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L'NE COLONIE FÉODALE

La France profitait indii’ectement de ce commerce, car c’était elle qui fournissait ordinairement toutes les marchandises manufacturées; elle en eût profité bien plus encore, sans la négligence et le désordre qui régnaient dans la direction de nos colonies; les relations de la France avec l’Acadie étaient en effet si incertaines et si précaires, que très-souvent la colonie manquait de tout; on voyait alors des navires de Boston venir à la côte offrir leurs marchandises, en échange des fourrures et des denrées dont on regorgeait sans pouvoir les écouler.

Les marchandises qui venaient de France étaient débarquées, les unes directement à Port-Royal, les autres à la Ilève, par des navires armés en pêche et qui tentaient quelques échanges à la côte ; du port de la Hève on communiquait avec Port-Royal, en traversant la presqu'île par un chemin tracé au milieu des bois; chemin abandonné plus tard et reconquis par le forêt, mais dont les traces ont été retrouvées et suivies, en ces dernières années, sur le parcours d’une route nouvellement ouverte 1 . L’incertitude de ce trafic, qui avait déterminé un commerce interlope avec les Anglais de Boston, fit surgir aussi une foule d’industries domestiques parmi les Acadiens; durant les longs hivers, ils tissaient leurs étoffes, avec leurs laines et le lin que l’on récolta plus tard aux Mines ; ils préparaient leurs cuirs, fabriquaient du savon et de la chandelle, confectionnaient leurs chaussures, harnais, agrès et une grande quantité d’ustensiles en bois, car dès lors ils étaient renommés pour leur adresse à manier la hache et le ciseau ; tous les printemps, l’érable leur donnait son sucre, et ils fabriquaient de la bière « avec des sommités de sapin, » dont on fait une forte décoction, que l’on entonne dans

1 Ceci m’a été dit en 1860, dans le voyage que je fis à la Nouvelle-Ecosse.

« une barrique où il y a du levain et de la mélasse 1 » .

Leurs seuls besoins étaient donc : les métaux en barre et confectionnés, les armes et munitions, les marchandises de troque sauvage, du sel, un peu de vin et d’eau-devie; pour les plus riches, quelques étoffes et objets manufacturés, et enfin, dans les mauvaises années, une certaine quantité de farine pour la garnison.

Jusqu’à l’époque à laquelle nous sommes parvenus, les seigneurs jouissaient du monopole commercial; c’est ainsi que d’Aulnay, Latour, Le Borgne, Denys, etc., etc., subvenaient aux frais de toute nature que nécessitaient leurs établissements et leurs dissensions. Avec le nouveau régime d’un gouverneur royal, cet état de choses changea : tantôt le monopole commercial fut remis aux mains d’une compagnie qui devait subvenir aux besoins de la colonie; tantôt il y eut un magasin royal administré par le commis delà marine, sous les ordres du gouverneur; tantôt il y eut un régime de demi-liberté. Au fond, tous ces systèmes n’étaient guère que des expédients par lesquels le gouvernement français, toujours à court d’argent, cherchait à défrayer, sans bourse délier, les dépenses de la colonie; expédients souvent funestes et toujours insuffisants, comme on peut en juger par les correspondances officielles : on manquait très-souvent du nécessaire, et les Anglais, continuant leur commerce de contrebande, devenaient nos amis les ennemis.

« Nous serions très-heureux , Monseigneur » , écrivait Desgouttins, le commis de la marine, « si dans le temps pré- « sent nos ennemis (les Anglais) voulaient encore apporter « les nécessités du pays , et prendre le castor dont il re- « gorge; sans ce qu’ils ont apporté la dernière fois, on ne n mangerait point de soupe, les terres auraient été incultes,

1 Diéreville.

« on aurait arraché l’herbe pour faire du foin, et l’on aurait « mordu son pain : il n’y avait plus ni marmites, ni fours, « ni faucilles, ni couteaux, ni fer en ce pays, ni haches, ni « chaudières pour les sauvages, ni sel pour l’hahitant 1 . »

Néanmoins il déplaisait fort au gouvernement français que Y habitant s’adressât ainsi à l’Anglais; on aurait voulu qu’ils aimassent mieux languir que d’avoir recours à eux, et l’on trouvait très-choquant, pour les convenances et pour la dignité de la cour de Versailles, que les Acadiens n’attendissent point, pour manger, que l’on eût bien voulu penser à eux. Une certaine année de mauvaise récolte (1698, autant qu’il nous semble), on avait si bien oublié l’Acadie, qu’elle demeura près de deux ans sans recevoir aucun envoi de France; on manquait de tout à tel point qu’il n’y eut plus ni blé ni farines pour les soldats; on fut obligé d’aller acheter du blé à Boston. Lorsque le commis intendant en instruisit plus tard M. de Pontcbartrain , celui-ci s’en montra fort irrité, et nous avons vu, écrite de sa main en marge de la dépêche, cette note sèche et roide : Très-mal. C’est ici ou jamais qu'il conviendrait de répéter l’adage : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe. »

Il ne faudrait pas croire cependant que l’on tombât souvent en de pareilles extrémités; cette contrée très-fertile fournissait déjà l’absolu nécessaire, et peu d’années après le dépassait de beaucoup. On agirait donc à l’étourdie si l’on se bâtait de prendre à la lettre les lamentations des gouverneurs et des commis. Les privations et les misères dont ils se plaignent sans cesse étaient fréquemment plus sensibles à eux-mêmes et à la garnison qu’aux habitants ; s'il fallait s’en tenir au ton désespéré de leurs dépêches, Port-Royal aurait dû succomber chaque année sous le

1 Des{>outtins, du 23 décembre 1707. (Archives.)

coup de son dénûment, et cependant nous voyons constamment ses habitants croître en nombre et progresser dans leurs cultures.

Si le gouvernement, en effet, faisait peu pour la colonie, celle-ci ne s’abandonnait pas elle-même; on avait affaire à une population d’un vigoureux tempérament et d’un grand fonds de philosophie, de cette philosophie qui est la plus forte et la plus utile : une extrême modération dans les besoins et dans les désirs! « ...Us sont accoutumés à se contenter de fort peu. . . » , écrivait Desgouttins ; il aurait pu ajouter que dans l’occasion ils savaient se passer de tout, faisant contre fortune bon cœur, avec une vertu plus haute que la nécessité.

Cette puissante énergie morale et cette force singulière de réaction contre la misère leur vinrent pour une grande part de leurs sentiments religieux ; le catholicisme apprend beaucoup à l’homme sur le chapitre de la résignation et de la dureté pour lui-même; mais cette résignation n’est pas de l’abattement; la religion apprend à l’homme à réagir aussi bien qu’à souffrir : en enseignant le travail et la méthode , germes de tout progrès , elle lui met dans la main cette adxesse patiente par laquelle il a toujours su refaire sa puissance perdue.

Que faut-il donc à l’homme pour conserver ses titres de roi de la nature? Quelques aliments, des vêtements, un abri, de la patience et surtout de fermes croyances, qui créent la force de l’âme ainsi qu’une grande union dans les cœurs : voilà le capital nécessaire avec lequel les hommes les plus délaissés arriveront toujours à forcer la nature, par l’obstination et le travail, à leur rendre brin par brin tout ce qu’ils semblent avoir perdu d’abord.

Archimède disait : Donnez-moi un point d’appui extérieur, et je soulèverai le monde. Les Acadiens cherchèrent ce point d’appui extérieur dans l’idée de Dieu et dans la

religion ; ils affrontèrent donc, avec une grande simplicité de mœurs, l’isolement et la misère, sans succomber néanmoins dans l’abrutissement de la vie sauvage. Matériellement, en effet, ils vécurent souvent sans plus de ressources que n’en avaient les tribus indiennes; mais la tradition chrétienne et l’enseignement religieux leur conservaient une certaine élévation d’esprit et de sentiment ; dans ce dénûment physique, ils maintenaient chez eux la dignité acquise de l’homme civilisé, l’instinct du progrès et le germe fécond de l’avenir. Or, c’est un grand point d’obtenir un tel résultat, que l'homme commun et le plus vulgaire puisse tomber très-bas dans l’ordre matériel, sans déchoir entièrement dans les facultés île l’esprit.

C’est ainsi que les Acadiens, envahis par l’ennemi, délaissés par la mère patrie, oubliés pour ainsi dire dans ce coin du monde, parcoururent cette période laborieuse de 1650 à 1685, non-seulement sans décroître, mais en progressant, par l’emploi judicieux de leur travail et du peu de ressources dont ils disposaient. En 1671, M. de Grandfontaine avait déjà constaté quatre cent quarante habitants dans le pays; huit ans plus tard, en 1679, nous y trouvons cinq cent quinze âmes, et en 1686 plus de neuf cents; le nombre des bestiaux, la quantité des cultures se multipliaient à l’avenant; ils étaient donc, en dépit de leur isolement, solidement établis dans ce pays qui leur devint cher. Leur existence d’ailleurs ne s’y trouvait dépourvue ni de plaisirs ni de bonheur, car rien n’est plus relatif que le bonheur de l’homme; il ne désire et ne regrette que ce qu’il connaît, et nos jouissances ne se composent guère que de nos espérances satisfaites :

Ifjnoti nulla cupiilo ;

Miseri pauca voluptate gaudent.

Leurs joies étaient celles du foyer domestique, et au

dehors, les courses violentes et les pêches hardies; ils aimaient les fêtes de l’Église, les longues guirlandes des processions fleuries, et les chants solennels, auxquels répondait la grande voix de l’Océan. Dans les veillées, ils retrouvaient encore quelques vieilles chansons de France, au milieu des joyeux propos, des récits de chasse et de flibuste; d’autres fois, songeurs solitaires, il éprouvaient, aux accords mélancoliques de la mer, ces méditations rêveuses que la religion éveille dans les âmes les plus simples, aussi hien que chez les grands esprits ; ils en faisaient des légendes et des chants populaires, et c’est dans ces premières ébauches de la vie intellectuelle que Longfellow a été puiser l’idée mère d’ Evangéline, ce chefd’œuvre charmant :

<• Still stands the forest primevnl...

« In the fishermans cot, the wheel and the loom are still busy ;

« Maidens still wear their norman caps and theirkirtles of homespun ; « And by the evening fire, repeat Evangelines story « While from its rocky caverns, the deep voiced neighbouring Océan « Speaks, and in accents djsconsolate, answers the wail of the forest !

(LonCFKIXOW, Taie of Acadia.)

u ...Ils répétaient l’histoire cl’ Évangéline, tandis cpie « l’océan voisin, mugissant d’une voix profonde, répon- « clait en accents inconsolables aux gémissements de u la forêt. »

C’est au milieu des émotions de cette poésie primitive que germa et grandit parmi les Acadiens l’idée de la patrie ; le nouveau monde n’était plus pour eux un lieu d’importation ou d’exil; trois générations déjà avaient connu et travaillé cette terre; au milieu de ces fermes, de ces polders, de ces vergers, leurs pères avaient vécu; ils avaient vu grandir et prospérer ces plantations et ces

cultures ; l’amour du sol était entré dans leur âme, avec ces souvenirs, ces attachements et ces joies !

Mémoire de notre passé, lieux toujours charmants qui ont été témoins de nos premiers jeux et des premiers mouvements de notre cœur, traditions de famille, enseignements aimés de notre enfance, vous êtes toujours pour nous revêtus d’un prisme incomparable! Les chants qui nous ont bercés, la langue et jusqu’à l'accent qui nous les ont transmis, tout ce qui tient à ces souvenirs du jeune âge, à ces premières émotions de l’adolescence, nous laisse des impressions qu’aucune jouissance matérielle n’égalera jamais. Puis viennent les œuvres de notre virilité ; pouvons-nous revoir avec indifférence les objets qui ont subi l’empreinte de notre travail, ces terres que nous avons façonnées, ces arbres que nous avons plantés, ces progrès que nous avons semés et que nous avons vus grandir, en nous passionnant pour notre œuvre?

Tout cela nous émeut, nous réjouit, nous attriste par des sentiments multiples et saisissants, supérieurs à tout dans leur vivacité, et plus pénétrants dans leur action que les jouissances les plus raffinées. Il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque nous voyons tous les hommes, dans les climats les plus sévères, dans les pays les plus pauvres, tous invinciblement attachés, par des charmes secrets, à ce mythe indéfinissable, insaisissable et chéri, que nous appelons la patrie !

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