‹ Une colonie féodale en Amérique [microforme]Chapitre 50 sur 63 · HE 334 UNE COLONIE FÉODALE · texte numérisé non relu

HE 334 UNE COLONIE FÉODALE

fois Subercase ne fut point surpris par l'enneini : il avait été prévenu de son retour probable par un petit flibustier qui croisait sur la côte; on envoya done de tous côtés prévenir les Acadiens et les sauvages, afin que chacun fût préparé à recevoir chaudement cette nouvelle invasion : Saint- Castin, qui n’était pas encore reparti, fut aussitôt prét à rentrer en campagne avec ses Abénakis. Bientot il fut rejoint par d’autres capitaines de sauvages : les Latour et les d'Entremont du cap Sable accoururent accompagnés d'une quarantaine d'hommes, tant Micinaes qu'Européens ; les Damours de Jemsek amenèrent leurs gens, dont la plupart étaient des guerriers etchemins où maléchites du fleuve Saint-Jean ; on vit mème arriver des guerriers micimacs du nord de la presqu'ile, ceux de Chibouctou, et les métis de la Hève conduits par un coureur de bois, Lejeune dit Briar, « une espèce de sauvage qui passe son temps « dans les bois de ce quartier avec sa femme et ses en- « fants ».

Ces contingents, réunis aux tirailleurs acadiens de Port- Roval, commandés par un des tenanciers nommé Granuer, furent laissés au dehors de la place, au nombre de trois cents environ, divisés en petits détachements trèspropres à surveiller et à harceler l'ennemi. Dans le fort, Suberease comptait, % compris les Canadiens, cent einquante réguliers secondés par quelques habitants et par les équipages des navires corsaires et autres qui se trouvaient dans le port. Tout ce monde était animé par le souvenir encore si récent du succès remporté deux mois aupa.avant ; beaucoup d’entre eux avaient pris part aux engagements de juin, et les esprits se préparaient ainsi au combat, pleins de confiance dans la victoire, ce qui n'est jamais un mince avantage au début d’une campagne.

Maintenant nous allons laisser la parole à un contem- 4 porain qui, ayant lui-même habité lAcadie peu d'années

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auparavant, a été mieux que personne en état de recueillir et d’ordonner les détails de ce siége, avec une grande connaissance du pays. Il s’agit de ce Diéreville dont nous avons déjà cité plusieurs extraits, et dont nous transcrirons textuellement le récit; c’est toujours une bonne fortune de pouvoir présenter au lecteur ces témoignages contemporains sur les hommes et les choses du passé",

« Les Anglais ayant été contraints, au mois de juin 1707, « d'abandonner l'entreprise qu'ils avaient faite contre « cette colonie, le sieur de Subercase, qui y commande, « fut averti par un flibustier qu’ils n'avaient pas désarmé « leurs vaisseaux, et qu'ils se préparaient à revenir avec « de plus grandes forces. Il fit aussitôt travailler à des « retranchements, à augmenter les fortifications du fort, « et à tout préparer pour bien recevoir les ennemis.

« Les habitants retirèrent leurs bestiaux, leurs meubles « et leurs effets en lieu de sûreté, pour se mettre en état « de le seconder; il craignait néanmoins de manquer de « vivres qui avaient été la plupart consommés durant la « première attaque; mais, dix jours avant l'arrivée des « Anglais, un armateur de Saint-Domingue amena deux « prises anglaises dont l'une était chargée d'environ trois « cent quarante barriques de farine, de lard, de jambon « et de beurre.

« Dans le même temps, les Anglais de la Nouvelle- « Angleterre, qui croyaient l'entreprise infaillible, étaient « venus avec plus de trente batiments, pour choisir des » postes propres à la peche, entre le Port-Royal et le cap « Sable; les sauvages de ces quartiers-là, s'en étant aper-. « cus, se mirent dans leurs canots, surprirent la nuit deux « de ces batiments, tuërent une partie des équipages, et

1 Récit du siége de Port-Royal, annexé à la fin du Foyage de

Diéreville en Acadie.

« firent le reste prisonnier; ensuite, avec l’un de ces bâti-

« ments ils en surprirent deux autres, ce qui donna une si

« grande épouvante au reste qu'ils coupèrent leurs câbles et s’enfuirent à force de voiles.

« Le 20 août suivant, le sieur de Subercase fut averti qu'il paraissait une flotte de vingt-deux bâtiments qui n’attendait que la marée pour entrer dans la rivière, et en effet elle entra à une heure de lPaprès-midi, et débarqua douze cents hommes, à trois quarts de lieue audessous du fort et de l’autre côté de la rivière.

« Ils occupèrent quelques habitations abandonnées, presque vis-à-vis du fort, sur une pointe de terre à un quart de lieue au-dessus ; mais, comme la rivière était étroite en cet endroit, il était facile de les empêcher, avec la mousqueterie, de la traverser. Le 22, ils débarquérent leurs vivres et leurs munitions, et ils établirent leurs quartiers. Comme il parait qu'ils voulaient dresser vis-àvis du fort une batterie de bombes, le sieur de Subercase fit faire un si grand feu de canons et de mortiers qu'il les empêcha d'exécuter leur dessein.

« Le 23, il fit faire durant tout le jour un si grand feu de mousqueterie sur eeux qui occupaient la pointe audessus du fort qu'il les obligea à rentrer dans leur camp. — Le 24, un parti de Francais et de sauvages passa la rivière et surprit huit Anglais, dont six furent tués et deux faits prisonniers, dont l’un était premier pilote d'un vaisseau. On apprit de lui qu'il s'était avancé avec d’autres pilotes, pour sonder le passage de l'ile aux Cochons; que leur dessein était de remonter au haut de

la rivière avec le vent et la marée pour y débarquer,

enfermer le fort de tous eûtés et affamer la garnison ; que leur flotte était composée d’un vaisseau de 54 canons, d’un de 45, de 5 frégates de 18 à 30 canons, de 8 brigantins et de 7 flûtes; qu'ils avaient 1,600 hommes

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« de débarquement, outre 400 qui étaient dans le plus gros « Vaisseau ; qu'une partie de leurs provisions était gâtée, « mais qu'ils attendaient une frégate de ##% canons avec « des vivres. Sur cet avis, le sieur de Subercase fit pointer « toute son artillerie sur la rivière, il ordonna qu'on fit « bonne garde partout, et il garnit de soldats toutes les « pointes : en sorte qu'ils n’osèrent tenter le passage.

« Le 25, voyant qu'ils n’entreprenaient rien, il fit faire «un si grand feu de canons et de mortiers qu'ils aban- « donnèrent leur camp et se retirèérent dans les bois, — « Le 28, ils allèrent se poster vis-à-vis de leurs vaisseaux, «et le 31 ils s'embarquérent tous dans leurs chaloupes «et leurs canots et passèrent de l’autre côté de la rivière, « Le sieur de Saint-Castin, qui était de garde de ce côté « avec soixante habitants ou sauvages, fit faire un grand « feu sur les premiers débarqués ; mais, craignant d'être « coupé, il se retira, toujours combattant, de ruisseau en « ruisseau. Î] les arrêta même longtemps à une habitation, « OÙ il leur tua et blessa beaucoup de gens. Ensuite il fit « retraite, suivant l’ordre qu'il avait de ne rien engager, «et vint joindre le gros des habitants et des sauvages qui « étaient résolus de disputer aux ennemis le passage du «ruisseau du Moulin. Le sieur de Subercase s'y rendit « avec cent hommes tirés de la garnison, et fit en peu de « temps faire des retranchements capables d'arrêter deux « mille hommes. Les ennemis ne s’avancèrent point, ce « qui fit juger qu'ils avaient dessein de se retirer, ce qui « fit résoudre le sieur de Subercase à s’avancer avec deux « cent cinquante hommes pour les charger dans le temps « qu'ils se rembarqueraient.

« Il avait une lieue et demie à faire au travers des bois «et par de mauvais chemins, et les sieurs de La Boular-

« derie, de Saint-Castin et de Saillant prirent les devants « avec soixante hommes. Is apprirent d’un sauvage qu'il

n'y avait plus que trois cents hommes sur le bord de là mer; ils se mirent à courir pour les charger; mais en traversant ‘un champ de blé ils v trouvèrent un grand nombre d’Anglais couchés pour se reposer, que le sauvage n'avait pas vus, dont les uns prirent la fuite et les autres se mirent en défense, I y en eut un grand nombre de tués avant qu'ils eussent reconnu le petit nombre des Francais. Is furent soutenus par les trois cents qui étaient au bord de la mer, et par ceux que les chaloupes menaient aux vaisseaux et qui revinrent à terre. Ainsi les Français se retirèérent sans autre perte que d’un sauvage tué, onze blessés, parmi lesquels le sieur de Saillant et un habitant le furent dangereusement,

« Les Anglais, dans les divers combats de cette journée, perdirent plus de six-vingts hommes : et sile reste du détachement avait pu Joindre, on croit qu'ils auraient été entiérement défaits. Ils continuèrent de se rembarquer le 1°" septembre : ils descendirent vers l'embouchure de la rivicre!, où ils firent de l’eau, et ils partirent le # au soir.

« Le 10 au matin, la frégate l’Annibal? vint mouiller à l'entrée de la rivière, chargée de vivres et de deux cent quarante hommes de débarquement, avec deux brigantins, dont l’un remonta pour chercher leur armée : mais en un endroit étroit, près de Pile aux Chèvres, il recul

«une si furieuse décharge des habitants de ce quartier-là,

« qu'il se retira bien vite avec les deux autres bâtiments. « Les nouvelles de ce mauvais succès ont fait soulever, « dit-on, le peuple de Boston, qui voulait que l’ont fit

I faut entendre ici par rivière non-seulement la rivière de Port-Royal, mais tout le parcours de l’eau depuis l'entrée du bassin, C’est ainsi que l’on dit d’une branche du Morbihan : la rivière d’Aurav, et d’une autre branche : la rivière de Vannes.

3 L'Annibal, c'est la frégate que les Anglais attendaient et qui arriva trop tard.

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de débarquement.

« Les Abénakis et autres sauvages amis des Francais « font une cruelle guerre aux Anglais, en leur enlevant la « chevelure, en tuant un grand nombre, faisant des pri-

« sonniers qu'ils emmènent à Québec et dont plusieurs « ont embrassé la religion catholique, et pillant leurs bes- « tiaux, leurs volailles et leurs maisons ; de manière qu'ils « leur ont fait abandonner cinquante lieues de pays, et «que les Anglais n'osent pas sortir ni aller faire leur « récolte que la nuit ou avec escorte, On a publié à Boston « que l’on donnerait 100 livres sterling pour chaque sau- « vage au-dessus de douze ans qu'on aménerait..... »

Les relations anglaises que nous possédons sur cette expédition prétendent que les assiégeants n’eurent que 16 hommes de tuës; il est difficile de le croire, car de leur propre aveu, dans la première affaire du 2% août, il périt 9 hommes de leur côté"; Diéreville et Charlevoix évaluent leur perte à plus de 150 hommes, sans compter 53 prisonniers demeurés à Port-Royal, et dont 35 furent peu après envoyés en France pour dégager la place ?, Is ne s'accordent point non plus avec Diéreville et Charlevoix sur le chiffre des troupes anglaises, mais cette différence est plus apparente que réelle, car en suivant avec soin le récit de Diéreville, on voit qu'il compte duus Parmée les équipages des 23 navires; il spécifie même que le plus fort d’entre eux contenait 400 hommes ; enfin il nous apprend que l’Annibal amenait à nouveau 300 hommes de débarquement. C'est ainsi que se trouve complétée l'armée de 1,800 à 2,000 hommes dont parle Charlevoix aussi bien que Diéreville.

1 Beamish, pages 291 et 292.

2 Ibid., page 296.

Ce succès inespéré, qui assurait provisoirement le salut de l’Acadie, malgré l'énorme disproportion des forces engagées, était dû à la bravoure des contingents sauvages et acadiens, ainsi qu'à l'habileté de Subercase; mais la victoire elle-même laissa ce dernier dans un grand embarras : il se trouvait en cffet tellement dénué que non-seule- | ment il ne pouvait pas récompenser dignement les services

des Indiens, mais que depuis longtemps il ne leur avait

même pas distribué les présents accoutumés !. Il écrivait en France qu'il avait été obligé de donner aux uns et aux autres jusqu’à ses propres effets, et de ses vêtements, pour satisfaire au plus pressé; les habitants, de leur côté, avaient subi, durant les deux sièges, beaucoup de pertes en bestiaux, mobilier, ete. Il aurait fallu quelques milliers de livres pour les soulager! Mais comment aurait-on pu subvenir à ces besoins, quand on avait à peine de quoi entretenir la misérable garnison, qui ne recevait depuis longtemps ni ravitaillements ni recrucs?

I'est vrai que Louis XIV se trouvait alors à l'époque la plus critique de son règne; cependant, si lon eût eu à la cour la moindre conscience de l'importance de nos colonies américaines, telle était la médiocrité des secours qui eussent été necessaires pour les sauver, que l’on eût encore aisément trouvé et les présents des Indiens et 500 hommes pour les accompagner ; il n’en eût pas fallu davantage à un homme comme Subercase pour paralyser tous les efforts des Anglo-Américains!

Quoi qu'il en soit, ectte pénurie d'hommes et d'argent neutralisa en grande partie le résultat des succès obtenus, et produisit le plus fâcheux effet dans la suite des événements.

1 Maurault, Histoire des Abénakis, page 326. — Les tribus alliées

à la France recevaient chaque année des distributions de poudre, d'armes, de couvertures, cte., etc.

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