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yeux, parce que leur avenir ne se déssinait pas asse: vite!
Cependant, tandis qu’il interrompait ainsi sans raison l’œuvre féconde qu’il avait commencée, et dont il aurait pu recueillir lui-même les fruits avec quelque persévérance, il fut pris tout à coup vers la fin de son règne d’un engouement nouveau : il porta ses vues sur la Louisiane. « Il s'agissait d'assurer à la France le domaine des pays « intérieurs, entre la mer du Nord et le golfe du Mexique ; « ce vaste projet fut bien accueilli du Roi, qui aimait tout « ce qui avait de la grandeur’... » On équipa donc une flottille, on bâtit des forts, on envoya plusieurs expéditions successives ; et, tandis qu’on laissait sans secours des colonies anciennement fondées, que la moindre assistance eût consolidées à jamais, le Roi ne craignit pas, malgré les embarras croissants de la fin de son règne, de faire ds sacrifices relativement importants, pour fonder une nouvelle colonie, à travers des tâtonnements toujours coûteux.
Le résultat de cette conduite fantasque fut de n’obtenir nulle part des progrès stables, suivis, considérables, qui eussent constitué un établissement vigoureux, propre à soutenir sa politique européenne, au lieu de la gêner. Personne: mieux que lui ne devait saisir les défauts de cette ligne de conduite, lui qui avec un grand sens écrivait à M. de Champigny, intendant du Canada, le 15 avril 1676 : « Pénétrez-vous de cette maxime, qu'il vaut « mieux occuper moins de territoire et le peupler en- « tièrement, que de s'étendre sans mesure et avoir des « colonies faibles, à la merci du moindre accident. »
Mais si la sagesse nous conseille quelquefois, la passion nous domine plus souvent encore :
Video meliora, deteriora sequor.
1 Garneau, t. II, p. 7.
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Louis XIV méprisait les opérations lentes et d’apparence mesquine, tandis que les mirages de la grandeur l’éblouissaient trop aisément; avec l'argent qui fut dépensé presque sans fruit pour la Louisiane, de 1683 à 1706, il eût été facile de pousser le peuplement du Canada et de l'Acadie, de manière à compter trente mille âmes dans le premier pays, et trois ou quatre mille dans le second; en accroissant en même temps le chiffre des garnisons, nonseulement toutes les colonies anglaises eussent été tenues en échec, mais peut-être en eût-on conquis une portion. (Voir le Mémoire du chevalier de Callières, Archives.) Quant à is Louisiane, on l’eût ensuite occupée en son temps et par surcroît, puisque la France eût alors dominé sans conteste tout le nord de l’Amérique!
Mais c’est en vain que les réclamations les plus pressantes et les mieux fondées étaient adressées à la cour à ce sujet : « Lorsque je compare la fin des guerres de l’Eu- « rope depuis cinquante ans, et les progrès que dans dix «ans l’on peut faire ici, non-seulement mon devoir «m'oblige, mais il me presse d’en parler hardiment!.… « La France peut en dix ans et à moins de frais s’assurer «en Amérique plus de puissance réelle que ne sauraient «lui en procurer toutes ses guerres d'Europe. » Ainsi écrivait en 1663 M. d’Avaugour, gouverneur du Canada ; ne semble-t-il pas que cet honnête homme ait eu alors une vision de l'avenir?
M. de Callières, MM. de Frontenac et d’Iberville demandèrent successivement et inutilement pour le Canada des renforts bien médiocres, qui à cette époque eussent assuré pour toujours la suprématie de la France en Amerique * ; d’Iberville, qui avait fait ses preuves, sollicitait la
1 Ce mémoire a été reproduit en entier dans la collection de
Broadhead, 2 Voir le mémoire de M, de Callières. — Garneau. — Ferland.
plus faible assistance pour conquérir New-York !, On préféra dépenser cinq fois davantage, et lui donner le commandement de l’expédition de la Louisiane!
« Toutes ces remontrances malheureusement n’étaient « pas écoutées; on versait des torrents de sang, on dé- « pensait des millions pour des parcelles de territoire en « Europe, tandis qu'avec quelques milliers de colons, « avec les hommes tuës dans une seule des batailles de « Luxembourg ou de Condé, lon se serait assuré à jamais « Ja possession d’une grande partie de l'Amérique. Les « guerres de Louis XIV et celles de la Révolution fran- « çaise ont-elles eu le résultat immense de la colonisation « anglaise? Quel regret d’avoir perdu un monde qu'il « aurait été si facile d'acquérir, un monde qui n’aurait « coûté que les sueurs qui fertilisent les sillons et qui « fondent aujourd’hui les empires *! »
S'il en était ainsi pour le Canada, comment l’Acadie, si misérable, si éloignée, eût-elle préoccupé la cour de Versailles? Son étendue sans doute était considérable, sa situation importante, c’était l'ouvrage avancé de la Nouvelle-France; sa population montrait les plus précieuses qualités; on voyait ses cultures, ses produits, le nombre des familles, croitre avec une rapidité prodigieuse ; mais il eût fallu l’étudier à la loupe; il ne s'agissait que de quelques centaines d'hommes, et à Versailles on ne spéculait pas, à un siècle de distance, sur les résultats de cette progression; on s’inquiétait peu de sa valeur présente, et l’on
ne soupconnait aucunement l’importance future dont elle recélait le germe. Dans un pareil état d'esprit, on ne pouvait donc compter sur aucun secours raisonnable de la part de la France, surtout dans la situation difficile où elle se trouvait alors.
1 Garneau, t. I], p. 26.
* Voir Beamish.
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Restait le Canada, qui, plus peuplé, mais exposé aux attaques immédiates de l'ennemi et fortement intéressé à lk conservation de lAcadie, pouvait et devait appuyer sa défense; mais le Canada était lui-même bien faible pour secourir efficacement ses voisins. Nous avons vu dans le chapitre précédent qu’en 1707 on n’y comptait que dixneuf mille âmes; sa garnison consistait en cinq cents hommes d'infanterie de marine ; on pouvait donc dans un danger extrême, pour un court laps de temps, en enlevant à la culture presque tous les hommes valides, mettre deux mille à deux mille cinq cents hommes sous les armes. Mais encore ces forces n’étaient-elles point disponibles : le maintien d’une foule de postes avancés sur les grands lacs, la nécessité où l’on se trouvait de tenir en haleine les colonies anglaises, absorbaient et au delà les troupes régulières et la milice ordinaire; il eût été impossible de diriger sur une expédition lointaine, comme celle de l'Acadie, une force capable de repousser les attaques des Anglais ; le Canada ne pouvait agir qu'indirectement, par ces colonnes mixtes, composées d’Indiens et de Canadiens, que ses capitaines et ses volontaires faisaient manœuvrer avec tant de succès sur les frontières. On n’y manqua point et l’on dirigea tout spécialement plusieurs de ces partis de gucrre vers le Maine, qui confinait à l’Acadie; nous avons décrit dans le chapitre vr une de ces expéditions !; en temps ordinaire, elles par i"saient quelquefois les projets d'agression de l'ennemi, mais elles étaient insuffisantes pour lutter contre une expédition maritime dirigée par les puissantes colonies anglaises, avec une détermination ferme et bien calculée,
Il est ainsi visible que la force la plus sérieuse de l’Acadie était dans son isolement, dans son abord difficile,
! L'expédition de M. de Port-Neuf, Voir plus haut,
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dans ses forêts sauvages, peuplées d’Indiens amis et dévoués ; ces Indiens étaient tous appropriés à la guerre par les habitudes de leur vie : peu propres à être employés d’une manière régulière et dans une action collective, chacun d’eux, pris isolément, était en réalité une machine de guerre redoutable, mobile, insaisissable; elle n’était serviable à la vérité qu’à ses heures et dans certaines occasions indéterminées, mais c'était à la fois leur défaut ct leur qualité; par cela même qu’ils laissaient ainsi planer une menace incessante et flottante autour de l’ennemi, ils étaient précisément la garnison qui convenait à ces immenses et sombres forêts, dont l’agresseur avait tout à craindre, sans pouvoir jamais présumer d’où viendrait le danger. Une centaine de sauvages nécessitaient quelquefois la vigilance de plusieurs milliers d'hommes!
Ces Indiens d’ailleurs, nous l’avons exposé plus haut, comptaient au milieu de leurs tribus un certain nombre de ces Français aveutureux qui s’étaient habitués parmi eux; les CAPITAINES DE SAUVAGES, qui jouaient le rôle de chefs de clans, étaient devenus mieux que des chefs, comme des personnages héroïques, à demi épiques, qui, sans se mêler de la direction habituelle de leurs affaires intérieures, donnaient, dans les circonstances graves, des avis respectés et honorés, et dont on acceptait volontiers le commandement dans les expéditions guerrières. Plusieurs de ces chefs étaient d’anciens officiers français, tels que les de Villieu, Saint-Aubin, Latour, d’Entremont, Bellefontaine, et le célèbre Saint-Castin; ils suscitaient parmi les Indiens certaines qualités qui compensaient leurs défauts; presque tous en effet avaient pour compagnons à leur solde quelques aventuriers français ou canadiens; plusieurs de ceux-ci épousaient des squaws ou des filles métisses et demeuraient avec leur famille autour du manoir sauvage de leur seigneur. Ces capitaines, ces cou-
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reurs de bois, étaient des hommes très-déterminés qui avaient tous expérimenté, en lignes régulières, le combat face à face avec l'ennemi; lors donc qu'ils parvenaient à rallier à eux, d’une manière plus intime, quelques-uns des sauvages les plus braves et les plus raisonnables, ils formaient ainsi, au milieu de l’essaim désordonné des guerriers indiens, de petits pelotons d'élite, capables de faire tête aux Anglais, soit dans la charge furieuse d’une attaque décisive, soit pour protéger la retraite dans un moment difficile.
En procurant ainsi, en certaines occasions, à ces bandes vagabondes quelques éléments de solidité et de stabilité qui leur manquaient complétement, ils les rendaient deux fois plus dangereuses pour leurs adversaires; ce fut la bataille de la Malengueulée, en 1755, qui fournit l’expérience la plus complète et la plus notable de ce genre de guerre; M. Dussieux décrit avec un détail technique cette affaire, où une armée anglaise, forte de 2,000 hommes de vieilles troupes européennes, fut entièrement détruite par 500 sauvages soutenus par 250 Canadiens".
Puisque l’Acadie devait trouver dans l’intérieur de ses forêts les principaux éléments de sa résistance, il est utile de présenter ici un état approximatif des scigneuries et capitaineries sauvages, qui se trouvaient dispersées en dehors des seigneuries exclusivement agricoles et coloniales *.
1 Dussieux, le Canada sous la domination française, Paris, in-8°,
1856. — Voir aussi Garneau.
? Cet état résulte de l'étude comparée des recensements de
1671, 1686, 1693, développée par l'étude des actes de l’église de Port-Royal.