nous paraît beaucoup plus aisée; seulement, nous allons nous trouver dans une situation tout inverse de celle que nous avions occupée précédemment : au lieu du travail facile et toujours attrayant qui chemine côte à côte avec les idées communément répandues, nous voilà réduit au rôle laborieux et ingrat de contredire et de remonter le courant de l’opinion publique.

Ce rôle, nous l’acceptons néanmoins avec résolution, puisqu'il s’agit de la vérité et de la justice; nous rendons hommage, certes, à la moralité vigoureuse des puritains, que nous estimons au plus haut degré; nous apprécions à une juste valeur les vertus spéciales de la liberté; mais il est difficile de ne pas reconnaitre devant l'évidence des faits que ces circonstances n’ont exercé qu’une influence bien médiocre sur le succès final des Américains dans cette lutte. Malgré tous leurs mérites publics et privés, ils eussent succombé, s’ils n’eussent été soutenus par l’énorme multitude du nombre; les Canadiens se montrèrent constamment plus forts comme individus, et supérieurs comme peuple aux Anglo-Américains : il est donc important d’analyser et d'exposer les raisons de cette situation anormale, imprévue, inexplicable au premier abord. Ces raisons proviennent toutes d’une supériorité morale et intellectuelle qui compensait pour les uns la supériorité matérielle des autres.

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En réalité, les Français de la Nouvelle-France, quels que soient les préjugés sur ce sujet, l’emportaient sur leurs adversaires par leurs aptitudes physiques, par leur intelligence, par leur énergie et par leur habileté ; c’est là qu'est la solution commune des deux problèmes que nous avons posés plus haut; voilà pourquoi le croit naturel des Anglo- Américains se trouvait relativement inférieur à celui des Franco-Canadiens, et pourquoi ceux-ci, malgré leur faiblesse apparente, eurent constamment le dessus dans les guerres qu'ils soutinrent contre ceux-là. C’est ce que nous allons tâcher de démontrer.

PREMIÈREMENT. L'immigration et la progression. — Si nous jetons un coup d'œil sur l'immigration anglaise en Amérique, nous y trouvons ce fait singulier, c’est qu’autant elle fut excellente dans le premier âge de leurs colonies, autant elle devint vicieuse et détestable sur la fin du dix-septième siècle. Les puritains furent conduits dans la Nouvelle-Angleterre par les mobiles les plus élevés, les plus désintéressés de l’esprit et du cœur; ces familles, qui spontanément et dans le but de fonder des communautés religieuses conformes à leurs convictions, s’établirent sur les côtes du Massachusetts, possédaient une moralité et une énergie intérieure qui les soutinrent dans les épreuves du début, et qui les gardèrent en même temps contre les excès et le désordre; leurs coreligionnaires qui vinrent successivement se joindre à eux trouvaient un accueil fraternel etempressé; dans ces conditions, la société nouvelle offrait les meilleures garanties de conservation matérielle et morale ; la transplantation des familles s’opérait le moins durement et le moins laborieusement possible. Ils n’allaient chercher dans le nouveau monde ni les richesses, ni le plaisir, ni les satisfactions de la vanité ou de l’ambition, et ils rencontrèrent cependant sur leur route la force et la prospérité; ils ne venaient pas comme des vagabonds,

sans famille, sans mœurs, entrainés par le désordre d’une vie déclassée ; leurs femmes et leurs enfants se serraicent autour d’eux, comme une aide et une consolation dans les traverses; une religion sincère, une foi ardente leur donpaient ce courage moral qui résiste mieux encore à la misère que l'énergie matérielle. Aussi un de leurs chefs, Winthrop, écrivant en Angleterre, trouvait-il cette phrase admirable : « Quelles que soient les misères que nous «avons à supporter, nous jouissons ici de Dieu et de « Jésus-Christ; n'est-ce pas assez? Je remercie Dieu de « tant me plaire ici, et le remercie encore d’y être venu, « et je n'aurais pas changé de résolution, même si j'avais « pu prévoir toutes ces afflictions, car jamais je ne me « suis senti si heureux d'esprit! ! » C’est ainsi que se créent les grandes choses; ils n'avaient songé qu’à établir de petites communautés ferventes, rigides; ils mettaient leur bonheur dans cette sévérité même d’une vie modeste, et il se trouva qu'ils fondérent une société riche et une nation puissante.

Leurs familles se multiplièrent d’une facon prodigieuse, et, malgré les pertes et les souffrances qui furent, durant les premières années, le résultat d’une certaine gaucherie de l'esprit et du corps, ils formaient presque la moitié de la population anglo-américaine en 1706, bien qu’ils eussent recu à peine le tiers des immigrants venus d'Angleterre en Amérique, et bien qu'ils eussent eux-mêmes envoyé de nombreux colons dans les proviaces du Sud.

Dans ces dernières provinces, l’immigration, pour être moins excellente, n’en eut pas moins ses bons jours; dans la Virginie et dans le Maryland, on vit des gentilshommes, des négociants, amener avec eux leurs tenanciers ou des familles choisies avec soin, pour les établir sur leurs fiefs

IBancrofft. — Hildreth. — Carlier.

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