LES ACADIENS
était le fils de Le Borgne de Belle-Ile, qui seconda de son mieux les bonnes intentions du gouverneur. Les engagés qu’on y avait ramenés de Pentagoët, y furent bientôt rejoints par quelques colons qui vinrent de France ; dans l’année 1671, qui suivit le recensement dont nous avons parlé, arriva le navire l'Oranger, chargé de munitions et ravitaillements divers pour la colonie1, et qui portait en outre soixante personnes, tant soldats qu’engagés et colons, parmi lesquels une famille et quatre filles.
Les recrues destinées à la garnison de Pentagoët permirent de congédier quelques-uns des anciens soldats, qui répondirent aux bienveillantes intentions du gouverneur en se mariant dans le pays; celui-ci annonce en effet qu’il désire licencier et établir tous ceux des soldats qui voudront profiter de ses offres, en leur fournissant certaines avances en argent et en provisions, pour faciliter leur établissement 3 ; c’était l’usage du Canada. Malheureusement la garnison était très-faible; on n’y comptait pas, y compris les derniers renforts, plus de quatre-vingts hommes formant deux compagnies; la population ne pouvait donc y trouver qu’un petit nombre de recrues.
Quant aux engagés qui venaient dans les colonies, c’étaient des jeunes gens raccolés par des colons, ou par les capitaines de navire; moyennant une certaine prime, ils s’obligeaient, par contrat transmissible, à servir pendant cinq ans dans la colonie, à condition d’être défrayés de tous leurs besoins; à l’arrivée, le capitaine cherchait à placer ses engagés, contre un remboursement avantageux de ses frais ; l’engagé entrait alors au service de la famille d’un colon, dont il partageait les travaux, les repas et le logement; à la fin de ces cinq années, il
1 Lettre de M. de Grandfontaine, de 1771. ( Appeiulix .)
3 Id., ibid.
redevenait libre de son temps. Parfois il passait chez un autre maître à prix débattu, mais le plus souvent il s’établissait dans la famille même où il avait servi, en épousant une des filles de la maison.
Quelquefois aussi ces engagés étaient enrôlés, sous une autre forme, pour le service direct de quelque seigneur terrien qui cherchait à peupler le territoire qui lui était concédé; c’est ainsi que les seigneurs du Canada, les Sulpiciens, et plusieurs autres communautés religieuses, emmenèrent de France, non-seulement des familles, mais beaucoup de jeunes gens dont les parents leur remettaient la direction et l’avenir, avec une confiance qui honorait les deux parties 1 : c’est ainsi que MM. de Razillv et d’Aulnay fondèrent leurs colonies de la Hève et de Port-Royal ; c’est ainsi que Charles de Latour, en 1633, faisait publier à la Rochelle les offres d’engagement que nous avons relatées dans un chapitre précédent ; c’est ainsi que, peu après l’époque à laquelle nous sommes parvenus, le sieur Le Borgne de Belle-Ile, seigneur de Port-Royal, demandait et obtenait par l’entremise de son frère, André Le Borgne- Ducoudray, l’autorisation d'engager des gens de l’un et l’autre sexe, de gré à gré, et de les envoyer au pays de l’Acadie* .
Ces Le borgne étaient les petits-fils de celui qui s’était emparé, en 1652, des seigneuries que d’Aulnay avait créées en Acadie. Alexandre, alors âgé de vingt-huit ans, et fils aîné d’Emmanuel, lui avait succédé dans la seigneurie de Port-Royal; deux ans après, il épousa une des filles de Charles de Latour, dont les enfants s’étaient presque tous réfugies dans la seigneurie de Pobomcoup, chez le vieux Mius d’Entremont. Cet ancien lieutenant de Charles de
* Ferland. — Faillon. — Rameau.
5 Note du 24 juin 1705. Voir V Appendix.
Latour, qui l’avait amené de Normandie en 1651, vivait paisiblement, depuis lors, sur son fief avec sa famille; âgé de soixante-dix-neuf ans en 1780, il avait élevé les enfants de son ancien clief, et deux de ses fils épousèrent même les autres filles de Latour.
D’Entremont, de même que Le Borgne de Belle-Ile , était du petit nombre des seigneurs acadiens qui s’occupaient de culture et de défrichement; dès lors les barons de Pobomcoup avaient du bétail autour de leur grossier manoir, et ils avaient pu attirer, sur ces côtes retirées et sauvages, quelques familles qui cultivaient le sol, tout en se livrant activement à la pêche de la morue 1 .
Quant aux seigneurs de Port-Royal, ils suivaient de leur mieux la tradition et l’exemple de Poutrincourt et de d’Aulnay; ils travaillaient sans doute sur une échelle plus modeste au développement de leur seigneurie, mais ils s’appliquaient certainement à continuer le système de défrichements et de travaux que d’Aulnay avait inauguré avant eux. Nous venons de voir, à la précédente page, comment ils cherchaient à attirer des engagés dans leurs domaines. Ces efforts ne furent point inutiles, et, se trouvant soutenus par l’énergie laborieuse des familles acadiennes, ils déterminèrent une progression telle qu’en 1679 nous apprenons, par une note annexée à un recensement du Canada, que la population de l’Acadie s’élevait à cinq cent quinze âmes, sans compter la garnison. G était en huit ans une augmentation de 20 pour 100.
Port-Royal consistait alors en un fort grossier, formé de quelques terrassements couronnés par de grosses palissades en bois ; l’église et quelques maisons se trouvaient aux alentours; la plupart des fermes étaient répandues dans la campagne, chacun demeurant sur son terrain.
1 Recensements. — Voir la note sur les d Entreinont(d/?/Jeudiv).
1 ÔO
Ce fort était toujours sur l’emplacement choisi en 1605 par de Monts et Poutrincourt, et c’est même probablement la place où s’élève le fort actuel; en venant de la rade, on le voit encore sur le mamelon décrit par Lescarbot et par Diéreville, ayant la grande rivière à sa gauche et la petite rivière à droite, dominant leur point de jonction; on a retrouvé il y a quelques années, dans une fouille, un linteau en pierre portant le millésime de 1606‘ ; c’est bien le même fort que les Français avaient édifié et que les Anglais ont transmis jusqu’à nous par des restaurations successives ; l’église anglicane, située vis-àvis delà porte d’entrée, occupe sans doute la place où était autrefois l’église catholique, et tout à coté est le cimetière, où les Anglais reposent maintenant, parmi les ossements des anciens Acadiens, dont ils ont proscrit et dépouillé les descendants.
Cette église est aujourd’hui un édifice propre et bien bâti; mais en 1680 elle était en fort mauvais ordre, comme toutes les constructions du pays (lettre de la Sœur Chausson3), et au rapport de Diéreville, il y entrait plus de terre que de bois. Un grand nombre de maisons étaient construites, en effet, au moyen de gros pieux plantés en terre, dont les interstices étaient bouchés avec de la mousse et de l’argile ; les cheminées étaient montées avec des poteaux et de la terre glaise battue, et le toit couvert de joncs, d’écorces, parfois même de gazon. Les meilleures étaient bâties en planches, ou en pièces sur pièces , c’est-à-dire avec de fortes pièces de bois équarries, étagées l’une sur l’autre et s’enchevêtrant à chaque angle. Le bois étant tres-abondant, toutes ces constructions étaient faciles à édifier, et l’on pouvait, à la première alarme, les
1 Halliburton.
3 Lettre citée par M. Faillon, Vie de la Sœur Bourgeois.
abandonner sans souci et les perdre sans regret; considération importante, car les fréquentes incursions des Anglais inspiraient la défiance, et l’on s’efforcait de n’offrir aucune prise de quelque valeur à l’ennemi.
Quand celui-ci se montrait enfoi'ce, les habitants se sauvaient dans la forêt, sans inquiétude sur ce qu’ils laissaient derrière eux, car leurs petits troupeaux étaient dressés à la vie des bois, et leur mobilier était d’un enlèvement facile : quelques marmites de fer, les armes, les outils, et un paquet de bardes ; ceux qui étaient embarrassés de trop de richesses, en enterraient une partie et emmenaient le reste ; mais tous connaissaient, dans les collines boisées, à quelques portées de fusil, de sûres retraites qui n’étaient pénétrables que pour eux et pour leurs amis fidèles, les Micmacs de l’intérieur. Ceux-ci, pour qui la guerre était une joie, accouraient aussitôt, et les Anglais ne s’exposaient guère, dans ces forêts escarpées et dangereuses, où chaque arbre pouvait recéler un ennemi; ils s’écartaient peu de leurs navires, brûlaient les maisons, tiraient quelques coups de feu contre le fort, s’il y en avait un, et retournaient à Boston faire grand bruit de leur victoire, annonçant qu’ils avaient détruit les établissements français.
S’ils eussent pu cependant revenir au bout d’une semaine, ils auraient vu combien leur triomphe était vain et leurs prétentions mal fondées; la hache et la pioche rétablissaient en quelques jours toutes choses en leur ancien état, et les Acadiens reprenaient le cours de leurs cultures, de leurs chasses et de leurs excursions maritimes ; peutêtre même eût-on pu trouver, en quelque crique couverte et retirée, des barques flibustières échappées à 1 investigation des croiseurs, et se préparant déjà à prendre la mer, pour tirer vengeance du trouble jeté momentanément dans la paroisse ; c’est ainsi que depuis près de cinquante ans les Acadiens vivaient et survivaient aux invasions de leurs
voisins et ennemis les Yankees, qui leur portaient une haine mortelle.
La culture, l’élève du bétail, l’exploitation des bois faisaient le fond de leur occupation; il faut y joindre aussi la pêche. Il parait certain en effet, bien que Diéreville semble insinuer le contraire, que la pêche maritime leur fut toujours plus ou moins familière ; les nombreux tonneliers, que le recensement constate, encaquaient le poisson salé, qu’ils donnaient souvent en payement aux navires qui venaient de France1. L’hiver, qui couvre ces pays de neige pendant plus de quatre mois, ramenait à l’intérieur l’exercice des industries domestiques, tissages, charronnages, corroyages et autres menues fabrications ; au dehors, les grandes chasses, et la traite des fourrures avec les sauvages de l’intérieur. Ceux de la presqu’île s’appelaient Micmacs, et ceux du continent, Etchemins et Abénakis ou Gannibas, amis dévoués des Français dont nous avons déjà parlé.
Toutes ces nations sauvages, du reste, vécurent toujours dans la meilleure intelligence avec les Acadiens. Nous avons vu dès l’origine, dans la chronique naïve de Lescarbot, quelles étaient leurs amicales relations avec les Français; jamais cette sympathie réciproque ne se démentit un seul jour : quelquefois on put entendre les Acadiens se plaindre du voisinage incommode des sauvages, de leur importunité, mais jamais, pendant plus d’un siècle que dura la domination française, on n’a ouï parler ni d’une altercation, ni d’un pillage, ni d’un acte de violence; il n’existe peut-être pas une autre colonie dont l’histoire présente un pareil phénomène.
Les Acadiens et les Micmacs s’étaient du reste apparentés par quelques mariages; dans le principe, les aven-
1 Mémoire de Cadillac.
turiers qui menaient en Acadie une vie de hasard, sans famille et pour ainsi dire sans domicile, contractèrent souvent, ainsi que nous l’avons vu, des unions passagères ou durables avec les squaws indiennes, surtout de 1615 à 1630. Il sortit de ces unions un certain nombre de métis, principalement à la Hève et autres côtes de l’Est, contrées où les Français se cantonnaient souvent dans les époques primitives, pour se mettre en relations plus faciles avec les navires qui venaient pêclier la morue. Ces filles métisses furent plus particulièrement recherchées par les Français qui vinrent ensuite, et quelques-unes même furent épousées en mariage légitime, par les engagés que Razilly et d’Aulnay amenèrent avec les premières familles françaises 1 ; c’est de là aussi que sortirent ces nombreux métis français qui ont plus particulièrement peuplé les côtes de l’Est et du Nord-Est.
Les recensements et les actes de mariage nous offrent plusieurs exemples de ces mariages, même parmi les gentilshommes. Saint-Castin épousa la fille d’un cliet indien, et une des filles issues de cette union épousa un d’Entremont. Énaud, seigneur de Népisigny, avait épousé une squaw, etc., etc. Ces alliances, cette parenté, cette familiarité habituelle des relations, la conversion religieuse des Indiens, contribuèrent singulièrement à maintenir la bonne
harmonie entre les indigènes et les Acadiens. Ceux-ci en recueillirent encore un autre avantage, la facilité d’un commerce constant et avantageux ; quand il n’y avait point de navires à la côte, les sauvages imprévoyants ne savaient absolument que faire de leurs pelleteries, et nos colons, dans leurs relations journalières avec eux, les obtenaient à bon compte contre quelques menus objets.
1 Recensements de 1671 et 1686. — Actes de 1 église de Port- Royal. Voir à Y Appendix.